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Full text of "Livre d'hommage des lettres françaises à Émile Zola"

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Livre d'Hommage des Lettres françaises 



EMILE ZOLA 



'^^^%<«M^«MMMMMMMA 



COMITE DE PATRONAGE : 

Séverine, Georges Clemenceau, Octave Mirbeau, Ranc, Hector Denis, 
Georges I.orand, Maurice Maeterlinck, Emile Verhaeren, 

COLLABORATEURS : 

Paul Alexis, Ph Dubois, Ch. Duclaux, Yves Guyot, Léon Marchand, 
Ch. Potvin, Francis de Pressensé, Jean Psichari, Elle Reclus, Joseph Reinach, L Trarieux, 

Ernest Vaughan, Paul Adam, Henri Bauër, Maurice Bouchor, Paul Hrulat, 

Cjrriel Buyss», Edmond Cattier, Armand Charpentier, Jean Delville, Célestin Demblon, 

Georges Ee^houd, Léon Frédéric, Henri Frick. Gustave (îeflFroy, 

René Ghil, Yvan Gilkin. Albert Giraud, Urbain Gohier, A. Ferdinand Herold, 

René Jacquet, Léopold Lacour, Camille Lemonnior, Henry Leyret, Georges Marlow, 

Lucien- Victor Meunier, Monseur, Maurice Montégut, E. Museux, Emile Royer, 

Lucien Solvay, Laurent Tailhade, Marguerite Vande Wiele, 

Mamrice Vaucaire, Emmanuel Delbousquet, Paul Fort, Mecislas Golberg, Fernand Gregh, 

Jules Heyne, Marc Lafarguc, François Lattard. Maurice Le Blond, 

Roland de Mares, Camille Mauclair, Robert de Miranda. Eugène Monfort, 

Léon Parsons, Pierre Quillard, Henri Rainaldy, Cîcorges Rency, Paul Sainte- Brigite, 

Saint-Georges de Bouhélier, Paul Salkin, Paul Souchon, Arthur Toisoul, 
Marins Vallabrègues, Guillaume van de Kerkhove, Henri Van de Putte,J.-H. Levy, 

Robert Buchanan, David -Christie Murray, 
G. Degreef, Paul Janson, Ch. Letourneau, Etienne Marcel. Emile Royer, 



PARIS 
Société libre d'Édition des Gens de Lettres 

BRUXELLES 
Georges BALAT, Éditeur 

1898 



/"">■ 



V, 



^ 



LIVRE D'HOMMAGE DES LETTRES FRANÇAISES 



A EMILE ZOLA 



r 



I 



Il y a dix-huit ans, en tête de mon premier volume 
La fin de Lucie Pellegrin, j'écrivais : 

(( A Emile Zola 

» A vous, mon ami, pour votre accueil fraternel, dès 
mon premier jour de Paris ; à vous, pour toutes les 
bonnes heures que nous avons passées depuis dans une 
communauté d'idées et de sentiments ; à vous, pour le 
courage que m'ont apporté toutes vos œuvres ; à vous, 
enfin, pour cet avenir que je rêve toujours à vos côtés 
et dans le triomphe certain de notre combat. 

« Paul ALEXIS. 
« Paris, le i®*" janvier 1880. » 

Depuis, s'est réalisé ce programme d'amitié et de 
littérature. Non seulement je n'ai jamais « quitté » Zola, 
moi, mais je l'ai mieux connu chaque jour, davantage 
aimé et admiré. De sorte que sa courageuse intervention 
dans l'affaire Dreyfus, qui a étonné les sots et ceux qui 
le connaissaient mal, révolté tant de misérables, m'a 
paru à moi des plus naturelles. 




Aussi, sa subite et révoltante impopularité ne m'im- 
pressionne guère. Et sa condamnation, mon premier 
mouvement d'indignation passé, me laisse indifférent. 
Ses accusateurs et ses juges ne se sont certainement pas 
doutés qu'en condamnant, ils ne faisaient que préparer 
Tavenir, consacrer son œuvre, élargir son champ 
d'action : trois-cent-soixante-cinq jours de prison non 
mérités peuvent contenir toute une éternité de gloire. 

Paul ALEXIS. 



LE « SYNDICAT » GRANDIT 

Il me semble que le « syndicat » grandit. La vertu 
de l'action est si grande que, des points opposés de l'ho- 
rizon, d'AUemane à Gabriel Séailles, de Jaurès à Paul 
Desjardins, de Louise Michel à Duclaux, à Anatole 
France, à Eugène Carrière, à Claude Monet, les adhé- 
sions arrivent à Zola. Il faut le dire à leur honneur, les 
hommes de pensée se sont mis en mouvement d'abord. 
C'est un signe à ne pas négliger. Il est rare que, dans 
les mouvements d'opinion publique, les hommes de pur 
labeur intellectuel se manifestent au premier rang. 

Le caractère de leurs travaux, leurs habitudes men- 
tales, le genre de vie auquel ilssont tenus de s'astreindre, 
tout les éloigne des hommes d'action enclins à dépasser 
la mesure. Dans le cas présent, il semble qu'un lent tra- 
vail se fût fait dans les esprits — obscur, car il n'est pas 
agréable de se donner l'apparence de défendre un traître 
— mais fiévreusement agité de doutes et d'angoisses. 



r< 






Et voici qu*au premier geste de Zola, jusqu'alors si 
éloigné de la place publique, se jetant en avant, et 
devançant d'un bond ceux qui soutenaient le plus ardem- 
ment le combat, les consciences se sont senties libérées 
de TafFreux cauchemar, les langues se sont déliées, et 
sous les clameurs de messieurs les étudiants des cercles 
catholiques, on a entendu le beau cri retentir : Me, tne^ 
adsum qui feci^ on a vu des hommes apporter leur nom 
pour l'œuvre de justice. 

Et voilà que dans notre France de fonctionnaires où 
Ton tient tant de gens par les croix, par les places, par 
les faveurs de toutes sortes dont la centralisation fait du 
gouvernement Tuniversel distributeur, des hommes de 
cabinet, de laboratoire, des professeurs, des savants 
ennemis des agitations publiques, s'émancipent jusqu'à 
protester à la face de tous en faveur du droit cynique- 
ment violé. Et que serait-ce si des institutions libérales 
laissaient chaque Français maître de sa volonté? Hier, 
un de nos plus distingués professeurs de l'enseignement 
secondaire me disait : « Vous n'aurez personne des 
lycées. Si je vous donnais mon nom, cet imbécile de 
Rambaud (j'atténue) m'enverrait pourrir au fond de la 
Bretagne. » 

Le populaire, je l'avoue, a paru plus tardif à s'émou- 
voir. Lassé de vingt-cinq ans de paroles sans actes, 
dégoûté des promesses, toujours renouvelées, jamais 
tenues, il en est arrivé — je l'en blâme — à se désinté- 
resser de beaucoup de choses qui le passionnaient jadis. 
Victime de tous les dénis de justice, que lui importe un 
nouvel acte d'arbitraire et d'iniquité dans le camp de ses 
maîtres, au détriment de l'un d'eux ? C'est le redresse- 
ment total qu'il rêve. Combien de fois tenté ! Pour abou- 



tîr à quelles catastrophes ! Moi aussi, j*ai foi dans 
Tavenir de justice sociale. Mais je sais qu'une si haute 
construction ne peut s'élaborer qu'à la condition que le 
sentiment de solidarité humaine ait pénétré profondé- 
ment nos cœurs. 

Je le disais hier : la vraie révolution est faite quand 
l'esclave, plus grand que son maître, découvre qu'il doit 
la justice, même à ses tortureurs. Cette générosité 
sublime, le peuple, instinctif, l'éprouve à des heures qui 
passent. Mais la tentation est si forte, à d'autres moments, 
de répondre aux actes barbares par une explosion de 
barbarie ! Ainsi se fait la chaîne sans fin des violences, 
dans un décor menteur de justice et de liberté! Ainsi les 
siècles ont forgé le dur anneau que nous voulons rom- 
pre pour libérer l'homme de l'iniquité ! 

Le soldat qui n'a d'autre emploi de sa vie que l'art 
de tuer, ne peut pas s'arrêter à ces idées qui ne sont, 
pour lui, que des misères. Que lui importe la forme d'un 
jugement? Il n'a, sous les beaux noms dont il se couvre, 
qu'un culte, celui de la force qui se dresse en tous lieux 
contre le droit. Aussi je ne lui en veux pas de ne pas 
comprendre. C'est aux civils, dans le plus noble sens du 
mot, aux policés, à ceux qui fondent la civilisation sur 
le droit qu'il appartient de réagir : aux penseurs, aux 
savants qui préparent l'avenir, et, avec eux, aux faibles 
qui sont le nombre, livrés par l'anarchie mentale à la 
tyrannie des plus forts. 

Il ne se peut léser un droit chez le dernier des hom- 
mes sans que tous les opprimés aient intérêt à s'en faire 
solidaires. Ils ne le comprennent que lentement, hélas ! 
obligés de se soumettre pour vivre, et ne pouvant suivre 
que de loin l'effort des pensées. Il faut cependant que le 



nombre et la pensée se rejoignent pour l'établissement de 
justice dans la cité humaine. Nous marchons vers ce 
beau jour. 

L'affaire qui émeut si fortement Topinion n'est qu'un 
incident de la grande bataille contre la férocité des inté- 
rêts coalisés. Le peuple ne l'a pas compris tout d'abord. 
Mais la belle lettre d'Allemane à Zola prouve qu'au 
moins quelques-uns de ses chefs ont la claire perception 
des dangers qui nous pressent. Honneur à eux ! Qu'ils 
amènent tous ceux qui, haïssant la trahison, ne détes- 
tent pas moins l'iniquité sous toutes ses formes, et veu- 
lent qu'un homme, quel que soit son crime, puisse 
revendiquer les garanties de justice. 

La cause du droit humain ne se peut diviser. Il faut 
être pour ou contre. Et, si le « syndicat » grandit, c'est 
qu'après tant d'épreuves la France est en évolution de 
solidarité. 

G. CLEMENCEAU. 



J'admire sans réserve l'acte de Zola, jetant le cri su- 
perbe de sa conscience indignée au lendemain de l'ac- 
quittement d'un coupable succédant à la condamnation 
d'un innocent. 

Ce n'est pas seulement la cause du capitaine Dreyfus 
que le maître a si courageusement prise en mains. 

C'est celle du droit violé, de la justice outragée, de la 
vérité méprisée et foulée aux pieds. 

Je suis (et je le regrette bien aujourd'hui) de ceux qui 
longtemps ont cru à la culpabilité de l'ancien officier de 



l'État-Major. Avec bien d'autres, j'ai eu le tort de consi- 
dérer la légitimité de sa condamnation comme une sorte 
de dogme patriotique. On nous avait tant de fois répété, 
en 1894, que cette affaire était susceptible de déchaîner 
l'effroyable guerre sur le pays. 

Aucune discussion, d'ailleurs, n'était possible. 

A part quelques rares initiés, qui donc eût pu se dou- 
ter, il y a quelques mois à peine, que les règles les plus 
élémentaires de l'équité, les droits essentiels et sacrés de 
la défense avaient été violés à l'égard d'un homme 
accusé du plus exécrable des crimes : la trahison. 

Du procès de 1894 on ne connaissait que le résultat. 
On ignorait le rapport Besson d'Ormescheville, docu- 
ment puéril et vide de sens, amas de potins ridicules. 
On ignorait les stupéfiantes péripéties d'une instruction 
conduite par un morphinomane, du Paty de Clam. On 
ignorait l'existence, au Ministère de la Guerre, d'une 
officine de basse police, sorte d'agence Tricoche et 
Cacolet, utilisant les services de faussaires avérés comme 
Lemercier- Picard. On ignorait l'œuvre de haine reli- 
gieuse accomplie par d'anciens élèves des Jésuites de la 
rue des Postes. On ignorait surtout l'existence, dans 
Tarmée française, d'un uhlan nommé Esterhazy et que 
ce uhlan était protégé par TÉtat-Major français et que 
cet Esterhazy était l'auteur du bordereau perfidement 
attribué à Alfred Dreyfus. 

La lettre publique adressée par Zola au Président de 
la République, son procès devant la cour d'assises de 
la Seine ont fait crouler l'échafaudage de mensonges, si 
laborieusement édifié depuis quatre ans. 

En même temps, Zola a mis à nu l'ulcère qui, si l'on 
n'y prend garde, aura bientôt gangrené la France. 



Le danger maintenant est signalé. A nous de prendre 
contre lui des mesures efficaces. Sus à la « presse im- 
monde », aux journaux de calomnies et de scandales 
qui trompent sciemment Topinion ou la maintiennent 
dans l'ignorance ! Sus au militarisme ! A bas la tyrannie 
du sabre ! Vive la Liberté ! Vive TÉgalité ! Vive la Fra- 
ternité ! Vive la Justice. 

Ph. DUBOIS, 

rédacteur à V Aurore. 



Il y a toujours eu dans le monde des hommes qui, se 
tenant en dehors de toute secte, de toute communion 
politique ou religieuse, se sont attachés à servir l'huma- 
nité pour elle-même, et que leur indépendance a fait 
délaisser par tous les partis. Comme ils étaient des 
sages, quelques-un encore les seuls sages de leur époque, 
ils se sont facilement consolés des dédains, des insultes, 
des sévices de leurs concitoyens, et c'est à peine si le 
plus grand d'entre eux a eu un instant de défaillance, au 
moment d'être mis en croix. 

Sa douleur eut été plus impersonnelle et par là plus 
cruelle si sa prescience divine lui eut révélé à ce moment 
les conséquences du crime politique et religieux dont il 
était la victime, et surtout s'il avait pu voir, à dix-huit 
cents ans de là, tout un peuple de disciples s'acharner à 
son tour sur un juif et s'écrier encore « nous voulons 
Barabbas ! ». 

De quel côté serait-il aujourd'hui, s'il avait à prendre 
parti, à coup sûr, il l'eut fait sans violences. Il avait 



Tâme douce et, d'ailleurs, il disait bien haut que dans la 
vie civile, il fallait rendre à César ce qui était à César. 
Mais ces réserves faites, il eut dit : cet homme qu'on 
condamne est plus de ma tradition et de ma lignée que 
ceux qui le jugent et qui Tabreuvent d'outrages avant 
qu'il ne soit jugé. 

A quoi Zola, en disciple respectueux, pourrait peut- 
être répondre « pardonnez leur Seigneur, car ils ne 
savent ce qu'ils font » . 

Ch. DUCLAUX, 

membre de l'Institut, 
directeur de l'Institut Pasteur. 



LES ENNEMIS ET LES DÉFENSEURS 

DE DREYFUS 

D un côté, un fou, le colonel Sandherr ayant l'anti- 
sémitisme au nombre de ses monomanies ; un autre fou, 
du Paty de Clam ; une brute, le colonel Henry ; un 
général qui obéit aux jésuites, le général de BoisdefFre ; 
un sous-chef d'Etat- Major timoré, le général Gonse ; un 
ministre de la guerre, qui, par peur de la Libre Parole et 
de V Intransigeant, inspirés par ses officiers d'Etat- Major, 
s'est décidé à commettre un crime juridique; une tourbe 
d'antisémites, d'anciens boulangistes, menés par Dru- 
mont, organe des jésuites, et par Rochefort; Derou- 
lède, guignol du patriotisme, Millevoye, l'homme des 
papiers Norton, des ministres qui devi'zînnent pusilla- 
nimes jusqu'au crimCy comme Méline et Billot; des 

8 



magistrats qui étendent leurs robes sous les bottes des 
soldats ; des militaires qui ont le mépris de la loi et qui 
mettent leur honneur, pour ne pas réparer une erreur 
judiciaire, à maintenir la condamnation d'un innocent 
et à couvrir un traître. 

D*un autre côté, une famille admirable, un frère 
dévoué et actif, une femme qui montre un courage à la 
hauteur du malheur qui la frappée, un père qui la 
soutient, des amis qui se groupent autour de ces 
victimes ; un homme comme Picquart qui brise sa car- 
rière militaire dans l'intérêt de la vérité et de la justice; 
un vieillard, le dernier représentant de l'A Isace-Lor raine 
en France, vice-président du Sénat, considéré par tous, 
qui prend la cause en mains ; les amis connus et incon- 
nus qui se groupent autour d'eux, gens honnêtes et de 
grande valeur : Joseph Reinach, qui sacrifie son siège 
de député à son devoir; Leblois qui, tout dévoué 
à Picquart, devient aussi dévoué à Dreyfus; Zola, enfin, 
un littérateur qui, depuis vingt ans, tient la plus grande 
place parmi les romanciers et a le don de passionner 
tout ce qu'il touche, qui se jette dans la bataille avec son 
audace habituelle et met le gouvernement en demeure 
de le poursuivre; un jeune avocat plein d'ardeur, de 
science juridique, d'éloquence et de foi, M^ Labori; un 
ancien député dont l'éloquence redoutable a culbuté 
tant de ministres, M. Clemenceau; puis tous les intel- 
lectuels qui quittent le silence, leurs laboratoires, la 
tranquillité de leurs cabinets, au risque de compromettre 
leur situation : Duclaux, Friedel, Grimaux, G. Meyer, 
Louis Havet, Giry, pour ne citer que les membres 
de l'Institut, et une foule de membres du haut ensei- 
gnement. 



Voilà en présence les deux groupes. 

Uhomme qui prône les mensonges du premier 
groupe, qu'ils défendent, qu'ils mettent leur honneur à 
couvrir, c'est un ancien zouave pontifical, Walsin 
Esterhazy; il a contre lui toutes les preuves ; preuves lit- 
térales, preuves testimoniales, présomptions, aveux. C'est 
un bandit connu comme tel partout où il a passé. Il a 
écrit des lettres où il crache toute sa haine contre la 
France, son armée et ses chefs. Il est convaincu du 
crime. 

L'homme que défendent les membres du second 
groupe est un homme d'un mérite incontestable : nul 
mobile de trahison, aucune preuve contre lui, aucune 
présomption, sauf une seule : — Il est Juif. 

Il ne reste plus qu'un problème : — Comment y a-t-il 
encore des adversaires de la revision du procès Dreyfus ? 

Yves GUYOT, 

ancien ministre, 
directeur du Siècle, 



LA LUTTE POUR LE DROIT 

DANS l'affaire DREYFUS 

On a pu juger par les manifestations antisémites et 
les bagarres qui se sont produites à Paris et en province 
depuis quelques jours, s'il est exact que l'aspect poli- 
tique de l'affaire Dreyfus est une lutte des défenseurs 
des droits de l'homme et des principes de 89 contre un 
flot de réaction cléricale, soulevant avec lui tout ce qui 
reste des vieux partis monarchistes et du boulangisme 

10 



et marchant sous Todieuse raison sociale de Tantisémi- 
tisme. Qu'un pareil mouvement mette en danger les 
libertés modernes et la civilisation même, qui donc 
pourrait en douter et quel est le libéral, le socialiste, le 
démocrate qui ne comprenne que son devoir est de faire 
tête à un pareil mouvement de réaction ? 

D'ailleurs, tout le monde y aura vu clair maintenant. 
Mais avant de devenir ainsi une grave question politique, 
avant même d'être le procès des bureaux de la guerre 
contre Topinion publique, TafFaire Dreyfus se présentait 
sous un aspect purement juridique qui aurait dû mettre 
d'accord tous les hommes de bonne foi. 

Un homme a été condamné comme traître par cette 
juridiction exceptionnelle du Conseil de guerre qui 
n'offre aucune garantie de compétence, d'indépendance 
ni d'impartialité; son procès s'est fait à huis clos, mais 
sous cette même pression d'opinion extérieure qui se 
traduit en ce moment par le cri de « Mort aux Juifs ! » 
et par laquelle le haut État-Major français, pourri de 
cléricalisme est suspect tout au moins de lâche complai- 
sance, sinon de complicité. La publication de l'acte 
d'accusation a montré combien étaient faibles les preuves 
apportées contre cet homme à l'appui d'une accusation 
que tout rendait invraisemblable : sa position sociale, 
sa situation de fortune, ses mœurs. Même ceux qui ne 
croient qu'à l'intérêt doivent se dire que Dreyfus avait 
tout à perdre et rien à gagner à cette trahison. 

On connaît la preuve du bordereau attribué par trois 
experts à Dreyfus, tandis que deux autres refusent d'y 
voir son écriture. Et ces cinq experts avaient été choisis 
par le gouvernement. Il n'y avait donc pas de preuves 
et Dreyfus aurait dû être acquitté ; en audience publique, 

II 



il l'eût été, même par un Conseil de guerre ; d'ailleurs 
le crime dont il était accusé et auquel les Français, en 
proie à la hantise de Tespionnage depuis 1870, croient 
volontiers, ne rappelle-til pas les acccusations de blas- 
phème et de sorcellerie ! Y a-t-il des secrets militaires 
que les gouvernements volent ou achètent par trahison ? 
Dans ce cas, il faut que les gouvernements soient encore 
bien naïfs, car il nest aucun secret militaire qui nait 
une publicité suffisante pour qu'on ne puisse l'acheter 
pour quelques francs chez les libraires, dans un manuel 
ou une revue technique quelconque. C'est pourquoi 
moi, qui n'ai été mêlé ni de près ni de loin à la cam- 
pagne pour la revision du procès Dreyfus, qui n'ai pas 
même été consulté par ceux qui ont mené cette cam- 
pagne, ici ou ailleurs, j'ai toujours cru que Dreyfus 
n'était pas coupable de ce dont on l'accusait et qu'il 
était victime des hallucinations chauvines et de la fièvre 
antisémite de ses contemporains, en même temps que 
de la plus abominable des violations des droits de la 
défense. 

Car Dre5rfus eût peut-être été acquitté même à huis 
clos (on prétend qu'il le fut) si en chambre du Conseil 
on n'avait osé mettre sous les yeux de ces juges mili- 
taires étrangers à toute notion de droit, imbus de leurs 
préjugés professionnels et rompus à l'obéissance hiérar- 
chique, des documents secrets qui n'avaient été commu- 
niqués ni à l'accusé, ni à son défenseur 

Voilà la monstruosité qu'un clérical, homme de cœur 
et homme de droit, notre ancien ministre de la justice, 
M. Lejeune, qualifiait de crime et d'infamie et qui 
devrait soulever toutes les consciences, car si cela est 
possible, tout est possible; il n'y a ni code, ni droit, ni 

12 



constitution, ni république ; il n'a servi à rien de faire 
la Révolution de 1789 et de démolir la Bastille. Un 
homme est à la merci des gouvernants et peut être 
déporté après un simulacre de jugement. 

Or, ce fait monstrueux a été révélé par les journaux 
du gouvernement; jamais le gouvernement ne l'a nié. 
Et finalement le rapport Ravary l'a implicitement avoué 
en parlant du dossier secret. C'est sur ce point qu'eussent 
dû porter les interpellations à la Chambre et au Sénat, 
si Ion avait en France ce souci profond du droit qui 
fait la force et la liberté de l'Angleterre. Car, ce qui est 
une trahison, c'est de ne pas protester contre une pareille 
violation du droit. Et c'est pourquoi même tant d'étran- 
gers, d'ailleurs amis de la France, se joignent à l'élo- 
quente protestation d'Emile Zola. 

On a dit qu'il s'agissait de documents dont la publi- 
cité eût amené un conflit avec l'Allemagne. C'est faux, 
puisque l'Allemagne a déclaré, par voie de notes offi- 
cieuses et de démarches de son ambassadeur à Paris, 
que jamais Dreyfus n'avait été en relations avec aucun 
agent allemand. 

C'est peu connaître les habitudes des gouvernements 
que de supposer que l'empereur d'Allemagne croirait de 
sa dignité de faire ces démarches pour sauver un espion. 
C'est absurde; quand iin espion se fait prendre, on ne 
fait rien pour lui. Et d'autre part, s'il y avait quelque 
chose, l'Allemagne ne s'exposerait pas à la confusion 
dont le gouvernement pourrait la couvrir en publiant 
tout, comme les notes officieuses allemandes l'y convient. 

L'explication du mystère se trouverait en ceci : les 
documents communiqués en chambre du Conseil, non 
vérifiés, acceptés comme vrais par l'Etat- Major et les 

i3 




ministres, seraient de faux documents, sortis de cette 
usine Norton, à laquelle n'était peut-être pas étranger 
de Foucauld de Mondion dont on sait les prouesses en 
Belgique, et qui auront la valeur des documents par 
lesquels le grotesque Millevoye voulut prouver que 
Clemenceau et Rochefort étaient à la solde de l'Angle- 
terre, et dont la fausseté était si évidente qu'ils ne cau- 
sèrent à la Chambre qu'un éclat de rire, bien que deux 
ministres y eussent ajouté foi. Dans ce cas tout s'explique 
et le gouvernement français aurait été incommensura- 
blement bête, mais de bonne foi. Et il s'obstinerait en 
ce moment à ne pas réparer une erreur judiciaire, pour 
ne pas faire l'aveu de sa stupidité. 

La similitude de l'écriture d'Esterhazy avec celle du 
bordereau, les propos de rastaquouère détraqué qui 
vivait d'expédients peu avouables, quêtait des aumônes 
aux Juifs et parlait de se suicider ou de se procurer de 
l'argent par un crime, permettent de croire que si l'on 
avait voulu indaguer dans cette voie, on aurait fini par 
savoir la vérité. Evidemment Esterhazy devait être 
acquitté du chef de trahison s'il n'y avait contre lui 
aucune charge sérieuse, bien qu'il y en eût beaucoup 
plus que contre Dreyfus; mais s'il avait été poursuivi 
sérieusement pour escroquerie ou complicité d'escroque- 
rie, si au lieu de le couvrir d'une protection scandaleuse 
et de faire preuve en sa faveur d'une partialité révol- 
tante on avait recherché, au grand jour, s'il n'a pas été 
mêlé à la fourniture des documents restés secrets, 
presque certainement faux, et que le gouvernement a 
dû payer fort cher, n'aurait-on pas trouvé ce pot aux 
roses — que M. Billot se défend en termes élégants 
d'avoir rempli? 



Car la parodie de justice à laquelle on s'est livré pour 
innocenter cet officier français qui exprimait le regret 
de ne pas être un uhlan pour sabrer les Français forme 
la contre partie de cette œuvre d'iniquité qui a été per- 
pétrée dans l'ombre du huis clos et de la chambre du 
Conseil pour trouver Dreyfus coupable sur la production 
de pièces qu'il n'a pas vues et dont personne n'a vérifié 
l'authenticité. 

Et l'on voudrait que ceux qui ont le souci du droit, 
de la justice, ne manifestent pas leur indignation et ne 
prennent pas la défense de la victime de ces monstruo- 
sités parce que c'est un Juif? Fût-il même aussi un traî- 
tre, les droits les plus sacrés de la défense n'en auraient 
pas moins été violés contre lui, et réclamer la re vision 
de son procès est un devoir inéluctable pour quiconque 
peut élever la voix, si faible fût-elle, en faveur du droit 
et de la justice. 

Voilà pourquoi j'écris cet article, quoi que ce soit 
évidemment aux Français surtout à obtenir cette revi- 
sion, qui importe à l'honneur de leur pays. Car ce qui 
compromet l'honneur de l'armée et l'honneur de la 
France, c'est que des iniquités comme celles du procès 
Dreyfus et des scandales comme ceux du procès Ester- 
hazy et du procès Picquart puissent se produire, sans 
être immédiatement réprimés et sans valoir à ceux qui 
en sont responsables la réprobation générale et une 
punition exemplaire. 

On a l'air de ne pas s'en douter en France et de ne 
pas voir qu'on est en train, sous les yeux de l'Europe 
attentive, de déshonorer l'armée et le pays en tolérant 
des turpitudes, des injustices, des violations de tout 
droit, dont la répression est une question d'honneur. 

i5 



Il n'y a pas en Europe deux opinions à ce sujet; si, 
comme le disait un journal suisse, il n'est pas hors de 
France un homme de sens qui croie à la culpabilité de 
Dreyfus, il n'en est pas un non plus qui ne soit révolté 
par les scandales du huis clos et les procédés de l'auto- 
rité militaire, par les manifestations antisémites et l'atti- 
tude du gouvernement français et qui n'applaudisse 
aux efforts de ces hommes généreux, aux Zola, Clemen- 
ceau, Scheurer-Kestner, qui, une fois de plus, se sacri- 
fient et se dévouent au salut commun en s'exposant à 
la calomnie, aux procès, à une impopularité passagère 
mais toujours amère à subir, pour sauver l'honneur de 
la France en l'empêchant de persévérer dans une ini- 
quité et ne pas réparer une violation monstrueuse de 
ces droits de l'homme et du citoyen qu'elle a eu l'hon- 
neur de proclamer et d'enseigner au monde. 

Georges LORAND, 

membre de la Chambre des représentants 
de Belgique. 



UNE LETTRE 

Mon cher Ami, 

Eh oui! j'ai longtemps pensé comme vous! J'ai cru 
Dreyfus coupable!!! et, alors l'horreur et le dégoût 
étaient tels, chez moi, qu'aussi féroce qu'un Abdul, 
j'étais heureux que la loi n'ait pas permis de le fusilier, 
parce que là bas, à l'Ile du Diable, il subissait mille 
morts et agonisait à chaque heure de jour et à chaque 
heure de nuit. 

16 



Était-ce assez féroce pour un cryptogamiste?. . . Que 
voulez-vous ? les losonistes sont, sans doute, comme les 
poltrons quand ils sont échauffés, ils perdent toute 
mesure. Mais la trahison n'est pas un crime ordinaire... 
elle peut amener le massacre de compatriotes. . . Com- 
ment -Wt circonstance aggravante le traitre était un offi- 
cier qui vendait le reste de la Patrie à ceux qui venaient 
de nous ravir l'Alsace et la Lorraine... 

Depuis, le doute est entré dans mon esprit, les révéla- 
tions faites de tous côtés m'ont amené à réfléchir, et 
j'en suis, peu à peu, arrivé à me dire : et pourtant s'il 
n'était pas coupable ! ! Quand à votre tour vous serez 
pris de ce doute, et, soyez en certain, cela vous prendra, 
car la lumière filtrera jusque dans votre village, vous 
sentirez combien il est troublant de penser qu'une 
erreur a pu être commise et qu'un innocent subit le 
martyre ! 

Cette idée était arrivée à me troubler profondément ; 
aussi je vous avoue en toute sincérité que j'ai applaudi 
du fond du cœur à la lettre qu'Emile Zola adressait au 
président de la République. Oui j'ai admiré le courage 
de cet homme qui, alors que beaucoup étaient encore à 
douter se levait et, tout seul, avec l'autorité de son grand 
nom et le prestige de son génie, venait s'offrir pour 
faire la lumière, pour calmer ses angoisses, celles de 
bien d'autres et les miennes. 

La lumière si désirée par beaucoup (peut-être redoutée 
par d'autres) n'a pu être faite comme il se le proposait ; 
néanmoins ses détracteurs, forcés de répondre au cheva- 
leresque écrivain, n'ont trouvé à opposer à ses affirma- 
tions si nettes que le moyen de silence ou des palino- 
dies. Tout en paradant pour la galerie, et, bien que la 

17 



a mélinite o ait fait long feu et que la « massue » soit 
restée sur le « billot », ils ont obtenu la condamnation 
de ce gêneur qu'ils n'ont pas osé regarder de face. 

Oh ! je sais bien que, encore à l'heure présente, si l'on 
plébiscitait sur TafFaire Dreyfus-Zola, la majorité serait 
contre Emile Zola; et peut être rééditerait-on Te Vox 
populi! VoxDei! Eh bien! je vous déclare que je n'y 
crois plus à cette « voix »... C'est elle qui en i85o nous 
a donné l'Empire. C'est elle qui en 1870 nous a menés à 
Sedan et non à Berlin, et, pour remonter plus haut, 
c'est elle qui a condamné à mort « Jésus » et gracié 
« Barrabas »! Il y a eu de tout temps des Ponce- 
Pilate,.., croyez moi en ce moment, il y a peu d'hon- 
neur à se mettre du côté de la « majorité » qui conspue 
Zola. 

Pour mon compte, que Zola ait tort ou raison, je ne 
l'en admire pas moins : 

S'il a tort et si Dreyfus est coupable, je lui saurai gré 
de m'avoir délivré du cauchemar de son innocence ; et 
je laisserai le traître subir sa peine. On scellera son 
tombeau, et l'on ne parlera plus de lui ; 

S'il a raison et s'il prouve l'innocence du condamné 
de l'Ile du Diable, ce sera mieux encore, car ce sera 
pour la conscience publique et pour les cœurs français 
un soulagement de savoir que quel que soit le sang qui 
coule dans les veines de nos soldats, aucun n'est traître à la 
Patrie ; 

Enfin, quoi qu'il arrive, nous devons quand même 
remercier M. Emile Zola de nous avoir prouvé que la 
France n'est pas déchue, que la race des Voltaire et 
Victor Hugo n'est pas éteinte, et qu'il est encore de 
grands cœurs qui sont prêts à sacrifier leur tranquillité 

iS 



pour accourir au secours d'une infortune, pour se 
dévouer au sauvetage d'un malheureux et à la défense 
de ridée... 

Dr Léon MARCHAND, 

professeur honoraire de l'Ecole supérieure 
de Pharmacie de Paris. 

Thiais, 28 avril 1898. 



L'ART JUSTICIER 

Il avait tout fouillé, ne ménageant personne 
La Curée où se rue un tas de jouisseurs, 
U Assommoir où le peuple en chômant s'empoisonne, 
Le boudoir où Nana fait envie à ses sœurs ; 

Même la pourriture où la Terre moissonne 
Avant le Germinal des ouvriers penseurs ; 
Tout, jusqu'à la Débâcle, où le canon qui tonne 
Crut fermer le tombeau, France, à tes défenseurs. 

Achève : rends au Droit sa conscience austère, 
Tire un nouveau Calas du bagne militaire, 
Pour enjeu du devoir, offre ta liberté ; 

Après Lourdes, tiens bon ! Après Rome, courage ! 
Qui sauve un innocent, venge l'humanité. 
Et Voltaire dirait : « C'est mon meilleur ouvrage. » 

Ch. POTVIN, 

membre de l'Académie royale 
de Belgique. 



19 



A ZOLA 

Les énidits nous assurent que la France fut jadis la 
patrie de l'idéalisme. On n'y vit pas seulement une 
Assemblée où la noblesse et le clergé occupaient la 
moitié des sièges, se livrer à la sublime déraison de 
la nuit du Quatre Août et donner par là, à la Déclara- 
tion des Droits de l'Homme, une portée humaine,réaliste 
et pratique, qui n'appartient pas au même degré au très 
beau préambule de la Déclaration de l'Indépendance 
américaine. 

Il s'y trouva pendant près d'un siècle des hommes 
qui s'appelaient des noms les plus divers et qui se récla- 
maient des principes les plus contraires, pour protester 
au nom du Droit et de la Justice éternelle contre les 
vilenies de la politique. 

Un duc de Broglie s'honorait en débutant à la 
Chambre des Pairs par un vote courageux contre la 
condamnation du maréchal Ney. Des républicains 
comme Armand Carrel, marquaient au fer rouge de 
leur mépris la trahison d'un Dantz et l'infâme habileté 
qui consolidait la monarchie de Juillet. Parmi les 
monarchistes constitutionnels, dans la tourbe bourgeoise 
et philistine où se recrutait le centre gauche, il y eut des 
âmes assez fortes, des cœurs assez hauts pour mettre 
leur veto à l'exécution d'un Barbes, 

Le Deux Décembre, cette opération de police qui 
sauva la société par une sombre matinée d'hiver, eut 
beau être amnistiée par les beaux esprits des classes 
dirigeantes; on compta quelques intransigeants jusque 
parmi ces affamés de sécurité, pour opposer à ce dix- 

20 



huit brumaire sans le glaive, la protestation de leurs 
consciences. 

Nous vivons en République. La constitution, les lois, 
nous assurent une quantité nominale de libertés dont se 
contenteraient, dit-on, les plus exigeants des individua- 
listes. On affirme que les préjugés ont vécu — ceux-là 
mêmes qui peut-être avaient Texcuse de servir de pré- 
misses à Tobscure dialectique inconsciente de Tâme 
populaire. Des dieux, il n'en faut plus. La religion, 
vieille lune. C'est le moment qu'ont pris ces monstres 
difformes et ridicules de l'antisémitisme et du nationa- 
lisme chauvin pour s'étaler au grand soleil. On ne croit 
plus au christianisme maison hait le juif. On n'entretient 
plus le fier patriotisme qui est prêt à tous les sacrifices : 
mais on cultive la fiction malsaine d'une implacable 
hostilité contre un peuple voisin. — Au premier mot 
de guerre on s'enfouit la tête dans le sable, telle une 
autruche, mais on professe une vénération pour les 
héros qui trainent leurs sabres dans les corps de garde 
et les estaminets et qui, sous prétexte qu'ils auraient 
quelque risque à courir le jour où la chair à canon des 
civils serait mise en réquisition, tranchent du matamore 
dans les salles d'assises et dans les salons. 

Un officier juif a été condamné pour trahison. La 
légalité a été violée de la façon la plus scandaleuse dans 
son cas. Nous savons aujourd'hui que la justice n'y a 
pas eu une moindre atteinte. Le coupable est connu. 
Personne ne songe même à contester son infamie. 
Il n'en est pas moins sacro-saint, parce que sa faute est 
liée indissolublement à celle de l'infaillibilité de l'Etat- 
Major. La magistrature civile s'est empressée de couvrir 
de ses abus de pouvoir la forfaiture de la magistrature 

21 



militaire. Un ministère républicain a affirmé l'intangi- 
bilité de ce déni de justice. Au Parlement, Topposition 
soi-disant radicale a rivalisé de mauvaise foi, de plati- 
tude et de servilité, avec la majorité gouvernementale 
au profit d'un militarisme de sacristie. Le pays, consulté, 
a ratifié avec enthousiasme la résolution de ne pas faire 
justice, de mener jusqu'au bout le supplice d'un innocent 
et de garantir l'impunité du plus cynique des sans 
patrie. 

Deux hommes se sont levés pour rompre cette consigne 
du mensonge. L'un, c'était un officier, a simplement, 
noblement sacrifié une position considérable, les légi- 
times ambitions d'une brillante carrière ; il a acheté sa 
liberté à un très haut prix ; il est digne de croire qu'il 
n'a pas fait un marché de dupe. C'est le colonel Picquart. 
L'autre, — c'est un homme de lettres, — a jeté au vent 
une éloquente protestation indignée. Il n'a pas mesuré 
ses paroles. Il s'est ri de ces prétendues convenances où 
s'emmaillottent doucettement toutes les lâchetés. Il sait 
ce qui l'attend. Toute grande cause humaine a besoin 
de son martyr et le Calas du XIX^ siècle aura eu en 
M. Emile Zola un Voltaire qui n'aura pas reculé devant 
douze mois de prison. 

C'est parce que je crois que la France sera perdue le 
jour où il n'y aura plus de solidarité indéfectible entre 
la cause de la justice et du droit et la science; c'est 
parce que j'ai quelquefois pensé que le sémitisme des 
grands juifs et de l'oppresseur capital était l'un des 
maux les plus flagrants de notre société; c'est parce que 
je crois que le christianisme se déshonorerait s'il cessait 
d'être l'universelle protestation de la conscience contre 
la force et de l'idéal contre le fait ; c'est parce que je 

22 



crois être Français libéral-chrétien, — et, si possible 
citoyen de cette cité de Dieu qui est Thumanité, — que 
j'ai été heureux de m*associer publiquement à l'acte 
d'Emile Zola. 

Francis de PRESSENSÉ. 



APPEL AUX FEMMES DE FRANCE 

Dans cette afifaire Dreyfus, où tout est en jeu, jus- 
qu'aux intérêts les plus vitaux de la France, le rôle 
d'Emile Zola a été décisif. Il appartient à l'avenir d'en 
dire toute la grandeur. Mais il convient dès maintenant 
de faire hommage à l'écrivain d'action, au poète citoyen, 
des efforts qu'il a de toutes parts inspirés vers la justice 
et la vérité. Ajoutons-y la pitié. 

Frappé profondément du régime d'exception dont le 
capitaine Dreyfus a été Ibbjet depuis l'origine et dont 
Madame Dreyfus continue à souflfrir avec lui cruelle- 
ment, je publiai dans le Siècle du 24 mars 1898, l'appel 
qu'on va lire. Il m'a paru surtout à sa place dans un 
livre consacré à la gloire d'un homme qui, dans un 
moment suprême, par sa générosité, par son courage, 
incarna l'âme française. 

« Ce ta vous que nous faisons appel aujourdhui, 
femmes de France, à vous qui fûtes toujours le cœur de 
notre pays, son honneur et son clair bon sens. C'est à 
vous, ô femmes, que nous faisons appel, au milieu des 
colères et des haines, parce que, dans la crise qui nous 

23 



tourmente, une seule voix est restée muette, la voix de 
la bonté. Les hommes ont lutté, injurié, frappé : ils se 
sont déchirés et se déchirent encore. On s'est battu pour 
la vérité, on a clamé justice, magnifiquement. On n'a 
pas pleuré. La vision attendrie de la souffrance s'est 
obscurcie dans la tempête de nos discussions. Nous 
avons fini par oublier la réalité épouvantable. 

» La réalité c'est qu'un homme souffre. Pour nous, 
cet homme est innocent. La preuve, en tout cas, n'est 
pas faite de son crime. Mais supposons qu'il vous reste 
un doute. N'est-ce point assez? Une question d'huma- 
nité est ici en jeu. Rappelez- vous le grand pays de pitié 
qu'est la terre française. Ne pensez pas à tout le reste. Il 
n'y a pas longtemps encore, nous écoutions les poètes 
qui nous apprenaient qu'il faut tout plaindre, qu'il faut 
pleurer sur toutes les misères quelles qu'elles soient. 
Cette leçon, ô vous qui croyez et qui priez, n'est-elle pas 
aussi la leçon chrétienne? La loi elle-même, dans notre 
pays et dans notre siècle, n'est pas une loi de vengeance 
ou de talion ; la loi ne châtie point, la peine infligée ne 
doit jamais être qu'un moyen de préservation sociale. 
Il n'est donc pas jusqu'à la loi qui ne répudie la 
cruauté. 

» Un homme souffre cependant, soumis à des rigueurs 
sans précédent, à des tortures arbitraires. Cela ne peut 
pas, cela ne doit pas être. Il faut que cet homme soit 
traité comme un homme. Des nouvelles parfois nous 
arrivent du fond de l'île maudite. Oh ! ce n'est pas qu'il 
gémisse. Lui, il subit tout, sans se plaindre. Lisez ses 
lettres ; lisez la dernière, du 26 janvier, où il place sa 
confiance suprême dans son chef, dans le général de 
Boisdeffre : « J'espère aussi que sur ma tombe il me 

24 



rendra le témoignage, non seulement de la loyauté de 
mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite 
depuis trois ans où, sous les supplices, sous toutes les 
tortures, je n'ai jamais oublié ce que j'étais : soldat 
loyal et dévoué à son pays. J'ai tout accepté, tout subi, 
bouche close. Je ne me vante pas, d'ailleurs; je n'«i fait 
que mon devoir, uniquement mon devoir. » Il n'y a pas 
une révolte, pas un cri contre ses chefs. Il n'y a qu'un 
cri incessant vers la justice, qu'un cri d'amour vers les 
siens. Et pourtant, la femme de cet homme n'a même 
plus la permission de voir de ses yeux l'écriture qui 
lui est chère ; on ne lui en communique que les copies. 
Et quelles copies! Les lettres sont tronquées, falsifiées, 
antidatées. Celles de M™e Dreyfus, dans lesquelles pour- 
tant elle ne met rien de ce qui se passe, ont probable- 
ment le même sort Quel surcroit de misère et quels 
doutes affreux ! 

» Il paraît, — le bruit en court et se confirme. — qu'à 
chaque tentative faite à Paris en sa faveur, le malheu- 
reux voit là-bas redoubler la rigueur du châtiment. On 
l'isole dans une case au milieu de l'île ; on lui bouche la 
vue de la mer; les fers lui ont été mis; sa santé s'altère ; 
son cerveau s'aflfaiblit. Le 26 janvier, il écrit qu'il est 
« presque un agonisant. » 

» La femme de cet agonisant demande aujourd'hui 
comme une grâce ce qui est son droit absolu ; elle sup- 
plie qu'on lui permette d'aller partager l'exil amer et 
cela ne lui est point accordé. Il serait vain pourtant 
d'invoquer la raison d'Etat. La défense nationale ne 
court aucun risque dans une île où toute communication 
est impossible. On se demande avec angoisse si la raison 
de ce refus n'est pas toute autre : on craint sans doute 

25 




que M™e Dreyfus n'apprenne là-bas les traitements dont 
son mari fut toujours victime et plus tard ne le dise. 
Une chose est certaine, c'est que Dreyfus dans ses let- 
tres rCa pas le droit de parler de son régime, 

» Par une suprême dérision, nous avons à la fois 
perdu la pitié et l'énergie, les larmes et le courage, les 
deux grands mobiles des âmes. Nous savons ces choses 
et nous nous taisons. O femmes, c'est votre tour mainte- 
nant. Faites, faites entendre enfin le cri d'amour dont 
notre époque a besoin. Ouvrez toutes grandes vos âmes 
aux générosités héréditaires. Ne discutez pas, ne rai- 
sonnez pas, souffrez. La vérité est-là. Rassurez-vous : 
vous aurez fait votre devoir, du moment que vous aurez 
été bonnes. Intercédez auprès de ceux qui savent et qui 
peuvent. 

» Les hommes s'irritent au son de leurs propres paroles 
et ils n'en trouvent à dire que de blessantes. Vous, vous 
saurez vous faire entendre. Dites les cruautés inutiles. 
Dites que si cet homme meurt là-bas, un cadavre est un 
insoutenable fardeau et qu'un jour il pèsera lourd sur 
notre histoire. 

» Vous êtes là pour adoucir. Réunissez-vous. Adres- 
sez-vous à ceux qui ont le devoir de vous entendre. 
* Demandez que cette femme puisse voir les lettres de son 
mari fût-ce au Ministère et devant témoins. Demandez, 
demandez surtout que cette femme admirable, cette 
infortunée, aille rejoindre celui qui se sent mourir. 
Soyez dix, soyez vingt, ne soyez que deux, si vous 
voulez, ne soyez qu'une. Une d'entre vous suffira, si 
celle-là résume en elle la pitié humaine et prononce au 
nom de la conscience française la parole qui vivra. » 

Cet appel, on s'en souvient peut-être, a recueilli un 

26 



nombre considérable de signatures, parmi lesquelles on 
a pu relever les noms les plus illustres. En effet, jamais 
en France on n'a compris la férocité mesquine et super- 
flue. On s'en étonnera plus tard davantage. L'intérêt 
bien entendu devrait à lui seul conseiller la justice à 
défaut de la bonté, car enfin, il y a ITiistoire — et la 
voici déjà qui commence. 

Jean PSICHARI, 

professeur au Collège de France. 



L'ACTE NÉCESSAIRE 

M. Brunetière, dans la Revue des Deux-Mondes, écrit 
du dernier livre de Zola : « On se tromperait si Ton 
cherchait dans Paris ce que semble en annoncer le titre, 
mais ce que M. Zola n'a pas voulu y mettre : une synthèse, 
un symbole de la grande ville. Le vrai sujet de Paris, 
nettement circonscrit, c'est la déchristianisation de l'abbé 
Pierre Froment. » 

Ce mot de M. Brunetière explique les fureurs soule- 
vées contre Zola, le concert habilement orchestré 
d'injures, de mensonges, de calomnies, où Ton reconnaît 
la main directrice de l'Eglise. La poignée est au Jésus 
et la pointe partout. 

Lourdes, Rome, Paris ^ voilà le crime. 

A Lourdes, la glorification de l'absurde fait prendre 
en pitié à Pierre Froment l'essai de retour en arrière, à 
la primitive foi des peuples, jeunes, courbés sous la 
terreur de l'ignorance. Il voit Rome, incapable de 
renouveau, moribonde parmi ses ruines, grande ombre 

27 



bientôt négligeable, qui tombe à la poussière des reli- 
gions mortes. Enfin, note M. Bninetière, Paris n*est 
pour Tabbé Froment qu'une dernière et suprême expé- 
rience où viennent achever de se débattre son cœur et 
sa raison. Uexpérience est complète, décisive. L'abbé 
Pierre Froment se déchristianise. 

Lourdes^ Rome, Paris, trilogie terrible ! 

Les livres de Zola se vendent à cent mille exemplaires 
et plus. Ils sont lus dans le monde entier. Zola est une 
force, une puissance. Il faut abattre cette force, il faut 
écraser cette puissance. 

Déjà Zola avait vu nettement que l'antisémitisme, 
machine de guerre inventée par T Eglise, était le signe 
d'une effroyable rétrogradation mentale II l'avait dit. Il 
est l'ennemi. Tous les jours, pendant le procès, les 
étudiants catholiques partaient du cercle de la rue du 
Luxembourg en colonnes serrées pour aller renforcer 
les vieilles bandes hurlantes du marquis de Mores. 

Depuis vingt ans, l'Eglise de France n'a eu qu'une 
pensée, mettre la main sur l'armée par les hauts grades, 
par le corps d'officiers. Chaque année, la Rue des Postes 
et les autres maisons de jésuites envoient à l'Ecole poly- 
technique, à Saint-Cyr, le produit d'une sélection savante. 
Tel élève des jésuites se croit appelé par sa vocation à 
entrer dans les Ordres. Ses supérieurs lui disent : 
« Non, vous vous trompez; vous êtes marqué pour 
l'armée. » Il obéit. La protection des Pères, toutes les 
influences mondaines mises en œuvre le suivent dans 
la carrière qui lui est largement ouverte. Il sera de 
l'Etat-Major. 

Ce n'était pas assez de ce travail incessant, sans relâche. 
Il importait de dégoûter les jeunes gens de race juive 

28 



d'entrer dans Tarmée, en attendant qu'un fait les en 
chasse et après eux les protestants. Là est le secret de 
l'affaire Dreyfus. 

Nous étions quelques-uns à énoncer le danger, à 
montrer de quel réseau souterrain l'Eglise peu à peu 
enveloppait la société civile et la France de la Révolu- 
tion. On riait de nous. 

Aujourd'hui le danger éclate en pleine lumière. Les 
aveugles seuls ne le voient pas. 

Ce qu'a fait Zola n'est donc pas seulement un acte de 
grand cœur et de grand courage. C'était Tacte nécessaire. 

RANC, 

Sénateur. 



Ayant beaucoup, ayant bien travaillé, il avait réussi. 
On pensait qu'il jouirait du succès avec orgueil. Mais il 
eut compassion d'un malheureux, se dévoua pour lui 
faire trouver justice. 

Elie reclus. 



PROFESSION DE FOI 

Un seul candidat s'est présenté aux élections législa- 
tives du 8 mai 1898 en réclamant la re vision du procès 
Dreyfus. Je me suis exprimé, dans ma profession de foi, 
en ces termes : 

« J'oppose aux contrefaçons de la République, la 
République des Droits de l'Homme et du Citoyen. 
Depuis plus de huit ans que j'ai l'honneur d*être 

29 



votre député, j*ai toujours dit toute ma pensée, tout ce 
que je croyais être la vérité. 

Je n'ai jamais flatté la démocratie; j'aurais cru lui faire 
injure. 

Celui qui cède aux entraînements de l'opinion, celui 
qui dissimule par peur ou dans un vil intérêt personnel 
ses convictions, celui-là est indigne du titre de Repré- 
sentant du Peuple. 

Une question judiciaire passionne depuis six mois le 
pays. On m'a fait un grief de l'attitude que j'ai prise. 
Elle m'était dictée par ma conscience. 

Un homme, un officier, a été condamné contre toutes 
les règles du droit et de l'équité, sur des pièces commu- 
niquées en secret à ses juges, sans que lui ni son défen- 
seur en aient eu connaissance. Ces pièces pouvaient 
être fausses, elles pouvaient se rapporter à des tiers. Un 
pareil procédé est la parodie de la justice, le triomphe 
de l'arbitraire, la violation des garanties les plus élémen- 
taires que les sociétés les moins civilisées accordent 
elles-mêmes aux accusés. 

« Si Dreyfus a été condamné sur la production de 
» pièces secrètes que la défense n'aurait pas connues, si 
» cela était vrai, il n'est pas douteux que la décision 
» serait frappée d'une nullité radicale. » Qui parle 
ainsi? C'est la plus haute autorité judiciaire de France, 
c'est le procureur général près la Cour de cassation. 

Savoir qu'une illégalité, qu'une erreur j udiciaire a été 
commise, et se taire^ c'est s'en rendre complice. 

Imaginez qu'un des vôtres ait été victime d'une erreur 
de ce genre. Qu'auriez- vous dit, si, en ayant acquis la 
preuve, je vous avais refusé mon concours pour sauver 
le malheureux ? 

3o 



Il y a deux ans environ, un conscrit de l'une de nos 
communes a été condamné à tort par un tribunal mili- 
taire. L'erreur m'a été signalée. J'ai fait des démarches, 
j'ai eu le bonheur d'obtenir du Ministre de la guerre la 
grâce entière du condamné ; il a été rendu à sa famille : 
qui de vous ne m'a pas approuvé ? 

Seulement, dans cette affaire du petit conscrit des 
Mées, ni les passions politiques, ni les haines religieuses 
n'étaient en jeu. 

Ce sont ces passions déchaînées contre lesquelles je 
m'élève; elles seules obscurcissent aujourd'hui une 
question qui, en elle-même, était très simple. 

On a osé accuser les hommes qui réclamaient la re vision 
du procès Dreyfus de manquer de patriotisme, d'outrager 
l'armée et la justice. J'attends qu'on me cite une ligne, 
une parole de moi, qui justifie cette abominable impu- 
tation. 

Est-ce manquer de patriotisme que de vouloir que la 
France, bonne et généreuse, fidèle à sa glorieuse mis- 
sion, à sa raison d'être historique, reste à Tavant-garde 
de l'humanité en marche ? 

Est-ce outrager la justice que de croire qu'un tribunal 
peut, de la meilleure foi du monde, se tromper et sur le 
fait et sur le droit, de dénoncer une erreur, de chercher 
à la réparer ? 

Au début de la dernière législature, la chambre a voté 
à l'unanimité une loi nouvelle sur la réparation des 
erreurs judiciaires; j'en avait été l'un des promoteurs. 
Mais il ne sufHt pas de faire de bonnes lois, il les faut 
appliquer. 

Est-ce outrager l'armée, cette armée où j'ai servi, cette 
armée que j'aime de toute âme, est-ce l'outrager que de 

3i 



la vouloir pure de toute souillure, que de s'affliger si Ton 
voit maintenir dans ses rangs le vrai auteur du crime 
pour lequel un innocent a été frappé ? 

Un homme s est rencontré pour écrire qu'il serait 
heureux d'être tué comme capitaine de uhlans en sabrant 
des Français, qui a été pendant des années Tespion à 
gages d'une puissance étrangère, qui, accablé par les 
preuves les plus irrécusables, n'a trouvé d'autre réponse 
que le silence. Et cet homme porte encore l'uniforme 
français ! Et l'on invoquerait encore, pour le protéger, 
l'honneur de l'armée ! 

L'honneur de l'armée, c'est nous qui le défendons. 

Vous me connaissez, vous savez qui je suis : aurais- 
je pris la cause d'un traître ? Non, c'est l'innocent que je 
défends ; c'est le criminel que j'accuse. 

Quand la vérité éclatera-t-elle avec la même force aux 
yeux de tous? Ce soir, demain peut-être. Mais je vous 
réponds que son jour est proche. 

Si vous doutez de ma parole que, cependant, vous 
avez toujours trouvée loyale et sincère, je n'aurai pas un 
regret personnel, car j'aurai toujours fait mon devoir. 

Si vous me croyez, j'en serai heureux, surtout pour 
vous. Je vous dois d'avoir siégé dans deux assemblées. 
Je voudrais vous payer ma dette de gratitude en vous 
épargnant, à vous patriotes, à vous républicains des 
Alpes, le remords prochain d'avoir été, dans cette 
bataille, avec le mensonge contre la vérité, avec l'arbi- 
traire contre la justice. \> 

J'avais été élu, dans l'arrondissement de Digne 
(Basses-Alpes), en 1889, par 5.845 voix et réélu, en 
1893, par 7.160 voix. 

32 



J*ai été battu, le 8 mai, dans ce même arrondissement 
par 9.593 voix contre 1.2 1 3. 

La Vérité serait moins belle, elle serait moins noble, 
si elle triomphait du premier coup. C'est presque une loi 
de Thistoire que le piédestal où elle se dresse, pure et 
victorieuse, est fait d'humiliations et de défaites. 

Joseph REINACH, 
Ancien député. 



Après le II janvier tout semblait consommé. Mais, 
d'un brusque et violent effort, Zola a enfoncé les portes 
de la Cour d'assises, et la lumière à laquelle il a voulu 
livrer passage luit, depuis ce moment, avec une telle 
clarté que rien ne pourra plus TétoufFer. 

Le jour certain où Toeuvre de réparation à laquelle il 
s'est dévoué aura pu s'accomplir, on ne songera plus à 
lui reprocher sa révolte passionnée contre une chose 
jugée faite d'irrégularités et d'erreurs : on ne verra dans 
son acte que les sentiments généreux qui l'y ont poussé, 
et on lui sera reconnaissant de ce que lui devront le 
Droit éternel et la vraie Justice. 

Quant aux sycophantes qui, sans bonne foi, l'accusent 
encore d'avoir insulté l'armée et trahi la Patrie, ils 
s'empresseront alors de rentrer dans l'antre. Il en sera 
de leurs mensonges ainsi que des nuages qui passent. 
La vérité a ses revanches assurées comme le soleil ! 

L. TRARIEUX. 

Ancien Ministre de la Justice, 
Sénateur. 
Paris, 12 Mai 1898. 



33 



EMILE ZOLA ET V « AURORE » 

Lorsque parut le premier numéro de V Aurore, l'affaire 
Dreyfus était aussi loin de ma pensée que de celle de 
mes collaborateurs. Il suffit, pour s'en rendre compte, 
de consulter la collection du journal. Nous n'avions 
qu'un but: élever une tribune où puissent être exprimées, 
développées, défendues toutes les idées d'humanité, de 
liberté, de justice. 

La culpabilité du malheureux capitaine nous parais- 
sait indéniable. Personne alors ne connaissait le véri- 
table auteur du bordereau, et si peu de confiance que 
nous eussions en l'impeccabilité de la justice en général 
et de la justice militaire en particulier, nous nous 
refusions à croire à la possibilité d'une si monstrueuse 
erreur. 

La foi profonde de mon ami Bernard Lazare en 
l'innocence du condamné me semblait, plutôt basée sur 
des raisons de sentiments, des présomptions morales 
que sur d'irrécusables faits, de mathématiques certitudes. 
Je lui écrivais en ce sens quand il me reprochait de ne 
pas observer, tout au moins, une bienveillante neutra- 
lité. Il était dans le vrai, cependant, et ses intentions 
généreuses n'allaient pas tarder à être confirmées de la 
façon la plus éclatante. 

Tout d'abord, l'énergique intervention de M.Scheurer- 
Kestner attira notre attention. -Clemenceau, qui ne 
s'aventurait sur ce terrain, le jugeant peu solide, qu'avec 
une extrême prudence, fut frappé de ce que le vice-pré- 
sident du Sénat lui révéla. La question de culpabilité 
passait au second plan. L'illégalité du jugement et, par 
suite, l'iniquité de la sentence étaient, brutalement, 

34 • 



mises en lumière. La revision du procès, que Dreyfus 
eut ou non trahi son pays, s'imposait. Et Clemenceau 
le fit magistralement ressortir dans une série d'articles, 
avec la logique serrée, l'éloquente argumentation qui 
lui sont propres et l'ont placé au premier rang des 
polémistes de notre époque. 

De proche en proche, la conviction gagnait. Chaque 
jour amenait à M. Schreurer-Kestner de nouveaux 
indices, de nouveaux documents, de nouveaux témoi- 
gnages. Il connaissait enfin le nom du misérable qui 
avait rédigé, écrit les pièces sur lesquelles les juges du 
Conseil de guerre avaient prononcé et qui, seules,avaient 
été produites au cours des débats. 

Ce fut alors qu'Emile Zola, plus avant que nous dans 
les confidences de M. Scheurer-Kestner, indigné du 
jésuitique accueil fait par les pouvoirs publics aux 
supplications les plus justifiées dans le fond et les plus 
modérées dans la forme, se résolut à élever la voix. 
Dédaigneux des réserves timorées, des circonlocutions 
prudentes, jugeant passée l'heure de la prière et venue 
celle de l'affirmation véhémente, il prit en mains la 
défense du droit violé et écrivit cette admirable lettre au 

# 

Président de la République, que T^ «rt^y^ eut le grand 
honneur de publier. 

Emile Zola ne se dissimulait aucune des responsabilités 
par lui encourues. Il ne se demandait pas s'il allait 
compromettre le patrimoine de légitime gloire si labo- 
rieusement conquis par un travail incessant de plus de 
trente années. Simplement, fermement, il accomplissait 
le devoir que lui traçait sa conscience d'honnête 
homme. 

Alfred Dreyfus est Juif! Alfred Dreyfus est riche ! et 

35 



puis après? En est-il moins la victime d*un déni de 
justice abominable? Les étranges apologistes de TEtat- 
major qui se déshonore en s'obstinant à ne pas recon- 
naître une erreur initiale, nous opposent d'autres 
condamnations iniques. Où ont- ils vu que V Aurore ait, 
un seul instant, cessé de protester contre ces condamna- 
tions ? 

Quelles que puissent être les conséquences du nouveau 
procès, Emile Zola ne sera en paix avec lui-même que 
lorsqu'il aura parachevé son œuvre et rendu, réhabi- 
lité, Dreyfus aux siens. Pour ma part, je suis sûr d'être 
le fidèle interprête de tous mes camarades de ï Aurore en 
le remerciant, du fond du cœur, de nous avoir jugé 
dignes d'être associés à son acte. 

Ernest VAUGHAN, 

Directeur de V Aurore, 



36 



II 



LES MAINS ROUGES 

Les mains rouges étreignent les mains rouges. 

Aux généraux de la Semaine sanglante, aux vain- 
queurs de Fourmies, les égorgeurs de la Villette prê- 
tent leur vigueur. 

On racolera Deibler, aussi. 

Bouchers, généraux, bourreaux, forment le syndicat 
corporatif des tueurs resurgis contre l'idée d'amour 
international, contre l'Esprit. 

Et leurs mains rouges de tous les meurtres histo- 
riques se redressent contre la Vie, source de lldée 
qu'ils haïssent. 

Oh! la trace de ces mains sur les Propylées de 
THistoire! Traces écarlates de doigts meurtriers à la 
surface de lumière ! Mains barbares, mains saigneuses 
qui, depuis les origines, avez pollué les façades des 
civilisations! Mains cruelles et fines de l'Asie, mains 
épaisses des géants Scandinaves, mains tartares, mains 
arabes, qui avez mis le signe de sang au visage des 
cités où l'idée gréco-latine enfanta la splendeur du 
monde ! Mains rouges, vous voilà dressées à nouveau 
contre l'intelligence des âmes libres. 

37 



Mains des nobles fils de France, mains qui avez con- 
quis à coups de francisque sur la faiblesse des colons 
romains le champ fertile et la bauge féodale d'où vous 
vous appesantissiez jusque sur le passant de la route; 
mains rouges des inquisiteurs qui confisquiez les fiefs 
hérétiques ; mains des rois, mains des soudards lâchés 
contre la médiation des villes; mains des conven- 
tionnels qui avez ramassé la richesse des biens natio- 
naux dans le liquide de la guillotine ; mains des géné- 
raux de l'Empire qui vingt ans avez pillé l'Europe, 
mains du voleur Augereau, mains du voleur Lannes, 
mains du voleur Bonaparte, mains de gloire, mains 
rouges, mains de toutes les infamies, vous voilà 
redressées à travers les rues, pour mettre un nouveau 
signe sanglant au front de la Pensée. 

Les bouchers vous aident. 

Mais, cette fois, l'Idée se lève, plus robuste, contre 
vous. Elle compte plus de bouches pour proclamer, 
peut-être, plus de bras pour se défendre. 

L'idée de Proudhon et de Fourier compte les for- 
ces socialistes ; Tidée de Moïse, de Spinoza et de Karl 
Marx, les forces sémitiques ; l'idée de Kropotkine et 
de Reclus, les forces anarchistes; l'idée des sciences 
et des lettres, toutes les forces que l'intelligence mul- 
tiplie sans limites. 

Oui, vous êtes le droit divin, le droit de la fatalité 
des forces physiques, le droit de la brute ruée sous 
l'impulsion de ses instincts, le droit du sabre et le 
droit du meurtre. 

Mais nous sommes la puissance de l'Idée éclose 
dans le mystère des religions disparues, grandie au 
sein d'Eschyle et de Platon, accrue par Spinoza, 

38 



Kant, Darwin, Spencer, Comte, Taîne et Flaubert. 
Nous sommes la puissance de l'idée latine qui depuis 
vingt siècles triomphe de tous ses vainqueurs, Scan- 
dinaves, germains, tartares, arabes ; qui régit de son 
Code justinien les barbares de la justice humaine, de 
la liberté individuelle et de la fraternité des races. 

Jamais, dans les temps connus, les mains rouges 
n'ont prévalu contre elle. Consumée sur les bûchers 
d'Inquisition, chassée par le glaive, étouffée par les 
assassins militaires, elle a resurgi plus grande de la 
mort passagère. 

Elle ancre dans Tâme des cités cette certitude : 

Il n'y a qu'une honte : Détruire et haïr, 
Il n'y a qu'un orgueil : Produire et chérir. 

Contre les mensonges de la brutalité, elle leva le 
flambeau du savoir ; et ce flambeau commence à éclai- 
rer les foules. 

Gens de l'intolérance et du meurtre, vous êtes le 
passé. Les sursauts de votre agonie n'empêcheront 
point la naissance du nouveau temps. 

Vous êtes l'époque de la guerre. L'époque du trafic 
vous succéda. Celle-ci eut ses hontes, ses bassesses 
et ses crimes que vous reprochez aux juifs; mais les 
hontes, les bassesses et les crimes de l'Argent engen- 
draient déjà les formes d'un progrès supérieur aux 
infamies de la conquête sanglante, et du vol à la main 
rouge. Après celui de la force, et celui du dol, un 
autre pouvoir surgira : celui de l'Intelligence prêt 
d'abolir les haines de sectes, les haines de nationalités, 
les haines de l'argent et d'instaurer la justice véri- 
table. 

39 



Contre les mains rouges de la haine, nous élève- 
rons un ostensoir de lumière qui éclairera le baiser 
des peuples. 

Et vous ne serez rien que du passé, sans honneur : 
bouchers, généraux, bourreaux! 

Paul ADAM. 



GLOIRE A EMILE ZOLA 

Je ne saurais dire quelle admiration profonde l'hé- 
roïsme d'Emile Zola émeut en moi. 

Du moment que nous avons eu conscience de la plus 
abominable entre toutes les erreurs dont ait souffert un 
innocent, il ne nous fut plus possible de vivre tranquil- 
lement. Nous pensions le jour, nous pensions le soir, 
nous pensions à notre réveil à l'iniquité affreuse, à l'excès 
de torture morale et physique infligée à une misérable 
créature humaine, par des hommes, ses semblables, ses 
pairs. 

La compassion nous étreignait douloureusement et 
cette angoisse ne fit que s'accroître par les preuves maté- 
rielles de l'innocence de Dreyfus. 

Le cri d'Emile Zola a soulagé toutes nos consciences 
dont il était comme l'explosion. Aussi quelle joie, quelle 
fierté pour tous les intellectuels, que le proclamateur de 
la vérité et de la justice soit l'un d'eux, qu'il vibre et 
qu'il résonne dans tout le monde par la clameur d'airain 
du plus glorieux et du plus robuste artisan des lettres 
françaises. 

Je hais les égoïstes et les impassibles à qui la douleur 

40 



humaine est indiflférente, à qui Tinjustice ne cause aucun 
tourment et je considère comme les plus grands des 
hommes ceux qui portent dans la carrière le casque d*or 
de l'intelligence et les armes de fer de Taction. 

Créer par l'intelligence, combattre pour Tldée, choisir 
intrépidement le plus beau péril, être celui qu'on hait 
férocement, qu'on aime avec une religion d'enthousiasme, 
voilà le personnage supérieur, le héros ! 

Quelle allégresse, quel honneur pour ceux qui s'élè- 
vent aux régions supérieures de la pensée, qui commu- 
niquent au pôle de la plume la flamme du vrai et du 
beau, que, hors les politiciens et les mauvais bergers 
dupeurs de foules, le missionnaire sans peur de vérité, 
de justice et de réparation ait été un homme de lettres. 

Comment ne pas célébrer passionnément, ne pas 
envier la magnifique expansion de l'individu dans la 
bataille engagée par un seul homme contre tout un 
peuple, dans le combat livré par un seul à l'armée 
des mensonges, des préjugés revêtus et empanachés, 
— à la coalition des forces nationales du fanatisme, de 
l'envie, des respects, de l'erreur, de la méchanceté et 
de la sottise publiques. 

Ce n'est pas seulement au plus malheureux des 
hommes, au Juif torturé dans l'Ile du Diable con- 
trairement à toutes les formes du droit et de la loi, 
qu'Emile Zola aura porté secours ; son intervention 
s'étend plus loin, son champ de bataille contient la 
cause de la liberté personnelle : 

Il est le champion de l'Idée contre la force brute, 
contre les panaches, les épées, les bataillons épais de 
la servitude, l'envie, le fanatisme, la stupidité de la 
foule, la cohue des meneurs. 

41 



Il vaincra envers et contre tous ; Tldée brisera le 
glaive ! Il a appelé la Vérité, elle est en marche, elle 
sera ici demain, elle enfoncera les portes et inclinera 
les têtes rebelles et convaincra les gens de bonne foi. 
N'apercevez-vous pas les éclairs de la vérité triom- 
phante qui sillonnent le ciel ? 

Gloire à Emih Zola l 

Henry BAUËR, 

Rédacteur à XÈcho de Paris, 



Zola fait un puissant effort en faveur de la vérité et, 
de ce qu'il croit fermement être la justice : nul n'a le 
droit de mettre en doute sa bonne foi, son désintéresse- 
ment, et de refuser à son courage l'admiration qui lui 
est due. Il a qualifié lui-même de révolutionnaire le 
moyen dont il s'est servi, et la violence de son attaque 
a pu être regardée comme nuisible à la cause qu'il 
soutient ; mais il n'eût pas recouru à ce moyen extrême, 
si l'on ne se fût obstiné à étouffer la lumière. Malgré les 
subtilités de la procédure, l'évidente partialité du 
magistrat et la pression exercée contre le jury, une 
grande partie de la vérité est apparue aux débats ; c'est 
à Zola qu'on le doit, et peut-être lui devra-t-on qu'elle 
soit enfin connue toute entière. C'est pourquoi je crois 
bon de répondre aux sauvages qui crient : A bas Zola! 
Mort à Zola! par ces cris plus humains et plus français : 
Vive la Vérité ! Vive la Justice ! Vive celui qui combat pour 
elle! 

Maurice BOUCHOR. 



42 



Je ne sais rien de plus admirable, de plus grand, 
dans l'histoire contemporaine, que l'héroïsme de ce libre 
écrivain se dressant seul contre l'imposture triomphante, 
contre toute les forces coalisées, et offrant à toute l'Eu- 
rope le magnifique spectacle de sa tranquillité, de son 
immuable foi en l'immanente justice, à l'heure où tout 
s'effondre sous l'iniquité. 

Parvenu au terme de sa carrière, presque à la vieil- 
lesse, à l'âge où la plupart ne songent plus qu'au repos, 
riche d'argent, de gloire et pouvant désormais jouir en 
paix de son immense labeur, Emile Zola n'a pas craint 
de braver les fureurs de la foule, de s'exposer aux pires 
représailles, pour satisfaire la passion de justice et de 
vérité. 

Ce sera son plus grand titre de gloire. Car il a eu 
raison de le dire : la France, un jour, lui sera recon- 
naissante d'avoir sauvé son honneur. Le jugement de la 
postérité n'est pas douteux, et la figure d'Emile Zola 
apparaîtra d'autant plus belle aux générations futures 
qu'il aura plus longtemps et plus douloureusement subi, 
de son vivant, cette loi mystérieusement effroyable qui, 
de tout temps, couronna l'iniquité, ne réservant au juste 
qu'opprobre et flétrissure. 

Plus encore que ses quarante volumes dont quelques- 
uns sont d'absolus chefs-d'œuvre, le grand exemple de 
courage civique que nous offre Emile Zola assurera son 
immortalité. Oui, la France lui sera reconnaissante, un 
jour, quoi qu'on puisse penser d'elle, à l'heure présente. 
Et c'est encore un grand honneur pour un pays que 
de produire de tels héros, à l'époque où nous vivons. 

En attendant, malgré les tristesses du spectacle auquel 
nous assistons, l'acte de Zola aura eu plusieurs consé- 



quences heureuses. La première est d'avoir groupé 
toute Télite intellectuelle et morale de la nation qui, 
jusqu'à ce jour, s'ignorait, se cherchait, se confondait. 
C'est par cette élite, nous l'espérons, que s'accomplira 
l'œuvre de régénérescence qui nous sauvera de la crise 
actuelle. 

D'autre part, l'acte de Zola, en continuant les grandes 
traditions du passé, celles que nous ont léguées Voltaire, 
Rousseau, Victor Hugo, tant d'autres qui luttèrent pour 
la raison et pour la vérité, indique aux écrivains de 
cette heure leur véritable mission, la grande mission 
humaine et sociale dévolue à quiconque a l'honneur de 
tenir une plume. Leur devoir n'est point de s'enfermer 
dans le culte exclusif de leur art, de se considérer 
comme des histrions chargés de divertir le public, mais 
d'agir, d'éclairer et de diriger l'opinion, de faire œuvre 
de justice, d'être à l'avant-garde du progrès, de consti- 
tuer la véritable élite pensante du pays. 

Si tous les écrivains français avaient ainsi compris 
leur devoir, la France, à l'heure où nous sommes, n'au- 
rait pas perdu son prestige moral, aux yeux du monde 
civilisé. 

Paul BRULAT. 



La Haye, 3o avril 1898. 

J'ajoute volontiers mon hommage à tant de milliers 
d'autres. 

J'ai aimé en l'acte de Zola le geste puissant d'un 
homme logique avec son œuvre. 

J'y ai senti la Haine et l'Amour qui furent toute sa 

44 



vie, et j'y ai entendu Técho tonnant et formidable de ce 
beau cri de rage et de détresse, poussé par lui il y a 
vingt ans : « Ah ! se sentir la continuelle et irrésistible 
» nécessité de crier tout haut ce qu'on pense, surtout 
» lorsqu'on est le seul à le penser, et quitte à gâter les 
» joie de sa vie ! » 
J'admire cet homme. 

Cyriel BUYSSE. 



Ce qu'il faut admirer dans Emile Zola, c'est le déve- 
loppement vigoureux d'un caractère à une époque où 
tout tend à rabougrir les caractères, où tout homme qui 
lutte et qui souffre pour un sentiment personnel semble 
un phénomène. 

Ce dont il est coupable dans l'affaire Dreyfus, c'est 
d'un acte de probité et de courage civique conforme aux 
actes de probité et de courage que furent ses bons 
livres. Sa conception du procès marque une irruption 
du Naturalisme dans la vie publique, comme V Assommoir , 
Germinal, la Terre, la Débâcle montrèrent l'invasion de la 
réalité dans la littérature. Au fond de tout cela, vous 
trouvez la même vision particulière des choses à travers 
un tempérament ardent, expansif, emporté et vertueux 
(adjectif drôle, n'est-ce-pas, aujourd'hui!). 

Ceux que ne troublent pas les brutalités de la forme 
et la crudité des mots (il en faut naturellement exclure 
toutes les espèces de cafards et d'imbéciles) ne se sont 
pas trompés sur la portée de l'oeuvre de Zola, l'une des 
plus morales, par ses violences et son indignation mêmes, 
de la littérature contemporaine. C'est celle d'un puritain 

-^5 



de lettres, d'un arrière descendant des vieux prophètes 
de la Bible qui ne mâchaient pas non plus leurs expres- 
sions et ne fardaient pas les fautes d'Israël. 

Jugez Thomme d'après ses intentions : vous n'y 
trouvez que l'horreur grincheuse du mal et de la ruse, 
la passion du droit. 

Le Zola du procès a magnifiquement expliqué et 
justifié le Zola de la Bibliothèque Charpentier. 

Maintenant, que le monde soit tel qu'il l'a dépeint et 
la justice militaire comme il l'a vue, ce n'est pas l'affaire. 

Mais notez bien ceci : que ce qui nous plaît, peut-être, 
le plus en lui, à nous autres étrangers qui ne pouvons 
juger que des formes du procès, c'est l'héroïsme tout 
français de son attitude, le sacrifice tout français de son 
repos, de sa popularité, de ses intérêts à ce qu'il croit 
être la vérité. 

La France de Rabelais, de Molière, de La Bruyère, 
de Pascal, de Voltaire et de Diderot, peut elle nous 
en vouloir de la considérer toujours comme la terre 
classique du franc-parler, d'aimer et d'admirer ce qu'il y 
a de plus français en Zola : la confiance entière avec 
laquelle il en a appelé à la France de ce qu'il croit une 
injustice de la France ? 

Edmond CATTIER, 

de la Gazette (Bruxelles). 



Pour la vie littéraire et la puissance logique de 
l'œuvre d'Emile Zola, j'éprouvais depuis longtemps la 
plus profonde des admirations. Et voici qu'au sommet 
de sa carrière, à l'heure même de l'apothéose, il prend 

46 



en main la plus noble, la plus héroïque, la plus ingrate 
des causes, alors qu'il lui serait si facile de s'endormir 
sur ses succès, dans un égoïsme béat — comme tant 
d'autres. 

M. Maurice Barrés nous apprend qu'Emile Zola est 
d'origine italienne. Tant mieux, car cela nous permettra 
de pardonner à l'Italie d'avoir donné naissance au plus 
grand bandit qui ait jamais déshonoré l'Histoire, la 
France, l'Humanité — j'ai nommé. Napoléon. 

Armand CHARPENTIER. 



LE GLAIVE DES DIEUX 

 Emile Zola. 
Surgi ruisselant d'or en les forges du rêve, 
forgé par les bras purs des héros et des dieux 
et fait pour resplendir aux combats radieux, 
au fond du sang natal se rouille un très beau Glaive. 

Ceux qui l'on vu jaillir aux poings victorieux 
et comme un astre neuf, sur les ombres du vice, 
étinceler, tout droit, au nom de la Justice, 
savent de quels rayons il enchantait les yeux ! 

Arme à l'éclat divin qui dut, à ses conquête^, 

d'illuminer le cœur épique des poètes 

dans les soirs belliqueux des vieux mondes humains, 

on la voit frissonner sous un grand souffle acerbe, 

car les temps sont venus de la lutte du Verbe ; 

— mais le Glaive est trop lourd pour nos petites mains. 

Jean DELVILLE. 



47 



Mon admiration pour Emile Zola grandit à Tappari- 
tion de chacun de ses romans qui sont presque un évé- 
nement social aussi bien qu'un événement littéraire. 
Certes, on méconnaît encore le rôle de ce grand écrivain 
qui se révélait à la France comme une consolation — on 
le verra plus tard — au lendemain du désastre de 
Sedan. La plupart, ignorant la nature, l'ensemble et le 
but de son œuvre, se contentent de lui reprocher les 
mots crus et ce qu'ils appellent les passages dégoû- 
tants. Je prie les intelligents et les studieux de lire 
et de méditer ses préfaces et ses admirables livres de 
critique — des révélations. Ils plaindront alors ceux 
qui parlent d'immoralité. On trouve toujours un pré- 
texte pour dédaigner les créateurs. Hugo a été con- 
testé et même méprisé, s'il vous plaît. On a attendu 
la mort de Balzac pour convenir qu'il était l'un des 
quelques hommes qui laisseront leur nom à*notre siècle. 
Et, en 1857, les taupes de la magistrature ont eu l'im- 
prudence de traduire à la barre Madame Bovary et le 
maître Gustave Flaubert ! Les envieux et les aveuglés 
verront un jour la hauteur de la statue d'Emile Zola. 

CÉLESTiN DEMBLON, 

membre de la Chambre des Représentants 
de Belgique. 



EMILE ZOLA 

Un écrivain, un penseur, un caractère ! 

On le discuta, on lui en voulut plus d'une fois, mais 
on l'admirait. C'était, depuis Goethe, incontestablement, 
avec Tolstoï, Ibsen, Wagner, Nietsche, Balzac et 

48 



Hippolyte Taine, une des grandes forces morales de ce 
siècle et un de ses artistes les plus intéressants. 

Des livres comme la Faute de l'abbé Mouret, VA ssommoir, 
Germinal eussent suffi à consacrer sa gloire. 

Comme écrivain, Zola vint à son heure. Il s'insurgea 
pour la vérité et la science contre un idéalisme écœurant 
et une religion d'imposteurs et de béats. Son art d'in- 
vestigation représenta de lanatomie sociale. Ses livres 
furent des dissections et des cautérisations. Ainsi que 
Paul Adam le constatait dans un remarquable article 
intitulé les Energies^ « au contraire des opinions fort 
stupides dont Taccueillirent ses adversaires lui repro- 
chant de rimmoralité, il convient de dire qu'il fut une 
espèce de puritain exaspéré par Timmondice humaine. 
Chacun de ses coups renversa dans leur ordure la 
débauche, la passion, l'orgueil et la cupidité: violem- 
ment il a délogé l'amour de ses apparences sentimentales 
et l'argent de ses positions d'honneur ». 

Si, en tant que créateur d'âmes, Balzac peut être assi- 
milé au dieu Shakespeare, en tant que forgeron d'ar- 
matures humaines, Zola se rapproche du géant Ben 
Jonson. 

Peut-être comme le grandiose dramaturge du Volpone, 
Zola, fut-il trop pessimiste et eut-il tort de se borner à 
démolir, à pilorier, à faire œuvre de négation ; peut-être 
a-t-il longtemps manqué d'indulgence, de compréhen- 
sion et de sympathie. 

Trop scrupuleux disciple de Claude Bernard et de 
Prosper Lucas, le biologue empiéta sur l'artiste. En 
plus d'une de ses puissantes éthographies {la Terre, 
VAssomntoir^ Pot-Bouille, Nana), il nous horripile par 
Tétroitesse du point de vue et, dans mainte polémique, 

49 



il choqua ses pairs par une certaine présomption de 
gros travailleur à qui le métier rapporte et qui se croit 
autorisé en toutes matières. Je ne rappellerai, comme 
exemple de cette infatuation, que ses idées sur Wagner 
et le drame lyrique ou sur les littératures russe et Scan- 
dinave. 

A mesure qu'il connut la fortune il sembla tomber 
dans un matérialisme exclusif ; vanta la santé vulgaire, 
le triomphe viager, il admira tout ce qui réussit, tout 
ce qui règne, prit parti avec la collectivité stupide et 
irréfléchie contre l'individu supérieur mais incompris. 
De là un certain fatalisme, une trop grande influence 
accordée au milieu et à la masse. Il oubliait aussi que 
si Tinstinct prévaut trop souvent contre la volonté, celle- 
ci se redresse parfois superbe et victorieuse et que si les 
sentiments ignobles dominent chez les humains, il s'en 
faut que la bête nous gouverne exclusivement et irrémis- 
siblement. 

Mais le voilà revenu — et avec quelle gloire ! — de 
cette morne philosophie. Lui-même vient de fournir la 
preuve sublime de la véritable supériorité et du prestige 
de la conscience, en tenant tête presque seul à la tourbe 
des prétoriens galonnés et des cafards de tout poil ! 

Ah ! quand la flamme d'une haute intelligence jaillit 
encore si généreusement à travers tant de cendres, de 
scories, d'ordures sociales accumulées, il y a lieu d'es- 
pérer que tout n'est pas perdu et que ce foyer de liberté 
qui s'appelle la France ne tardera pas à dispenser la 
lumière et la chaleur avec autant de prodigalité qu'aux 
grands jours des « Droits de l'homme » . 

Déjà tout ce qu'il y a d'aristocrates intellectuels et de 
cœurs probes dans le monde entier s'est rangé du côté de 

5q 



ce magnifique écrivain devenu Tapôtre et le martyr de la 
justice! 

Ah ! quel chef-d'œuvre sortira de la crise que vient de 
traverser l'historiographe des Rougon Maquartl Certes, 
il aura vu de près la « Bête humaine » plus hideuse que 
jamais, mais il se sera senti entouré d'innombrables et 
universelles ferveurs, dans son héroïque combat contre 
le mob du sabre et de Tautel. Dans le sublime de son 
propre geste, il aura désormais acquis la foi en d'autres 
puissances que l'argent, la prostituée, le sabre et le 
goupillon! Il aura connu, il connaîtra pour toujours, 
l'indicible volupté d'affirmer la vérité, la bonté, l'amour, 
devant une légion de cannibales en képis et en tricornes. 

C'est cette volupté, cet enthousiasme, ce frisson-là, 
qui, je le pense très sincèrement, avaient manqué jusqu'à 
présent à la littérature du maître de Médan. 

Si j'en excepte Germinal qui finit par un superbe 
hymme d'espoir, la plupart de ses livres récents ne nous 
montraient plus que créatures et milieux désolants. 
Implacable, il nous maintenait dans une atmosphère 
d'abjection, parmi des âmes scélérates ou déprimées ; 
souvent il nous parut pactiser avec les chançards, les 
arrivés, les malins. 

Il y a de lui des articles sur Verlaine et Villiers de 
risle Adam qui affligèrent profondément les artistes 
habitués à ne rencontrer pareils dénigrements que sous 
la signature d'un François Coppée. 

Certes, sans s'en douter lui-même, le grand écrivain 
subit un moment l'influence de cet or fatal, cet or, 
résumé de toutes les néfastes puissances. Il en eut 
peur, il en accepta le joug et pour se concilier la Fortune, 
cette catin, il insulta presque au dénuement de quelques- 

5l 



uns des plus grands poètes de ce siècle : Edgar Poê, 
Baudelaire, Villiers de Tlsle Adam, Paul Verlaine! 

Mais heureusement il sest retrouvé et reconquis lui- 
même. Il a osé remonter le courant public, il a osé 
mettre en doute l'infaillibilité de la foule, il a osé 
disputer leur victime à cette populace affolée par les 
histrions de Técritoire, les ramollots féroces et les faux 
prêtres du Nazaréen. 

Avec quelle joie nous l'acclamons et nous nous repre- 
nons à l'aimer comme aux jours où nous nous passion- 
nions pour la petite Lalie, l'enfant-martyr de V Assom- 
moir, les délicieux Sylvère et Miette de la Fortune des 
Rougon, les élyséens Serge et Albine de la Faute de 
l'abbé Mouret; et surtout pour ce noble Souvarine de 
Germinal. 

Béni, exalté, vénéré soit-il celui qui s'était fourvoyé 
un instant avec les jouisseurs, les braillards et les 
coquins florissants! Il a abandonné son repos, il a com- 
promis sa fortune et sa popularité, et a même risqué sa 
vie pour marcher vers l'anathème, le paria, le soi-disant 
traître, et lui tendre une main fraternelle et rédemp- 
trice. Béni soit-il l'homme au cœur aussi grand que le 
génie ! 

Par le talent d'écrivain Emile Zola rivalisait avec le 
comte Léon Tolstoï ; il vient de l'égaler, et peut-être 
même de le surpasser par l'abnégation, l'héroïsme et le 
sacrifice. 

Georges EEKHOUD. 



52 



Dire mon admiration pour Zola? Ce n'est pas une 
petite affaire! Ecrire n*est pas mon fait et cependant 
j'aurais tant de choses à dire! 

Mais voilà, entre penser et exprimer, il y a de la 
marge et Boileau s'est bien trompé lorsqu'il a dit que 
« ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les 
mots pour le dire arrivent aisément ». 

Et bien non, ce n'est pas ça, car je conçois bien et 
j'exprime très mal. Enfin, je vais essayer. J'admire Zola 
pour sa bravoure, pour le courage qu'il a montré à 
défendre un homme contre lequel tous étaient acharnés. 
Que celui-ci fut coupable ou non, je trouve beau qu'un 
brave se trouve, qui ose se faire le défenseur de celui 
que tout accable et qui ne craint pas d'être frappé en se 
mettant devant celui sur lequel tous frappent. Si j'avais 
eu le bonheur de parler directement à Zola, je lui aurais 
dit tout ceci beaucoup mieux, mais il saura lire entre les 
lignes et comprendre toute Tadmiration que j'ai pour 
lui ; il multipliera tout ceci par un très fort multiplica- 
teur. 

Léon FREDERIC, 
artiste peintre. 



Au moment où, pour entraîner le verdict du Jury, 
des officiers ont jeté leur épée dans la balance de la 
justice, j'ai résumé mon impression dans le petit article 
que voici. 

Je l'offre, comme une contribution bien faible mais 

bien sincère, à l'hommage rendu au défenseur d'une 

cause grande et juste. 

H. FRICK, 

(T. N. de la Chronique de Bruxelles.) 

53 



Les Procès ridicules 

A feu Molière. 

Le président, — Nous allons procéder à rinterrogatoire 
du premier témoin à charge : le colonel Sacrefort. (Aux 
jurés :) Savez-vous, messieurs, que vous avez devant 
vous un des vaillants hommes du siècle? C'est un brave 
à trois poils. 

Le témoin. — Vous me rendez confus, monsieur le 
président. . . Nous savons ce que vous savez faire aussi. 

Le président. — Notre connaissance s*est faite à 
l'armée ; vous commandiez une compagnie de francs 
tireurs. . . 

Le témoin. — Vous étiez lieutenant de mobilisés. 

Le président. — La guerre est une belle chose, mais, 
ma foi, la cour d'assises a aussi quelques agréments. 

Le témoin, — Vous souvient-il, président, de cette 
demi-lune que nous défendîmes ensemble ? 

Le président. — Une demi-lune? C'était, sur ma foi, 
une lune tout entière. 

Le témoin. — C'est pardieu vrai ! (Au jury :) J'y fus 
blessé à la jambe d'un coup de biscayen dont je porte 
encore les marques : tâtez un peu, s'il vous plait ! Vous 
sentirez quel coup c'était là. 

Le président (ôtant sa toque). — Et là, à mon front. . . 
Voyez- vous ? 

Le chef du jury. — Oui. . . je vois quelque chose. 

Le président. — C'est un coup de mousquet que je 
reçus dans une sortie. 

Vavocat général (ouvrant sa robe). — Voici un coup de 
lance qui me perça de part en part ! 

Le défenseur (jeune stagiaire plein d'illusions). — Mon 

54 



grand-père a eu la tête emportée à Tassaut de Sébas- 
topol... 

Le président, — Vous devriez vous abstenir, défenseur, 
de rappeler des souvenirs irritants. 

Le défenseur, — (A part.) Sapristi. . . (Haut.) Mais, plus 
tard, mon grand-père a failli tuer le maréchal de 
Molkte ! 

Le président, — Après avoir eu la tète emportée ? 

V avocat, — (A part.) Aie! (Haut). Je ne permets pas 
qu'on suspecte mon patriotisme ! (Acclamations.) 

Vaccusé (la main sur le bouton de son haut-de- 
chausses). — Et moi, je vais vous montrer une furieuse 
plaie. 

Le président, — Il n'est pas nécessaire. . . Nous le 
croyons sans y regarder. 

Le défenseur, — Ce sont des marques honorables, qui 
font voir ce que l'on est ! 

Le président. — Le jury appréciera! 

L'audience est suspendue. 






Un étranger (au garde municipal de service). — Par- 
don, militaire, mais de quoi donc ces messieurs 
s'occupent-ils ici ! 

Le municipal, — Vous ne comprenez donc rien ? C'est 
un procès de presse. 



LE MOTIF DE ZOLA 

On a bien voulu reconnaître que Zola n'était pas 
vendu à Rotschild, qu'il n'avait pas besoin de notoriété, 
qu'il ne pouvait que perdre son repos et compromettre 

55 



sa situation de littérateur en assuniant la responsabilité 
de son attaque. On Ta donc, dans l'embarras où Ton 
était, accusé de manie, de vanité, de folie des gran- 
deurs, etc. On n'a pas cherché, on n'a pas eu l'idée de 
chercher dans son œuvre l'explication de sa conduite. 

On la trouvera pourtant, lumineuse, certaine, si l'on 
veut se donner la peine d'ouvrir ses livres, depuis Mes 
Haines jusqu'aux Trois Villes, 

... Je ne cherche pas la définition de cette personna- 
lité puissante qui réunit en elle un violent réaliste, un 
poète lyrique épris de la vie, un écrivain double, issu à 
la fois des romantiques et des scientifiques, un disciple 
de Hugo et de Balzac. Je laisse l'explication de tout 
cela, et je dis simplement que. l'œuvre de cet homme est 
dominée par l'amour de la vérité. 

Le romancier, le critique d'art, de littérature, de 
théâtre, n'a jamais consenti â celer la plus minime par- 
tie de ce qu'il avait découvert du vrai. C'est la raison, 
l'unique raison de ses écarts de plume, des duretés, des 
grossièretés qui lui sont reprochées aujourd'hui, alors 
que l'on se garde bien de mettre en valeur tant de pages, 
délicates et tendres. C'est la raison de ses campagnes de 
presse pour la peinture maudite d'Edouard Monet, pour 
le talent méconnu de Duranty, contre l'art officiel, contre 
la littérature à la mode, contre le théâtre convenu. C'est 
la raison qui lui fit écrire le sombre livre de V Assommoir 
et le livre d'espoir de Germinal, C'est la raison qui l'a 
fait se soumettre à l'examen du docteur Touiouze... Les 
preuves pourraient s'ajouter aux preuves, les citations 
aux citations. Que les hommes de bonne foi prennent 
n'importe quel livre de Zola, et, même en désaccord 
avec lui, heurtés par lui, ils reconnaîtront que c'est la 

56 



passion de la vie, de la vérité, qui anime Técrivain, que 
c'est là le motif supérieur, désintéressé, qui a fait de lui 
Thomme d'action réclamant la lumière et la justice aux 
magistrats de la cour d'assises et aux jurés de la Seine. 

Gustave GEFFROY, 
rédacteur au Journal. 



PAROLE FÉCONDE 

De tous ceux qui, d'un digne orgueil, ont le culte de 
l'intelligence, de la science et de l'art, et qui de France 
et de l'Etranger lui adressèrent le cri révolté de leur 
cœur, — Emile Zola vient de mériter plus superbement 
encore ! 

Un général auparavant ignoré, un de Pellieux, venait 
de terminer une sournoise déposition par ces mots 
insolents et de mauvais drame, qui ne sont pas de mise 
en la présente tragédie : « On accuse des officiers qui 
ont versé leur sang sur les champs de bataille, alors que 
d'autres étaient on ne sait où. . .». Front rougi î:, comme 
de l'éclat de gloire qui lui vient du monde entier, sinon 
de la France, le geste simple et haut, ne craignant de 
demander témoignage aux générations futures, debout, 
Zola regarda en face cet homme au visage trop ravagé, 
au regard et au crâne qui fuient : « Je demande la 
parole!... On peut servir la patrie par Tépée et par la 
plume. Le général de Pellieux a eu ses victoires? J'ai eu 
les miennes. Je lègue mes oeuvres à la postérité : entre 
le général de Pellieux et Emile Zola, elle choisira! » 

Les applaudissements éclatent, cette fois, courbant la 

57 



tête de Tautre — courbant idéalement, plus loin, dans 
Demain, la lame inutile des sabres!... 

Ah! tous ces hommes dorés et galonnés, les traits 
eflfacés ou féroces, insolemment immobiles sur les lèvres 
trop muettes, et qui vinrent devant ce tribunal étrange 
compromettre TArmée respectable, celle du sol, la patrie 
en armes pour le danger, l'Armée sainte qui demeure 
au-dessus d'eux, — nous les ont-ils servis leurs états de 
services, et leur sang répandu ou à répandre ! Sur quels 
granits réduits vite en poussière ont donc été inscrites 
les dates glorieuses de leurs victoires, que nul ne s'en 
souvient?... Pellieux, du Paty de Clam, Esterhazy... 
Ne sonnez pas aux champs, clairons ! Comme eux-mêmes, 
il sied que vous restiez muets... 

Je ne veux pas répéter, douloureux, ce que de vrais 
Français, un peu partout, disaient autour de moi, cette 
semaine : qu'avec de tels chefs, il ne serait pas possible 
d'établir un plan de campagne!... Le doute était dans 
leur âme, et ils se souvenaient qu'avant 1870, aussi, la 
vide rhétorique militaire vantant le sang répandu et à 
verser s'était sinistrement enflée... 

Ah ! quand le péril national se lève et irrue aux fron- 
tières, heureusement ce n'est pas avec des galons et des 
panaches qu'on le repousse, ainsi qu'avec de risibles 
épouvantails. Qu'on se souvienne aussi des années loin- 
taines où, la patrie proclamée en danger, l'armée des 
va-nu-pieds héroïques se précipita les cœurs battant à 
l'unisson de la charge des tambours, contre l'Europe 
coalisée et écrasante ! 

La France n'eut pas, alors, recours à de grands chefs 
paperassant en de routinières officines, elle n'eut pas 
pour nécessaires des Pellieux parlant de son sang : 

58 



mais, nécessairement, et comme l'élan incarné de son 
vrai et saint patriotisme, des rangs des humbles et pro- 
digieux soldats, ces hommes surgirent qui s'appelaient : 
Hoche, Marceau, Kléber! 

Est-ce à dire, pour le présent, que Ton doive soutenir 
le cri entendu l'autre soir au Palais : « Vive T Armée, 
moins les chefs... » Pour protester, il su fiât de voir du 
colonel Picquart la calme tête affinée, forte et douce. 



* * 



Grands chefs d'autrefois, et colonel Picquart de main- 
tenant, et tous les fils de France levés pour la défense 
du giron maternel, — Zola les salue, et trouve qu'à 
l'égal de lui-même, ils ont servi la patrie. Comme il est 
sûr que demain, si le péril venait les hommes de main- 
tenant la serviraient encore et mèneraient à la victoire 
— même les ronds-de-cuir des Bureaux de la guerre. 

Oui, quand, au lieu de prononcer une parole qui 
délivrerait la France d'une angoisse qui confine à la 
folie, — ces généraux n'ont de phrases que pour accabler, 
sans donner de preuve et en récidivant d'illégalité, un 
homme que leur attitude même démontre innocent! 
quand ils n'ont d'autre souci que couvrir et soi-même, 
et d'autres dont la culpabilité tremble à une demi- 
lumière qu'un tribunal civil les aide à éteindre : oui, 
Zola avait le droit, avait le devoir de se dresser 
dans l'atmosphère de son renom universel, et, regardant 
ces fronts irrémédiablement marqués d'infériorité, — 
faire taire ce bruit des sabres sous le salut de l'intellec- 
tualité, par quoi seulement l'Homme se rend digne 
d'être homme !... 

59 




Nous savons le mépris, Tirréconciliable haine même, 
que la plupart des hommes d'épée, pour les hommes 
de pensée professent. C'est ainsi que les littérateurs sur- 
tout, prennent toutes précautions pour celer cette tare, 
pendant le temps qu'ils passent au régiment. Mais les 
temps marchent, les temps ont marché, — et ceux-ci 
viennent, où il sera pl.us glorieux, en effet, de répandre 
de la Pensée que du sang. 

Les patries (hélas! pourtant que de fois verrons-nous 
encore se ruer en insulte la tourbe des imbéciles, sous 
des excitations criminelles!), les patries, en un avenir 
inéluctable, sauront la distance qui sépare les porteurs 
d'Idées, des fonctionnaires de l'Etat, fussent-ils porteurs 
de chamarrures et d'éclatants uniformes 

(Et, en passant, assurément, on en arrivera à penser 
qu'il est peut-être peu digne, de part et d'autre, de donner 
des missions d'espionnage international à des soldats ? 
Peu digne, et dangereux : car il sera peut-être avéré 
avant peu que l'espionnage peut doucement conduire à 
la trahison certains hommes de caractère douteux !. . .) 

Puis, à mesure que les voix des intelligents qui sont 
des nationaux, mais, à la hauteur de leurs rêves, ne 
trouvent plus l'arrêt des frontières, — enfin arriveront à 
ce premier et étonnant résultat : apprendre à tous les 
hommes à se regarder en face, à considérer que tous ils 
ont même visage, — sans doute se demandera-t-on 
pourquoi toute une caste d'hommes apprend, depuis les 
temps d'animalité, à donner et à recevoir la mort? 

Bravoure, dévouement, devoir! nous dit-on. Oui, 
quoique ces hommes, soldats par goût, par quelque 
hérédité peut-être sanguinaire, aiment particulièrement 
la lecture de l'Annuaire militaire, escomptant les chan- 

60 



ces d'avancement et aussi de plus grosses soldes, hélas ! 
Il est déplaisant encore de les voir souhaiter les guerres, 
insoucieux de la pauvre chair à canon, et seulement 
songeant « qu'en temps de guerre l'on marche plus 
vite » — si l'on n'est pas tué, et si les camarades le 
sont! 

Sentiment qui n'est pas en telle ou telle nation en 
armes et au guet, mais est européen. . . Brave tout autant 
nous apparaît Zola, et pour de plus nobles motifs. Car 
c'est l'insulte qui accueille son acte d'honnête homme, 
son geste d'Intellectuel complet, c'est-à-dire talent et 
caractère indéviables ! Et, à voir les énergumènes rôdant 
par troupes autour du Palais de Justice on tremble 
aussi de la certitude que Zola quotidiennement risque 
de verser son sang tout comme le Pellieux et pour une 
cause dont ni lui ni ses amis ne seraient soucieux : la 
Vérité pour elle-même et l'honneur de l'Humanité! 

La parole de Zola a été l'éclair splendide de cette 
nuée orageuse et louche amassée autour d'un tribunal 
complice du mensonge! Nous sommes la minorité, na- 
turellement : il n'est que ce dévié russe, Tolstoï, pour 
trouver, comme il vient de le déclarer en substance, que 
l'on doive se ranger du côté du Grand- Monde « parce 
qu'il a nécessairement raison » ! Toute l'histoire de 
l'humanité contredit à cette assertion d'illuminé qui a 
perdu le sens de la Vie i les minorités seules ont raison, 
car la multitude est lâche ! Dans les minorités se retrou- 
vent constamment les hommes de pensée et de cœur, — 
et le progrès n'avance sur la lâcheté et la brutalité, que 
par l'effort souffrant du petit- nombre. . . 

Entre les Pellieux et vous Maître ! cette minorité de 
toutes nations, d'où sortira la meilleure postérité et le 

6i 




clair Jugement, dès maintenant a choisi!... Sur les 

ténébreuses machinations, sur la coalition des intérêts 

obscurs, sur le mensonge et le reste de Brutes qui gît et 

se réveille en Thumanité, vous avez prononcé la parole 

de revanche, — mais surtout vous avez émis le Verbe 

fécond ! 

René GHIL. 



i5 Mai 1898. 

M. Manau, procureur général auprès de la Cour de 
Cassation, a, dans son réquisitoire, rendu hommage à 
la générosité des mobiles qui ont poussé M. Zola à 
intervenir dans l'affaire Dreyfus. Dira-t-on que M. Ma- 
nau n*est pas un bon français? Et ne peut-on partager 
l'opinion de M. Manau sans passer pour un ennemi de 
la France? J'admire le courage de M. Zola sans croire 
à toutes les accusations qu'il n'a, d'ailleurs, lancées que 
pour tenter, par un procès nouveau, d'obtenir la revision 
d'un jugement dont la régularité est contestée et qui a 
fait un grand martyr s'il n'a frappé un grand coupable, 

YwAN GILKIN. 



Je n'admire pas beaucoup l'œuvre d'Emile Zola, et 
je l'ai jugée, dans son ensemble, aussi sévèrement que 
M. Anatole France a jugé la Terre; mais comme 
M. France, et pour les mêmes motifs, j'admire l'attitude 
de M . Zola dans l'affaire Dreyfus. 

Albert GIRAUD. 



62 



Dans un écrivain, postulant pour T Académie, officier 
de la Légion d'honneur, tout à coup se révèle un homme 
d'action, un brave, un honnête homme. C'est inattendu ; 
c'est beau. 

De Zola, les Français pourront apprendre que la rai- 
son seule doit être crue, que la conscience seule doit 
être obéie, qu'il faut marcher au devoir sans regarder si 
l'on est suivi ; les Français apprendront qu'un homme 
de cœur n'a pas même l'idée de mettre en balance la 
tranquillité de sa vie avec la gloire de lutter pour la jus- 
tice, parce qu'il ne dépend plus de lui de vivre en paix 
dès qu'il croit la justice trahie. 

Les Français l'apprendront s'ils en sont encore capa- 
bles. 

Comme les individus, les peuples ont besoin de sonder 
leur cœur de temps en temps, pour savoir « où ils en 
sont ». La France, qui délivra jadis la Grèce, maintient 
aujourd'hui la Crète sous le couteau des Turcs; la 
France assiste impassible à l'extermination des Armé- 
niens, au martyre des Cubains ; la France qui lutte pour 
affranchir les Etats-Unis, insulte aux Etats-Unis affran- 
chissant Cuba ; la France qui applaudit Voltaire ven- 
geant Calas, couvre Zola d'outrages et ne veut pas 
savoir si Dreyfus est coupable. Il n'y eut contre Voltaire 
qu'un Fléron, qui ne l'accusa pas d'être payé par le 
syndicat protestant; il y a contre Zola mille Fierons 
plus vils, dont l'âme, incurablement vénale, ne peut 
croire qu'à la vénalité d'autrui. 

La nation française roule en ce moment vers les 
suprêmes déchéances. L'acte de Zola, lui ouvrant les 
yeux sur l'abîme, pouvait l'amener à se ressaisir. Du 
moins, il aura rassemblé, de tous les points de l'horizon, 

63 




du fond des laboratoires, des cabinets d'études ou des 
ateliers, les derniers amants de la liberté. Ils sont peu, 
mais ils sont forts, parce qu'ils ne redoutent rien que de 
perdre le respect d'eux-mêmes. 

Quand ils succomberont, ils laisseront au monde 
l'impression qu'il y avait réellement une France, hors de 
la tourbe des délateurs, des bourreaux, des histrions et 
des esclaves. 

Urbain GOHIER, 

Rédacteur à l'Aurore. 



LES INFAILLIBLES 

Le Pape, chef de TÉglise catholiques, a fait proclamer 
son infaillibité. Il ne faut guère s'en étonner : de tout 
temps, les pontifes des religions diverses se sont voulus 
infaillibles ; ils vivent en commerce constant avec les 
Dieux, et, tant qu'un autre Dieu, plus jeune, ne l'a pas 
détrôné, le Dieu qui règne, nécessairement, ne se trompe 
jamais. 

Voici maintenant que l'Armée, fidèle servante de 
l'Église, comme sa fille aînée, crie que les chefs mili- 
taires sont, eux aussi infaillibles. La classe bourgeoise 
approuve : elle s'incline devant les autels, et vocifère 
furieusement : « Vive l'Armée! » Elle songe qu à agir 
ainsi elle sauvegarde sa puissance. Et le populaire, 
qu'elle s'efforce d'avilir et de laisser dans l'ignorance 
native, est prêt à la croire, et à promulguer la double 
infaillibilité des prêtres et des soldats. 

Juifs, protestants, athées seront, bientôt, passibles des 

64 



peines les plus graves. On les jugera sommairement. 
Sans doute, les tribunaux ecclésiastiques seront réta- 
blis ; peut-être, pourtant, se contentera-t-on de traduire 
ces nouveaux criminels devant les tribunaux militaires. 
La justice militaire est rapide, et elle admet peu la dis- 
cussion; c'est; là un fait que Tacite constatait déjà: 
Cfâdunt plerisne militaribus ingeniis suhhilitaUm déesse^ quia 
castrensis jurisditio secura et obbusior ac plura manu agens 
calliditaUm fort non exerceat. (De Vita et morihus Julii Agri- 
colae, cap, IX.) 

Alors que, lâchement, une « majorité compacte » 
s'agenouille dans les églises et sourit à la schlague que 
lui administrent les généraux, Emile Zola, sûr de sa 
conscience, s'est levé bravement, et il a dit sa convic- 
tion. Un juif lui semble avoir les mêmes droits qu'un 
autre citoyen, et il estime que des officiers peuvent com- 
mettre une erreur. Affirmer de telles idées, c'est, 
aujourd'hui, être révolutionnaire. Zola a donc agi en 
révolutionnaire, — et en homme libre. Les criailleries 
et les brutalités des inconscients, — et des hypocrites, 
— ne l'ont pas intimité, et il sied qu'on l'on admire et 
qu'on l'on laue hautement. 

A. Ferdinand HEROLD. 



Avons-nous, en France, la liberté de penser ? Oui : 
Zola a donc le droit d'être favorable à Dreyfus. 

Les journalistes et littérateurs ont-ils, en France, le 
droit de faire servir leur plume à exprimer leurs propres 
opinions? Oui : Zola avait donc le droitd' écrire dans 

65 



un journal pourquoi il défendait Dreyfus et réclamait la 
révision du procès. 

Zola n'a usé que d'un droit, et s'il est réellement con- 
vaincu, il n'a rempli qu'un devoir, — courageusement. 

Mais ce qui n'est pas dans le droit des foules, c'est de 
manifester dans la rue contre une opinion, c'est-à-dire de 
vouloir imposer au petit nombre celle de la majorité, 
celle-ci fût-elle la seule évidemment bonne. 

René JACQUET, 

Directeur de la Revue Lorraine. 



A ZOLA 



Il faudrait que tout grand écrivain pût, le jour venu^ 
montrer une âme de héros. 

Et en France, maintenant, l'héroïsme c'est de braver 
la foule instinctive, du haut d'un idéal de raison, de jus- 
tice, de vérité, quand ce pauvre peuple-roi, aux atavis- 
mes de servitude qu'il a dans le sang, et que ses exploit 
teurs de toute catégorie exespérent, s'immole lui-même 
frénétiquement. 

Contre Emile Zola devait se dresser l'immémoriale 
idolâtrie de la Force, — « Vive l'Armée! », — et l'an- 
tique religion des pouvoirs sociaux. Il allait se heurter, 
de plus, à un étrange réveil de fanatisme ethnique dû 
aux mensonges de l'antisémitisme, ce « socialisme des 
sots » comme l'a défini Bebel. Le condamné, qu'il 
déclarait innocent ne pouvait pas ne pas avoir trahi, 
étant Juif et l'Etat-Major affirmant la trahison. La foule 
soi-disant républicaine et même, çà et là, révolution- 

66 



naire, appartient encore, inconsciente, au christianisme 
persécuteur et au sabre. Le moyen âge l'habite et la 
mène. Il faut la plaindre en redoublant de courage pour 
l'œuvre de révolution réelle, d'affranchissement des in- 
telligences et des sensibilités. Des siècles, peut-être, 
seront nécessaires. Et bien des héroïsmes pourront sem- 
bler inutiles, mais pas un eflfort ne se perd, et la victoire, 
un jour, sera faite de toutes ces apparentes défaites des 
apôtres. Emile Zola, par son acte, a marqué sa place de 
gloire au premier rang des grands vaincus qui auront 
préparé les temps nouveaux. 

Superbe, au total, est son œuvre de romancier. Pour- 
tant son acte la dépasse. Une preuve en est que par 
centaines de mille se comptent les admirateurs de celle- 
là, et que celui-ci n'a eu pour soi qu'une poignée d'hom- 
mes, — élite internationale d'amants intransigeants du 
Juste et du Vrai. 

LÉopoLD LACOUR. 



Quand l'acte de Zola n'aurait eu pour eflfet que 
d'éveiller de peuple en peuple, par delà les frontières, le 
sentiment d'une vaste conscience indivisible, intéressée 
à la manifestation de la Vérité et de la Justice partout où 
elles sont en cause, ce serait déjà Tun des plus impor- 
tants événements de ce siècle. 

Camille LEMONNIER, 



67 




Pour la Justice et pour la Vérité, Emile Zola a offert 
son honneur, sa vie. 

Presse vendue, canaille stipendiée, ignorants abusés, 
sectaires et sots, jésuites et cétariens, puissances d'Etats 
coalisées, il a bravé toutes les haines et tous les dangers, 
noblement dédaigneux des menaces et des calomnies, 
des outrages et des clameurs, et calme comme un héros, 
il s*est levé pour la défense du Droit dans la France 
parjure à la Révolution. 

Autour de Zola et de Clemenceau, admirables tous 
deux par Tintelligence et par le cœur, se groupèrent les 
quelques-uns qui, en notre pauvre France résignée, 
énervée, domptée, demeurent quand même passionnés 
de Justice, d'Egalité, de Fraternité, invinciblement 
attachés aux principes de tolérance et de pensée libre. 

Entre eux et la foule des imbéciles, des soudards, des 
hypocrites, des cagots, THistoire jugera. Mais, déjà, le 
monde entier a prononcé, et, dans la stupeur où l'a jeté 
l'attitude de la France, abandonnant pour sa honte les 
traditions de justice et de générosité qui firent sa supré- 
matie morale, il a décerné à Emile Zola la palme due 
aux grands citoyens qui honorent l'Humanité. 

Henry LEYRET. 



Mon cher Confrère, 

J*ai essayé de faire tenir en deux pages, comme vous 
l'exigez, mon opinion sur l'acte de Zola. Je n'y ai pas 
réussi. Il faudrait examiner les trois procès, peser la 
bonne foi des uns, l'inquiétude explicable des autres, 

68 



l'ignorance, les scrupules de ceux-cî, la confiance hono- 
rable mais trop étroite de ceux-là ; il faudrait dire encore 
à quel point il est nécessaire qu'à tout homme d'aujour- 
d'hui l'idée de justice paraisse supérieure à l'idée de 
patrie, etc. Tout cela ne peut tenir en quelques lignes. 
Et pour résumer en une phrase toute ma penée, je me 
contenterai de rappeler à ceux qui blâment aveuglément 
ce grand acte de conscience héroïque, un mot terrible 
de Siejès : « Ils veulent être libres, et ils ne savent pas 
être justes ». 

Maurice MAETERLINCK. 



Emile Zola restera l'une des plus admirables figures 
de tous les siècles, non pas par ses œuvres qui sont dis- 
cutables, mais à cause de ce sublime cri de justice et de 
vérité qu'en dépit de tout il fit resentir sous les voûtes 
des vieux temples en ruines. 

J'ajouterai ces paroles de Dante : « Et si le monde 
savait quel cœur il eut, après l'avoir beaucoup loué, il 
le louerait plus encore. » 

Georges MARLOW. 



NOTRE CRI 



Honneur à Zola ! Que ce soit notre cri de ralliement, 
à nous, les républicains de France, qui luttons, et lutte- 
rons jusqu'au bout, pour défendre contre les entreprises 

69 



des scélérats la vérité dont ils ne veulent pas, eux, qui 
mentent ; la lumière dont ils ont peur, eux, les hommes 
de nuit; la justice qui les condamne, eux, les coupables; 
nous qui combattons pour sauver la liberté, pour sauver 
la République ; nous qui donnerons notre temps, nos 
peines, notre labeur, notre vie, pour épargner à la 
France, à la France bien-aimée, le sinistre fléau, la 
honte inexprimable d'une dictature militaire. 

Honneur à Zola ! Car, en cette époque de lâcheté et 
d'avilissement, il a été le courageux, entre tous, et le 
fort; car il s*est — lui, riche, magnifiquement, en talent 
et en gloire, et pouvant, certes, planer au-dessus des 
misères humaines, mais pensant qu'il n'avait pas le 
droit, étant honîme, de s'isoler dans ce superbe égoïsme 
— il s'est jeté dans la bataille ardente; sachant qu'il 
serait insulté, diffamé, calomnié, cloué au pilori, mis 
sur la claie, traîné dans la boue ; mais sûr de sa cons- 
cience et de sa force, et décidé à ne reculer devant rien. 

Honneur à Zola! Car c'est en vain qu'ils ont, les 
scélérats, lancé sur lui, en meute aboyante, la cohue 
lamentable des imbéciles ; en vain qu'ils ont essayé de 
e salir; en vain que, ne pouvant rien contre lui, ils ont, 
ne reculant, eux, devant aucune infamie, fouillé, comme 
hyènes et chacals, de leurs ongles voraces, la fosse où 
reposaient les os de son père. — Quand c'est pour la 
justice et la vérité que l'on combat, que l'on souffre, le 
pilori se change en haute colonne de gloire, k claie 
devient char triomphal, et les poignées de boue, éper- 
dûment lancées, s'éparpillent en fleurs odorantes, sous 
les pas du vainqueur. 

Oui, peut-être, ce moment où nous sommes appartient 
à Terreur, au mensonge, au crime ; mais qu'importe ? 

70 



déjà le douloureux Aujourd'hui passe, est passé; 
déjà se lève, au bout de Thorizon, l'aube blanche de 
Demain. 

Ah ! Maître, combien leurs outrages vous grandiront 
aux regards de la postérité! et comme nous autres, 
simples soldats dans cette armée du Droit où vous avez 
pris rang de capitaine, nous sommes heureux d'être aussi, 
un peu, à notre tour, insultés, bafoués, éclaboussés, 
parce que cela, toute proportion gardée, nous rapproche 
de vous, nous associe à votre œuvre ! 

Et qu'importent ces outrages! qu'importe la haine 
empoisonnée des méchants, la fureur aveugle des sots ? 
On est sur la terre pour faire son devoir ; il en adviendra 
ce qui pourra. Ce qu'il faut c'est avoir la conscience 
tranquille ; et le reste n'est rien ; — n'est-ce pas ? 

Oui, la route, parfois, paraît bien longue et rude, et 
la montée escarpée ; les pieds saignent ; le front ruisselle ; 
on est las; tantôt sous le soleil de flamme, tantôt le 
visage fl.agellé par les lannières âpres du vent ; mais 
qu'est-ce que cela fait?... Qu'est-ce que cela fait que les 
genoux, de fatigue, fléchissent, si l'âme reste forte, 
inébranlable, sereine ; si, arrivé à la fin du voyage, à la 
mort, on peut se coucher pour dormir le grand sommeil, 
sans crainte de mauvais rêve?... 

Travaillons, luttons, marchons ; nous sommes dans la 
la bonne voie ; l'étoile qui nous guide — que vous nous 
montrez du doigt. Maître — ne ment point ; et sa lueur 
n'est pas de celles que les brouillards humains, stagnant 
au ras du sol, peuvent étouflfer, éteindre; marchons 
toujours, et toujours d'un pas plus afiermi, non pas, 
certes ! insoucieux des blessures reçues, des souffrances 
endurées, mais, comme au temps des sacrifices faits 

71 




pour rendre les Dieux propices, oflfrant à la Vérité que 
nous servons, à la Justice dont nous sommes les fana- 
tiques, à la Liberté que nous adorons, nos larmes et 
notre sang. 

Lucien VICTOR-MEUNIER, 

rédacteur au R*ffel, 

3o mai 1898, 



UN MATIN, CHEZ EMILE ZOLA 

Durant le procès, un matin, je suis allé prendre Emile 
Zola, chez lui, pour l'accompagner à la Cour d'assises, 
Il achève de déjeuner, et il est fort calme ; les longues 
et terribles séances ne Pont pas fatigué ; ces hurlements 
dé mort qui, chaque fois, le poursuivent, à son entrée 
et à sa sortie du Palais, ne l'ont même pas énervé ; en 
voyant la justice civile se prostituer à la justice militaire, 
la toque du juge, coiffer le sabre du soldat, il n'a pas 
senti les atteintes du découragement, au contraire. Il y 
a sur son visage reposé et souriant comme une grande 
tranquillité joyeuse. Ce n'est pas de l'orgueil, mais la 
satisfaction intime, contenue, profonde que donne le 
devoir accompli. Il est plein d'espoir, parce qu'il est 
plein de foi. . . Près de lui, une pile de journaux intacts 
sous leur bande; deux ou trois seulement dépliés et 
parcourus rapidement; d'abjectes outrages, des entasse- 
ments d'ordures, de sinistres appels au meurtre, comme 
toujours. Il n'a pas une plainte contre ces malfaiteurs 
qui le vouent à l'exécration publique, pas une colère ! 
A peine un haussement d'épaules. . . Il font leur métier 

72 



et gagnent leur argent... Cest juste! Je remarque 
d'ailleurs, que, depuis ces événements, Zola est moins 
nerveux, moins fébrile que d'habitude, il se possède 
davantage — corps, cerveau et âme. On sent, non seu- 
lement que sa conscience ne lui reproche rien, mais que 
chaque jour, chaque heure, chaque minute apportent 
à sa conviction un renfort d'énergies nouvelles, et 
comme une plus inébranlable sécurité dans la justice de 
son acte. Devant l'Iniquité monstrueuse, il n*a pu faire 
autrement que ce qu'il a fait, son acte est tout simple. 
Il est à la fois impulsif et raisonné. C'est un cri de pitié 
et de vérité parti en môme temps de son cœur et de son 
esprit. S'il ne l'avait pas poussé, ce cri, si, comme tant 
d'autres en qui étaient les mêmes certitudes, mais non 
la même passion et le même courage, s'il avait en face 
du crime, gardé un criminel silence, sa vie eut été à 
jamais empoisonnée; jamais plus il n'aurait dormi!.. 
Arrive donc ce qui doit arriver ! Il est prêt à sacrifier sa 
liberté, à donner sa vie, pour le triomphe de sa cause, 
qui est celle de l'humanité. . . 

A ses gestes calmes, à sa voix assurée, à son regard 
résolu, je vois, je comprends, j'entends tous cela. Et 
devant cet homme si simple et si fort, qui, pendant ces 
heures tragiques, n'a pas conuu la moindre défaillance, 
dont la grandeur d'âme a grandi avec les insultes, avec 
les menaces, une émotion immense m'emplit le cœur. . . 
Je sais maintenant ce que c'est qu'un héros. . . 

Des cris de : « A bas Zola ! » nous viennent de la rue, 
stupidement poussés par des gens qui passent. Zola 
n'entends même pas ces cris, ou il les dédaigne. Le 
voilà maintenant qui expédie quelques lettres, range 
quelques papiers, donne des ordres aux domestiques... 

73 




Il n'oublie rien, pas même de vérifier si Ton a renouvelé 
Teau de son petit chien, Pinpin, qui trottine derrière 
lui, avec une agitation inaccoutumée, car il comprend 
qu'il y a quelque chose de changé, dans la maison, 
puisque son maître va sortir encore, aux heures où 
il travaillait. 

Et la maison, pourtant, a comme un air de fêtes. Si 
la haine est au dehors, à Tintérieur, c'est la fidélité, 
l'hommage, l'admiration, l'encouragement. . . Des milliers 
de lettres, des milliers de télégrammes, encombrent les 
tables, les meubles, venus des quatre coins du monde. . . 
Partout des bouquets, des couronnes, de hautes gerbes 
de fleurs. . . Le cabinet de travail, le salon, la salle de 
billard, l'escalier en sont pleins. .. Il y en a de fastueux, 
il y en a de tout petits aussi, de pauvres fleurs humbles 
et qui ne sont pas les moins touchantes. . . J*en remarque 
un, fait de quelques violettes toutes pâles et fanées. Il 
vient de loin. . . Et c'est une mère qui l'envoie, une 
malheureuse mère dont le fils, pour une seconde de 
révolte, pour un geste impossible à maîtriser, a été 
condamné, par un conseil de guerre, à mourir en pleine 
force de jeunesse et d'espoir !.. 

Quand nous sortirons — car l'heure et venue de 
partir — Zola entendra, dans la rue, les clameurs de 
mort, et il verra se précipiter aux portières de sa voiture 
les camelots de la servitude, devenus les camelots du 
crime. 

Hurlez, pauvres diables, hurlez, dans les rues de ce 
Paris, qui a donc oublié les menaces, les tas de cada- 
vres, les fournées rouges des conseils de guerre de 1871 ! 
Hurlez! Le jour reviendra plus prochain que vous le 
pensez, et plus sanglant, je vous le dis, où vous com- 

74 



prendrez que ce n'était pas Zola que vous insultiez, 
mais vous-mêmes ; et quand vous criez : « A mort » , que 
c'était sur votre liberté et sur votre vie, que vous déchai- 
niez le meurtre ! 

Octave MIRBEAU. 



Nous n'aurions pas le droit d'intervenir dans l'affaire 
Zola parce qu'étrangers? Mais tout homme, étranger 
ou non, a le droit et le devoir d'intervenir dans une 
affaire comme celle-ci. 

Dans le sentiment de la moitié des Belges, la France 
n'est pas seulement une nation amie, c'est une nation 
sœur, et elle le resterait même si toute amitié venait à 
disparaître. Pour des raisons de langue et de race, un 
gros morceau de la Belgique est une terre française à 
laquelle d'heureux hasards historiques ont permis de 
conserver une autonomie perdue par les autres parties 
de la Gaule. De même que les Belges du Nord vivent 
moralement et intellectuellement avec les Néerlandais 
de Hollande, les Belges du Sud aiment et pensent à peu 
près comme les Français de Paris, et s'il y a un reproche 
à faire à quelques-uns d'entre eux, c'est d'être tellement 
francisés de cœur et d'esprit qu'ils en oublient parfois 
leur devoir d'être d'abord eux-mêmes et qu'ils se conten- 
tent trop souvent d'un patriotisme superficiel. 

Socialistes, progressistes, doctrinaires, catholiques 
même, nous sommes ici en général très attachés à cer- 
taines petites libertés. Nous croyon» qu'il est indispen- 
sable de pouvoir parler, écrire, se réunir, manifester, 
même quand cela déplait au gouvernement ; nous enten- 

75- 





dons encore que le gouvernement soit toujours l'expres- 
sion d'une volonté nationale, et notre idéal n'est pas de 
détruire le parlementarisme, c'est simplement de l'amé- 
liorer. Or, un grand nombre de principes qui nous sont 
chers, sont mis en danger par l'affaire Dreyfus. L'anti- 
zolisrae devient de plus en plus une nouvelle Boulange 
où nous revoyons les mêmes fripouilles exploiter de 
généreux sentiments de patriotisme au profit d'une dic- 
tature militaire. 

Si malgré Zola et les intellectuels qui se groupent 
derrière lui, l'opinion publique française ne parvient pas 
à se libérer des sycophantes qui la terrorisent, si, préoc- 
cupés de mesquins soucis électoraux, les parlementaires 
persistent dans leur piteuse attitude, on verra apparaître 
demain un sabre sauveur, un sabre ayant un chapelet 
pour dragonne, et ce sera le troisième empire. 

Pouvons-nous rester plus impassibles qu'autrefois 
devant le danger qui menace nos voisins ! Avons-nous 
marchandé notre appui moral à ceux qui ont jadis 
défendu en France les principes politiques qui nous 
sont chers? Qu'avons-nous fait après* le 2 décembre? 
Qu'avons-nous fait pendant toute la durée du règne de 
Badinguet ? Qu'avons-nous fait au 16 mai? Qu'avons- 
nous fait sous la Boulange? Ne devons-nous pas rester 
dans la tradition ? 

Si faible que puisse être notre appui moral, pouvons - 
nous hésiter à le donner ? 

Et ce devoir ne s'impose-t-il pas aussi à tous les Bel- 
ges simplement soucieux du salut du pays ? Une répu- 
blique française, qu'elle soit opportuniste, qu'elle soit 
radicale, qu'elle soit socialiste, c'est une garantie de 
paix pour l'Europe et on comprend parfaitement pour- 

76 



quoi elle est détestée de certains professionnels de l'as- 
sassinat international. Un troisième empire, c'est inévi- 
tablement la guerre. La désirons-nous? Pouvons-nous 
espérer que nous serons capables de faire respecter nos 
frontières? Pouvons-nous espérer que notre indépen- 
dance n*en souffrira pas ? 

Et nous resterions impassibles et taciturnes devant 
tous ces dangers ? L'abstention ne peut être conseillée 
que par des tètes de linotte ou par les plus dangereux 
de nos réactionnaires. 

J'ajouterai une dernière réflexion; si nous n'avions 
pas manifesté /otty, notre silence aurait été exploité contre. 

MONSEUR, 

professeur à l'Université Libre 
de Bruxelles. 



A EMILE ZOLA 

Maître, vous aviez tout conquis à force de travail et 
de persévérance, à force de génie. Vous n'aviez qu'à 
vous laisser vivre dans la gloire, le légitime orgueil de 
l'œuvre accomplie. Mais, à l'impassibilité égoïste de 
Gœthe, vous avez préféré l'inquiétude charitable de 
Tolstoï. Et vous y avez ajouté votre personnelle énergie 
d'écrivain militant. Vous avez parlé très haut pour la 
justice et la vérité, malgré votre connaissance de l'ab- 
surdité des foules, de leur effroi de la lumière, de leur 
lenteur à découvrir le bon chemin. — Hier, je vous 

77 




admirais, de loin, comme notre chef littéraire; mais 
aujourd'hui, — penché que vous êtes sur ce qui souffre, 
— je vous aime, de près, avec tout mon cœur d'homme. 

Maurice MONTÉGUT, 

Rédacteur au Journal. 
Avril 1898. 



Pendant le procès Zola, nous fûmes tellement écœurés 
de tout ce qui se passait d'ignoble, que quelques-uns de 
nous prirent fait et cause pour Zola. Non seulement 
pour la personnalité du prodigieux écrivain de Germinal, 
mais surtout pour la vérité et pour la justice I 

Dans une page mémorable, désormais historique, que 
le grand romancier adressa au Président de la Républi- 
que, sous ce titre : J^' accuse! il accusait le Ministre de la 
guerre, les Conseils de guerre d'avoir condamné Dreyfus 
et acquitté Esterhazy par ordre. Il eût en cette occasion 
un fier courage — et certainement il le fit de bonne foi. 
Cette lettre fit scandale, le gouvernement hésita, puis 
poursuivit, choisissant les chefs d'accusation. Zola, 
riche, arrivé, auréolé d'une gloire universelle, fruit d'un 
labeur herculéen, pouvait se tenir tranquille ; il marcha. 

Son procès dura quinze longues audiences — un véri- 
table martyr moral — pendant lesquelles le siège du 
palais où se rend la justice, fut fait en règle par la force 
armée et par une bande de forcenés à la solde réaction- 
naire, hurlant : A mort I à Teau I à l'eau I 

Dans le Palais, devant une salle composée, devant le 
mauvais vouloir, la partialité du Président, M^ Labori 

78 



son défenseur, combat pied à pied, citant par force les 
témoins à comparaître. 

Dans ce sanctuaire où la justice doit se rendre égale 
pour tous, où la lumière doit se faire jour quand même, 
où Ton jure de dire toute la vérité, rien que la vérité, 
on murmure, on clame, on proteste, on approuve, on 
ment, on se contredit, on s'accuse, on s'injurie, on se 
gifle I 

Et enfin on impressionne les jurés, on pèse sur leur 
jugement, on intimide, on menace et on arrache enfin 
une condamnation I 

Tout cela est flagrant, tangible ; on va en référer à la 
Cour suprême, au Parlement. On interroge le gouver- 
nement qui répond d'un cœur léger par le verbe de 
Méline pain cher : 

Ne parlons plus de tout cela ! 

Et le Parlement — moins 40 (les socialistes) — opine 
du bonnet, approuve ! ô valets ! 

C'est le régime du sabre en perspective, c'est la Dicta- 
ture militaire en évidence, le régime Césarien qui mon- 
tre le bout de Toreille. 

Nous n'avons plus qu'une chose à faire : charger 
notre fusil et attendre l'heure ! Comme disait Victor 
Hugo en parlant du gouvernement de Bonaparte : 

Nous ne laisserons pas le peuple s'assoupir ; 
Oui, nous appellerons jusqu'au dernier soupir, 
Au secours de la France aux fers et presque éteinte 
Comme nos grands aïeux, l'insurrection sainte. 

E. MUSEUX. 

Rédacteur à la Question Sociale^ 



79 




On a dit que Zola, par son acte courageux et noble, 
avait sauvé Thonneur de la France. Non, car la France 
le « conspue ». Mais nous devons à Zola de pouvoir 
ne pas désespérer de l'humanité, au moment où les prin- 
cipes de justice, de vérité, de loyauté et de franchise 
auxquels la France avait initié le monde, sont méconnus 
par elle. 

Emile ROYER, 

Avocat. 



Le procès Zola sera, devant la postérité, un des plus 
beaux titres de gloire du mâle auteur de Germinal. Et ce 
sera l'honneur de la Belgique d'avoir été associée à cette 
gloire. C'est de chez elle qu'est arrivé à Emile Zola le 
premier cri d'admiration, avec le premier encourage- 
ment. Elle a compris sa grande âme, sa grande action, 
et tout ce qu'il y avait de beau, de juste, de généreux 
dans ce courage et cette héroïque indignation. Elle a 
plaint la France de son aveuglement et de son ingrati- 
tude envers un fils injurié à force de dévouement et avili 
à force d'amour. Et ce fils, par sympathie dans la souf- 
france, est devenu, de ce jour-là, un peu le sien. 

Lucien SOLVAY, 

directeur du journal L$ Soir, de Bruxelles. 



Bon pour les vulgaires artistes de se plaire au triomphe 
des mots, aux pompes grotesques des Académies, aux 
baisers fétides et déshonorants de la critique. L'on n'est 

80 



un poète souverain, comme Dante, comme B5rron, 
comme Agrippa d'Aubigné, qu'à la condition de vivre 
sa vie, de revendiquer sa part dans l'activité humaine, 
de combattre dans Igi mêlée, de prendre contact avec le 
monde. Les maîtres dignes de ce nom réalisent leurs 
œuvres dans l'existence quotidienne. 

Or,* pour ces élus, l'œuvre d'art, par excellence, est 
l'invention de la Cité, la genèse du Héros, cette 
maïeutique sublime, qui pétrit l'intelligence humaine, 
cette maïeutique où Socrate excella... 

Michelet a montré le processus de l'héroïsme à travers 
les étapes de l'humanité. Poète, artiste, il a compris la 
bêtise ignominieuse du soldat par tous les siècles, 
l'abjection des conquérants les plus laurés, depuis 
Alexandre jusqu'à Bonaparte. Peuple, il a honni les 
héros nialfaisants, qu'il se vante avec un fier orgueil de 
ne point prodiguer dans son histoire. Il montre la route 
sacrée qui va de Prométhée au juste moderne, en 
passant d'âge en âge par tous les martyrs de la cons- 
cience et de la raison. 

Eschyle et Socrate posent son idéal. Au cri de Pro- 
méthée, attestant, sur le Caucase, la « Justice, sa mère » 
tandis que le vautour de Zeus ronge son foie immortel, 
répond la sentence magnanime de l'Eutyphron, évangile 
des futures cités : Ritn que le juste n'est divin. 

Le héros est anti-chrétien. Il représente, dans leur 
antagonisme perpétuel, la lyre d'Apollon contre la flûte 
de Bacchus, la loi contre la grâce, l'énergie virile contre 
les transports et les défaillances du « monde-femme » . 

Le héros «représentative man» de Carlyle et d'Emer- 
son, est celui qui ne demande qu'à soi-même la récom- 
pense de ses œuvres, qui accepte sans restriction le plan 

8i 



B 



du monde et s*y conforme avec docilité, ne prétendant 
pas accaparer à son bénéfice un coin de l'infini. Il 
demeure athée, lors même qu'il apporte une formule 
religieuse, étant, par essence, l'adversaire, l'ennemi des 
dieux. 

Cette flamme sacrée, que, dans le narthex embléma- 
tique, déroba Prométhée, les titans le passèrent aux 
demi-dieux qui la transmirent aux hommes comme un 
exemple et comme un réconfort. Elle allume le bûcher 
d'Hercule aussi bien que celui de Savonarolle. Elle cou- 
ronne Luther à la diète de Worms. Elle monte comme 
une étoile, sur l'échafaud magnanime de Charlotte, de 
Verci, de l'anarchiste Henry, de Henry vierge et terrible 
comme Parsifal. . 

Cette flamme ne meurt jamais. Nous la yîmes brûler 
naguère d'un incomparable éclat. L'homme juste et 
tenace qui mettait, hier, au service de la vérité son 
impétueux génie ; qui, devant l'oppression militaire, la 
scélératesse des journaux et l'immonde lâcheté des mul- 
titudes, fit entendre la voix de la commisération et de 
l'équité, le héros Zola marche dans la voie royale de 
Prométhée. L'étincelle divine, par la fenêtre noblement 
ouverte, éclaire enfin les ténèbres du dix-neuvième 
siècle et le jour de Voltaire y dissipe la nuit. Le robuste, 
le généreux effort du Maître nous console et nous 
instruit. 

Pour moi que l'envol des heures, l'inanité des espé- 
rances et, déjà, sur mon front les neiges automnales, 
instrument de l'hiver prochain, de la tombe nécessaire, 
je n'obéirai point à l'injonction des années. Heureux si 
brûlé des mêmes ardeurs, éclairé des mêmes flammes, 
je dresse un temple à la justice avec les débris de ma 

82 



jeunesse morte ; heureux si, marchant sur la trace des 
guerriers défunts et du héros vivant, je connais l'em- 
brasement sublime de nos jours comme aux siècles 
mythologiques, emporte jusque aux Dieux les cœurs de 
bonne volonté. 

Laurent TAILHADE. 
27 mai 1898. 



« Le courage le plus rare est celui de penser » a dit 
un des plus délicats écrivains de ce temps. Ce qui arrive 
à M. Emile Zola, pour avoir osé penser librement et 
formuler sa pensée selon sa conscience, suffirait à expli- 
quer la rareté de ce courage-là. 

Ce n'est pas perspective bien séduisante, en effet, que 
de se voir traduit en justice, condamné par ses juges, 
bafoué, injurié, menacé de mort par la foule : toutes 
choses que le maître eut à subir et subit avec la simpli- 
cité stoïque d'un athlète de la vérité et de la charité. 

Il avait acquis la conviction qu'un malheureux voué à 
une peine effroyable était innocent, prétendit faire 
éclater cette innocence dont il était sûr et employa pour 
cela les moyens qui lui parurent les meilleurs... Qui 
niera que c'est un digne usage que M. Zola fit de son 
indépendance d esprit et de fortune en la mettant au 
service de ce que, à tort ou à raison, il considère comme 
l'absolue et pure équité ? 

Son mouvement, ses paroles, ses révoltes, toute son 
attitude, me semble, à moi, d'une grande noblesse, 

83 



d*une magnifique bravoure, de cette bravoure de 
qualité exquise et haute qui dérive du courage le plus 
rare de tous et le plus admirable, le courage de penser. 

Marguerite VAN DE WIELE. 



Pourquoi croyons-nous à la logique et à la psycho- 
logie de nos grands écrivains dans leurs livres aimés ? 
Et pourquoi devant ces faits les plus simples de la vie, 
les supposons-nous incapables de la moindre malice ? 

Maurice VAUCAIRE. 
i5 mai 1898. 



Dans cette désormais historique aflFaire Dreyfus^ 
TEurope entière a défendu l'esprit de la France contre 
la France elle même. L'idée de justice s'imposant au- 
dessus des conflits des cultes et des races, fut plantée par 
la Révolution dans le cerveau du monde, jadis. L'huma- 
nité en fut grandie. Sa reconnaissance se prodigua au 
peuple qui l'avait affranchie et éclairée. 

Or, aujourd'hui, il se fait que ce même peuple viole 
son enseignement, comme on viole un serment. Le 
monde n*est point encore revenu de sa surprise. La 
protestation est générale ; elle doit l'être. 

Qu'on ne dise pas que la question est nationale. La 
France elle-même, depuis cent ans, l'a faite universelle. 

84 



Ces choses nous regardent, parce que les Français eux- 
mêmes Ton voulu. 

Aussi défendons-nous et admirons-nous Emile Zola 
comme celui en qui se concentre, à cette heure, la vie 
même du droit. Rares sont les hommes qui, pendant 
leur existence, ont personnifié à tel point une idée qu'ils 
sont devenus des symboles. Emile Zola par son action 
simple et nette, s*est rangé parmi ceux-là. 

Emile VERHAEREN. 



85 



é 



III 



Je trouve simplement inintelligents ceux d'entre nous 
qui dénient à Emile Zola une grande beauté morale. Si 
leur tempérament les convie à d'autres joies littéraires, 
il ne s'ensuit pas qu'ils dédaignent la pensée unique de 
l'œuvre. Même en accordant le minimum de beauté d'arty 
il reste à ses livres assez de beauté de vie pour les marques 
d'un signe de gloire. 

Il suffit, qu'ils nous disent toute la douleur de notre 
époque. Ils accroissent notre mépris pour la Bourgeoisie 
moderne. Chacun nous donne en même temps qu'une 
joie, le dégoût des bassesses révélées. 

Nana fit pour mon adolescence plus que tous les 
traités de morale chrétienne. Germinal m'apprit la 
cruauté de la misère. L'Abbé Mouret la joie d'aimer 
parmi les fleurs. Le docteur Pascal la suprême sagesse 
de ne point résister à la vie et la sérénité qu'il faut avoir 
devant la mort ! 

Et récemment Emile Zola confirma par sa noble 
révolte la belle audace de son œuvre dont chaque 
volume est un coup de bélier contre les vieux murs de 
la société. 

86 



La Foule hurle sans comprendre ainsi que toujours. 
— Mais peut-être élargit-elle la brèche par où passeront 
des rayons de justice et de liberté. 

Emmanuel DELBOUSQUET. 



J'apporte, avec un profond sentiment d'admiration, 
mon hommage à Emile Zola, qui voulut, une fois, de 
nosjours^ faire triompher la Vérité. 

Paul FORT. 



J'ACCUSE 



L*ex-condamné Zola a prononcé son dernier plai- 
doyer. « Paris )) le récent roman de l'illustre écrivain, 
clame haut l'acte de défense d'un. . . traître. 

« Paris flambait, ensemencé de lumière, par le divin 
soleil roulant dans sa gloire la moisson future de justice 
et de vérité », telle est la phrase finale du livre qui 
évoque encore la vérité en marche, le soleil semeur des 
clartés et des biens. Il est probable que les braves gens 
qui disaient : Quel diable a-t-il poussé Zola, riche et 
illustre, de s'engager dans l'aventure dangereuse de 
justicier — comprendront enfin Isl folie, la sublime folie 
qui a amené Zola à recevoir la bave de Drumont. les 
immondises de Vervoort, les bousculades du Ramollot. 
les jurons de la populace. 

En effet, ce nouvel in-S® de la Bibliothèque Char- 
pentier n'est qu'une marche éclatante vers la justice 
fatale, irrésistible. 

87 




C'est Thistoire de ce Pierre de Lourdes et de Rome 
qui veut sauver de misère un vieillard et se heurte, non 
plus à la méchanceté têtue, mais à la bonté molle, à la 
charité. Il aperçoit ce solitaire en médita^jon — que la 
vie d'un vieillard est broyée par des braves cœurs qui 
ne feraient du mal à personne. Il aperçoit les salons 
mondains, les curiosités malsaines, la politique d'affaires, 
la chasse au pouvoir et l'ombre d'un Salvat. muet de 
haine et porteur de la bombe vindicative. Et puis c'est 
la place de la Roquette, Texécution : les hommes et les 
femmes allant voir tomber une tête comme on va 
entendre Bruant. 

Sa foi déjà ébranlée, fléchit : 

a Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une 
plaie n'est fermée, la misère n'avait fait que grandir, que 
s'envenimer jusqu'à la rage ». 

« Et du reste, ne suffisait-il pas qu'un vieillajd 
mourût de froid et de faim, pour que s'effrondrât l'écha- 
faudage d'une société bâtie sur l'aumône? » Un vieillard 
— un seul ! 

L'amertume saisit le bon pasteur. Il voit des destruc- 
teurs, des vengeurs, des rêveurs. Et Bertheroy rêvant les 
révolutions parla pensée, par la science, par la recherche. 
Il entrevoit un peu d'espoir. « Et, pour la première fois, 
sous Tempire du tourment où il était, la nécessité du 
travail lui apparaissait, une fatalité qui se révélait aussi 
comme une force et une santé. Là, il découvrait enfin 
un terrain solide, l'effort qui entretient et qui sauve ». 

Pourtant il hésite encore! Il a vu des travailleurs 
écrasés par leur besogne — la misère traînant ses 
iniquités dans les quartiers ouvriers. 

Troublé, il se penche vers ce mystère : Paris, la cuve 

88 



immense où s'agitent les passions, où les erreurs 
dominent, les vérités éclatent. 

La révolte gronde dans son cœur ! Il aperçoit l'inuti- 
lité des dieux et frémit de colère devant la Basilique 
insolente qui domine Paris. Non ! pas de retours, de 
mensonges ! Il faut des clartés, des clartés! Il jette bas 
Thabit de prêtre — il aime, il soufire ! Et bientôt il sent 
en lui frémir un culte nouveau. L'action de la pensée, 
l'action de la passion, l'action des muscles — la marche 
du troupeau humain vers la religion nouvelle — mettent 
debout ce malheureux « défroqué • qui n'a pas trouvé de 
l'apaisement ni à Lourdes, ni à Rome. 

Tout semble maintenant s'avancer, irrésistiblement, 
vers cette foi nouvelle : l'amour de la vie, de la fécon- 
*dité — la justice qui ferait tarir les larmes, apaiser, les 
inquiétudes, raffermir les faiblesses. 

Certes, il a vu les politiciens achetés et vendus, les 
ministères sortis de la lutte des égoismes, des iniquités, 
des bassesses. 

Il a vu Salvat galopant vers la destruction, Mathis 
lançant la bombe contre l'ennemi impersonnel : le 
satisfait, son frère — Guillaume se consacrant à faire 
sauter le symbole de l'injustice — le Sacré-Cœur de 
Montmartre. Mais il a arrêté la main fraternelle, prête 
à tuer ! Pas de sang — la justice ne sort pas de l'orgueil 
d'un seul ! La foule vfvante, la foule du travail, de la 
peine, la foule de demain forgera la justice, sans un cri 
désespéré, par la loi de la poussée. 

« Il faut vivre, frère », dit-il à Guillaume, prêt à 
allumer la mèche meurtrière. 

Paris travaille, agit, souffre ! Il faut aimer, agir avec 
lui. Contre la force brutale du meurtre, contre la force 

89 



insinuante du mensonge, il jette le cri sublime de la 
justice : « L'expérience ^st faite, l'évangile de Jésus est 
un code social caduc, dont la sagesse humaine ne peut 
retenir que quelques maximes morales. Le vieux catho- 
licisme tombe en poudre de toutes parts, la Rome catho- 
lique n'est plus qu'un champ de décombres, les peuples 
se détournent, veulent une religion qui ne soit pas une 
religion de la mort. . . Maintenant que la science a détruit 
ce ciel menteur, cette duperie du lendemain de la mort, 
l'esclave, l'ouvrier, las de mourir pour être heureux, 
exige la justice, le bonheur sur la terre. C'est là, enfin, 
la nouvelle espérance, la justice. . . Pendant deux mille 
ans, la marche en avant de l'humanité aura eu pour 
entraves cette odieuse idée d'arracher de l'homme tout 
ce qu'il y a d'humain, les désirs, les passions, la libre 
intelligence... Et quel réveil joyeux, lorsque la virginité 
sera méprisée, lorsque la fécondité redeviendra une 
vertu, dans l'hoçanna des forces naturelles libérées, les 
désirs honorés, les passions utilisées, le travail exalté, 
la vie aimée, enfantant l'éternelle création de l'amour. » 

Une religion nouvelle! une religion!... Et Pierre 
s'exalte, se passionne à cette nouvelle action. — Il entre- 
voit Paris beau, grand, Paris de demain. « Si le monde 
antique a eu Rome, maintenant agonisante, Paris régne- 
rait souverainement sur les temps modernes. — Il est le 
cerveau, tout un passé de grandeur l'avait préparé à être 
parmi les villes, l'initiatrice, la civilisatrice, la libératrice. 

Hier, il jetait aux nations le cri de liberté, il leur 
apporterait demain la religion de science, la justice, la 
foi nouvelle attendue par les démocraties. » 

Et la passion effrénée de justice, de bonheur, de 
pensée, frémit, court à travers les pages, allume les 

90 



paysages, éclaire les rues sordides. La justice, la vérité! 
ces cris se lèvent de chaque ligne, de chaque mot. 

Tel est Paris de M. E. Zola, Paris conçu avant 
l'aiFaire Dreyfus, publié dans le Journal pendant le pro- 
cès, et réapparaissant, compact et fier, après... au 
moment où Zola se recueille, après avoir essuyé tant 
d'injures et groupé tant d'énergies courageuses. 

Je passe les merveilleuses choses ! D'autres, sans doute, 
relèveront, pieusement, les trésors répandus à travers 
cet ouvrage. Je veux montrer seulement que M. Zola a 
subi son livre, et que son acte héroïque se relie directe- 
ment à son œuvre littéraire. 

La fascination littéraire n'est pas chose nouvelle. 
Flaubert se sent empoisonné en décrivant la scène du 
suicide de Madame Bovary. Balzac interrompt un ami 
qui lui annonce la mort de sa sœur, en disant : Revenons 
à la réalité ! Vous savez, ce sacré Rastignac lâche défini- 
tivement la Nucingen ! 

Cette suggestion littéraire n'est encore que très spé- 
ciale. Mais déjà M. Huysman's porte le poids de son 
Là-bas et M« Barrés expie son Ennemi des lois. Pourtant, 
l'œuvre littéraire étant peu générale, son influence sur 
l'auteur ne dépasse la vie personnelle de l'écrivain. 
M. Zola, au contraire, est étreint par son œuvre, presque 
vers la fin de sa carrière et d'une façon qui semble con- 
tredire toute sa vie de travail solitaire, en dehors des 
questions du jour. 

Attaché à la vie, passionné pour tout ce qui aime et 
souffre, ayant tracé des pages sanglantes de l'histoire de 
l'or, froid et cruel, de la foi menteuse, de la faiblesse, 
de la brutalité, il a aperçu, à travers ce tableau sombre, 
la marche vers un demain radieux. Il est entré dans la 



91 



carrière des lettres, honnêtement^ naïvement. Il a chanté 
ces doux contes à Ninon, Mais bientôt la curiosité de 
savoir Ta arraché à la tendresse du rêve. Il a passé alors, 
en scrutant l'existance. 

Les Rougon-Macquart, Nana, V Aident, V Assommoir, Gef- 
minai, la Débâcle furent des pages arrachées à la rue, à la 
cohue. Et l'écrivain consciencieux a dépeint, maintes 
fois, Tanéantissement de l'homme, l'hébétude qui gagne 
les forts inutiles : le frondeur de Plassans, le vieux 
paysan de la Terre, et tant d'autres ! Après avoir parlé 
de la vengeance de la chair, de la folie, des tares, il s'est 
plu à décrire l'homme solitaire, ce Pierre, méditatif, 
contemplant les spectacles si horribles. Et alors 
M. Zola a eu besoin d'une solution. L'action littéraire 
débordait les pages. Née dans la rue, où le génie de 
l'auteur l'a recueillie, elle s'y transporta de nouveau ! 
Seulement, grâce au travail immense de réflexion que 
l'auteur a dépensée, son expérience a pris des allures 
harmonieuses qu'il exprime dans son cri de justice. 

La justice que proclame Zola n'est que l'apparent 
désordre des Rougon, les éclats des grèves, la cruauté 
de la bête, les tristesses de V Assommoir — réfléchis et 
corrigés. C'est un monde redevenu meilleur grâce à la 
science honnête de l'écrivain. La justice jusque là n'est 
encore que là parole. Bientôt elle devient l'acte ! Zola 
ayant pris dans le monde extérieur le point d'appui 
pour sa science, a éprouvé un besoin irrésistible de 
rendre à la vie l'œuvre, créée au hasard de la réflexion 
et que le génie a corrigée et anoblie. 

La justice est ce cri vers Tordre? « y accuse », c'est la 
nécessité de l'expérimenter, c'est le besoin d'agir suivant 
les précieuses indications que la vie lui a fournies. 

92 



Ah ? que les Rochefort le lisent, ce Paris ! Ils com- 
prendront que M. Zola n'a pu s'abstenir et que ce 
Dreyfus, déporté à Tîle du Diable pour le bon gré des 
forts, que lanti-sémitisme montrant son mufle, que le 
sabre redevenu maître de Tharmonie sociale^ devinrent 
un défi à toute son existence d'homme de lettres, de 
penseur, et qu'il a voulu, à son tour, rendre à l'existence 
un peu de beauté qu'il a puisée. 

y accuse est le résumé de toute une vie de travail dont 
le Paris est le dernier chaînon. 

L'auteur a ajouté une couronne à son édifice. Il a 
prouvé que le naturalisme ne fut pas un dogme, mais 
la passion de connaître pour devenir meilleur, pour 
effacer des rides, des hontes et pour répandre un peu 
de clarté dans les crépuscules. 

Mecislas GOLBERG. 



VeritaUm dilexit 

Fernand Gregh, 

19 mai 1898. 

J'ai l'honneur de vous adresser l'hommage à Emile 
Zola auquel vous voulez bien me demander de parti- 
ciper, en regrettant que l'interdiction momentanée de 
tout travail que les médecins ont prononcée à mon 
égard empêche de développer plus longuement ma 
pensée d'admiration, et vous prie d'agréer mes meilleurs 
sentiments. 

Fernand GREGH. 



93 



Dans le tumulte infernal, une voix claironne les pali- 
nodies des saltimbanques de la démagogie. 

Nonobstant ses hoquets, l'alcoolique racaille est 
angoissée. Des sorcières faméliques et des transfuges 
scrofuleux enveniment les discordes religieuses, mais 
l'Humanité décrète sa libération. Au mur des pourri- 
tures viennent mourir des glas, et le tocsin, signal des 
représailles intestines, tonne dans le crépuscule. 

Ah! comme ces luttes nous écœurent, comme cette 
odeur de sang nous donne la nausée ! Quoi ! la Vérité 
plane au sommet d'un calvaire. N'importe ! Il monte, il 
monte dédaigneux des vociférations des imbéciles et des 
gestes tragico-comiques des sacripants. 

... Ainsi, pour avoir élevé la voix contre une mon- 
strueuse iniquité, pour avoir révélé les odieuses machi- 
nations des truands contaminés et des cuistres chamarrés, 
la vindicte publique doctement travaillée, voudrait la 
crucitication au pilori. Il est trop tard ! Les temps sont 
révolus. La société actuelle est une geôle où se décom- 
posent ses tartufes. Froidement, nous ouvrons les 
portes. 

Allons, place, aboyeurs hongres, roquets qui portez 
l'éteignoir, stercoraires qui, sans flambeaux, refusez d'errer 
par les bas-fonds où Thémis danse la macarona ! 

La Force- Minorité qui dirige le monde s'est levée et 
voici qu'elle marche à l'avant-garde. Nulle puissance 
humaine ne saurait l'arrêter. 






Par delà l'arène où d'abjocts requins congratulent les 
catins de l'action, il est un coin où les fleurs sont mer- 
veilleuses. C'est la cité d'Amour et de Joie. La science y 

94 



vulgarise le culte du Beau, l'art l'y magnifie et les 
Hommes y évoluent librement... 

Or, Monsieur, en l'attente d'un soir où publiquement 
nous glorifierons votre haut dessein, je vous prie d'agréer 
ce hâtif témoignage d'ardente sympathie et de profonde 
admiration. 

Jules HEYNE. 



Vous avez été insulté, cher Maître, par les financiers, les 
parlementaires, les officiers, les antisémites, c'est-à-dire 
par tous les représentants de la vieille société capita- 
liste. Au contraire la jeunesse, scientifique et révolu- 
tionnaire, vous a acclamé et vous pouvez en être fier 
puisque cette intelligente minorité détient,dans son cer- 
veau, la conception du monde futur. 

Les capitalistes ne peuvent pas vous pardonner d'avoir 
prédit la fin de la société bourgeoise. Vous avez écrit 
Germinal, Vous avez exposé la guerre des classes dans 
laquelle le vieux monde sera renversé. Vous avez vu 
luire l'aurore d'un autre âge où les capitaux de produc- 
tion appartiendront enfin aux travailleurs, où la misère 
disparaîtra de la terre, où plus de justice présidera à la 
distribution des richesses. 

Les Panamistes des chambres vous en veulent d'avoir 
prédit dans votre Paris, la fin du régime parle- 
mentaire, monopole du grand agiotage politique. Un 
tel régime de corruption ne peut plus durer longtemps. 
Votre livre a contribué à préciser la lassitude générale 
que trente années de parlementarisme ont mis dans l'es- 
prit. Les hommes devront retrouver leurs initiatives et 
s'organiser librement. 

95' 



Les officiers vous étriperaient. N'avez vous pas prédit 
Tavènement d'un monde d'où la guerre serait bannie. 
Vous avez montré dans Germinal la force pacificatrice 
et révolutionnaire que pourrait avoir Tlnternationale 
des travailleurs, ennemie des frontières et de la concep- 
tion étatique actuelle. 

Les antisémites, les jésuites, les cléricaux ne vous en 
voudront jamais assez d*avoir écrit cette puissante trilo- 
gie de Lourdes^ Rome, Paris où vous avez expliqué le 
miracle et proclamé la faillite de la foi religieuse. 

L'armée, l'état tel qu'il fonctionne aujourd'hui, le Par- 
lement, le Clergé, l'Antisémitisme, voilà les défenseurs 
de la société capitaliste actuelle, mensongère et irrécon- 
ciliable ennemie de la joie de vivre que nous ne trouve- 
rons que dans le communisme libertaire. 

Nous, jeunes gens de vingt ans, nous vous saluons 
grand et cher maître. Quand on vous insulte nous fré- 
missons, mais nous avons la joie de ne pas nous être 
trompé dans notre admiration. Pour accumuler une 
telle haine sur votre tête, il a fallu que toute votre vie 
ayez été le plus redoutable ennemi d'un monde hypocrite 
et décrépi. 

Marc LAFARGUE. 



L'heure présente est de celles où les consciences pren- 
nent peur, étouffant les âmes qui devraient éclairer de 
toute leur clarté les parties corrumpues de notre orga- 
nisme social. 

Or, il s'en est trouvé une heureusement qui, éloquente, 
justiciaire, définitive, a osé s'élever contre la conspira- 
tion basse et sourde des foules timorées. Du sein de cette 

96 



société dont son génie a dévoilé toutes les ignominies, 
les incertitudes, les écœurements et les hontes, Emile 
Zola, révocateur puissant de Germinal, a tenté, dans un 
cri de désespérance sublime, la sauvegarde de la Vérité 
qu'il croyait atteinte. Par sa belle audace il demeurera 
le héros de cette heure tristement confuse sonnant à 
l'horloge des destinées du pays. Qui sont ceux qui n'ont 
point voulu le croire ou l'ont calomnié en voulant faire 
de son nom un synonyme abject de vendu, de traître ou 
de fou? — Ceux-là mêmes qu'eflfraie horriblement la 
Vérité, cette Vérité éternelle qui, lorsqu'on l'arrête dans 
sa marche, triomphe toujours par les révolutions. 

Que la Jeunesse loue donc avec courage le noble et 
harmonieux cerveau qui, pour l'honneur de notre race, 
a jeté le beau cri de Goethe : « de la lumière ! ! » 

François LATTARD, 

Directeur de VŒuvre, 



A une époque pacifique, lorsque le monde n'est point 
troublé par la guerre, les patries ne peuvent tirer leur 
renommée et leur illustration que de 1 éclat de leurs 
poètes et de la grandeur de leurs auteurs. Pendant la 
paix, la gloire militaire et le prestige du soldat n'existent 
plus. Nos chefs d'armée ne sont plus que des fonction- 
naires. Leur autorité disparaît. Mais, lorsque nous 
voyons, comme à l'heure présente, le génie insulté et 
traîné dans la boue, lorsque nous voyons le plus grand 
auteur de ce temps, devenir l'objet des plus basses 
calomnies, c'est alors que notre âme est en deuil, que 
notre être tout entier dépérit de tristesse. Car c'est la 

S7 



France elle même que Ton amoindrit, que Ton dilapide 
et qu'on insulte. 

Soupçonner un général, sans doute, cela est grave. Mais 
injurier à la légère un grand écrivain, devenu éternel 
par toute une œuvre de génie, par toute une vie d'un 
splendide labeur, cela ne l'est pas moins, cela l'est 
d'avantage. Pour M. Billot, par exemple, peut on assurer 
sans sourire qu'il soit un homme glorieux. Car quels 
exploits ? Comment peut-il figurer dans les annales de 
la nation ? Sa carrière est aussi médiocre que celle du 
moindre rond-de-cuir. Mais, pour Zola, comme tout 
change, comme la question est différente. Dans l'univers 
civilisé il représente notre pays et sa venue marque une 
étape dans notre histoire de France. Il a remporté de 
ces victoires morales qui sont aussi nécessaires, qui sont 
plus nécessaires pour notre prestige que les victoires de 
nos soldats. Sa présence parmi nous suffit à attester la 
supériorité de ce vieux sang latin qui brûle nos veines. 
Les hauts faits de cet homme sont innombrables. Que 
de fois, a-t-il subjugué des hommes étrangers, slaves, 
germains et Scandinaves, que de fois les a-t-il subjugués 
par la puissance de son œuvre, par la flamme de sa 
parole, et les ayants terrassés sous le poids de son génie, 
que de fois les a-t-il fait crier de gratitude et hurler 
d'admiration? Par lui, la physionomie de notre race 
prend une expression plus nette et plus éclatante ! Que 
voilà de beaux exploits! Ils suffiraient à nous venger 
des plus terribles désastres. 

Mais cet homme n'était pas seulement glorieux et 
génial, il était aussi un juste. Il a jeté un cri admirable, 
et les murs des cités en ont tremblé. L'acte qu'il accom- 
plissait fut conforme aux Droits de l'Homme, aux prin- 

98 



cipes mêmes de la Révolution. Mais les citoyens 
vertueux devaient êtres rares, puisque personne n'a 
compris. La belle France est elle donc déchue de son 
antique splendeur? elle a perdu le sens de la justice, 
hélas! elle n'a plus fierté de ses grands hommes. Et en 
ce jour sombre, les voûtes glacées, solitaires et noires 
du Panthéon, selèvent funéraires sous un ciel sans 
beauté. 

Maurice LE BLOND. 



A ZOLA 

On peut ne pas aimer la littérature de M. Zola, 
encore qu'il convient de proclamer la puissance de 
révolte et d'action de Germinal et de ÏŒuvre, on peut 
regretter que cet homme admirablement doué se soit 
oublié parfois en des pages banalement bourgeoises, 
mais on doit aimer Zola pour son attitude dans l'affaire 
Dreyfus, car il a prouvé qu'il savait être dans la vie 
l'homme du meilleur de son œuvre — chose infini- 
ment rare, on le sait, dans la gendelettrie contempo- 
raine. 

Que M. Zola soit intimement convaincu de l'inno- 
cence de Dreyfus, et même que Dreyfus soit absolument 
et indiscutablement innocent, je le désire. Dans ce cas. 
M. Zola n'a fait que son devoir, et il ne s'agirait pas de 
l'admirer pour si peu de chose, car il faut toujours faire 
mieux que ce que la stricte conscience ordonne. Mais 

99 




Tauteur de la Terre a vengé les hommes de bonne 
volonté de toutes les injures, de toutes les infamies. 
J*espère qu'il s'est révolté tout simplement, tout bonne- 
ment contre la lâcheté des imbéciles conducteurs de 
foules. Des erreurs judiciaires il s'en commet tous les 
jours, mais celle-ci, vraiment, était trop belle, touchait 
à trop d'ignobles préjugés — à la Justice, à l'Armée, à 
la Religion, — pour qu'un homme comme lui laissât 
échapper l'occasion de se révolter et d'opposer la toute 
beauté de la conscience humaine à la monstrueuse 
hypocrisie des gens qui se disent les pilliers de la 
société. 

Il convient d'admirer Zola, enfin, parce qu'il a osé se 
dresser pour siffler comme il convenait les pitres et les 
canailles qui sont les souteneurs naturels de l'Autorité. 

Roland de MARES. 



J'ai manifesté souvent,en ces dernières années dans des 
publications françaises, mon formel désaveu d'écrivain 
à l'égard des œuvres et des théories littéraires présentées 
par M. Emile Zola. Je n'en ai eu que plus de joie à 
exprimer pour son acte désormais inoubliable, les sen- 
timents d'admiration et de sympathie civique et morale 
que je lui renouvelle ici. L'acte de M. Emile Zola 
l'honore hautement, à mon sens, aux yeux de tous les 
intellectuels libéraux. Et il a pour moi une signification 
beaucoup plus large encore que celle qui concernait 
l'abus juridique et Tinsolence militaire. Il ouvre la 

lOO 



Révolution morale et constate la déchéance de la Con- 
stitution de 1875, en inaugurant la demande de comptes, 
sans intermédiaires, du citoyen aux classes dirigeantes 
et à leurs mandataires, au nom seul de l'individualisme 
considéré comme unité sociale. C'est un fait capital, 
dont les conséquences sont inconnaissables, et qui 
exprime trop profondément l'instinct de l'élite pour que 
M. Emile Zola ne mérite pas par lui, plus glorieusement 
que par Germinal, le titre d'initiateur. Je n'ajouterai 
aucun éloge plus beau. 

Camille MAUCLAIR. 



... Ce furent des jours de deuil et de malheur : toute 
l'impureté d'un peuple, toutes les hontes d'une race, abo- 
minablement, firent abcès, crevèrent. L'égoùt des sacris- 
ties vomit son flot noir de fripouilles ; la meute des 
écrivailleurs bava, brailla, peut être infâme, s'indigner 
et parler morale, les cabotins du plumet eurent le droit 
d'être brutaux, parjures et maître-chanteurs ; les juges, 
joyeux écoliers, eurent le devoir de violer la loi, et toi, 
toi pauvre foule à qui nous sacrifions notre vie, tu te 
ruas, en rut, prostituée sous les talons éperonnés. 

En ces jours de calamité nationale, les aînés ont parlé 
selon notre attente ; et quand le maître bien-aimé vint 
s'asseoir au banc d'infamie sous l'accusation d'héroïsme, 
la jeunesse française tout entière, (je parle de celle qui 
existe) fut bouleversée d'enthousiasme ; lorsque, seul 
contre un peuple, vous vous êtes levé, Zola, pour la jus- 
tice, nos mains ont frémi comme des palmes, notre 
voix a crié avec le tumulte des vents, avec la clameur 

lOI 



des orages, car vous fûtes dans l'heure sombre et dans 
la veulerie universelle, « notre conscience et notre hon- 
neur. » (i) 

Robert de MIRANDA. 



Bjornstern Bjornston, dans une lettre à Zola, raconte 
qu'ayant voyagé cet hiver dans plusieurs pays d'Europe, 
il a constaté partout un véritable sentiment d'hostilité 
contre la France, et chez des peuples qui, par leur race 
et par leurs caractères sont disposées à aimer notre patrie 
et l'ont toujours aimée. Ce sentiment nouveau, Bjorn- 
stern Bjornson Tattribue à l'attitude de notre gouverne- 
ment pendant l'aflfaire Zola ; il pense que les amis de la 
France éprouvent contre elle la fureur qui vous prend 
quand il vous arrive de voir quelque chose de beau s'en- 
laidir, quelque chose de grand s'avilir, quelque chose de 
noble se dégrader. La pure image de la France se ternit 
dans l'esprit étranger. 

Et c'est cette impression, horrible pour un patriote, 
qui nous frappe nous mêmes depuis dix années, que la 
France s'aflfaiblit et perd sa haute valeur morale. Cela 
nous étreignait, cela nous serrait le cœur, nous voyions 
chaque jour la bassesse et la lâcheté, gagner et le cou- 
rage se perdre dans une société égoïste, sans foi, sans 
idéal et sans grandeur. 

Voilà pourquoi nous nous sommes tournés avec tant 
d'enthousiasme vers Zola. C'est que son acte nous est 
apparu comme le sauveur de l'amour de la justice et de 



(i) Lettre de M. Octave Mirbeau à la rédaction de V Essor, 

I02 



Tamour de la vérité, ces deux grands sentiments, les 
fleurs de notre race. En dépit de M. Barrés et de M. 
Judet, cest Zola qui aujourd'hui représente Tâme fran- 
çaise, cette âme ardente et généreuse qui pour les misé- 
rables et pour les opprimés, brille au loin comme Tes- 
poir. 

L'image d'une action se retrace dans l'imagination des 
hommes à l'aide du groupe de sentiment qui lui est 
propre, autant que son climat, sa terre et sa végétation. 
Zola a montré à tous, par son acte admirable, que les 
sentiments qui constituent notre Patrie étaient encore 
pleins de vie, que nous sommes toujours cette grande 
race qui a donné les Hommes de la Révolution, 

Voilà pourquoi je l'aime; voilà pourquoi je le salue 
avec respect. 

Eugène MONTFORT. 



Un homme habitué à la vie intérieure, au travail 
pacifique et qui édifie lefitement son œuvre, à peu près 
indiflférent aux éloges et aux critiques qu'elle suscite, 
observateur, désintéressé du monde et visionnaire 
d'épopées contemporaines, apprend qu'un crime de lèse- 
humanité a été commis le 19 décembre 1894 par les 
sept officiers inconscients qui condamnèrent Alfred 
Dreyfus. 

Il sait que toutes les forces sociales, l'armée, l'Eglise, 
l'ignominieuse racaille ministérielle et parlementaire, la 
presse de mensonge et de vénalité, conspirent à glorifier 
ce crime et s'opposent à la manifestation de la vérité et 
de la justice. 

io3 



Il sait qu*il va mettre en péril sa renommée littéraire 
et le calme de sa vie, le repos même de sa pensée ; et en 
pleine connaissance de ce qui adviendra, il accomplit, 
seul entre tous, un acte révolutionnaire devant lequel 
eussent hésité et reculé lâchement ceux qu*on appelle, 
par ironie, sans doute, les hommes d'action. Il oblige 
ainsi à prendre parti quiconque n'a pas l'âme servile et 
féroce d'un valet d'autel, de caserne, de bagne ou de 
guillotine. 

Ainsi Tattitude d'Emile Zola n'a pas été seulement 
belle et généreuse, mais utile à l'affranchissement intel- 
lectuel de la conscience française : elle a révélé à eux- 
mêmes et à autrui, des êtres qui s'ignoraient et les a 
contraints à se montrer tels qu'ils sont, avec leur 
véritable nature. Il est bon qu'en face de la tourbe, les 
autres aient pu se compter et aient uni leurs mains fra- 
ternelles, pour les heures mauvaises et les luttes inégales, 
acceptées en commun allègrement. 

Nous ne témoignerons jamais assez d'admiration et 
de reconnaissance à Emile Zola pour nous avoir donné 
un si haut exemple d'héroïsme vraiment humain, à 
l'heure précise où venaient chez nous, comme une incu- 
rable pestilence atavique, le culte abject de la gloire 
militaire et le dogme de l'intolérance religieuse. 

Pierre QU ILLARD. 



ESCARMOUCHE 

LEURS YEUX 

Immobile, Pascal Argélys se tenait à côté d'un garde 
municipal, dans la galerie de Harlay, au moment ou, 

J04 



par la petite porte, — la porte étranglée de la Vérité, — 
sortaient les témoins militaires du procès Zola. 

Devant lui, défilaient généraux, colonels, capitaines, 
tous flambants, galonnés, brillants, et quelqu'un, dans 
la foule, adaptant le vers célèbre, murmurait : 

Et ce n'est que galons, et ce n'est qu'astragales, 

pendant que de bons patriotes criaient : « Vive l'armée! » 
et se découvraient respectueusement au passage d'un 
officier piteux, titubant, accablé, qui suivait les autres. 
C'était une face hypocrite, frappée au coin de toutes les 
ignominies, une de ces figures qui, fussent-elles maquil- 
lées, modifiées par des doigts habiles, n'indiqueraient 
pas moins la bassesse ; c'était Monsieur le commandant 
Esterhazy ! 

Pascal Argélys quitta vivement la place qu'il occu. 
pait, franchit la grande porte qui donne accès sur le 
perron du Palais de Justice et descendit quelques mar- 
ches du monumental escalier. Il allait être au premier 
rang pour voir défiler les grands chefs, pour assister à 
leur triomphe, et surtout pour voir leurs yeux. Car il vou- 
lait voir leurs yeux! il voulait pénétrer dans leur pensée, 
il voulait lire sur ces Miroirs de rame les inscriptions tra- 
cées par le diamant des Emotions, et démêler la vérité 
du mensonge. 

Les officiers descendaient crânement, le torse bombé, 
la tête en arrière, la moustache relevée, le képi sur 
l'oreille; dans la foule, des cris s'échappaient violem- 
ment des gorges tendues, le choc des sabres sur les 
marches produisait un son guerrier, un bruit de métal 
heurté ; mais, toutes ces distractions, ces extériorités 
bruyantes ne faisaient pas lever les yeux aux généraux, 

iq5 



"aux colonels, aux chefs qui sortaient de chez la Justice; 
ils portaient la tête haute, mais leurs yeux regardaient 
le bout de leurs bottines au vernis reluisant. 

Argélys pensa : « Ils craignent de faire un faux pas 
en descendant ;.. . voyons plus loin... » Sur la place 
Dauphine, le terrain plat facilitait la marche. Les 
patriotes, et les hommes libres, — ce n'était pas la même 
chose ! — qui se trouvaient là, dévisageaient les galon- 
nés, les uns pour encourager, les autres pour démentir; 
mais les yeux ne se levaient pas, ou bien ils jetaient 
des regards vagues, sur des choses inertes, sur les 
fiacres qui stationnaient, sur les murs des maisons, sur 
le lointain imprécis... 

Cependant, Pascal se souvint qu'au régiment, ses 
chefs lui avaient recommandé de fixer toujours en face, 
de lever la tête fièrement, de regarder les hommes dans 
les yeux; il se rappela combien son colonel avait les yeux 
brillants, les yeux clairs quand il passait, à cher al, devant 
les compagnies ; combien les capitaines eux-mêmes sem- 
blaient avoir l'œil franc... 

Pourquoi ceux-là qui sortaient de la Cour d'Assises et 
qui pouvaient, par instants, croire à leur triomphe, 
baissaient-ils les yeux? Avaient-ils le remords de leurs 
hypocrisies, de leurs mensonges, de leurs vilenies ? com- 
prenaient-ils donc le rôle qu'ils jouaient? 

Non! mais, ils n'étaient pas à Ciieval, ils ne dominaient 
pas la foule, et les Miroirs de leur âme se cachaient sous 
les paupières et les cils, parce qu'ils étaient des Miroirs 
ternis!... 

Henri RAINALDY. 



io6 



Antigone, menacée par Créon, répond au tyran ces 
seuls mots : « Tu ne peux rien de plus que ma mort. » 

Quand Sophocle fit parler ainsi son héroïne, il obéit 
simplement à la grande tradition humaine qui veut 
qu'aux ordres mauvais des rois et des lois toujours s'oppo- 
sent de fiers esprits, indépendants et révoltés. Les martyrs 
chrétiens surent mourir pour affirmer le droit de choisir 
et de confesser une foi. La protestation contre la tyran- 
nie a ce don précieux, même quand elle est étouffée, de 
ne pas s'éteindre complètement et de reprendre, plus 
vivace et plus haute, sous les poings qui s'abattent et 
veulent la faire mourir. La foule profonde la reçoit alors 
et la brandit. Portée par ses mains pures, elle détruit 
les châteaux de Mensonge et éclaire la Vérité. 

Aujourd'hui, la mort ne punit plus les protestataires. 
On emploie d'autres moyens, moins nobles et moins 
tragiques. On abuse la foule pour retarder ainsi le 
moment de la justice. Toutefois, la foule ne peut long- 
temps être trompée et sa colère, quand elle se réveille 
de l'illusion, est terrible contre ceux qui la dupèrent. 
Emile Zola n'a pas besoin d*être vengé. La calomnie 
et l'injure se sont arrêtées au pied du socle où sa stature 
admirable se dresse en pleine gloire. Mais la foule 
française — cette foule qu'il aima et dont il chanta, 
avec amour, avec passion, les vertus et les vices, les 
courages et les défaillances — sera bientôt l'écho formi- 
dable de sa voix méconnue. — Ou bien, il n'existera 
plus de France. 

Georges RENCY. 

Bruxelles, le 4 mai 1898. 



107 



POUR ZOLA 

Maître, 

De beaux esprits de chez nous vous refusent Tobole 
de sympathie que même les timorés et les indécis ne 
craignent pas de vous envoyer. 

Ces beaux esprits ne sont pas des timorés, ne sont 
pas des indécis. 

Cependant ils n'accorderont le crédit de leur signa- 
ture à aucune formule admirative, si vague et en dehors 
du débat fût-elle. 

Sans doute ils ne méconnaissent pas votre crânerie et 
votre courage, la beauté de votre attitude, rébellion 
superbe contre la coalition des puissances occultes dont 
se lamente notre humanité ; ils ne puisent pas dans la 
compréhension antipodique de l'art une irréconciliation 
absolue avec l'écrivain; ils ne conspirent pas les physiono- 
mies rétrogrades du droit, de la justice, de la vérité; ils 
ne sont pas insensibilisés devant la souffrance et la dou- 
leur ; ils ne sont ni mauvais ni méchants. 

Leur résistance dérive-t-elle d'un mobile, d'une 
cause ou d'une appréhension? 

Interrogez-les. Exigez d'eux leur défense. Ils plai- 
deront spontanément, mais ils plaideront les circon- 
stances atténuantes de l'antisémitisme. 

C'est devant cette hydre que défaillent leur géné- 
rosité et leur bon cœur, l'humanité d'affection qu'ils 
portent en eux cependant et dont ils aiment proje- 
ter les rayons d'amour ou de pitié, de consolation ou 
de révolte. 

C'est devant elle que s'effondrent leurs théories, que 
se meurt leur foi, qu'abdique leur âme. 

io8 



Regardez-les. Ils s*excusent. 

Ils savent comme vous, mieux que vous peut-être, 
la molesse, la faillibilité, la partialité possible des 
juges et les erreurs judiciaires qu'ils évoquent en sont 
une preuve. 

Ils savent que Taimée est une force dans l'État, 
mais qu'elle ne peut s'arroger une puissance invio- 
lable et idéale, au-dessus du droit et de la justice. 

Ils savent que la discipline et le prestige militaire 
permettent à l'armée de s exiler des lois et des garanties 
juridiques. 

Ils savent que tout juge est faillible au même degré 
que tout homme. 

Ils savent qu'un soldat est un homme de la même 
essence qu'un juge. 

Ils savent que si la fraternité humaine peut amener 
un jour de superbes félicités, l'esprit de corps, la 
solidarité obligatoire et réglementée, est susceptible 
de s'abaisser au niveau des rancunes, des passions et 
des haines. 

Ils ne savent et ne veulent savoir si Dreyfus est 
innocent ou coupable. 

Ils savent cependant que l'acte d'accusation est 
« bête à faire pleurer » et ils savent qu'il serait lâche 
et odieux de condamner un homme sur des preuves 
secrètes. 

Ils savent, mais ne veulent avouer, que M® Démange 
a toujours affirmé que jamais autre preuve n'a été pro- 
duite que le « bordereau. » 

Ils savent que dès que le doute naquit dans cer- 
taines consciences, l'embryon du mouvement actuel se 
forma. 



09 



Ils savent que cet embryon s'est développé éton- 
namment dès son éclosion et qu'aujourd'hui les rami- 
fications, de l'œuvre sont mondiales. 

Ils savent que les explications fournies maintes fois 
par le gouvernement de la République furent embar- 
rassées, louches, enclines à fortifier les inquiétudes et 
les doutes. 

Ils savent que M. Méline et le général Billot ont 
payé leur dette de la monnaie facile des mots creux 
et vides. 

Ils savent que M. de Bûlow a déclaré formellement 
à la tribune du Reichstag que jamais Dreyfus n'a 
trahi pour l'Allemagne. 

Ils savent, et ceci est Taxe du débat dans lequel ils 
sont cernés, ils savent que la justice militaire a violé le 
droit humain en arrachant dans le cachot noir d'un 
ignoble et répugnant huis clos, la condamnation d'un 
homme contre qui ks préventions s'échappaient une à 
une en fumée. 

Ils savent que ce huis clos odieux fut repris pour 
couvrir Esterhazy dont le passé ne garantissait en rien 
le présent et l'avenir. 

Ils savent que les déclarations du capitaine Lebrun- 
Renault seront considérées comme inexistantes jus- 
qu'au jour où le gouvernement les exhibera, en pleine 
lumière. 

Ils savent que la justice doit être égale pour tous, 
eux qui font besogne quotidienne dans les tribunaux 
et les cours. 

Ils savent enfin qu'il y a plus d'humanité à croire 
à l'innocence d'un condamné que de rester indifférent 
et insensible dans le doute. 



IIO 



Ils savent tout cela, ils le proclament, mais ils plai- 
dent l'antisémitisme. 

Plaidoyer facile ! Etrange impulsion ! 

La raison absout le cœur, Tidée désagrège l'instinct, 
la haine vainc l'amour. 

L'antisémitisme désoriente la religion de la bonté 
et de la vérité, la plus belle et la plus pure, la plus 
humaine qui soit. 

Certes Jérusalem est partout dans nos villes, mais 
ses fils ont acquis droit de cité. 

La juiverie a mis pied sur toutes les frontières : 
c'est vrai. 

Elle s'est métamorphosée en toutes les formes de 
la puissance et de l'or. C'est vrai. 

Mais si elle a sa richesse, comme l'émanation de 
toute race, elle a aussi sa souffrance et sa douleur. 

Elle a des qualités, des défauts, des vices, des pas- 
sions ? Les Aryens n'ont-ils pas l'héroïsme et la lâcheté ? 

Elle a rêvé la suprématie et la conquête ? Ne ten- 
tons-nous pas chaque jour l'une et l'autre dans les 
terres d'Afrique ou les ports d'Orient ? 

Quand des légions d'Arméniens tombèrent sous le 
couperet du misérable Abdul Hamid, nous avons pro- 
testé de notre énergie et de notre cœur. 

Les victimes étaient des chrétiens. 

Quand la catholique Espagne vinculait Cuba ou 
refermait ses durs cachots de Montjuich, nous avons 
jeté le cri de notre indignation et de notre révolte. 

Et aujourd'hui, quand, en Algérie, une population 
entière pille, tue et incendie aux cris de : A mort 
les juifs ! nous maudissons les inspirateurs de cette 
infâme besogne. 

III 




On s'efifbrcera en vain de faire croire que la haine 
antisémite soit, en réalité, un corollaire de l'anticapi- 
talisme. 

Cette évolution de l'anticapitalisme serait sectaire, 
haïssable et funeste. 

Personne n'y croira, personne n'y croit. 

Qu'importent les hommes riches qui défendent la 
cause de Dreyfus ! 

Seraient-ils tous des Juifs — ce qui n'est pas — 
leur présence dans la lutte n'en doit pas faire déser- 
ter d'autres, humbles et sincères. 

Nous ne sommes pas dupes, car les légions des 
protestataires, autour de vous, maître, sont trop nom- 
breuses. Leurs éléments sont trop divers. Une armée 
pareille n'est pas dupe ! 

Les arguments, d'ailleurs, qu'avec une maladroite 
virtuosité on a maniés autour de la résistance que j'in- 
voquais au début de cette lettre, s'écartent par leur 
insignifiante consistance. 

D'un mot, quelqu'un d'ici qui n'est ni juif ni un 
servant du « syndicat » a brisé le tout de l'autorité 
de sa parole, de la ferveur de son indignation. 

C'est lui que les vrais socialistes et les vrais démo- 
crates suivront et c'est vers vous, maître, qu'ils por- 
tent tous leur admiration. 

Ecrivains, artistes, poètes, savants, universitaires, 
bourgeois, travailleurs, pauvres diables, parias, c'est 
vers vous que l'humanité pensive et l'humanité dou- 
loureuse tend ses mains et de toutes ces mains vous 
sentirez le chaud contact sur les vôtres, dans huit 
jours, quand vous serez, geste libre et parole libre, 
devant la justice, devant la France, devant le monde, 

11^ 



Cest l'humanité entière qui vous jugera. 

Il est rare qu'un homme se fut trouvé devant elle, 
comme vous Têtes aujourd'hui ; il est rare que le 
courage et la bravoure d'un seul aient imposé le demi 
silence aux cohortes du parti pris et de la haine et le 
respect à tous les peuples. 

Vous êtes plus fort que la loi, plus puissant que 
le pouvoir, car vous incarnez en cette terre fran- 
çaise, lamentablement lapidée dans sa magnificence 
et dans sa grandeur, la foi de justice, de bonté et 
d'amour. 

Je souhaite que tous les hommes viennent à vous ; ce 
serait un pas franchi vers l'idéale fraternité. 

Chaque jour amène son convoi de recrues ; chaque 
jour renouvelle. 

Qu'importent les chiens, la caravane passe ! 

Paul SAINTE BRIGITTE. 
(Article paru le 3i janvier 1898 dans la Réforme.) 



La vie de Zola donne un grand exemple. Apprécier 
le romancier sans étudier l'homme public, cela sera 
impossible aux futurs historiens de notre époque. Les 
deux expressions de Zola, l'action littéraire et l'action 
publique se déterminent l'une par l'autre. 

L'art de Zola est harmonieux. Son équilibre en fait 
toute la vertu. Cet homme a su réaliser le monde dans 
son éternelle perfection, il l'a reconstitué avec noblesse, 
il lui a donné tout son développement. La terre respire 

Ii3 



» 



dans ses ouvrages. Le soufle antique d*Adam les soulève 
comme une cendre et leur restitue une vie immortelle. 

Zola ressemble en cela au démesuré Michel Ange. Les 
personnages qu'il a créés possèdent des formes d'une 
telle intégrité que sur eux le temps n'aura point de 
prise. 

Ils sont splendides, inébranlablement. Ils se lèvent 
pleins de sang dans le chaos des âges. Une force pro- 
digieuse bat en eux. Ils sont respectés de la terre. 
Albine, Serge, Maheu, Pierre Froment, Marie, parais- 
sant bâtis dans l'argile la plus vigoureuse, vont vivre 
en plein soleil; leur poitrine est faite pour porter Tazur; 
ils ont de lourds bras musculeux, des fronts dressés, des 
mains de patience et de travail, — ils sont frémissants, 
magnifiques. 

On ne doit point s'étonner qu'un tel poète ait pu 
devenir un héros, si solide, si implacable. Transportez, 
dans l'étude des choses publiques, la ténacité éloquente, 
le goût de justice, la netteté, l'équilibre ardent dont 
Zola fit preuve au cours de sa vie littéraire, vous verrez 
la nécessité de son action politique. 

Tout se tient dans cette existence. Zola étant un génie 
parfaitement bien constitué, a vécu avec ordre et avec 
beauté. Cet homme a la sagesse d'Hercule. Son œuvre 
a réalisé la justice étemelle que pressentaient les 
hommes. 

Son intervention dans l'affaire Dreyfus n'est fait que 
rendre encore plus éclatante cette volonté d'harmonie, 
visible, déjà, en tant d'ouvrages. 

Dès l'instant où Zola vers 1868, parla du droit qu'ont 
tous les hommes à la consécration morale que donne la 
pureté des poètes, on a pu le considérer comme un 

114 



héros, prévoir sa vie, évaluer son génie indépendant, 
héroïque et fraternel. 

Lamartine, Hugo, en ce siècle ont connu la fureur de 
la canaille. A présent leur statue s'élève, attestant la 
reconnaissance et l'admiration nationale. Lamartine est 
en marbre, au milieu d'un jardin. Hugo repose au 
Panthéon. Sa statue à la forme d'une tombe. 

Zola retrouvera, de même, la faveur de sa patrie. Il 
la mérite. Cet homme a pour lui la justice. 

Le génie est un héros, le grand poète est un grand 
citoyen. 

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER. 



A EMILE ZOLA 

Une des conquêtes de ce siècle finissant, c'est d'avoir 
fait grandir, dans tous les cœurs, les racines du droit 
et par cela de leur avoir donné pour patrie l'humanité 
tout entière. Sont-ils écrasés sur un point de la terre, 
une émotion étreint toutes les âmes, émotion qui s'aug- 
mente encore de la consciente paternité des hommes 
entr'eux. 

L'affaire Dreyfus ressuscitée aura été la consolante 
confirmation de cette conquête. Si l'on excepte quelques 
individualités aveuglées ou partiales, la grande partie 
du monde civilisé a été profondément remué lorsque des 
voies s'élevèrent, dénonçant l'effroyable erreur. 

Mais la jeunesse surtout frémis. Héritière d'un patri- 
moine intellectuel où les pensées de solidarité, de droit 
et de fraternité dominent toutes les autres, elle se sentit 
atteinte dans sa croyance à la justice toujours plus 

li5 



grande, et menacée dans la tâche qu'elle s*est assignée. 
Et c'est pourquoi elle suivit avec passion le grand duel 
qui s'engageait entre le passé qui veut faire taire Ta venir 
et l'avenir qui met en accusation le passé. 

Lorsque la presse commença le combat il n'y eut tout 
d'abord qu'hésitations, incertitude, contradictions ; l'in- 
nocence de Dreyfus était tout à la fois pleine de jour et 
pleine de nuit, ténèbres et clarté. Pour que la nébuleuse 
devint étoile, il fallait un condensateur. 

C'est alors que parut la lettre « j'accuse ». Ce fut une 
stupeur et un soulagement. On sut où prendre, l'injus- 
tice et l'infamie s'affirmèrent et se précisèrent ; une large 
blessure avait été faite au droit et à la fraternité. 

C'est pour avoir écrit cette lettre que, s'il manquait 
quelque chose à la mesure de votre gloire, elle est 
comble à présent. Car, d'oser braver pour la justice et 
le droit dans un inconnu, toutes les puissances et tous 
les préjugés du jour, rien n'est plus haut. 

Le militarisme, vestige adoré de la barbarie ; le chau- 
vinisme aigre que bâillonne la vérité ; la chose jugée, 
Molock en appétit devant qui se prosterne l'officiel ; les 
haines de race habilement attisées par une plus facile 
exploitation de l'homme par l'homme ; tout ce qui nous 
attarde, tout ce qui nous retarde, tout ce qui distrait nos 
yeux de l'horizon de justice et de fraternité, tout cela a 
reçu dans la lettre « j'accuse » un coup terrible qui se 
répercutera dans le temps et dans l'espace. 

Aussi l'humanité éternelle doit vous remercier et la 
jeunesse vous dire mon père : vous avez servi la cause 
de Tune et facilité la tâche de l'autre. 

Ce bon grain de justice, vous avez l'heureuse chance 
de le semer dans la bonne terre française. Dois-je vous 

ii6 



dire combien nous sommes assurés qu'il donnera bonne 
moisson ? La vérité est en marche, avez- vous dit. Dans 
votre pays, chaque fois qu'elle avança pour le bien de 
tous les hommes, elle marcha à pas de géant. Il en est 
de même aujourd'hui. Car, ce coin de terre fortuné qui 
s'appelle France, si beau d'avoir été l'initiateur de toutes 
les grandeurs et de toutes les justices, pourquoi resterait- 
il sourd à l'appel de justice de son noble fils ? 

Sans doute la coalition et toutes les forces réactrices 
pourra l'étouflFer un instant ; sans doute le narcotique de 
la calomnie pourra, pendant un temps, assoupir l'âme 
française et l'exposer sans défense aux entreprises des 
pervers. Mais il y a en elle des forces qui tôt ou tard 
reprendront le dessus. Ce sont les forces historiques qui 
font de la France la patrie élue de toutes les intelli- 
gences; ce sont les forces d'éternelle jeunesse et d'im- 
mortalité. 

Quand leur heure sera revenue, elles briseront ceux 

qui les foulèrent aux pieds. Car il est dans les destins de 

la France de pouvoir dormir, sans doute, mais mourir 

jamais? 

Paul SALKIN, 
avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, 
professeur à l'Université nouvelle 
de Bruxelles. 



ÉLÉVATION POUR EMILE ZOLA 

Pénétré par la flamme immortelle du monde, 
Toi qui, puisant l'audace au sein même du jour. 
Dans notre âme inquiète et notre chair profonde 
As ranimé la forme éparse de l'amour, 

117 



Les pays virginaux qui s'ouvrent aux caresses 
De la pluie et du vent d'avril tu les connus 
Mais c'est vers les cités que tes fortes tendresses 
Guidèrent tes regards et ton cœur ingénus. 

Etant l'adorateur de la lumière antique 
Tu vins, parmi les fleurs et les arbres des champs, 
Chanter la gloire de TEden et ton cantique 
Empruntait aux forêts leurs souffles tout puissants. 

Bientôt, de tes deux mains, en unissant des ombres. 

Tu fis jaillir la source vive des couleurs 

Sur l'étendue obscure et les asiles sombres 

Où l'homme marche accompagné par les douleurs. 

Voici la ville noire aux reflets d'incendie, 
Un lourd voile de brume enveloppe les corps, 
Cette maison^ dans une fête, s'irradie, 
Devant elle la pauvreté compte ses morts. 

Ici les passions brûlent comme des flammes, 
L'or qui brille à des doigts vacillants a surgi 
Les baisers sont amers sur les lèvres des femmes 
Et des sanglots cruels aux clairons ont rugi. 

Mais, sous la nuit terrible et dans cette tourmente. 
Tu t'avances pareil au dieu dompteur du feu 
Qui tordait sur sa forge une foudre éclatante 
Impatiente de déchirer tout le ciel bleu. 

Une longue clameur des hommes t'accompagne, 
La louange s'unit au courroux soulevé 
Car ta clarté grandit dans la vallée et gagne 
Le nid d'horreur et d'ombre où le mal est couvé. 

iiS 



Âh I marche dans ta force ! A ton front qui rayonne 
Sous des lauriers gonflés de sève nous offrons. 
Pour tes combats et ton courage, une couronne 
De palmes de justice et que nous tressorons. 

Paul SOUCHON, 



Nous n'avons pas à considérer si M. Zola fut induit 
en erreur ou si d'autres motifs Tont fait agir, mais seule- 
ment les principes sur lesquels reposent ses accusations, 
puisque malgré tout nulle lumière ne sera projetée sur 
TafiFaire Dreyfus. Sans doute M. Zola n'a pas édifié 
ses convictions sur de simples clartés entrevues, et le 
secret d'état ne serait depuis longtemps plus de mode si 
nous pouvions déjà célébrer avec Elisée Reclus et 
quelques autres l'avènement de l'homme à une meilleure 
politique. 

Arthur TOISOUL. 



NOTRE GLOIRE 

Qu'importe, à la vérité, mon sentiment sur la culpa- 
bilité ou l'innocence de Dreyfus ! mais ce que je tiens à 
proclamer hautement, ce que tous les jeunes écrivains 
pensent avec moi, c'est que l'attitude dans Zola, dans cette 
circonstance, a été noble, généreuse, héroïque — con- 
forme à sa vie entière de formidable labeur, de robuste 

119 



intelligence et d'harmonieuse clarté. La Vérité lui a paru 
avoir été violentée, la justice torturée et alors, dans la 
sincérité de sa grande âme, l'illustre écrivain est descendu 
dans Tarène ou s'agitaient les passions misérables et la 
haine. Il a fait entendre la voix formidable du Droit. Je 
le répète, cela est conforme à sa vie et à son œuvre. 

Pour l'avoir fait il va être traîné devant les tribunaux. 
La conscience publique est égarée par des marchands 
d'opinions qui ont passé leur existence à ameuter les 
hommes les uns contre les autres, et on va laisser se 
commettre le sacrilège. 

C'est la gloire de la patrie et de notre race, dans tout 
ce qu'elle a de plus sacré, de plus lumineux et de plus 
pur, que l'on traine sur les bancs des assises. 

Ceux qui ont la responsabilité de cette chose y ont-ils 
réfléchi ? Que pèseront-ils dans la balance inflexible de 
l'histoire, eux et tout ce qu'ils représentent, à côté de 
l'œuvre d'émancipation morale d'Emile Zola ? 

Quel que soit le jugement des hommes, peu importe 
du reste. On n'arrêtera pas la vérité dans sa marche, et 
si on peut violenter les consciences on ne peut violenter 
l'Avenir — et l'avenir, c'est nous les jeunes, qui le por- 
tons en nos cerveaux et en nos cœurs, et c'est pourquoi 
nous nous levons aujourd'hui, tous, en masse, non pour 
défendre notre Maître qui n'en a nul besoin, mais pour 
lui tendre nos mains portant l'offrande de notre admi- 
ration et de notre sympathie. 

Marius VALLABRÈGUES, 

Rédacteur en chef du Geste. 



I20 



Cher Maître, 

Vous n'avez pu vous résigner au triomphe de Tini- 
quité, et, généreusement, vous avez pris attitude dans 
Tafifaire Dreyfus. 

Votre crime, c'est d'avoir eu, au milieu de l'indiflfé- 
rence générale, la sublime obsession et l'anxieux tour- 
ment de la justice. 

En vous, nous saluons, avec émotion, le courageux 
défenseur du droit bafoué, l'avocat dont les réquisitoires 
vibrants ont trouvé chez les meilleurs d'entre nous, un 
écho sympathique et un retentissement profond. 

Nous croyons avec vous, Maître, que le mauvais 
sens et l'opportunisme perfide des coteries ne parvien- 
dront pas à extirper de nos consciences l'impériaux 
besoin de la justice, mais que, bien au contraire, la vie, 
en prenant conscience d'elle-même, de plus en plus 
s'orientera vers un état d'humanisation sympathique, de 
rapprochement fraternel et de solidarité sociale. 

Cet idéal — qui nous fait communier avec vous, 
n'est-ce pas ? — n'a rien de commun avec la justice 
inscrite dans les codes stéréotypés des petits procureurs, 
et c'est pourquoi le glorieux accusateur que vous êtes 
pourra être immolé au caporalisme cléricalisant de la 
République Française, sans cesser pour cela d'exercer 
sur tous les hommes, une action hautement humaine, 
dont nul ne peut limiter le prosélytisme large et bien- 
faisant et l'expansive fécondité morale. 

Avec Guyau, nous répétons ici, à votre intention, 
cher Maître, cette consolante parole : Ce qui est grand 
et beau se suffit à soi-même et porte en soi sa lumière et sa flamme. 

Gme VAN DE KERCKHOVE, 
du journal belge de Libre-Pensée : La Raison, 

121 



L'acte de Zola couronne son œuvre. Hélas! par la 
plupart des hommes, volontairement, mesquinement» 
œuvre ni acte ne furent compris. Dans Tune en effet, 
il ne virent que pornocratie, dans l'autre qu'orgueil ou 
calcul. Et pourtant les Rougon et les Trois Villes ne sont 
qu'un long réquisitoire effrayant de vérité, contre la 
laide et vénale société actuelle, et en même temps, une 
lyrique défense, de tout ce qui est sain, libre, bon et 
passionné, de tout ce qui est nature, humanité, vie. 

Quant à l'acte de Zola il couronne son œuvre. Œuvre 
de dégoût, cri de dégoût. Œuvre d'amour, cri d'amour. 
Acte immortel digne de ses livres immortels ! 

Henri VAN DE PUTTE. 



122 



IV 



Parmi les hommages des étrangers, dans la deuxième 
partie du livre, figurent les nobles lettres de Bjrônstjerne 
BjômsOn et de Domela Nieuw. Nous avons cru que la 
parole d*un peuple sage,réfléclii,et passionné pour la liberté 
ne sera point déplacée dans ce livre. Aussi nous sommes- 
nous adressés à trois écrivains anglais des nuances politiques 
diverses : aux célèbres romanciers, MM. Buchanau et 
Murray et à Téminent savant M. Levy. 

M. G. 



L'homme est toujours formé à l'image du dieu qu'il 
adore. Si nous nous inclinons devant une incarnation 
de rinjustice, alors l'injustice devient incarnée en nous. 
De l'autre côté, si, lorsque la foule rend des honneurs 
là où l'honneur n'est pas dû, et immole l'innocent afin 
de mettre à couvert le coupable — si, quand cela arrive, 
un homme se dresse au milieu de la masse idolâtre et 
proclame, à tout prix, sa fidélité à la vérité et à la 
justice, non seulement il purifie sa conscience de l'in- 
fection morale qui l'entoure, mais encore il devient un 

123 



centre de salutaire résistance à la malfaisance. C'est 
parce qu'Emile Zola l'a fait que je profite de l'occasion 
qui m'est offerte pour le saluer avec admiration. 

Joseph Hiam LEVY, 

Rédacteur en chef du journal Personal Rights, 

Examinateur au City of London Collège, 

Secrétaire honoraire du National Libéral Club Political 

Ecênomy Circle, 



De même que la plupart des hommes de lettres de ce 
pays, j'ai été profondément étonné et peiné de Tattitude 
prise par la nation française à l'égard d'un des plus 
grands et des plus désintéressés de ses hommes de génie. 
Si des preuves nouvelles étaient nécessaires pour 
démontrer le noble caractère de M. Zola, on les trou- 
verait dans sa conduite pendant le procès, dans sa lutte 
pour celui qu'il croyait sincèrement un martyr,et le cou- 
rageux défi qu'il porta à l'opinion publique et à la 
méchanceté d'une partie de la population. Ce serait, je 
crois, une heure mauvaise pour la France que celle où 
la voix de la justice serait complètement étouffée par les 
clameurs d'une « clique » et où une haine de race 
détruirait la splendide tradition qui fait du nom de la 
France, d'un bout à l'autre du monde civilisé, le syno- 
nyme de Liberté. 

C'est parce que je considère M. Zola comme le plus 
grand héritier de ces traditions, comme le descendant 
vrai et direct de Voltaire et des autres apôtres de l'Hu- 
manité que je lui fait l'hommage de mon immense 

admiration. 

Robert BUCHANAU 
LfOndres, i8 mai 1898. 

124 



Glany Dow Pensam, près d*Abergele, 
22 mai 1898. 

Monsieur, 

Je me hâte de vous remercier de l'honneur que vous 
me faites en me priant de m'associer à la brillante 
assemblée d'hommes qui rendent actuellement hommage 
au courage et au dévouement de M. Emile Zola. Je 
m*empresse d'autant plus de me joindre à cette manifes- 
tation de haute considération et sincère admiration, que 
j'ai toujours été un adversaire des procédés artistiques 
de M. Zola. 

Ce fut pour moi une bonne fortune de trouver l'homme 
derrière l'artiste et de constater que, dans la nature d'un 
écrivain, auquel je m'étais toujours instinctivement 
opposé, il y avait un élément pour lequel je pouvais 
avoir une admiration raisonnée et sans restriction. 
L'amour passionné et sincère de M. Zola pour la justice, 
son humanité, son grand et courageux patriotisme lui 
ont acquis l'estime de millions d'hommes qui, par tem- 
péramment, lui étaient opposés. Il est incompris par le 
pays qu'il aime si profondément et pour l'honneur duquel 
il combat en ce moment si ardemment, mais il obtiendra 
justice devant l'histoire et dès maintenant il peut trou- 
ver une sublime consolation en pensant que les hommes 
libres du monde entier l'applaudissent. 

Je suis, Monsieur, votre très dévoué. 

David-Christie MURRAY. 



125 



Nous avons reçu aussi quelques lettres que nous 
publions en les joignant aux hommages qui précèdent : 

Cher Monsieur, 

L'Université nouvelle a envoyé deux adresses, Tune et 
l'autre signées par moi. L*une d'elle que j'avais rédigée 
était fortement motivée. Aucune des deux, j'ignore pour- 
quoi, n*a été publiée par le Comité de Paris lors du 
procès. 

Je n'en ai malheureusement pas de copie et mon 
intention n'est pas d'en rédiger une nouvelle. Tâchez 
d'obtenir à Paris qu'on vous envoie l'adresse motivée 
qui doit être restée parmi la masse des autres. Je n'ai 
pas le loisir de m'occuper à nouveau de cette question. 
Quant à mes opinions elles sont connues et je ne m'in- 
quiète pas du tout de celles des malveillants. 

Recevez, je vous prie, mes salutations sincères. 

G. DEGREEF. 



126 



Mon cher Monsieur, 

— Je ne pourrais que répéter ce que d'autres ont dit 
et diront mieux que moi. 

— Je préfère donc m'abstenir. 

Bien à vous, 



2 mai 1898. 



Paul JANSON. 



Paris, 14 mai 1898. 



Monsieur, 



Le temps me manque absolument pour écrire Tarticle 
que vous me demandez, si sympatiques que je sois à 
votre Hommage à Zola. Ne m'attendez donc pas : passez 
outre. 

Agréez, Monsieur, mes salutations respectueuses. 

Ch. LETOURNEAU. 



Langles, 10 mai 1898. 
Monsieur, 

En février dernier, j*avais adressé la lettre ci-jointe 
au délégué de la Société des Gens de Lettres ^ dont je fais 
partie depuis plus de vingt-ans. On n'a pas jugé à 
propos, sans doute, d'accueillir ma proposition, puisque 
je n'ai pas reçu même un accusé de réception, malgré 
une seconde lettre. 

127 



Maintenant, par suite de cette circonstance, si vous 
pensez que ce très sincère témoignage de sympathie, 
de respect et d'admiration puisse avoir sa place indi- 
quée dans le volume qui se prépare au sujet du procès 
Zola, je vous ladresse aujourd'hui, le mettant de grand 
cœur à votre disposition. 

Je vous prie d'agréer, avec l'assurance de ma respec- 
tueuse estime, mes cordiales salutations. 

Etienne MARCEL, 

de la Société des Gens de Lettres. 

Château de Langles, par Chaudfontaine, province de Liège, 
Belgique. 

Paris, 24 février 1898. 

Monsieur et Cher Confrère, 

En ce moment où tant de dégoûts, d'irritations, — 
tant de sombres pressentiments aussi, — attristent tous 
les cœurs vraiment français, me permettrez-vous de 
soumettre à nos honorables confrères du Comité une 
idée, que plusieurs auront eue sans doute comme moi, 
avant moi, tendant à provoquer une manifestation 
éclatante, unanime, qui me semble tout indiquée dans 
les circonstances actuelles. 

Notre Société, heureusement, dans la grande société 
moderne, a sa bonne et belle place à part, son petit 
coin des intellectuels, des penseurs, des poètes. Nos 
intelligences vivent, nos mains sont nettes, et nous ne 
portons pas de galons. Mais nous sommes les interprètes 
de toutes les sensations, les défenseurs de toutes les 
nobles causes, les échos de toutes les aspirations 
humaines. Nous représentons la Pensée : la pensée 

128 



libre et immortelle ; la pensée qui se rit du sabre et que le 
goupillon n'atteint pas. Et personne à cette heure dans 
notre pays de France, ne la représente avec plus de 
vigueur et d'éclat, plus de sérénité et de splendeur, que 
Tillustre accusé traîné en Cour d assises. Ne pense»- 
vous pas, comme moi, que tous les écrivains faisant 
partie de la Société de Gens de Lettres doivent adresser à 
Zola leurs félicitations chaleureuses pour l'honneur qu'il 
leur a fait de se montrer leur interprète, en affirmant 
bravement, lui, poète et penseur, contre les gens d'épée, 
les droits les plus imprescriptibles de l'existence 
humaine ; la Justice et la Vérité? 

Je ne prétends nullement, Monsieur et cher Confrère, 
me prononcer de f^çon ou d'autre quant au fond même 
de la question, si habilement dissimulée sous tous les 
voiles dont on s'est plu à l'obscurcir. Tout ce que nous 
voulons dire, ce que personne en France et ailleurs, ne 
nous contestera, c'est qu'il s'est trouvé parmi nous un 
défenseur intrépide, acharné, du Droit et de la Liberté, 
dénonçant la perfidie et voulant la lumière. Il a osé 
flétrir, sans hésitation, sans peur, cette alliance cynique 
et sombre du panache et de l'eau bénite. Il a rappelé à 
ses contemporains, malheureusement trop enclins à 
l'oubli, que l'obscurantisme obstiné est là, qui complote 
et qui guette ; que les chancelleries, de nos jours, volon- 
tiers fraternisent avec les sacristies; que, derrière le 
Matamore, il y a Loyola. Aussi s'est-il vu accablé de 
haines, de calomnies, d'injures. Et pourtant chez nous, 
autrefois, les choses allaient autrement. 

Quand Voltaire, ironique, infatigable, ardent, en 
pleine décomposition monarchique, faisait, lui, la lumière 
et réhabilitait Calas, la France, mère heureuse, applau- 

129 



9 



dissait Voltaire. Et maintenant, après Mirabeau et 
Danton, après Proudhon et Michelet, après Hugo enfin, 
en être arrivés là ! 

La date seule de cette lettre, reportant mes souvenirs 
à cinquante ans en arrière, éveille en moi presqu'une 
désespérance, tout au moins une bien décourageante 
et amère comparaison. Je me retrouve en 1848, le 
24 février. Alors, dans son pensionnat du faubourg, la 
petite écolière de quinze ans, nourrie de Plutarques, de 
Tacite, de La Boétie et d'Aubigné, écoutant le bruit 
lointain de la fusillade avec les chants victorieux, voyait 
poindre, — rêve inespéré! — une République, une 
aurore. Alors ce qui surgissait comme un symbole, ce 
qui flottait comme un drapeau, c'était la blouse du pro- 
létaire. Et maintenant après vingt ans de pourriture 
bonapartiste, de servilisme militaire, cette multitude 
grouillante, avachie, énervée, qui prétend s'appeler la 
France, encore une fois s'aplatit devant le képi du 
sabreur. 

Je ne sais. Monsieur et cher Confrère, si ma proposi- 
tion sera unanimement accueillie. Elle est, en tous cas, 
l'expression très sincère et désintéressée de toute la 
sympathie, et aussi l'indignation d'un soldat obscur, 
— pas officier, — de la Liberté vraie, loyale et forte, 
sans reproche et sans peur. 

Veuillez agréer, Monsieur et cher Confrère, mes 
cordiales salutations. 

Etienne MARCEL, 

9, rue des Houblonnières, Liège. 



:3o 



LETTBE A M^' FICABD, DESTfiÉE ET EENNEBICa 

Mes chers et honorés confrères, 

Quelle fragile mécanique est donc le cerveau humain? 
Alors que toujours vous avez claironné toutes les révol- 
tes pour le juste, pour le vrai et pour le beau, pourquoi 
donc n'êtes-vous pas avec nous dans le mouvement d'in- 
dignation qui réunit presque tous les hommes de progrès 
pour protester contre les illégalités, que dis-je, contre 
les iniquités signalées au sujet de TafFaire Dreyfus ? Avec 
angoisse je me demande si Taberration est chez vous ou 
parmi nous. 

Certes, il me semble que la question franchement 
posée par Jaurès au président du conseil des ministres 
de France et restée sans réponse, établk définitivement 
qu'une pièce a été produite contre le capitaine Dreyfus 
dans la chambre des délibérations du conseil de guerre, 
sans avoir été communiquée au préalable à Taccusé et à 
son défenseur. D'autre part, le commandant Ravary 
n'a-t-il pas officiellement parlé d*un dossier secret? 
Enfin, les journaux qui s'acharnent contre Dreyfus, 
ceux-là mêmes qui prétendent défendre avec intransi- 
geance les droits du peuple, n'argumentent-ils pas contre 
l'infortuné qui se meurt à l'Ile du Diable, de l'existence 
de cette pièce secrète ? Mais si vous doutez encore, du 
moins que ne sort-il de vos cœurs d'avocats un cri de 
réprobation contre cette monstruosité judiciaire pour le 
cas où elle aurait été perpétrée I 

Je ne désespère pas cependant de vous voir bientôt 
vous joindre à nous, car dans sa lettre à Charles Van 
Lerberghe, M© Edmond Picard, presque malgré lui, 

i3i 



laisse échapper des paroles de pitié pour le « malheu- 
reux I), que de plus en plus on sent être la victime d'une 
erreur judiciaire. 

Il y a plus de cent ans que la Constituante française 
proclamait en matière de justice pénale les droits sacrés 
de la défense qui supposent avant tout la contradiction 
complète et loyale des débats judiciaires, et décrétait 
aussi la publicité des audiences comme la plus sûre 
garantie qu'elle pût donner aux accusés. 

Tandis que ces principes ont pénétré partout en Eu- 
rope au cours de ce siècle, voici qu'ils sont remis en 
question par la nation même à laquelle nous devons 
leur triomphe. C'est de cela qu'il s'agit et non d'autre 
chose. Et ce sera Téternel honneur d'Emile Zola d'avoir 
dénoncé contre toutes les puissances du jour et contre 
l'insenséisme de ses concitoyens, l'atteinte portée à des 
formes de justice qui semblaient être une conquête défi- 
nitive et indiscutable de l'humanité. 

Ne sentez- vous pas que ceux qui ont ainsi trahi le 
Droit, ne peuvent plus marcher que de mensonge en 
mensonge? Ne sentez- vous pas la déloyauté qu'il y aurait 
à empêcher Zola d:^ prouver, comme la loi le lui permet, 
les accusations qu'il a formulées nettement contre des 
détenteurs du pouvoir? Dans l'ensemble de ces accusa- 
tions logiquement réunies, on en choisit une, dont la 
preuve directe et isolée semble impossible, et Ton incri- 
mine uniquement cette accusation pour prétendre que 
le gouvernement a relevé le gant que Zola lui a niRgnifi- 
quement jeté à la face. En vérité, ce n'est là qu'une 
pitoyable comédie. 

Et voilà que de vos lettres et de vos discours se dégage 
cette impression décevante qu*à ces iniquités, qu'à ces 

l32 



manœuvres basses, à ces déloyautés, vous, les Cham- 
pions du Droit et de la Bonté, vous restez indifférents 
parce qu'ils ne s*agit que d'un sale juif! Voulez-vous 
donc mettre les juifs hors la loi? Prenez garde ! Car que 
diriez- vous le jour — prochain peut-être — où l'on sou- 
tiendrait qu'une iniquité dont un socialiste serait vic- 
time, ne vaudrait pas qu'on s'en émût ? 

Raisonnant comme vous, nos bons conservateurs 
pourraient dire : « Ce n'est pas aux idées des socia- 
)) listes que nous en voulons, mais à leur tempérament 
)) révolutionnaire et brouillon ; ces gens ne compren- 
» nent pas toutes les beautés de notre législation, elle 
)) n'est donc pas faite pour eux, et en leur appliquant 
)) la loi d'une autre façon qu'aux bons concitoyens, la 
)) société ne fait que se défendre. » 

Je pensais que l'égalité de tous les citoyens d'un pays 
devant la loi ne pouvait plus être mise en question, et 
que c'était dorénavant à la fraternité universelle que les 
efforts de tous les démocrates devaient tendre. 

Mais demain, j'en ai la conviction, nos prétendues 
suppositions de droits violés deviendront une indéniable 
certitude, et alors vous serez avec nous, car vos exis- 
tences pour le Droit ne peuvent s'effondrer dans l'excuse 
d'une iniquité. 

Votre dévoué, 
Emile ROYER. 

Bruxelles, le 3o janvier 1898. 



i33 



LE 



PROCÈS D'EMILE ZOLA 



(7-24 FEVRIER 1898) 



IMPRESSIONS D'AUDIENCES 



PAR 



SEVERINE 



PREMIÈRE AUDIENCE 



Paris, 7 février 4898, 



C*est la première fois que je fais une correspondance 
pour un journal étranger. 

Mais la Belgique est si parfaitement sœur de la France; 
les esprits, dans la recherche de Tidéal, l'intérêt de l'in- 
dépendance, le culte de l'art, Tamour de la beauté, sont 
tellement jumeaux ; les cœurs, tant de fois, se sont rap- 
prochés dans un commun élan de foi et d'espoir ; les 
mains, si souvent, se sont cherchées, unies, étreintes, 
que j'espère rencontrer dans ce pays dont, fréquemment, 
l'hospitalité me fut cordiale et douce, un peu de l'indul- 
gence qu'ont bien voulu m'accorder mes compatriotes. 

Et si, dans le récit de mes impressions, dans la forme 
en laquelle je les traduis, quelque chose déplait aux con- 
tradicteurs, qu'ils me fassent cette grâce de me supposer 
toujours sincère, incapable, en quoi que ce soit, de tra- 
vestir la vérité. 

Je dis ce que j'ai vu — et comment je l'ai vu. 

Que si un peu de fièvre m'anime, que si un peu de 
passion vibre sous le vouloir d'être impassible, qu'on ne 
m'en veuille point. Je ne suis ni neutre, ni blasée ; et 
n'ai point licence de renoncer, à mon gré, aux belles 
ardeurs de l'enthousiasme. 



Nota, — Ce compte rendu au jour le jour du procès Zola parut 
dans le Petit Bleu de Bruxelles, dont l'opinion était tout opposée ; 
mais qui, par un éclectisme rare, voulut bien me laisser ma liberté 
— ce dont je tiens à lui rendre grâce une fois de plus. 

i37 



Tant démodées qu'on les puisse croire, on est encore 
quelques-uns (peut-être plus qu'on ne l'imagine) à en 
ressentir le noble frisson. Rien ne vaut de le répudier, 
d'en avoir la fausse honte! Mieux est, cent fois, de 
l'avouer, et d'arborer cet aveu, crânement. 

Les temps sont si tristes que beaucoup y peuvent 
trouver une raison d'être : la détente à leurs nerfs, le 
remède à leurs maux, un appui et une consolation. . . la 
petite étoile qui grelotte, dans le ciel froid, dans le ciel 
sombre, indiquant le chemin des avenirs meilleurs ! 

Soyons donc enthousiastes et sans vergogne — ceux 
qui le peuvent — alors surtout qu'il s'agit des droits 
imprescriptibles de la pensée ! Car chaque fois qu'ils ont 
été contestés, débattus, l'émoi intellectuel, en Belgique 
comme en France, a été profond. . . 



* 



Et je crois que l'audience d'aujourd'hui, si confus 
qu'en soit le détail, si diffus qu'en semble 1 écho, si touf- 
fue qu'en paraisse la procédure, est appelée, déjà, à un 
retentissement extraordinaire, moins du fait, peut-être, 
que de l'intention. 

Car celle-ci, toute claudicante que soit sa démarche, 
tant oblique que soit son itinéraire, si enveloppée de 
brumes qu'elle se manifeste (c'est elle, vraiment, la 
« Dame voilée » !) n'en est pas moins visible, dépistée, 
reconnue par l'opinion. 

Encore une fois, il est tenté de faire les ténèbres ; et 
cela de toute évidence, et cela sans la précision, sans 
Tespèee de majesté brutale, qui serait, au moins, une 
attitude belligérante, valant d'être saluée avant d'être 
combattue. 

Tandis que nous assistons à une dérobade inouïe! 
Par suite, non d'une interdiction publique, avérée, 
mais d'une consigne tacite, chuchotée à Toreille, (suscep- 
tible d'être niée ou reconnue, suivant les circonstances) 
les témoins militaires déclinent l'invitation à compa- 
raître. Leurs objections, plus ou moins plausibles, sont, 

i38 



en tout cas, d'une singulière incohérence : les uns se 
retranchent derrière leurs fonctions, derrière les succes- 
sifs huis clos; d'autres, leurs collègues, ayant partagé 
les mêmes travaux, siégé aux mêmes occasions, arguent 
d'ignorance. 

— J'en sais trop, dit Jacques. 

— Je ne sais rien, dit Jean. 

Et la contradiction, trop flagrante, fait ressortir d'au- 
tant mieux le mot d'ordre secret, le désir d'obscuran- 
tisme, l'effroi de la clarté ! 

Je n'exagère pas. je vous assure. La plainte émane 
du Ministère de la Guerre (après cinq jours, cinq nuits, 
de tâtillonnements, d'avancées et de reculs !) et personne 
n'est-là pour le soutenir, pour représenter l'armée : que 
ce malheureux avocat-général Van Cassel, ce piètre 
« pékin » qui n'en peut mais ! 

M. le Président de la République refuse à M. le 
général Billot l'autorisation de comparaître; M. le 
général Billot, à son tour, rend le même service, à M. 
le général Mercier... et ainsi de suite, le long de la hié- 
rarchie jusqu'au dernier caporal ! Officiellement quant 
aux deux premiers, officieusement quant au reste. 

Spectacle sans précédents : le plaignant juge et par- 
tie, prescrivant les témoignages dont peut ressortir la 
bonne foi de l'adversaire ! 

Mais il y a peut-être mieux encore : c'est la désinvol- 
ture avec laquelle les militaires traitent la juridiction 
d'assises, se mettent au-dessus de la loi civile. Tandis 
que d'anciens ministres comme MM. Guérin, Trarieux, 
etc., ont accepté l'assignation, se soumettent de bonne 
grâce à cette prescription civique, attendent patiemment 
leur tour dans l'antichambre du prétoire, égalitaire- 
ment confondus avec les plus obscurs convoqués — de 
simples commandants écrivent qu'ils ne viendront point 
parce que la nécessité du dérangement leur échappe, ou 
qu'ils ont autre chose à faire ! 

Je ne voudrais pas, écrivant dans un journal belge, 
sembler faire des compliments à la Belgique au détri- 

i3g 



ment de ma patrie, mais j*ai vu juger quelques procès à 
Bruxelles : y a-t-on jamais toléré cela ? 



* 



Aussi l'impression a-t-elle été unanime « qu'il y avait 
autre chose », quun mot d'ordre, en sourdine, avait été 
donné. Même, M^ Labori, l'avocat d'Emile Zola, a 
posé carrément la question à M. Van Cassel, le priant 
de s'en bien vouloir informer, afin d'être en mesure de 
lui répondre à l'audience d'aujourd'hui. 

Comment ne pas le croire? La pression a bien été 
telle, sur les témoins civils, que M. Thys, employé au 
Crédit Lyonnais, assigné par la défense s'est vu menacé 
de révocation s'il répondait à l'appel de M. Zola. Alors 
que son administration, au contraire, s'engageait à 
payer l'amende dont il serait passible, défaillant. 

Voilà où on en est ! Voilà quelles obsessions hantent 
ceux qui redoutent la clarté autant que les chauves- 
souris ont peur du jour ! 

N'est-ce point lamentable? En finira-t-on jamais, par 
l'emploi de procédés si peu dignes des intérêts en jeu ? 

D'aimer mon pays, l'esprit de ma race, je souhaiterais 
la fin de ce cauchemar. Et ce n'est point ainsi qu'on 
l'obtiendra ! 

Je n'apporte à ce vœu, à cette constatation, aucune 
sorte de parti pris. Si je suis une passionnée de justice, 
il n'est point, en l'affaire présente, de considérations 
décisive qui me pousse ici plutôt que là. Dreyfus est-il 
innocent, est-il coupable? Je n'en sais rien. 

Avant la séance du dernier Conseil de Guerre, je 
disais : « On ne m'a pas, jusqu'ici, fourni la preuve de 
son innocence ; mais, étant données les conditions dans 
lesquelles il a été jugé, on ne m'a pas, non plus, fourni 
la preuve de sa culpabilité. » 

Or, la preuve se fait de deux manières : par l'affirma- 
tive et la négative. L'alibi, entre autres, a moins pour 
but d'établir où l'on était que d'établir où l'on n était pas. 



140 



La science, en chimie, en physique, affectionne tout 
particuhèrement cette démonstration par le contraire. 

Elle se fit, pour moi, au Cherche-Midi, pour Labori, 
pour bien d'autres. Pourquoi, de si flagrante façon, 
apparaissait-elle; l'anxiété qu'une lueur pénétrât le mys- 
tère ? Pourquoi le néant dérisoire de l'instruction, de 
l'enquête? Pourquoi cette formalité d'apparat, sans con- 
sécration, aussi oiseuse, aussi inutile, aussi vide de sens 
que le baptême d'un enfant mort? 

C'était cela, oui : un fœtus dans du trois-six, dans le 
bocal à « chinois » de la couturière 1 






Et, aujourd'hui, la sensation se renouvelle, encore 
plus poignante, gagne les âmes de tous les assistants. 

En cette audience de début — où même l'interroga- 
toire de l'accusé n'a pu être fait! — dans cette butte 
sourde, constante, pied â-pied, incompréhensible, entre 
la « défense », qui offre sa poitrine et 1' « attaque » 
qui rompt à outrance, il a été impossible de recon- 
naître qui souhaitait le combat. . . et qui s'y dérobait! 

C'est présomption en faveur de Dreyfus; c'est le triom- 
phe moral pour Zola, acquitté ou condamné. 

Assis près la table de la défense, débonnaire et résolu, 
il regardait s'amonceler les trois ou quatre cents télé- 
grammes de félicitations arrivant de tous les points du 
monde. . . 



141 



DEUXIÈME AUDIENCE 



Mardi, 8 février 1898. 

L'audience d aujourd'hui n'est point faite pour 
modifier les impressions d'hier. Une pénible stupeur 
s'en dégage. A tout instant, à tout propos, comme un 
glas, tombe de la bouche présidentielle cette courte 
phrase : « La question ne sera point posée. »* 

Si bien que M« Albert Clemenceau, avec raison, peut 
faire remarquer aux jurés que, sur la valeur de quinze 
pages, la plainte a retenu quinze lignes ; et qu'encore 
inquiète de ce qui pourrait advenir, l'accusation a 
obtenu de la Cour, un arrêt en biffant sept, pour la 
restriction de la preuve ! 

Oh! cette peur, cette frayeur de la lumière! Et cela, 
alors qu'en face, sur le mur du Tribunal de Commerce, 
une affiche blanche, géante, devant laquelle le public 
s'amasse, attentif et songeur, proclame : « Au nom du 
peuple français » la fragilité des jugements humains, la 
faillibilité des interprètes légaux; évoque l'erreur, la 
constate et la répare, réhabilite Pierre Vaux, après un 
demi-siècle de débats? 

Je ne fais pas d'analogies, je ne cherche pas de simi- 
litudes; ce que demain amènera, si je m'en doute, je 
n'aurai pas la présomption de le prédire — fataliste un 
peu que je suis, m'en fiant volontiers au destin ! 

Mais est-ce que cet enseignement, que le passé élève 
en face du présent, ne mériterait pas, tout au moins, 
quelque attention ; ne devrait pas suggérer la prudence ; 
et donner à tous, indistinctement, dans une bonne 
volonté commune, sans embûches et sans complications, 



142 



le passionné désir de résoudre le problème par qui la 
nation se trouve divisée ? 

Tandis, encore une fois, que c'est le contraire, que 
Ton se heurte à un mur insensible et sourd ; que le 
parti-pris d'obstruction, hier encore un peu hésitant, 
s'affirme aujourd'hui en toute plénitude. 

« Chose jugée » objecte- t-on, quant au verdict 
Dreyfus ; alors que la discussion est admise quant au 
verdict Esterhazy — non moins a chose jugée » semble- 
rait-il. 

Et l'affiche de Pierre Vaux, apposée en face la grille, 
de l'autre côté du boulevard, attestant le néant de la 
« chose jugée » se dresse en réponse muette, en silen- 
cieuse leçon ! 






Les incidents de cette audience sont de deux sortes : 
les lettres du général Gonse, la réponse de M. Casimir 
Périer. 

Les lettres du général Gonse, confisquées par l'autorité 
militaire, en sa possession (donc nà pouvait être 
versées au dossier par M. Zola, ni figurer en Ténumé- 
ration des pièces à produire dans les cinq jours de délai 
légal) les lettres du général Gonse ont été reconstituées, 
de mémoire, à l'audience par M. Scheurer-Kestner, le 
président ayant refusé d'user de son pouvoir discrétionnaire pour 
autoriser la lecture des copies que l'honorable sénateur avait 
apportées. La précaution est inutile : le texte, la corres- 
pondance entière, sera, demain matin, dans le journal 
V Aurore. 

La récitation en a produit grand effet. Car une phrase 
formelle établit quelle était la conviction du chef 
hiérarchique du lieutenant-colonel Picquart, lui écri- 
vant « Au point où vous en êtes arrivé de votre enquête, 
il ne s'agit pas d'éviter la lumière, bien entendu, mais 
il s'agit de savoir comment l'on arrivera A LA MANI- 
FESTATION DE LA VÉRITÉ. » 

La phrase de M. Casimir Périer lui a valu une 

143 



ovation telle qu'il n'en connut jamais au temps de sa 
Présidence. 

Tout d'abord, il setait refusé à prêter le serment qui 
l'obligeait à dire « toute la vérité »... ce qui avait frappé 
beaucoup de gens. Puis, comme, avec déférence, 
avocat et magistrat exprimaient le regret, qui, d'avoir 
insisté pour sa comparution à la barre, qui de l'y retenir 
assez longtemps, il a répondu : 

— Je suis un simple citoyen au service de la justice 
de mon pays. 

Ceci, après les dérobades de certains militaires, 
s'élevant au-dessus des lois civiles,a soulevé une tempête 
de bravos. L'allusion était transparente et directe. On la 
pouvait d'autant mieux saisir et goûter que MM.Guérin, 
Trarieux, Develle, Poincaré, etc., ex-ministres, dont 
d'anciens gardes des sceaux, faisaient les cent pas dans 
le couloir, attendant leur tour — alors que M. Esterhazy, 
simple commandant, déclarait, par lettre lue à Touver- 
ture de l'audience, qu'il « estimait n'avoir pas à 
répondre. » 



* 

* * 



Que dire encore, sinon l'épouvantable tristesse, la 
morne lassitude, que n'arrive pas à distraire la recru- 
descence des fureurs? 

Au fur et à mesure qu'un peu de clarté, en dépit de 
tous les obstacles, filtre dans les ténèbres, les partisans 
de l'ombre s'affolent jusqu'aux pires violences. Inca- 
pables de les commettre, circonspects quant aux actes, 
ils ne pressentent pas le danger de les inspirer — et que 
l'ignorance supporte mal l'ivresse de la haine. . . 

Je parle des sincères. Quant aux autres, ils savent ce 
qu'ils font, en déchaînant les passions ou en organisant 
les tumultes. 

On s'est battu, tantôt, dans les couloirs du Palais. 
Et ceux qui, approbateurs ou adversaires de Zola, res- 
pectent en lui l'un des plus grands écrivains du siècle, 
en sont réduits à craindre pour sa sécurité. 



144 



Cest écœurant et c'est sinistre! Le parti qui, pour 
argument, recourt aux poings, à la hué, à la ruée, 
rejette forcément dans le camp adverse toute âme sou- 
cieuse d'indépendance, de noblesse et de dignité 1 

Car il n*est pas, dans le monde civilisé, une con- 
science honnête, qui, si les excitations atteignaient leur 
but, ne les réprouverait avec horreur. 

Sur ce point, quelles que soient les opinions, il n'est 
pas à imaginer de désaccord. Et je tenais à en prendre 
acte — aujourd'hui. 



145 



Yi 



TROISIÈME AUDIENCE 

Mercredi, 9 février 4898, 

Comme spectacle, le kaléidoscope le plus divers, le 
plus curieux qui se puisse imaginer; comme résultat, la 
certitude qu'une pièce secrète communiquée en dehors 
de Taccusé et de la défense aux juges du procès Dreyfus, 
détermina la condamnation de 1894. 

C'était le jour des témoins militaires — et Tarme, une 
fois de plus, a dû le céder à la toge. Les belliqueux 
étaient navrés; mais les pacifiques, ceux qui rêvent 
l'union des nations dans la prospérité du travail et des 
intellectuels labeurs, ne pouvaient que se réjouir. 

Long, sec, une couronne comtale dans le fond de son 
képi, M. de Boisdefîre, chef de l'Etat- Major général, 
après avoir prêté serment sous réserve du secret pro- 
fessionnel (comme tous, d'ailleurs), s'est retranché, avant 
que d'5 recourir, derrière l'arrêt de la Cour restreignant 
la preuve. 

Il ne sait rien, il n*a rien vu — comme l'enfant de 
Roger-la-Honte ! 

Sur quelque point qu'on le questionne, il n'y pas eu 
d'enquête, ou elle n'a donné que des résultats incertains. 

Sa grande silhouette, au crâne chauve, demeure fixe 
à la barre, sans geste. 

La voix mal d'aplomb hésite, cherche non pas le mot 
mais l'expression neutre. M^ Laboii ne lui arrache point 
les réponses, mais les lui extirpe, plutôt péniblement. 
Le défenseur en arrive à dire : 

— Toutes les paroles qui sortent de la bouche d'un 
général n'intéressent pas nécessairement la défense 
nationale ! • 



^6 



On finit, cependant, par dicerner que le lieutenant- 
colonel Picquart ayant acquis, au cours de l'instruction 
à lui prescrite, la conviction de l'innocence de Dreyfus, 
et se montrant rebelle ensuite aux contre-ordres, fut 
expédié en mission pour se faire pendre ailleurs « à cause 
de son idée fixe » déclare M. de BoisdefFre. 

Mais sur le document, volé au Ministère et rentré au 
bercail par le double intermédiaire de la dame voilée et 
d'Esterhazy, quant aux indiscrétions seulement attri- 
buables aux bureaux de la guerre, il redevient muet. 

La diplomatie, les investigations, cette sorte d*habilité 
flottante et imprécise, ne sont décidément pas le fait 
d'un soldat. 

On le préférerait brutal que subtil, dans la vérité de 
son rôle social. 

Et voilà qu'on est servi à souhait. 

Le héros de la journée ou mieux celui qui donnera 
Télan décisif s'avance. Court, petit, solide, la moustache 
et la barbiche blanches, Tair troupier, le sourci bougon 
— on a publié ses lettres in extenso dans V Aurore et le 
Siècle — voici M. le général Gonse. Sa tactique est 
simple : il se méfie des Robins, et, à toutes les interro- 
gations, oppose une seule formule : 

— Je n'ai pas à répondre à cette question. 

Une fois, deux fois, trois fois, il en use. Mais à la 
quatrième reprise, sa petite main rageusement crispée 
sur l'appui de bois, il riposte à Labori, en pleine figure : 

— Ce sont des traquenards ! 

Le mot est vif! Labori bondit sous l'outrage, invoque 
l'intervention de l' avocat-général pour faire respecter les 
droits de la défense. M. Van Cassel fait le sourd, boude, 
et s'enfonce plus profondément dans son fauteuil. Tout 
le barreau (à part les concurrents qui estiment que le 
confrère a trop de chance et de succès) debout, la toque 
au poing, acclame Labori. 

H7 



Le tumulte est indescriptible, atteint un tel diapason 
que le président donne ordre de faire évacuer la salle. 

Et voilà les gardes de Paris chevauchant à travers 
les bancs pour expulser les auditeurs et les auditrices 
encore plus récalcitrantes ; alors que dans le prétoire, 
au banc de la presse judiciaire, pendant la suspension 
d'audience qu'a nécessitée l'incident, on le commente 
fiévreusement. 

Un coup de sonnette. La Cour rentre. L'anguleuse et 
nonchalante personne de l'avocat-général émerge de sa 
stalle. Quelques mots incolores tombent comme feuilles 
mortes, de ses lèvres mornes. 

M. Ployer, bâtonnier de l'ordre des avocats, proteste 
en une phrase brève, digne et conciliante ; M. le général 
Gonse atteste que sa parole a dépassé sa pensée: 
M. Labori rend grâce à l'intervention de M. Ployer — 
et l'incident est clos. 

Il n'y a que le public, jeté et resté dehors, qui ne se 
déclare pas satisfait. 

M. le commandant Lauth, tout jeune, le monocle à 
l'œil, semble échapper d'une gravure de la Vie parisienne. 
Sans aucune sorte de malveillance, on peut dire de lui 
qu'il apparaît comme le prototype du struggle for life 
militaire. Ses sentiments n'ont point de racine, se 
modifient an gré des événements. Et ses appréciations 
diffèrent suivant l'état des personnes, beaucoup plus que 
selon leurs actes. 

Leur étoile brille, il voit blanc ; si le même astre 
pâlit, il voit noir. Ce n'est point sans quelque stupeur 
que je l'ai entendu, lui, expert en la matière, déclarer 
que- le colonel Picquart Tavait sollicité de « falsifier o 
des clichés photographiques. 

Retoucher, rectifier, on aurait compris. Mais « falsi- 
fier » ?. . . 



148 



Il y a eu dans l'emploi de ce terme inexact, pour un 
initié, une intention qui n'échappera à personne. 

Avec Gribelin, archiviste au bureau de la guerre, 
nous avons eu un bon moment. Comma le roi de Mae- 
terlinck, qui, parmi les plus tragiques péripéties, 
sobstine à réclamer de la salade, dans le récit de ce 
témoin, pour réponse à toutes les questions, revenait en 
refrain, indication d'époque, de jour, d'heure, de lieu, 
ou de moralité : « Mais la lampe était allumée ». 

Si bien que le président Delegorgue, s'y trompant, à la 
fin, lui a demandé, de la meilleure foi du monde : 
« Alors, vous entriez dans le bureau pour allumer les 
lampes? » Gribelin s'est rebiffé; le magistrat a rectifié, 
mais un soufile de vaudeville avait traversé le sombre 
débat. 

Après, cela s'est gâté. 

M. Leblois, Gribelin, tous deux ayant déféré au ser- 
ment, sur le même point, soutenait mordicus chacun une 
version contraire. De toute évidence, il y avait un 
parjure, donc délit susceptible de poursuites. 

M® Albert Clemenceau l'a fait ressortir, a demandé 
qu'on recherchât la preuve, facile à retrouver dans le 
dossier du conseil d'enquête venant de statuer, au Mont 
Valérien, sur le cas du colonel Picquart — puisque, fait 
sans précédent, c'est le chef de l'armée, plaignant, qui 
détient la majorité des pièces nécessaires à justifier 
l'action de ses adversaires ! 

Mais le procureur de la République invoqué, semble 
tout à fait sans enthousiasme. . . Aux trop vives clartés, 
il préfère décidément, une salutaire pénombre. 

* 

Voici M. le général Mercier, ex-ministre de la guerre. 
Lui, non plus, ne sait pas grand chose. Son nez, au 
flair célèbre — le flair d'artilleur! — ne semble pas lui 
avoir beaucoup servi, ne semble pas devoir lui servir 
beaucoup encore. 



149 



Car, par rapport à Temploi d'une pièce secrète, dans 
le procès Dreyfus, il est amené à jurer « qu'il n'est pas 
vrai qu'il en ait parlé à personne », à refuser le même 
serment quant à la non-existence du document. 

Donc il existe, donc, on s'en est servi dans les condi- 
tions que Ton sait I Jamais démonstration par le contraire 
ne fut plus victorieusement péremptoire. 

M. Trarieux, dans une déposition motivée, remar- 
quable de lucidité et de logique, d'autant plus saisis- 
sante, en la salle qu'envahissait la nuit, que les rumeurs 
des groupes apostés au dehors pour la sortie de Zola, 
farouchement la ponctuaient, a établi une chose non 
moins précieuse à retenir : c'est que la publicité d'où 
naquit le scandale n*est point le fait des partisans de la 
revision, mais bien de ceux qui la voulaient empêcher, 
arrêter l'enquête du colonel Picquart — et qui y 
réussirent. 

M. Schreurer-Kestner avait indiqué cela déjà hier, 
quant à la violation de la trêve convenue avec le général 
Billot. Mais il ne pouvait nous apprendre ce que nous 
certifie M. Trarieux: qu'en communiquant aux journaux 
la pièce secrète dont la publication hâtive modifia le 
dessein de certains membres de l'état-major, on la 

FALSIFIA [ 

Il y avait un post-scriptum : « Cet animal de D... 
devient trop exigeant. » On mit : « Cet animal de 
Dreyfus. » 

Le tour était joué : on en voit les suites. 

C'est sur l'impression de cette révélation que la séance 
a pris fin. 



i5o 



QUATRIÈME AUDIENCE 

Jeudi, 10 février 1898, 

Dans la clarté méridienne, de nouveau la petite et 
brune silhouette de M. Trarieux, la voix posée, la 
parole distincte, aux finales à peine nuancées d*accent. 

De nouveau, M. le docteur Socquet, le médecin- 
légiste; le commandant Forzinetti qu'on entrevoit, 
héroïquement boitillant sur ses deux jahibes sept fois 
cassées. 

Il ne parlera pas : la loi du silence sétend à lui 
comme à Lebrun-Renault, Merzbach, Clison, Fontbrune, 
M™« Chapelon, Urbain Gohier, le groupe de témoins 
dit des « aveux de Dreyfus », auxquels il est interdit de 
venir dire qu'il n*en fit pas. 

M® Labori y renonce, devant l'opposition systéma- 
tique, le parti-pris que proclame très nettement, sans 
nul ombrage, M. le Président Delegorgue. 

Et commence la série des témoins caractéristiques — 
par la physionomie de la tenue. 

Que dire de M. du Paty de Clam?. . . 

Les superficiels ont pu rire de sa façon de marcher, 
de saluer, de tous les tics nerveux dont semble être com- 
posé son geste; un avocat d'esprit et de talent qui fré- 
quente dans le militaire (M« Tégenas, pour ne point le 
nommer), a pu me conter que cette manière de pivoter, 
de décomposer le pas, était une mode nouvelle, dite « à 
la prussienne », fort goûtée de nos jeunes officiers — 
nous sommes demeurés songeurs, beaucoup, devant 
cette opposition extraordinaire , presque fantastique, 
pourrait-on la qualifier, selon l'évangile d'Edgard Poë. 

i5i 



Blond, pas davantage laid qu*un autre, le monocle 
vissé dans l'orbite, il a, par son allure désarticulée, le 
déclanchement sec des muscles, l'espèce de détente des 
charnières dont s'abat le bras, le sursaut ataxique de la 
démarche, laisse après soi une sensation de cauchemar. 
Cétait le « maniaque » à la façon dont Tentendent les 
aliénistes; c'est-à-dire l'inconscient fauteur de drames; 
susceptible de demeurer intègre dans la méprise ou 
même la cruauté, parce que convaincu — mais, de cela 
même, infiniment dangereux. 

« Un homme de Montjuich » avais-je énoncé, Tayant 
observé un peu, au Cherche- Midi. 

Un homme de Montjuich, oui, c'est bien cela : mar- 
chant tout vivant dans son rêve triplement étoile ; pin- 
çant de la mandoline tandis qu'on tenaille les captifs; 
faisant de petits vers tournés avec grâce après la séance 
de garoU; et très apprécié des dames au baise-main de 
la Reine. 

Pas vulggiire, non. . . Pire ! 



* 




De M. le lieutenant-colonel Henry, on ne saurait con- 
clure pareillement. 

Une tête ronde aux mâchoires carrées; la nuque 
bourrelée de graisse, sous les cheveux en brosse ; massif, 
épais, finard, en dessous de cette apparence lourde; 
peut-être un peu dur d'oreilles, mais outrant la disgrâce 
pour gagner le temps de la réflexion, il est la « charge », 
en uniforme, du populaire Jaume, l'ex-inspecteûr de la 
Sûreté. 

Mais Jaume a, dans le plissement de ses petits yeux, 
dans la moue de ses grosses joues, une bonhomie que 
l'on rechercherait en vain sur le masque dur de 
M. Henry. 

Arrêté pour arrêté, on préférerait, encore, le civil au 
militaire; et tomber dans les pattes de l'un que sous la 
poigne de l'autre 1 

A Toccasion de son témoignage, un désaccord s'est, 

l52 



de nouveau, manifesté à la barre. Il disait noir, M« Le- 
blois disait blanc, et Texcellent Gribelin, Tarchiviste, 
disait gris. Qu'on s'y reconnaisse ! 

A force de persévérance, les avocats, sur l'intervention 
du colonel Ravary, ont fini par dégager tout de même, 
de ces choses, l'étincelle, la parcelle de lumière^ qu'ils 
en espéraient tirer : 

La contradiction, Gribelin disant « les dossiers sous 
l'enveloppe; » le rapport Ravary disant: « le dossier 
étalé. » L'affirmation, puisée à cette dernière source, 
précisant le caractère de la photographie échappée de 
l'enveloppe : « Cet animal de D. . . » donc, une épreuve 
de la pièce secrète, de la pièce niée — le fameux docu- 
ment « libérateur » qui, envolé de l'armoire de fer, 
sous scellés, disait-on, depui§ 1895, y devait revenir, 
sans qu'enquête fût faite, par l'entremise de M. Ester- 
hazyl 

Quels visages encore à retenir, dans ce cinémato- 
graphe? Quelles vibrations à noter ? 

Le défilé des . muets par ordre: MM. d'Ormesche- 
ville, Vallecalle, Maurel,Eichmann, Patron, qui s'avan- 
cent, jurent, entendent poser une question qu'unifor- 
mément le président refuse de transmettre, saluent et 
sortent... comme dans un chanson célèbre? Mais rien 
n'y attire où n'y attache l'attention, que la conformité 
des crânes, comme moulés par le kép'. 

Cela, c'est le groupe dit « du premier Consjil de 
guerre » celui qui jugea Dreyfus, avec MM Luiand, 
Gallet, Roche à l'audition desquels» pour ne point 
renouveler cette parodie, la défense renonce. 

On en aura, d'ailleurs, aujourd'hui même, en fin de 
séance, une seconde «édition quant au civil avec les 
membres du ministère alors au pouvoir : MM. Dupuy, 
Guérin, Delcossé, Leygues, Poincarré, Develle. 

Entre temps, il n'est guère à signaler que le général 
i53 



de Pellieux, très-orateur, sûrement futur ministre de la 
Guerre. Son réquisitoire contre le colonel Picquart est 
fort bien ordonnancé : je ne sache pas un avocat-général 
qui puisse faire mieux. Et c'est avec une vive impatience 
que l'on attend, pour demain, la réponse de l'inté- 
ressé. 

J*ai vu celui-ci passer tout à l'heure, dans son dolman 
bleu, rœil dur, le pas résolu, que dira-t-il ? 

Présentement, le système du général de Pellieux ne 
péchp que sur un seul point (qu'Albert Clemenceau, 
habilement,a mis en valeur) : pourquoi des perquisitions 
chez M. Picquart, témoin, et pas chez M. Esterhazy, 
accusé?... M. de Pellieux a riposté, en plaisanterie, 
qu'elles étaient inutiles, après huit mois de surveillance 
et de « cambriolage. » 

Mais l'avocat, sans lâcher prise, a fait observer qu'une 
annéç tout entière s'était écoulée depuis lors..., et le 
général n'a pu en disconvenir. 

Rien à dire de M. Pauffin de Saint- Maurel, l'impru- 
dent qui choisit M. Henri Rochefort pour confident de 
l'Etat-Major! Il est bien de sa personne ; correct ; a pro- 
duit la meilleure impression. Il dit avoir agi de sa pro- 
pre initiative ; reconnaît s'être mis dans son tort, a été 
frappé, s'incline. . . Cela sans fanfaronnade et sans pose, 
simplement. On est loin de M. du Paty de Clam ! 

M. Thévenet, en civil, ex-garde des sceaux, claudi- 
cant comme la justice, mais un peu plus clairvoyant 
qu'elle, apparait. 

Une face du dix-huitième siècle, fière et ronde, qui, 
rosée tout à fait, rappellerait extraordinairement le buste 
célèbre de Marivaux, au foyer du Théâtre Français. 
Une élocution claire, lucide, urte argumentation de 
premier ordre, simplifiant le débat — c'est régal pour 
les amateurs de beau parler I 

Le « clou » de sa déposition, quant à la bonne foi de 
Zola, consiste à définir, à commenter la lactne de l'in- 
struction Esterhazy : pas d'enquête §ur la soustraction 

J^4 



du document « libérateur », courant la vîlle ef courant 
les champs ! 

Est-ce ainsi que sont surveillés les secrets d*État ? 

On veille plus jalousement sur les paroles. M. le pré- 
sident clôt la bouche d'un pauvre témoin, qui a, cepen- 
dant, quelque chose de particulièrement intéressant à 
révéler — et il faut que M^ Albert Clemenceau prenne des 
conclusions pour que la presse du monde entier apprenne 
que M. Salles tient directement, d'un des membres du 
premiej Conseil de guerre, laveu quune pièce secrète fut 
employée dans la chambre des délibérations. 

On s'en doutait bien un peu. . . 



i55 



CINQUIÈME AUDIENCE 



Vendreii, il février 1898. 

Par une attention singulière, et qui a été foit remar- 
quée, on a pris soin de faire comparaître à nouveau 
M. le général Gonse, M. l'archiviste Gribtlin, M. le 
commandant Lauth, c'est-à-dire les trois témoins défa- 
vorable au colonel Picquart, pour un second interroga- 
toire en prologue à son entrée. 

Le président, très méticuleusement, leur a fait répé- 
ter, particulariser leurs accusations — « afin que nul 
n'en ignore », comme il est dit dans les actes officiels. 

M. le général de Pellieux les avait précédé à la barre, 
en un colloque assez intéressant avec Labori; M. le 
colonel Picquart leur y a succédé. 

Voit-on encore, à Bruxelles, aux vitrines des Galeries 
Saint-Hubert, dans le coin réservé aux souverains, la 
dernière photographie du Prince impérial, avant qu'il 
partit pour le Zoulouland ? Si oui, on a vu le portrait du 
colonel Picquart. De profil surtout, la ressemblance est 
incroyable. Jamais frères, fussent-ils jumeaux, n'offrirent 
analogie plus complète de lignes et de physionomie. 

Ce sont les mêmes traits longs, où se retrouve, 
masculinisé, le profil célèbre, et un peu moutonnier, de 
l'Impératrice Eugénie. C'est la même expression puérile 
plutôt que juvénile, lasse, on croirait presque engourdie, 
qui empreint de mélancolie les visages d'adolescents 
grandis dans l'exil — alors surtout que découronnés I 

Car cet homme de quarante trois ans n'en paraît que 

l56 



trente à peine.. Et quand il s*est avancé, sous le dolmatl 
bleu de ciel, d'un pas alerte, heureux de penser qu'enfin 
il allait s'expliquer au grand jour, aspirant l'air pourtant 
méphitique du prétoire comme la première gorgée 
d'oxygène qui ravive les poumons de l'asphyxié, ceux 
qui ne le connaissaient point, soit du Cherche- Midi, soit 
de le rencontrer, ici, dans les couloirs, n'en pouvaient 
croire l'appel de l'audiencier. 

Le colonel Picquart, ce garçon de vive prestance, à 
l'allure de sous-lieutenant ? 

Car celui-là n'a pas jugé plus patriotique d'adopter le 
pas de parade prussienne, de décomposer le salut en 
trois sec. Il est resté de son pays, du nôtre, tout simple- 
ment. C'est un soldat de France qui n'a rien emprunté 
à l'étranger, ni au vainqueur; un « africain » à la façon 
des fils de Louis-Philippe, de ce duc d'Aumale qui, à 
son titre d'Altesse, préférait peut-être encore celui de 

troupier. 

* 

Seulement les époques sont différentes, les temps ont 
marché. Si l'aspect général du témoin le relie à cette 
époque lointaine, le fait de la lignée des preneurs de 
smalahs, l'allure, au contraire, est d'une extrême moder- 
nité. 

La tunique de Nessus ne lui a pas rongé l'âme ; il 
est citoyen autant que soldat; il est de cette race de 
jeunes officiers qui ne jugent pas les droits de la pensée 
incompatibles avec les devoirs de la défense. 

J'en connais beaucoup ainsi, qui se mordent les poings 
de lage contre la routine, le favoritisme, l'iniquité; tout 
prêts à donner leur vie, mais sans livrer leur conscience 
— et par qui une patrie est sauvée plus sûrement, dans 
la plénitude de la virilité et de l'enthousiasme, que par 
des sexagénaires bureaucrates ou politiciens ! 

D'une voix d'abord un peu basse, comme intimidée; 
ne visant aucunement à l'éloquence et arrivant à la per- 
suasion justement par l'extrême sobriété des moyens; 



1^7 



presqtieS sans gestes ; infiniment respectueux de la tra- 
dition dont il s'était fait un idéal avant que d'en connaître 
Tamertume; dédaignant la vulgarité de la violence ou 
le trop facile recours de l'arrogance, le lieutenant-colonel 
Picquart s'est peu à peu dégagé de toutes les imputations 
hostiles ; a expliqué, de la façon la plus naturelle, les 
actes qu'on avait voulu travestir; a démontré les fils des 
successives machinations employées à se débarrasser de 
lui dès que (par un revirement qu'il pressentit, mais 
dont il ne reçut jamais la notification formelle) il fut 
reconnu « gênant ». 

Sa conviction, bonne ou mauvaise, il l'avait acquise 
dans l'exercice de ses fonctions, avec l'assentiment de 
ses chefs. Lorsqu'en présence du scindale — soulevé à 
telles fins précisément — on fit volte-face, il fut expédié 
au plus loin de la Tripolitaine, vers les ports dangereux. 

La mesure était si bizarre, la décision si inexplicable, 
que le général Leclerc, n'en pouvant croire ses oreilles, 
lui interdit de dépasser Gabès, avant que d'avoir reçu 
confirmation écrite de l'ordre le poussant plus avant! 



* 



Demandes, réponses tombaient dans un grand silence, 
par minute très-solennel. Des voiles se déchiraient, 
comme des brumes se dissipent. On avait (même les 
adversaires) la sensation d'assister à quelque chose de 
très-triste et de très-poignant. 

Non qu'un mot de trop fût dit — le lieutenant-colonel 
Picquart, serré de près par une interrogation de Labori, 
ayant refusé d'y accéder sans l'autorisation du Ministre 
de la Guerre — ; mais, quand même, sur tous points, le 
débat s'éclaircissait. . . 

Des ennemis, des intéressés, quelque pouvoir aussi 
occulte et mystérieux, aux fins de sauver Esterhazy, afin, 
surtout, de contrecarrer une enquête pouvant entraîner 
la revision, avaient accumulé, sur sa route à lui, les 
obstacles, les pièges, les embûches. 

i59 



Cependant, son attention n*avaît été éveillée que pal* 
un fait grave : le même agent qui avait apporté le bor- 
dereau, jadis, apportant le petit bleu accusateur, point 
de départ des soupçons contre Esterhazy! 

Un moment, pour les confrontations, se sont trouvés 
réunis à la barre, MM. Picquart, Lauth, Gribelin, de 
Pellieux. 

La journée n'aura pas été bonne pour celui-ci. 

Ce matin, il s'était attirée cette fière réplique de Zola. 
« Chacun sert la patrie à sa façon, par l'épée ou par la 
plume! M. de Pellieux a sans doute gagné de grandes 
victoires : j'ai gagné les miennes I. Par mes livres, la 
pensée française a été portée aux quatre coins du monde. 
La prostérité choisira, entre le nom de Pellieux et celui 
d'Emile Zola ! » 

Ce soir, M. de Pellieux et M. Ravary ont été con- 
vaincus l'un d'avoir, au cours de son enquête, commis 
une illégalité flagrante, en faisant perquisitionner chez 
un témoin hors de sa présence ; puis l'un et l'autre, le 
général et le commandant, d'avoir, qui mené son 
enquête, qui rédigé son rapport, sur les seuls dires, 
sans contrôle, de l'accusé Esterhazy. 

Moralité : une ovation très chaleureuse, à la suspen- 
sion d'audience, faite au lieutenant colonel Picquart; et, 
à l'issue de la séance, un avocat, le fils de M. Courat, 
conseiller à la Cour, assommé, au seuil même du pré- 
toire, par un partisan de M. Ravary, pour s'être permis 
de crier : 

Vive l'armée, mais pas vivent ses chefs ! 

C'est significatif. Quoiqu'il arrive, il y aura des dissi- 
dents, des incrédules, à ne pas accepter, pour paroles 
d'Evangile, les dénégations ou affirmations de l'Etat- 
Major. 



îSg 



SIXIÈME AUDIENCE 



Samedi, i S février 4898, 

A l'audience d'aujourd'hui, un fait, d'abord, qui 
prime tous les autres : la reconnaissance publique, la 
constatation, dans une enceinte judiciaire, de Tillégalité 
comportant la revision du procès Dieyfus. 

Sur le résultat définitif, il n'est rien à dire. Innocent, 
la justice prendra telles mesures en son pouvoir, 
pour réhabiliter et indemniser la victime ; coupable, (et 
alors sans que personne y trouve rien à redire) on réex- 
pédiera au bagne le scélérat. 

Mais, présentement, ne sont point à considérer les 
efifets. L'important c'est que la parole décisive ait été 
prononcée ; que ce qui s'écrivait, se chuchotait — le 
secret de Polichinelle, — ait été formulé à une place, 
dans des conditions, qui en permettrait l'enregistrement 
légal ; l'investissent d'une autorité suffisante pour en faire 
la base d'une action nouvelle. 

Et par qui? Par M^ Démange en personne, le plus 
autorisé et le plus renommé de nos avocats d'assises, 
en même temps qu'une individualité au-dessus de tout 
soupçon, infiniment honorable hautement estimée. 

D'avoir défendu Alfred Dreyfus, il se trouvait être le 
seul civil en état de connaître du fait sur lequel l'inter- 
rogeait. Hors les militaires, ils n'étaient que deux à 
pouvoir répondre ; le condamné, là-bas, à l'ile du 
Diable ; le défenseur ici. 

Bonhomme, tranquille ; une ride de triomphe au coin 
des yeux; sa carrure massive convenant bien à ce rôle 

i6g 



de cariatide souriante de taille à tout supporter, il a fait 
montre d'une finesse rare, d*un à propos peu commun. 

M. Delegorgue ayant déclaré, l'autre jour, que si M. 
le général Mercier avait pu s'exprimer à la barre, sur un 
sujet interdit, c'est parce que lui, président, n'avait pas 
eu le temps de Tinterrompre. M® Démange, informé par 
le compte rendu, a recouru au même moyen. 

Preste, leste, en une seconde, il a, comme un oiseau 
qu'on lâche, lancé la vérité. Questions, réponses, ainsi 
qu'en coups de raquettes, rebondissaient du témoin aux 
défenseurs. 

— Le Rapport Ravary déclare le jugement de 1894 
légalement rendu . Légalement ? 

— Non : en violation de la loi. 

— Le témoignage de M. de Salles? La pièce secrète 
communiquée? 

— Oui : il y a eu cela. 

— Hors la défense ? 

-^ Parbleu! Puisque, moi, je n'ai jamais vu que le 
bordereau ! 

M. Delegorgue agitait des mains désespérées, mais 
l'irréparable était commis : quelque chose d'invisible et 
d'afifranchi filait avec un bruit d'ailes ! 






Le second fait, relatif au lieutenant-colonel Picquart, 
tout d'ordre pratique, a intéressé, par les petits chemins 
suivis pour y aboutir. M. Lauth, interrogé, perdait 
pied dans les méandres, s'égarait à tous carrefours, har- 
celé par M® Clemenceau, ne sachant où l'autre en vou- 
lait venir. . . 

Il l'a su, à la fin ; et Ton n'a pu qu'admirer la tactique 
du jeune avocat. 

On se souvient de cette imputation d'avoir voulu faire 
timbrer le petit bleu Esterhazy, dont arguaient M. Lauth 
et M. Gribelin? Or, cela est impossible. 

Ces sortes de documents, ou leur origine, ne peuvent 
parvenir qu'en miettes au bureau des renseignements, 

l6i 



\\ 



Ainsi fut-il du bordereau; ainsi fut-il du petit bleu, sub- 
divisé, d'après M. Lauth lui-même « en une soixantaine 
de parcelles, dont la plus grande avait à peine un cen- 
timètre carré. » 

Le système de reconstitution employé au Ministère 
consiste en des bandes de papier mince et transparent, 
dit papier pelure, appliquées extérieurement. Etant 
donné le format des morceaux, étant donné que le cachet 
de la poste ne peut être appliqué également qu'extérieure- 
ment, il était donc impossible qu'il ne s'étendit point à 
quelqu'une des sutures ; que la bande de recollement ne 
s'interposât point entre le timbre et le derme du docu- 
ment? 

De plus, celui-ci devant être présenté au chef d'Etat- 
Major, il ne pouvait y avoir désaccord entre l'état et la 
provenance : ou intact et timbré, si saisi à la poste ; ou 
déchiré et sans timbre, si recueilli d'ailleurs, avant 
qu'expédié. 

Mais, ensemble, déchiré et timbré, jamais — puis- 
qu'adressé à Esterhazy et non repris au domicile 

d'Esterhazy ! 

* 

Le troisième fait a troublé profondément tous ceux 
qui s'attendaient, précisément pour aujourd'hui, à 
quelque violente diversion. 

En pleine audience, à la barre des témoins, M. le 
colonel Henry a pu insulter M. le lieutenant-colonel 
Picquart, sans que ni le président, ni l'avocat-général 
le rappelassent même au respect du lieu. 

— Vous en avez menti ! lui a-t-il crié, sous le nez. 
Une peur a saisi quiconque voyait se réaliser pressen- 
timents ou informations. 

Les épaules de M. Picquart ont frémi ; son bras s'est 
détendu, puis, par un efifort inouï, soudainement immo- 
bilisé. 

A ceux qui. plus tard, l'interrogeaient, il a répondu : 

— Tout ceci a assez fait de mal à la patrie, à l'armée. 

162 



Je n'ai pas voulu donner à Tétranger ce spectacle de 
deux officiers français déshonorant leur uniforme dans 
un honteux pugilat. 

Ce soir, M. le lieutenant-colonel Piquart adresse ses 
témoins à M. le lieutenant-colonel Henry. 

J'ai dit ce qu'avait été M* Démange, dans sa dépo- 
sition. 

Après lui, petit, rougeaud, la barbe courte et grise, 
de la malice plein les yeux, avec l'autorité que lui 
donnent son caractère et son talent, M. Arthur Ranc, 
respectueux de la chose jugée et de l'arrêt de la Cour, 
interdisant « de parler de la violation de la loi commise 
en 1894, P^^ ^^ non-communication d'une pièce secrète 
à l'accusé et à la défense » est venu attester son admi- 
ration pour le grand cœur et le grand courage d'Emile 
Zola. 

Notre jeune confrère, Pierre Quillard, avec une jolie 
bravoure, en a fait autant. 

Et Jaurès, trapu, robuste, donnant l'envol, lui aussi, 
à sa magnifique éloquence, a prononcé la plus admirable 
harangue dont jamais aient retenti les murs de ce Palais. 

Protestant contre le huis clos pendant les expertises 
d'écritures ; contre le changement d'accusé substituant 
Picquart à Esterhazy; contre l'absence d'enquête au 
sujet du document soustrait par on ne sait qui, rapporté 
on ne sait comment par Esterhazy, il a trouvé des 
accents d'une émotion et d'une majesté incomparables. 

C'est beau, le don de la parole à ce degré-là. Même 
les adversaires saluaient, de leur attention passionnée, 
la fougue grondante d'un tribun. 



i63 



\ 



K 




SEPTIÈME AUDIENCE 



Lundi i4 février 4898. 

C'est la première journée des experts — des experts 
ofiSciels. 

Mais avant de les suivre dans le labyrinthe, d*entrer 
dans l'inextricable dédale où, cinq heures durant, ils nous 
vont promener, il me faut noter au passage deux incidents . 

Le premier relatif à la défense, à Labori, attaqué 
publiquement dans sa vie privée, de la façon la plus 
violente et la plus inexacte. 

U Intransigeant hier, la Libre Parole^ aujourd'hui, le 
premier, sous une forme impersonnelle, la seconde 
nominalement et aggravant l'attaque, le qualifiaient « un 
avocat d'origine germanique, naturalisé Français, qui a 
épousé une juive anglaise et dont le père, resté Allemand^ 
est présentement inspecteur dans une compagnie de che- 
min de fer d'outre-Rhin ». 

On ajoutait que le premier époux, dont est divorcée 
Mme Labori, était un Allemand, M. de Pachmann, venant 
visiter ses deux enfants dans leur nouvelle famille. 

Sans colère, mais la nausée aux lèvres, Labori a 
simplement répondu : i® Qu'il n'était pas naturalisé 
Français, étant né à Reims, d'un père Français ; 2° Que 
sa femme n'était pas juive; 3° Que M. de Pachmann, 
est non pas un Allemand, mais un Russe, natif d'Odessa 
et même sénateur là-bas; 40 Que lui ne le connaît 
aucunement; 5° Que M. Labori père, Alsacien, depuis 
quarante-cinq ans au service de la Compagnie de l'Est, 
— en 1870 chargé de l'embarquement des troupes au 
camp de Châlons; en 187 1, de la reprise du service aux 

164 



Prussiens; depuis, chargé d'organiser la défens* natio- 
nale dans sa section — a été décoré en 1891, sur la 
proposition du 4* bureau du Ministère de la guerre, et 
du général de BoisdefFre. 

Donc, sur cinq imputations, cinq mensonges. 

L'auditoire a montré du procédé, quelque répugnance ; 
et je doute fort que ce genre de polémique soit très 
scrupuleux. 

Le second a ramené Jaurès à la barre; M. Papillaud, 
courriériste parlementaire de la Ltbre Parole ayant nié, 
par télégramme, lui avoir ja^iais rapporté ce propos 
d'Esterhazy : « Lorsque le Matin a publié le bordereau, 
je me suis senti perdu ». Dans la dépêche dont M. le 
président Delegorgue donne lecture, le signataire va 
même jusqu'à dire : « Le récit de M. Jaurès constitue 
un véritable faux. » 

M. Papillaud est absent, malade, dans le Midi. « S'il 
s'exprime ainsi, réplique le leader socialiste avec modé- 
ration, c'est que, pour faciliter son démenti, on lui a 
télégraphié une version inexacte de mes paroles. Mais, 
sous la foi du serment, je confirme, de la manière la 
plus absolue, la plus rigoureuse, mon précédent témoi- 
gnage. A deux reprises différentes, M. Papillaud m'a 
répété cette phrase d'Esterhazy, dont il nie aujourd'hui 
la confidence, le texte et la portée. » 

Et l'on a passé aux experts en écritures. 

C'est dire que, pour sérieux que soil le fond du 
débat, la séance a été plutôt gaie. La moralité s'en peut 
résumer en deux aphorismes, dignes de Salomon et 
empruntés aux intéressés. 

M. Bertillon, arbitre professionnel, officiel, asser- 
menté, avait déclaré l'autre soir, ingénument : « Il n'est 
pas de confiance à avoir dans les preuves graphiques ». 
M. Teyssonnières, autre augure, a formulé aujourd'hui, 
solennellement : « La graphologie, c'est le sabre de 

i65 



M. Prudhomme ! ». Et M. Charavay, non moins oracle, 
dans cette même séance, a conclu malicieusement : 
« Jamais je n'admettrais une condamnation basée rien 
que' sur des expertises en écritures. » 

Au moins il sont francs! Mais que cette franchise 
revêt donc d'aspects divers! Avec M. Bertillon, mince, 
brun, noir, fonctionnaire aux abois, se débattant entre 
Tendu me et le marteau, elle se manifeste par le silence. 

Je serais désolée de peiner M. Bertillon, mais, à la 
barre, son attitude était celle d'un patient en proie à de 
violentes coliques. . . et qui voudrait bien s'en aller! 

On n'a rien pu savoir du « schéma » : ce que signi- 
fiaient le cœur, les flèches, l'escargot, et « Feu partout! » 

Et la malignité de Labori a pu s'exercer à l'aise, 
quand, après deux heures d'imbroglio, il s'est écrié : 

— L'accusation de 1894 : la voilà! 

Mais ensuite, à la barre, sinon l'incohérence, du moins 
la ténacité dans le mutisme de l'infortuné M. Bertillon, 
a été expliquée par un parent terrible, son cousin, 
M. Hubbard, également mince, noir, brun, rapportant, 
de lui, ce propos plaintif : « Il y a des moments où les 
préfets de police vous disent de parler ! Il y des moments 
où les préfets de police vous disent de vous taire ! » 

On a ri — c'était compris ! Mais après, l'on a écouté 
gravement M. Hubbard répéter l'opinion du général 
Jung, tenant en suspicion absolue le jugement de 1894; 
le taxant d'œuvre « abominable » des bureaux de la 
Guerre. 

Puis M. Yves Guyot est venu dire l'impression uni- 
verselle sur la « parodie de justice » que fut le procès 
Esterhazy; et quel est, sur le compte de celui-ci (lui, 
parlant en ancien ministre ayant conservé toutes 
relations extérieures officielles) l'opinion des états- 
majors, hommes politiques, gouvernement étrangers. 



* 



Avec M. Teyssonnières, la franchise s'affirme verbeuse. 
Cela a été long, fameux, et guère compréhensible. 

166 



M. Teyssonnîères a la sensation rétrospective d avoir 
été l'objet d'un tentative de corruption, en 1897, pour 
un rapport déposé en 1894, et alors qu'il n'était préposé 
à aucune nouvelle expertise! On saisit mal. 

La seule chose à peu près lucide qui ressorte de son 
confus témoignage, c'est que l'écriture du bordereau 
était « une écriture naturelle modifiée par les circon- 
stances. » 

M. Trarieux vient ensuite expliquer comme quoi les 
démonstrations graphologiques du témoin eussent pour 
effet, soit quant à lui, soit quant à Schreurer-Kestner. 
de les ancrer plus profondément sur la conviction 
opposée. Puis il nous redit une histoire du document 
Dreyfus déposé chez M. Teyssonnières, à Tinsu de 
M. Teyssonnières, et que lui conta M. Teysonnières, 
qui est bien la chose la plus abracadabrante qui se puisse 
imaginer. 

Si c'était M. Teyssonnières, pourtant, la Dame 
voilée ?. . . 

On rit de bon cœur — c'est toujours ça ! 



* 



Avec M. Charavay, la franchise est toute futée : 
enfouie dans le maquis de sa barbe, derrière les vitres 
de son lorgnon ! Ah ! le finaud ! 

Ses bras courts ont un geste amusant pour décliner le 
faix de toute question, la charge de toute responsabilité. 
Son dos a un roulis de belle humeur, quand on lui parle 
du « petit travail » du collègue, de l'escargot de M. Ber- 
tillon. 

Mais, flèches contre flèches, il finit sur la phrase 
précitée. 

M. Pelletier, expert toujours, proteste que, dans les 
conditions où lui fut soumis le bordereau, en 1894, il en 
jugea impossible la certaine attribution. 

M. Gobert, qui comparait et ne dépose pas (son 
167 



colloque avec M. du Pàty de Clam, au conseil de 
guerre,- ayant eu lieu pendant le huis clos) avait conclu 
dans le même sens. 

Et le trio Couard, Belhomme, Varinard, successive- 
ment défile à la barre. 

M. Couard est un du Paty de Clam civil; M. Bel- 
homme, c*est Latude, et M. Varinard, c'est... M. Vari- 
nard ! Le premier est belliqueux, le second courtois, le 
troisième neutre. Le premier dit qu'il ne veut rien dire; 
le second dit obligeamment que l'écriture du bordereau 
était mixte, moitié courante, moitié calquée ; et le troi- 
sième ne dit rien. 

Après une virulente apostrophe de Labori, soulignant 
aux jurés que si l'original du bordereau (nécessaire à 
faire cesser les contestations quant au plus ou moins 
d'exactitude du fac-similé) n'est point communiqué par 
l'accusation, c'est preuve qu'il est favorable à la défense. 
On se sépare tranquillement. 

Pas plus de cinq cents curieux dehors, et le calme 
dans la ville. Le bon sens de Paris commerice' à voir 
clair. 



i68 



HUITIÈME AUDIENCE 



Mardi, 15 février 1898. 

Séance tenue pour les amateurs d'émotions fortes, 
ceux qui ne détestent point qu'on s'injurie, voire qu'on 
se cogne, sans regarder au résultat. 

Séance précieuse, au contraire, pour les esprits en 
mal d'apprendre, anxieux de connaissances nouvelles, 
angoissés de vérité! 

Mais le duel était inégal, entre les professionnels et 
les intellectuels : ces malheureux assermentés qu'on a 
vu défiler à la barre — sur l'attestation de qui, journel- 
lement, des gens sont condamnés ! — et ces membres de 
l'Institut professeurs en nos premières Ecoles, qui sont 
la vivante, la plus haute expression du génie français. 

Je n'ai pas le mépris des humbles, on le sait. Je les ai 
même défendus en toute occurence. Seulement, la 
médiocrité de la condition n'a que voir avec la médio- 
crifé de Tintelligence. Et celle-ci m'épouvante, en une 
fonction d'arbitre, d'où se décident des destinées. 

D'autant que, toujours ou presque, elle se double, 
s'aggrave, d'une présomption disproportionnée àsa 
moyenne valeur. Les très érudits, les très forts, ont de 
l'orgueil, pas de vanité. . . alors qu'elle boursouffle, à la 
faire éclater, l'outre vide de la sottise. 

Hier, on avait entendu le fantasque M. Bertillon; le 
filandreux, M. Teyssonnières, le trio Conard, Bel- 
homme, Varinard. 

Aujourd'hui, après que M. Crépieuxjamin est venu 
démontrer par des dates, par des faits tout le récit de 
M. Teyssonnières, et le désoler par cette phrase : « Il n'y 

169 



SI qu*un homme au monde capable d*estimer cent mille 
francs la parole de M. Tessonnières ; c'est lui-même! » 
on a vu comparaître successivement M. Paul Meyer, 
membre de l'Institut, professeur au Collège de France, 
directeur de TEcole des Chartes; M. Molinier, membre 
de l'Institut, professeur à la même Ecole; M. Grimaux, 
membre de l'Institut, professeur à l'école Polytech- 
nique; M. Havet, membre de l'Institut, professeur au 
Collège de France. 

Entretemps, M. Molinier frère,archiviste-paléographe ; 
M. Célerier, professeur au collège de Fontenoy-le- 
Comte; M. Bourmont, expert; M. Adolphe Franck, 
avocat à Bruxelles, attestaient ou démontraient le bien- 
fondé du verdict des maîtres ; et avec quelle sincérité, 
en vertu de quelles déductions, ils s'engageaient à leur 
suite, se rangeaient à leurs côtés. 

Ah ! l'on était loin du cœur, des flèches, et de Tes- 
cargot de M. Bertillon I 



* 



Svelte, d'aspect noir ; la barbe étroite et longue striée 
d'argent; une menace de calvitie cerclée de cheveux mi- 
longs ; la parole élégante, le geste sobre, Taccent sou- 
vent ironique, tel est M. Paul Meyer. 

Et c'est régal de l'entendre d'abord cingler, au pas- 
sage, qui, indûment et avec intention de nuire, le traita 
de Juif prussien, ensuite énumérer, depuis sa naissance, 
à Paris, de lignée chrétienne et française, les diverses 
cérémonies religieuses (baptême, première communion, 
confirmation, catéchisme de persévérance jusqu'à seize 
ans), qui l'ont mis on ne plus en règle avec l'Eglise 
catholique, apostolique, et romaine. 

— Ces explications, dit-il, il les donne à seules fins 
de n'avoir pas à adresser de lettres rectificatives à des 
journaux où il ne serait pas bien aise de voir, même 
ainsi, sa signature figurer. 

Puis il entre dans le vif du débat. 



170 



Le bordereau est sûrement de l'écriture d'Esterhazy. 
Est-il aussi « de sa main? » C'est là-dessus que porte 
Téquivoqué dont se sont servis les experts pour la non- 
attribution. Ils se sont réfugiés dans le silence : on en 
est réduit à leur prêter des hypothèses toutes également 
absurdes. 

Un témoin (le général de Pellieux) a dit que le fac- 
similé du Matin, par ses dissemblances, constituait « un 
véritable faux. » 

Or, sur le cliché en zinc, obtenu par le procédé 
Gillot, toute falsification est matériellement impossible. 

Il est fait d'après le report d'une épreuve photogra- 
phique. Si l'on ne peut communiquer Toriginal du bor- 
dereau, n'en pourrait-on communiquer les clichés, où 
toute retouche, toute altération, est forcément visible? 

D'un ton bonhomme, ceci est dit, indiquant prati- 
quement le moyen d'en finir avec les byzantinismes dans 
lesquels, depuis des ans, des mois, des semaines, on 
patauge comme à plaisir. 

Et M. Paul Meyer conclut : 

« — Si l'on se refuse à faire cette preuve, je saurai à 
quoi m'en tenir. » 

Les deux MM. Molinier sont non moins affirmatifs. 
Le premier « en son àme et conscience ». atteste que le 
bordereau est d'Esterhazy. Le second se prononce 
autant péremptoirement. 

MM. Célerier, Baumont sont d'avis identique. Et 
M. Louis Franck, une heure durant, la craie en main 
devant le tableau noir, épelant l'abécédaire d'identité, 
lettre par lettre, entre les caractères du bordereau et 
l'écriture d'Esterhazy — fait aux jurés et à l'auditoire, 
la démonstration la moins abstraite et la plus convain- 
cante (donc la meilleure en l'espèce) que l'on eût pu 
souhaiter. 

Ensuite, M. Grimaux a comparu, cheveux blancs et 
171 



barbe blanche, doyen que vénèrent les jeunes généra- 
rations scientifiqnes. 

Il a dit ses incertitudes, quant à la condamnation 
de 1894; P^^s suivant la marche de son examen, sa 
grandissante conviction. Il a dit ses stupeurs devant 
l'acte d'accusation, racontars et commérages, l'absence 
d'enquête et l'illégalité. Il a dit son émoi devant l'af- 
faire Esterhazy, l'information dérisoire, le simulacre de 
procès ! 

Enfin, sur une int«rrogation de Labori, le grand vieil- 
lard a soulevé l'indignation, en révélant de quelle pres- 
sion, de quelles intimidations, il avait été victime : le 
général Billot apportant au Conseil des Ministres, contre 
lui — coupable, après trente quatre ans de loyaux services ^ 
d'avoir signé la protestation des Intellectuels — une 
demande de révocation ! 

Sa voix s'est comme trempée de larmes en évoquant 
ses aieux soldats, son neveu mort récemment au centre 
de l'Afrique, tous les siens tombés sur les champs de 
bataille où lui-même fit son devoir. . . tandis qu'il reven- 
diquait pour tous, même hors des bureaux de la guerre, 
le droit à la patrie et au patriotisme ! 

Il a terminé sur ce cri : 

« — Qiîoi qu'on fasse, quoi que Ton nous fasse, nous 
voulons la revision, et nous l'aurons ! 

Avec M. Havet, l'impression a été autre. Non moins 
énergiquement que ses prédécesseurs, ici il a proclamé 
que les fac-similé d'après photographie étaient exacts ; 
que le bordereau était l'œuvre de M. Esterhazy. 

Mais, une fois discutés les signes, les habitudes ortho- 
graphiques, il est entré, plus avant que personne, dans 
l'àme du litige. Après avoir rappelé que Dreyfus écri- 
vait le français avec une correction rare, il a rapproché 
le style du bordereau du style d'Esterhazy. 

Et l'éminent professeur a eu cette réflexion de subtilité 
merveilleuse quant aux similitudes d'irrégularités résul- 
tant de la comparaison. 



172 



— C*est que c était pensé d'abord en langue étran- 
gère! 

Peut-être bien. 

Dans les conclusions déposées par la défense pour 
demander un supplément d'interrogatoire envers M""^ de 
Boulancy, quant à la correspondance d'Esterhazy, une 
question est ainsi formulée : 

(( Est-ce qu'il n'est pas énoncé dans la lettre dont 
vous parlez : i» Que le général Saussier est un clown, 
et chez nous (les Allemands) nous le metterions dwns un 
cirque; 2° Que si les Prussiens arrivaient jusqu'à Lyon, 
ils pourraient jeter leurs fusils en gardant seulement les 
bayonnettes pour chasser les Français devant eux? » 

Un frisson de colère a grondé dans la salle, à l'audi- 
tion de ces lignes. Seuls, les « chauvins » sont demeu- 
rés calmes; impassibles dans la volonté de ne rien 
entendre et de ne rien voir. . . 



173 




NEUVIÈME AUDIENCE 

Mercredi^ 46 février 4898, 

Une audience de transition, dans la torpeur, Tétouife- 
ment, l'appréhension, qui précèdent les grands orages. 
Lair est tout chargé d'électricité, le choc est proche, on 
le pressent, on le devine. . . Et Tenlisement éteint les 
rumeurs , assourdit les clartés, engourdit les êtres , 
aspire comme du fond d'un gouffre, toutes les forces 
vives de la nature! 

Ainsi en est-il de cette journée de débats. Nulle voix, 
si claironnante ou éloquente soit-elle, n'aura la puis- 
sance de rompre le charme — ce charme somnolent de 
l'attente. 

Et puis on se blase, ainsi. Tel fait qui eût soulevé des 
bourasques au début, apparaît comme la conséquence 
fatale de l'attitude et du jeu des adversaires. 

Ainsi, lorsqu'on a appris que le lieutenant-colonel 
Picquart, témoin comparu, devant assister régulièrement 
aux séances, était, aujourd'hui comme hier, retenu loin 
de cette salle (et des confrontations où sa présence peut 
déplaire) s'il y a eu des murmures, ceux-ci manifestaient 
la désapprobation et point l'étonnement. 

Rien ne saurait surprendre, rien ! Ni les choses les 
plus tragiques, ni les choses les plus bouffonnes. On est 
préparé à tout. . . et prêt à tout! 

Il faut cette philosophie pour endurer, sans broncher, 
le spectacle de certaines turpitudes ; pour accepter, sans 
mot dire, les menaces, les mensonges, les sophismes, 
dressés en épouvantails sur le chemin de la vérité ! 

* 
Des faits? Peu. Des paroles? Beaucoup. 



Elles n*ont pas toujours été heureuses. Quand M. le 
général de Peïlieux, vraiment stratège habile sur le ter- 
rain de la discussion, et orateur fort adroit, après s'être 
efforcé de disculper, Esterhazy a agité le spectre de la 
guerre, a eu recours, pour mieux impressionner les 
jurés, à des déclarations inquiétantes, l'impression a été 
pénible. 

Non de ce qu'il insinuât le danger « plus proche » 
qu'on ne le pouvait croire ; non de ce qu'il prétextât 
d'une éventuelle « boucherie », y promettant les fils des 
arbitres dont est requise la sévérité ; non par frayeur, 
enfin, car on est brave, en ce pays de France, mais 
parce que des arguments d'une telle espèce semblaient 
indignes de sa personne et de sa fonction. 

Et puis, le procédé a beaucoup servi, commence 
d'être un peu usé. Quand ce n'est point de l'Allemagne 
qu'est menacée, comme enfant pas sage, la France récal- 
citrante, c'est de la foule qu'est menacé le jury, s'il 
s'avise d'être indépendant. 

Noms, professions, demeures, la liste de ce qui le 
concerne est quotidiennement publiée. Il ne resterait 
plus qu'à approvisionner de pierres et de torches, les 
manifestants « spontanés ». 

Peut-être bien qu'on y arrivera ! 

En attendant, ces douze hommes que l'accusation 
traite en imbéciles depuis le premier jour, à qui elle 
refuse toute communication, même à huis clos, tout 
document, toute preuve — alors qu'elle est seule déten- 
trice de ce qui pourrait éclairer leur religion! — ces 
douze juges que les experts-jurés ont estimé trop ignares 
pour daigner les admettre à la moindre démonstration 
théorique, suivaient hier, avec un vif intérêt, l'explica- 
tion, au tableau, de M. Louis Franck; suivaient 
aujourd'hui de leur mieux (le tableau ayant été refusé 
par le Président) l'explication, aux invisibles signes 
tracés d'un coup de pouce dans l'espace, de M. Paul 
Moriand. . . l'un, l'autre quant au bordereau, concluant, 

175 



Sans restrictions, sans incertitudes, à la main d*œuvre 
d'Esterhazy ! 



* 
* « 



La confrontation entre M. le général de Pellieux et 
M. Paul Meyer, directeur de l'Ecole des Chartes, rela- 
tivement au plus au moins d'exactitude des fac-similé, a 
été intéressante comme un assaut d'armes; mais sans 
consécration, la question de M. Meyer étant demeurée 
en suspens. 

— Comment expHque-t-on cette identité du fac-similé 
publié en 1896, par Is Matin, avec l'écriture de M. Ester- 
hazy, seulement dénoncé un an plus tard? 

Précédemment une autre confrontation, entre M. Scheu- 
rer-Kestner et l'expert Teyssonnièr^s, avait laissé sub- 
sister pareille énigme. 

L'honorable sénateur démentait, de la façon la plus 
formelle, avoir, en juillet, prononcé, devant M. Teys- 
sonnières, le nom d'Esterhazy, qu'il devait seulement 
connaître en novembre. 

Or, il se trouvait que M. Teyssonnières, à la date 
précisée par lui, donc quatre mois à V avance, avait inscrit 
ce nom sur son journal! 

Il n'a pas eu de chance, M. Teyssonnières, aujour- 
d'hui, car il a commis une mauvaise action. 

Lundi, nous l'avions entendu protester à la barre de 
sa reconnaissance — « qui durera autant que mes jours I » 
avait-il dit — de son attachement, de son dévouement, 
à la personne de M. Trarieux, qui lui avait sauvé la 
mise, le gagne-pain et l'honneur. 

Or, hier soir, il se précipitait à la Libre Parole, pour y 
livrer la correspondance de son bienfaiteur, laquelle a 
paru commentée de la façon qu'on devine I 

C'est d'une jolie âme ! 

Il a dû reconnaître l'inexactitude de ses assertions, 
quant au point Esterhazy ; il a dû reconnaître que ni 
M. Trarieux, ni M. Scheurer-Kestner n'avaient exercé 

176 



sur lui la moindre pression, démentir ce qui, à son insti- 
gation, dit-il, avait été publié ce matin. 

Cela aussi, cette vision d'ingratitude et ces fluctua- 
tions de mémoire, ont paru intéresser. 

La confrontation dernière entre le maître et Télève, 
M, Paul Meyer et M. Couard n'ont semblé qu'amuser. 

Il y avait de quoi! M. Couard, que Ton désespérait 
toujours d'ouïr (on a de ces impudences !) s'est soudai- 
nement précipté à la barre avec un paquet volumineux. 

Qu'était-ce donc? L'effet d'un bon moment? Des 
pièces ? Le bordereau ? 

C* était un f apport sur la substitution du drapeau arraché aux 
Bourguignons, par les compagnons de Jeanne Hachette, lors du 
siège de Beauvais ! 

Parole! Et, une demi-heure durant, M. Couard a 
disserté là-dessus. Après l'escargot de M. Beftillon, 
c'était trop, vraiment trop, pour de faibles cervelles 
humaines ! 

Aussi étions-nous bien déprimés, et sommes-nous 
sortis plutôt en cet état que les médecins dénomment 
comateux. 

On se remettra demain ! 



177 




\^ 



DIXIÈME AUDIENCE 



Jiudi, 17 février 1898. 



Rappelez'-vous mes prévisions d'hier ; comme à tra- 
vers les sourires, les politesses, et la détente apparente, 
je sentais l'ouragan accourir de l'horizon. 

Il a éclaté, furieux. Et après une inénarrable séance, 
telle qu'il en dût exister au tribunal révolutionnaire, 
un tempête de cris, de huées, d'acclamations, de poings 
brandis ; toute la mimique des passions déchaînée dans 
l'enceinte des lois — et toute la musique aussi ! — l'au- 
dience a dû être levée, laissant la France, toute une 
nuit, sous le sabre de Damoclès. 

Déjà hier M. de Pellieux, en quelque sorte prenant 
date, avait menacé de la guerre. Aujourd'hui, il semble 
vouloir justifier son dire par une révélation exception- 
nelle. . . et quoi qu'il en doive arriver ! 

Le gouvernement, les ministres, ont-ils autorisé cette 
attitude ? On ne le pense pas : la loi du silence ayant été 
imposée, et maintenue, à tout propos, hors de propos, 
pour des vétilles, dès le commencement de ce procès. 

Nous assisterions donc à une sorte de coup de tête, 
de pronunciamento, dirigé contre le gouvernement et le 
chef suprême de l'armée par les généraux mêlés au 
débat. 

Mais on n'eût jamais pensé que leur irritation de se 

178 



trouver soumis à la loi commune, eût pu les mener jus- 
que-là. Habitués à rencontrer l'obéissance passive, à 
exercer le commandement sans réplique et l'autorité 
sans réserves, ils ont pris chaque question pour une 
offense, chaque réponse pour un outrage. 

De toute rencontre à la barre, le malentendu s'est 
aggravé. La « parole de soldat » partout ailleurs, argu- 
ment péremptoire, résolvant tous les problèmes, tran- 
chant tous les différends, n'a parue ici qu'une affirmation 
respectable, mais réclamant l'appui du fait. 

Ceci est dans l'esprit juridique, qui discute ; ce n'est 
pas dans l'esprit militaire, qui, devant les démentis,porte 
la main à la garde de l'arme. 

D'où conflit. 

Le début de la séance avait été calme — et presque 
conciliant. 

Il avait roulé sur l'authenticité contestée de la lettre 
dite du « uhlan » : la lettre que Madame de Boulanc/ 
affirme exacte; que M. Esterhazy affirme apocryphe; 
que les experts ont déclarée falsifiée (i). 

M. Paul Moriand, continuant sa très- intéressante 
déposition d'hier, était venu démontrer quelle connexité 
existait entre les caractères du bordereau, ceux de cette 
missive, un des autographes rédigés à peu près dans le 
même sens et reconnus par leur auteur. 

Traduisant l'état d'âme de ce dernier lorsque sa main 
traçait ces phrases violentes. M, Paul Moriand, donnant 
à la graphologie son sens psychologique, avait indiqué 
la corrélation entre Timpulsion cérébrale et le résultat 
scriptural, par cette phrase typique : « Les formes ont 
une cause. » 

M. Moriand, qui expertisa sur cette pièce, était venu 



(i) Depuis, reconnue authentique par l'ordonnance de non-lieu 
de M . le juge d'instruction Bertulus. 

179 



déclarer qu*à son avis des retouches y avaient été faites, 
mais qu'il était impuissant à les signaler sans avoir sous 
les yeux l'original . 

M. de Pellieux, à l'interrogation des défenseurs avait 
répondu fort nettement qu'il considérait, lui aussi, 
comme indispensable qu'on établit si, oui ou non, un 
officier revêtu de l'uniforme français avait tenu, avait 
signé d'aussi abominables propos. 

Il avait conté comment M. Scheurer-Kestner, trem- 
blant d'indignation, lui avait apporté cette lettre, l'en- 
gageant à requérir les autres de Madame de Boulancy ; 
comment lui, officier de police judiciaire, avait préféré, 
sur avis de M. Bertulus, recourir à la saisie légale, par 
l'entremise de M. le commissaire Aymond. 

— Sous quel genre de scellés s'étaient trouvées les piè- 
ces? avait interrogé M^ Clemenceau. 

— Sous scellés ouverts. 

C'est-à-dire passées dans une ficelle aux deux bouts 
rejoints par un cachet, afin qu'on les puisse feuilleter et 
consulter librement. 

Puis M. Giry, membre de l'Institut.professeur à l'Ecole 
^ des Chartes et des hautes Etudes, « expert d'occasion » 
ainsi qu'il l'a rappelé avec une indulgente ironie, était 
venu attester 1° que le contenu du bordereau était d'une 
écriture courante, naturelle, non déguisée; 2® que l'hypo- 
thèse d'une mosaïque de mots, empruntés et rapprochés 
d'après des calques, lui semblait de réalisation impos- 
sible, surtout pour obtenir un ensemble aussi parfaite- 
ment homogène ; 3° que la ressemblance, la similitude, 
entre l'écriture de M. Esterhazy et celle du bordereau, 
étaient poussées jusqu'à l'identité; 4® qu'une expertise 
graphologique, si consciencieuse fût-elle, ne pouvait en 
tant que base unique, déterminer un jugement. 

Après lui, M. Héricourt, docteur en médecine, chef 
adjoint du laboratoire de toxicologie de la Faculté de 
Médecine, rédacteur en chef de la Revue scientifique, était 
venu apporter une observation inédite et particulière- 
ment suggestive : que l'écriture, interprète du mouve- 

180 



ment des muscles,en note, en fixe le degré de nervosité ; 
cristallise la physionomie morale du sujet, par une sorte 
d'instantané. 

— Cela est si vrai, dit-il, qu en cas de dissimulation, 
de renversement des caractères par exemple, les signes 
personnels subsistent quand même, dénoncent le sub- 
terfuge, indicateurs, révélateurs, à l'égal d'une signa- 
ture. 

Et son avis, également, s'était ainsi résumé : 

— L'écriture du bordereau est exactement la même 
que celle de M. Esterhazy. 

Mais tout ceci n'était que prologue : il a fallu le retour 
à la barre du lieutenant-colonel Picquart, sa confronta- 
tion avec MM. de Pellieux et Gonse, pour que la tem- 
pête se déchaînât. 

Quelle situation tragique et fausse que celle de cet 
officier, convoqué, questionné, sommé, au nom de la 
loi et sous la foi du serment, « de dire la vérité, toute la 
vérité, rien que la vérité » alors que, par ailleurs, il 
n'est qu'un subordonné sacrilège de contredire ses 
chefs ! 

C'est bien pour cela que la décision du conseil d'en- 
quête est, jusqu'ici, demeurée en suspens ! Elle sera ce 
qu'il sera. 

Lui, reste calme, courtois, déférent, imperturbable- 
ment résolu. 

Il ose reprendre, point par point, les allégations du 
général de Pellieux tendant à établir qu' Esterhazy s'était 
trouvé hors d'état d'acquérir, donc de transmettre, les 
documents énumérés dans le bordereau. 

Sa démonstration est simple, paraît logique, est faite 
sans gestes, d'une voix dont la douceur ne se dément 
pas. 

Même dans les « assauts » avec le général de Pel- 
lieux, avec le général Gonse, il gardera, non pas cette 

i8i 



impassibilité mais cette sérénité qui le rend comme 
invincible. 

, Les généraux eux, s'énervent visiblement. Il est de 
toiite évidence que cette controverse, quelle qu'en soit 
la correction, avec un inférieur, leur apparait une mons- 
truosité, une atteinte à la hiérarchie, un attentat contre 
la discij^line. 

Et voilà que Labori, par des rapprochements de 
dates, démontre une singulière confusion. 

Dans les bureaux de la Guerre, le bordereau fut con- 
sidéré toujours comme étant d*avnl, MM. Gonse et de 
Pellieux viennent déclarer aujourd'hui qu'il était de fin 
septembre. Et le rapport d'Ormescheville le fait remonter 
k février I,., 

Une grande rumeur suit cette constatations, laisse à 
peine entendre Labori retenir, à titre d'acquiescement . 
le silence des trois témoins, quant à la délégation du 
colonel Picquart, par le Ministre de la Guerre, aux 
débats de l'affaire Dreyfus ; remplit d'effervescence et de 
querelles, toute la suspension d'audience. 

A la reprise le général de Pellieux s'avance, demande 
la parole. 

— Allons-y I 

Et il raconte qu'au moment de l'interpellation Cas- 
telin est arrivé, au Ministère de la Guerre, une preuve 
(donc postérieure au jugement) de la culpabilité de 
Dreyfus. Il y était écrit. « Ne dites jamais les relations 
que nous avons eues avec ce juif. » Aucune signature ; 
pour référence, une carte de visite avec un nom de con- 
vention, et. derrière, une indication dé rendez- vous. 

— C'est ultérieur au huis clos, apportez la pièce! 
clame Labori, à travers un tumulte inexprimable. 
Aucune présomption n'est preuve avant d'être discutée. 
Les affirmations ne comptent pas : il faut des faits ! 

Tout l'auditoire est debout, hurlant et gesticulant. 

— Commandant Ducossé,allez chercher le général de 
Boisdeffre, en voiture ! ordonne le général de Pellieux. 

182 



— Faites entrer le suivant témoin ! s*époumonne à 
répéter le président. 

Et comme Labori, dominant le vacarme s'écrie, d'une 
voix de stentor, que la revision s'imposera, M. de Pel- 
lieux, hors de lui, réplique : 

— La communication de la pièce secrète n'est pas 
prouvée I 

— Si I Si I crie-t-on de toutes parts. Et le témoignage 
de M. de Salles ! Et celui de M® Démange! Et le silence 
du général Mercier ! 

Tandis que passe et repasse, sans qu'on y prête atten- 
tion, sur ce fond trépignant et tapageur, le profil aigu du 
témoin de demain : M. Esterhazy ! 



l83 



ONZIÈME AUDIENCE 



Vendrtdi, 48 février 1898. 



Une séance, une demi-séance plutôt, toute hachée de 
suspensions, toute coupée d'incidents tumultueux. 

Visiblement, indéniablement, la salle est « faite ». 
Alors que des personnalités éminentes et connues, des 
avocats en robe, se voient refuser l'accès des assises, 
quiconque porte Tuniforme est admis — ou sur présen- 
tation de la carte du Cercle Militaire, tenant lieu de 
laisser- passer. 

Donc, le sabre de Brennus est tombé dans la balance, 
sans que le Nœ victis se trouve applicable à aucun, la 
seule victoire en cause étant dès longtemps gagnée. 

Les généraux font la loi, parlent sur ce qui leur 
convient, se taisent sur ce qui leur plaît. Il n'est de 
règles, de restrictions, d'interdictions qu'en ce qui con- 
cerne la défense. 

La nuit a porté conseil : on ne produit point la pièce 
dont les généraux de Pellieux et Gonse (bien qu'elle 
concernât l'affaire Dreyfus) avaient pu, hier, arguer 
librement. 

Une attestation nouvelle de M. de BoisdefFre en tient 
lieu : un ultimatum aussi. En quelques mots bien sentis, 
il fait comprendre aux jurés ce qu'on attend de leur 
soumission, et quelles conséquences l'Etat-Major enten- 
drait donner à un verdict « non conforme » . 

(( Vous êtes le jurj", vous êtes la nation : si la nation 
n'a pas confiance dans les chefs. , . ils sont prêts à laisser 
à d'autres cette tâche »• 



184 



A bon entendeur, salut I 

Pour que ces douze bourgeois acquittassent, il faudrait 
qu'ils fussent des héros — entre l'indication de nom, de 
domicile, de métier, dont la publication quotidienne les 
désigne aux représailles; l'insinuation indirecte de 
M. de Pellieux, quant à la proximité du danger et la 
boucherie où seraient menés leurs fils; la sommation, 
directe alors, de M. de Boisdeffre, menaçant de rendre 
le tablier ! 

Mais, s'ils condamnent, on les porte en triomphe, . . 

Qu'appelle-t-on la menace sous conditions ? 

* 

M® Labori souligne le fait, en des conclusions dont 
la forme énergique soulève, plus d'une fois, des hurle- 
ments. 

Il parle de l'intervention abusive de l'autorité mili- 
taire » ; il fait ressortir que « par la déposition de M. le 
général de Boisdeffre, la question de confiance est 
maintenant posée devant le jury : le chef de l' Etat- 
Major général ayant spécifié qu'un verdict d'acquittement 
entraînerait une démission collective w. 

Mais à quoi bon? Il prêche dans le désert — quant à 
la Cour et l'auditoire du moins ! Les instructions sont 
bien données, la consigne est bien observée. La cabale, 
sur l'énoncé des mots sacrés « équité et droit » peut 
couvrir impunément, de ses huées, la voix du défenseur 
— • et, tout à l'heure, ceux qui crient : « Vive l'armée! » 
à propos de la seule bureaucratie de l'armée, de son 
administration, de sa paperasserie, pourront assommer 
impunément, sur l'escalier de la place Dauphine, les 
malheureux qui crieront : « Vive la République ! » 

Un arrêt rejette les conclusions, M® Albert Clemen- 
ceau ne peut obtenir, pour madame de Boulancy non- 
malade, actuellement dans l'enceinte du Palais, à 
cinquante mètres de là, qui consent à venir déposer, 
mais qui a peur des menaces d'Esterhazy, les deux 
municipaux nécessaires à assurer sa sécurité I 

i85 



M. Delegorgue se retranche derrière ceci : que son 
pouvoir ne s'étend qu'aux assises ; M . Van Cassel 
fait la sourde oreille... la cuvette de Pilate est trop 
petite, pour toutes les mains qui plongent dedans ! 

C'est à se demander jusqu'à quel point la suppression 
de ce témoin gênant, par des énergumènes ou l'ex-ami, 
chagrinerait le pouvoir ! 

La comparution de M™* de Boulancy serait pourtant 
indispensable. 

Car après que le lieutenant-colonel Picquart, chaque 
jour un peu plus pâle, chaque jour risquant davantage, 
nous apprend qu'il considère comme suspecte, comme 
inauthentique, comme un faux, enfin, le document sur 
lequel table la triple révélation et affirmation de Pellieux, 
Gonse, de BoisdefFre, M. Esterhazy comparaît. 






On l'avait déjà entrevu hier, muet, traversant la cré- 
pusculaire clôture de Taudience. Aujourd'hui aussi, il 
était apparu quelques minutes : le temps de prêter ser- 
ment et de déclarer qu'il ne répondrait pas « à ces gens- 
là » c'est-à-dire la défense, dont son patriotisme et son 
respect de l'armée lui doivent sans doute, inspirer 
l'horreur. 

Et le voici qui revient : mince, un peu voûté, le crâne 
chauve, l'œil inquiet, cet air d'oiseau de proie, qui est 
sa caractéristique d'aspect. 

Ah ! M« Tézenas est vraiment un habile homme, et 
un prudent conseiller ! 

Il s'est souvenu du vieux conte national : la farce 
moyenâgeuse et chicanière de Maître Pathelin. Mais au 
lieu d'aviser son client de répondre à toute question : 
« Bé-é-ée! » il lui a, plus méfiant encore, clos la bouche, 
apposé, sur les lèvres, le sceau du silence. 

De quoi qu'il s'agisse, de quelque nature que puissent 
être les questions, l'homme est là debout, muet, sans un 
signe, sans un murmure. 

On voit seulement la pointe de sa moustache frémir 

i86 



de fureur conœntrée ; ses mains se crispent, happeuses, 
sur Tappui delà barre, et, sur de certaines citations de 
sa propre prose, il semble que sa nuque se raccourcisse, 
que la tête lui rentre dans les épaules, qu'il se tasse, 
qu'il se voûte un peu plus. 

C'est tragique! Le jour s'est assombri, le silence s'est 
fait, solennel. La voix d'Albert Clemenceau détache, 
découpe chaque phrase. 

« Les Allemands mettront tous ces gens là (les Fran- 
çais) à leur vraie place avant qu'il soit longtemps. » 

« Voilà la belle armée de France ! C'est honteux ! . . . 
Mais je ne partirai pas sans avoir fait, à toutes ces 
canailles, une plaisanterie de ma façon. » 

« Nos grands chefs, poltrons et ignares, iront, une 
fois de plus, peupler les prisons allemandes. » 

« Le général Saussier est un clown que les Allemands 
mettraient dans des baraques de foire. » 

« Si les Prussiens arrivaient jusqu'à Lyon, ils pour- 
raient jeter leurs fusils en gardant les baguettes pour 
chasser les Français devant eux. » 

Puis ceci, relatif à une femme jadis aimée, devenue 
gênante : 

« Je la hais, tu peux m'en croire, et donnerais tout 
au monde pour être aujourd'hui à Sfax et l'y faire venir. 
Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme 
par hasard, la guérirait à tout jamais. »> 

Enfin, la fameuse lettre dite du uhlan : 

« Ce peuple ne vaut pas la cartouche pour le tirer. . . 
si ce soir on venait me dire que je serai tué demain, 
comme capitaine de uhlan. en sabrant des Français, je 
serais certainement parfaitement heureux... Comme tout 
cela ferait triste figure, dans un rouge soleil de bataille, 
dans Paris pris d'assaut et livré au pillage de cent mille 
soldats ivres. 

» Voilà une fête que je rêve. 

» Ainsi soit-il ! » 



* 



Je regarde l'Etat-Major, pendant cette lecture dont 
1*87 



mon cœur bondit. Comment ces généraux, ces chefs de 
notre armée, hors toute question de trahison et d'es- 
pionnage, se font-ils solidaires de Tofficier qui écrivit de 
pareilles choses ; acceptent-ils son voisinage, lui accor- 
dent-ils leur patronage, leur protection ? 

Il y a là une énigme indéchiffrable, un mystère qui 
confond la raison ! Quel lien peut-être, entre eux et lui ? 
Quelles besognes accomplit-il ? Il les tient donc, celui que 
ses collègues du 74®, ainsi qu'en témoigne en ce moment 
Jules Horet, suspectaient et traitaient de a rastaquouère? » 

O mon pays, mon cher pays de France, que fait, dans 
ton histoire, cette homme-là ? 

Il sort. Des zélés crient : « Vive l'armée ! Vive Ester- 
hazy ! » incarnant l'une dans l'autre. Quelqu'un, qui n'a 
acclamé que la République, est poussé vers la Seine avec 
des cris de mort... 



188 



DOUZIÈME AUDIENCE 

Satntdi, 49 février 4899. 

Quelquefois, en ces minutes d'accalmie où chacun 
défaille sous l'accablement de la chaleur, sous le fardeau 
de la lassitude; ou bien, en ces autres minutes où, d'être 
démesuré, le bruit dépasse la perception auditive, 
s'assimile aux tumultes des éléments — grondement de 
foudre, roulis d'avalanche, rugissement d'Océan! ^— 
quelquefois, par la fenêtre ouverte, tendant de toutes les 
forces de mon être vers l'horizon attentif, je souhaiterais 
que ce téléphone qui sert à transmettre mes impressions 
portât, à tous gens de cœur et de bonne volonté, les 
paroles mêmes, et non l'écho, de ce qui s'est dit ici. 

Mais il faudrait encore la vision : un cinématographe 
merveilleux, en couleur, rendant le fouillis des mouve- 
ments et la tonalité de l'ensemble. 

Car si frémissante que je puisse paraître, à distance, 
je suis restée parmi les plus calmes. . . et ils ne sont pas 
nombreux ! 

On y gagne d'ailleurs, d'être regardé de travers par 
les deux partis; doublement taxé de modératisme, si 
l'on s'efforce à la conciliation. 

Dans l'enceinte même du prétoire, les invectives 
partent, sifflent, se croisent comme des balles ; le geste 
de discussion demeure suspendu, violent comme une 
menace de voies de fait. Et la suprême sagesse consiste 
à éviter les amis que l'on sait d'opinion adverse — afin 
de ne point se brouiller. 

Hors de la salle, à l'extérieur immédiat du Palais, 
c'est encore pis. Car on n'a point à redouter l'expulsion, 

189 



Le Petit Troupier, dont la pondération est notoire, 
pouvait hier, en toute exactitude, relater ceci : 

« Ceux qui s'abstiennent de manifester sont entourés 
et frappés. De tous côté, on pourchasse les quelques 
personnes qui ne semblent par partager lavis de la 
majorité. » 

Voilà pour le public; quant au peuple, jusqu'à pré- 
sent, il se réserve. Ou quand il s'en mêle, c'est comme 
à Suresnes, où MM. Millevoye, Thiébaud, Guérin, 
échouèrent à le persuader. 



* m 



L'audience d'aujourd'hui à été brève, occupée par 
l'audition des derniers témoins. 

M. le colonel Picquart est venu protester, à la barre, 
contre toutes les inventions mensongères ou malveil- 
lantes lancées contre lui. Sa famille n'en a même pas pu 
obtenir, conformément à la loi, la rectification tellement 
le parti-pris d'hostilité était évident ! 

C'est ainsi que le Petit Journal l'ayant représenté marié, 
divorcé, père de deux enfants, et les faisant élever en 
Allemagne (soit quatre inexactitudes) n'a pas voulu con- 
venir de Terreur, insérer le démenti. 

Ceci donne la note de l'accent des polémiques et de 
l'état des esprits. 

D'ailleurs, M. le général de Pellieux, en civil aujour- 
d'hui, a laissé percer, contre le subordonné assez auda- 
cieux pour contredire, sa profonde irritation. « Ce qui 
me paraît plus étrange que tout, a-t-il dit, c'est l'attitude 
d'un monsieur, qui porte encore l'uniforme et qui est venu 
ici accuser trois officiers généraux d'avoir fait un faux 
et de s'en être servi. » 

« Fait un faux! » Qui donc a jamais prétendu cela? 
Plus ému qu'il ne l'avait encore été jusqu'ici, le lieute- 
nant-colonel Picquart s'est élevé contre le malentendu, 
s'est efforcé de le dissiper. 

Oui, il croit que la pièce est inauthentique. Mais il 
croit aussi que ses chefs sont abusés, et d'aucune façon, 



190 



en aucune circonstance, n*a entendu incriminer leuf 
loyauté. On peut s*être trompé : qu'on se rappelle 
l'affaire Norton ! 

L'incident est émouvant, car il résume, il symbolise 
l'équivoque dont s'est envenimé toute l'affaire. 

D'une part, cet inférieur correct, mais imbu de l'idée 
moderne que, hors le service comme citoyen, il doit des 
comptes à la justice civile — d'autre part ce supérieur 
à moustache grise, cantonné dans la tradition militaire, 
imprégné de l'idée antique que l'arme confère avec 
suprématie, échappe au contrôle, et indigné contre le 
blanc- bec sacrilège, qui selon lui, attente à l'arche sainte. 

Moi, qui ne comprend l'armée que prétorienne, je 
saisis très bien les causes du diflférend ; et pénètre à 
l'aise cette incompatibilité de vues originelles, qui 
devait aboutir à la divergence finale — comme le germe 
au fruit ! 






Il est cependant bien circonspect, ce garçon blond, 
l'air si jeune, et qu'à cause de sa douce voix, en mémoire 
du héros de Maupassant, on a surnommé, par dérision, 
dans le camp esterhazyste. Mademoiselle Fifi, 

Mais féroce, non. Résolu, oui. 

C'est ainsi qu'il oppose, à Labori, pour la dernière 
fois, sur toutes les questions intéressant le service, 
l'obligation du silence, dont il n'est pas relevé. 

Et lorsque, saluant, il quitte la barre, tous ne peuvent 
s'empêcher de constater, les uns avec dépit, les autres 
avec joie, que rien n'a pu le faire départir de la rectitude 
et de la discrétion qu'il s'était imposées. 

M. Stock, l'éditeur connu, atteste la bonne foi de M. 
Zola — et qu'aussi il a eu connaissance de la communi- 
cation illégale d'une pièce secrète, aux juges de 1894. 

M.Lalance, ancien député protestataire au Reichstag 
est un grand vieillard svelte, la barbe courte et blanche, 

191 



le regard et le torse droit. Il a connu la famille Sandher; 
le père, protestant converti au catholicisme, mêlant à 
Texercice de sa nouvelle croyance le zèle intolérant des 
néophytes; le fils, brave soldat, devant mourir d'une 
anémie cérébrale, possédé de la même manie, et appor- 
tant à l'instruction contre Dreyfus « autre chose que 
le sentiment de la justice. » 

Entre temps, il nous apprend que les juifs d'Alsace 
s'employèrent à l'élection de l'évêque de Metz; et les 
curés à celle des candidats protestants. 

Heureuse époque! Combien lointaine! 

Voici encore deux de ceux que M. Maurice Barrés, 
dédaigneusement traita de « demi-intellectuels » : M. 
Duclaux, membre de l'Institut, directeur de l'Institut 
Pasteur; M. Anatole France, de l'Académie Française, 
l'un des plus rares et plus précieux esprits de ce temps. 

Tous deux s'accordent à proclamer quel désir de 
lumière et quel besoin d'équité leur fesait signer la pro- 
testation concluant à la revision ; tous deux s'accordent 
à rendre, au prévenu tant conspué, un hommage 
enthousiaste et absolu. 

Puis M« Labori donne lecture de la déposition de M . 
Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne. 

C'est, même hors les faits, une page d'admirable lit- 
térature et un enseignement moral de grande élévation. 
Il a signé, parce que venant de faire sa leçon, de dire à 
ses élèves « que la personne humaine est sacrée, que la 
justice est intangible qu'elle ne peut être sacrifiée ni à la 
passion, ni à l'intérêt, de quelque nom qu'on le décore » 
il ne se reconnaissait pas le droit de refuser, à sa propre 
parole, la consécration de l'acte. 

Et lui aussi se porte garant de la sincérité de Zola. 

Madame de Boulancy ne^viendra pas : elle a peur de 
ce qui lui pourrait survenir en route. 

Il est renoncé à l'audition de MM. Thys et Casella. 



193 



Retenez ce dernier nom ; enregistrez-le dans votre sou- 
venir, à titre de document. . . 

Et le Président — qui a retiré deux fois la parole à 
Labori, qui l'a menacé d'une peine disciplinaire — lit 
un double arrêt de la Cour : Tun décidant que M. le 
général Billot, ni M. Maurice Souflfrain, ne seront en- 
tendu ; l'autre qu'il n'y a pas lieu, malgré l'autorisation 
du Ministre de la Guerre de faire verser aux débats le 
rapport d'expertise, quant à la lettre du a Uhlan. » 

En effet. . . à quoi bon ? 



Xgi 



18 



TREISIÈME AUDIENCE 



Lundi, ^4 février 4898, 

L'impression triste de Tatmosphère, boue et pluie, 
cendre et brouillard, se retrouve dans l'aspect physique 
et la phraséologie de Tavocat-général. 

C'est un homme gris, qui parle gris, avec des inflexions 
de pleureuse mécanique à écoulement régulier. Tous les 
bruits très-continus, sans arrêt et sans sursaut — robi- 
net laissé ouvert, jet d'arrosoir qui s'épanche — don- 
nent idée de son discours. 

Si ce n'était irrévérence, je dirais même qu'à Bruxelles, 
non loin de l'Hôtel de ville, est une rabelaisienne sta- 
tuette dont la musique est la même. . . 

Seulement, les périodes qui s'échappent de la bouche 
de M. Van Cassel ne sont pas de l'ordre limpide, appar- 
tiennent au genre macaronique ; rappellent d'extraordi- 
naire façon, le lundi de carnaval, les serpentins mouillés 
qui pendent à travers les arbres, faisant retour sur eux- 
mêmes, — dégommés, distendus, déteints ! 

Mais, d'être terne, incolore, morose, assure au moins 
l'avantage de la modération. . . et de la distinction. 

M. Van Cassel est modéré, M. Van Cassel est dis- 
tingué. 

Evidemment, il justifie sa raison d'être, s'acquitte de 
Tobligation professionnelle. Mais il n'est que conscien- 
cieux à satisfaire la société, sa clientèle ; il n'y met pas 
trop du sien I Point de zèle et pas d'injures ; la malveil- 
lance indispensable, sans l'adjuvant de personnelles 
aigreurs. Il est courtois, voire même un peu candide, 



194 



dans Texpression plutôt poncive de sentiments rien 
moins qu'originaux. 

De sa personne, il n'appert pas qu'il soit non plus un 
boute-en-train. Long, jaune, mince — long comme un 
jour sans pain, jaune comme un coing, mince comme 
un crin — il est le spectre dolent de l'ennui, la vivante 
image d'une nonchalance roulée en couleuvre entre deux 
codes ! 

A ce portrait, si j'apporte de la malice, je n'apporte 
aucune hostilité. Car M. Van Cassel a été à souhait ! 

Au mien, du moins. Je n'aurais pas rêvé autre inter- 
prète, ni harangue différente. Il a exaucé, on pourrait 
même dire dépassé, mes vœux les plus subversifs, mes 
plus narquoises ambitions I 

* 

Tandis qu'il parlait, je regardais les jurés. Sans pré- 
juger de leur verdict, on peut affirmer, qu'ils ployaient 
sous le faix... avaient l'air encore plus fatigués que l'ora- 
teur. 

Dans le fond de la salle, à tout instant, à tout propos 
(souvent même hors de propos) des rumeurs laudatives 
coupaient les effets attendus. Même, a été applaudie une 
opération familière, de l'ordre intime, habituée à plus de 
discrétion. 

M. Van Cassel se mouchait. Or, il sacrifie à cet incon- 
vénient de la nature avec quelque pompe et solennité. 
Son mouchoir blanc, immense, pourrait être saisi, sur 
la voie publique, comme emblème séditieux : il n'y 
manque que des fleurs de lys ! Puis, lorsque son nez y 
plonge, c'est une sonnerie de trompe, un appel d'olifant, 
un coup de clairon ! 

— Le tramway de l'acquittement passe I murmure un 
voisin gouailleur... et optimiste! 

Certes, le geste était beau, et le Leit-motiv surprenant. 
Mais l'enthousiasme dont ils furent accueillis n'était-il 
pas prématuré? Ne témoignait-il pas d'une complai- 
sance excessive à l'égard de l'accusation ? 



Je sais bien qu*il n*était guère aîsé d*attribuer raison- 
nablement les bravos soit à la forme, soit au fond du 
réquisitoire ; et que la pénurie de prétexte en est un à 
la fantaisie du procédé. 

Car M. Van Cassel a simplement refait le rapport 
Ravary. Il dirige ses foudres moins contre Zola que 
contre le lieutenant-colonel Picquart. La coïncidence 
est vraiment curieuse, et vaut d'être soulignée. 

Emile Zola, lui, est seulement taxé d'avoir provoqué 
ce scandale « pour avoir un socle le haussant au titre 
de grand homme » (sic) et se faire une renommée. 

— Ses œuvres relèvent de la littérature ; et la littéra- 
ture relève de l'Académie, est-il constaté, du bout des 
lèvres, avec un incommensurable dédain. 

Mais, hors ceci, deux points relatifs à Ester hazy 
méritent attention : 1° Ses lettres quant à la France sont 
traitées de négligeables ; 2^ La légende de Tambrassade 
entre juges et acquitté, que dément une lettre de M. le 
général de Loscer, président du Conseil de guerre, est 
attribuée, par M. Van Cassel, aux adversaires d'Ester- 
hazy, alors que ce furent ses partisans qui la créèrent de toutes 
pièces. 

Un lourd spleen plane et flotte pendant ces trois 
mortelles heures. 






La déclaration de Zola ? 

Pour la forme, comme pour le fond, tout commen- 
taire serait superflu. Quand à l'eflFet, il suffit de dire que, 
dans les dispositions évidentes de l'auditoire, on s'atten- 
dait à ce que la parole du prévenu fut couverte, écrasée 
— et qu'il s'est fait du silence, et qu'il a pu aller jusqu'au 
bout, interrompu seulement trois fois et sans grande 
vigueur. 

Ce résultat n'est pas dû au charme de sa diction, ah I 
mais non ! Car il lit mal, d'une voix entrecoupée. Et, de 
plus, entre ses doigts, de nerveux exaspéré, les pages 
tremblaient comme feuilles sous la bourrasque. 

196 



Quand, g'oubliant soi-même, agravant sa situation 
pour consolider sa foi, il a clamé, à quatre reprises, 
sous la garantie du serment, sous la caution de sa vie, 
de son honneur, de sa liberté, de ses quarante années 
de travail, « que Dreyfus était innocent ! » une trêve de 
silence, une courte trêve, a décelé l'émoi des uns, la 
stupeur des autres, cette insaisissable chose qui passe 
dans Tair aux historiques minutes. . . 

Et Labori s est levé, à son tour. Non plus ce Labori 
que nous connaissions, passionné, véhément, interrup- 
teur, rebelle, et qui aurait fait blanchir les cheveux du 
président — si le président n'avait eu la sagesse, par 
avance, de n'en pas conserver un ! 

Immense, dans sa grande robe noire, blond et solide 
comme un épi de maïs, le front bas et têtu du belluaire 
mais, aux yeux, une admirable lueur d'intelligence, il a 
étonné, aujourd'hui, jusqu'à ses détracteurs, jusqu'à ses 
ennemis, par le calme dans la force et la logique dans • 
l'ardeur. 

Sa plaidoirie, même hors l'éloquence, est une mer- 
veille d'ordonnancement. De vieux avocats, non loin de 
moi, des maîtres incontestés, en exprimaient leur admi- 
ration, et aussi (à cause de l'âge de Labori) un peu leur 
surprise. 

Il n'a pas fait de grandes emjambées, il n'a pas 
chaussé les bottes de l'ogre, et procédé par pas de sept 
lieues. Mais, bien au contraire, lui, cette espèce de 
colosse, s'est astreint au rôle de Petit Poucet ; a ramassé 
les cailloux blancs et jusqu'aux miettes anciennes, 
dédaignées des oiseaux du ciel, pour suivre la piste, 
retrouver la voie, sur le chemin de la vérité. 

Et, triomphe inespéré,' incontestable victoire, il a 
gagné plus que le silence : il a conquis l'attention ! 

Il a tracé les grandes lignes du décor, y a campé ses 
personnages ; a démontré le pourquoi de l'attitude des 
groupes, en même temps que celle des individus : 

197 



6oo députés par îci, 2S0 sénateurs par là, ne voulant pas 
se prononcer à la veille des élections. 

Il a fait l'historique du doute, quant à Dre57fus, en 
des masses d'esprits ; il a choisi pour référence, quant 
à la nécessité de la revision, Téminent adversaire qu*est 
M. de Cassagnac, par la lecture d'extraits qui ont fait 
sensation. 

Il a fait la preuve que l'indiscrétion commise au 
moyen de VEclair, le fameux « pétard » de la publica- 
tion de la pièce « Cet animal de D. . . » était l'œuvre 
d'un ennemi et non pas d'un ami de Dreyfus, 

Il a révélé comment la communication illégale de 
documents, hors la défense, au Conseil de guerre 
de 1894, fut établie par la confidence que M« Salles 
avait reçue d'un des juges, et qu'il transmit à M® Dé- 
mange. 

Il a revendiqué le droit de discuter la conduite de 
quelques chefs sans incriminer l'armée toute entière; 
de dire qu'il n'est pas d'hommes indispensables, que si 
l'Etat-Major était, demain, décimé par un fléau ou 
dissous par une démission, il ne manquerait pas d'offi- 
ciers pour reprendre le bâton du commandement, — et 
que la France n'en périrait pas ! 

Enfin, il a fait sourire,, par la citation d'articles, soit 
de M. Rochefort, soit de M. Drumont, où l'armée, le 
Ministère et le Ministre, la justice militaire, les bureaux, 
et tutti quanti, sont injuriés avec autrement de violence 
qu'il n'en fut jamais dans la lettre de Zola. 

Le soir venait. M. Delegorgue a dit : 

— A demain. 

On s'est séparés silencieux : on eût dit avec moins de 
haine. Un à un, les jurés défilaient, pensifs. Qu'ils 
acquittent ou qu'ils condamnent, ils garderont mémoire 
de ce qu'ils auront entendu là. . . 



198 



QUATORZIÈME AUDIENCE 



Mardi-Gras, nfévriw 4899. 



Du contraste avec la satumale extérieure, les appels, 
les chants, les vociférations, dont le flux, par ondes 
sonores, battait les vitres, comme vagues contre les 
hublots, dans les gros temps — alors que le papillote- 
ment des confetti brouillait le ciel d'une neige factice 
et multicolore — du contraste, la salle des assises appa- 
raissait plus majestueuse, embuée de la pénombre où le 
Christ semblait flotter dans une vapeur d'ascension. . . 
le Christ de Bonnat, le Christ des suppliciés ! 

L'envisager cause un émoi profond. Car, sur son 
image, les yeux peuvent rencontrer l'invisible trace de 
regards suprêmes de recours muets et désespérés ! Des 
coupables ont crié vers lui ; o peut-être aussi des inno- 
cents, tandis que leur nuque se crispait sous le « Oui » 
précurseur du couteau ! 

Or, ce mardi, la tristesse de l'atmosphère, la mélan- 
colie du ciel pluvieux lui faisaient encore davantage une 
face de ténèbres, une auréole de mystère et de douleur, 
bien en accord avec le drame dont le récit allait se 
dérouler à ses pieds. 

C'est de l'histoire, qu'on a fait aujourd'hui, dans cet 
étroit espace, perdu comme un îlot de sagesse parmi 
l'immensité de la publique démence : ce qu'on appelle 
les joies du carnaval ! 

Quoi qu'il en doive être conclu, quelles que puissent 
être les décisions présentes, quels que soient les arrêts 
de demain,et quoi qu'en prononce Ta venir, jamais énigme 



199 



plus redoutable ne s*allongea, en sphinx, au travers de 
la route, jamais chimère plus dévorante ne barra passage 
au doute humain! 

Certes, Labori est éloquent ; mais davantage encore 
le sont les faits, la genèse de l'aventure, cette trame 
d'incidents romanesques, d'événements fantastiques, où 
des personnages presque fabuleux, que pousse une 
puissance invincible, se meuvent comme les héros des 
tragédies grecques, dont dispose la fatalité. 

Ni Eschyle, ni Sophocle, en leurs évocations les plus 
terribles, n'ont dépassé le degré d'angoisse qui, tantôt, 
nous arracha des pleurs ! 



4c m 



Sont-ils justifiés? Je l'ignore. Je sais seulement que 
c'est un beau spectacle que celui d'un défenseur, le 
visage inondé de larmes qui attestent sa sincérité, et l'é- 
nergie de sa conviction. 

Ce ne sont point là ressources de chicane, arguments 
juridiques, procédés oratoires. Ce sont des manifesta- 
tions spontanées, involontaires, irrésistibles, jaillies du 
tréfond de l'être, et qui proclament, plus que toutes les 
phrases, la suprématie de l'instinct sur les artifices de la 
raison. Que si l'une et l'autre s'identifient, c'est alors la 
Foi — qui soulève des montagnes et marche sur les 
flots! 

Ce matin, encore, la salle était hostile, disposée à l'in- 
terruption, à l'insulte. Deux heures après, encore hou- 
leuse, mais à peine, elle s'apaisait comme lac après 
l'orage. 

Puis, la grande émotion venait. Des femmes, des 
inconnues, des indiflférentes, soudainement gagnées, 
sanglotaient tout bas, mordant leur mouchoir. Des hom- 
mes comme Zola, comme Vaughan, bronzés au contact 
de la vie, durs-à-cuire qui en ont vu d'à-p 3U près toutes 
les couleurs, n'arrivaient pas à cacher, derrière le binocle 
embué, leur louable défaillance. Les jurés penchés. 



200 



attentifs, immuables, oubliaient les menaces et les objur- 
gations; écoutaient, regardaient, affranchis de toute 
autre chose que de leur propres sensations... 

Qu'avait donc fait Labori, pour obtenir tel miracle? 

Il avait raconté une histoire, comme disent les petits 
enfants ; mais puisée ailleurs qu'en sa fantaisie ou sa 
mémoire, toute jalonnée de documents, toute appuyée 
de témoignages, ainsi qu'on le verra plus loin. 

Hors des passions pour ou contre,suivant Tordre chro- 
nologique et l'enchaînement des faits, il avait repris, 
point par point, l'historique du drame de 1894. 

Il avait montré le soupçonné, de suite traité en cou- 
pable : le i3 octobre, convocation à se rendre le surlen- 
demain au Ministère de la Guerre ; le 14, ordre d'appré- 
hender et apprêts de la cellule ; le i5, cette éprouvette 
de la dictée, aux fins de suppléer à l'absence de preuves 
décisives, et arrestation ; le 2g octobre, le i^*" novembre, 
indiscrétions commises envers les feuilles auxiliaires de 
l'accusation. 

Il avait lu la lettre que le commandant Forzinetti, 
directeur de la prison du Cherche-Midi, adressa, en 
novembre dernier, je crois, au Figaro; en raison de 
laquelle il fut révoqué. 

Sans trop d'efforts, la chose étant facile, il avait établi 
la seule responsabilité du général Mercier, prenant tout 
sur lui, ne consultant que deux de ses collègues du 
Cabinet et ne leur parlant que du bordereau. 

Il avait évalué la fameuse pièce « Cet animal de D. . . » ; 
depuis huis mois dans les cartons sans qu'on songeât à 
l'en tirer, avant l'affaire, et dont on n'argua que bien 
plus tard. 

Il avait glissé, avec une réserve excessive, sur les 
déclarations des gouvernements étrangers, soit au 
Reichstag, soit à la Chambre italienne, ne les retenant 
qu'à titre d'indications. 

Il avait fait ressortir toutes les contradictions soit de 
détails, soit de dates, entre MM. Ravary, Gribelin, 
Leblois, Henry, Picquart, de Pellieux, même, dénotant 



201 



quelle confusion, quel trouble, quelle hantise suscep- 
tible d'enfanter Terreur, régnait dans les bureaux. 

Son bon sens, son habitude et son respect des us 
judiciaires, s'étaient effarés des abracadabrantes fan- 
taisies de M. du Paty de Clam : jeu de glaces destiné à 
surprendre les impressions du suspect ; lanternes sourde, 
à rayon brusquement démasqué sur le visage du dor- 
meur, pour saisir le sursaut du réveil; allusion au 
Masque de fer, pour terroriser M"« Dreyfus. 

Mais tout ceci n'était que préliminaires, n'entrait pas 
dans le vif de la question. 



* 



C'est avec deux articles de V Autorité que Labori a 
éveillé les âmes, les a fait vibrer successivement de 
surprise, d'émotion, d'angoisse. 

D'abord le compte-rendu de la séance du Conseil de 
guerre, la lutte effroyable soutenue par M® Démange 
pour sauvegarder les droits de la défense, contre un 
président — le colonel Maurel — sincère, mais prévenu. 

Puis (après avoir mis en faisceau toutes les dépositions 
attestant que le capitaine Lebrun-Renault avait, maintes 
fois, déclaré qu'il n'avait pas reçu d'aveux ; après avoir 
certifié que si un rapport contraire existait, l'existence 
n'en remontait pas à plus de trois mois) Labori a lu un 
deuxième compte-rendu du même journal : relatant la 
dégradation. 

U Autorité^ qu'on ne l'oublie pas, a toujours été inexo- 
rable pour Dreyfus : son récit n'en avait donc que plus 
de valeur, n'en était donc que plus poignant. 

« Je suis innocent! Je jure que je suis innocent! Vive 
la France !» — « A mort ! » 

« Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure 
que je suis innocent! » — « A mort! » 

« On dégrade un innocent !» — « A mort ! » 

« Je suis innocent ! Vive la France !» — « A mort ! » 

« Vous direz à la France entière que je suis inno- 
cent I » — « A mort ! » 



202 



On aurait voulu se -boucher les oreilles tant ce crî 
répété exacerbait les nerfs ! Et Labori, frémissant, tout 
pâle, les joues mouillés, pouvant à peine lire coutinuait^ 
par une lettre en quelque sorte testamentaire de l'exé- 
cuté : « Je suis innocent. Je n'ai jamais commis même 
la plus légère imprudence. Moi parti qu'on cherche 
toujours. » 

— Et on alla, dit la défense, jusqu'à la fraude, 
jusqu'à la promesse mensongère d'une entrevue avec le 
Ministre, pour lui soutirer des aveux ! 

Puis, le gouvernement laissa faire. . , 

• — Sans se rappeler, clame Labori, dans un élan 
auquel répond l'ovation de la salle, que le régime de 
l'équivoque est le pire, et que le plus humiliant pilori 
auquel se puisse attacher un pouvoir est celui de Ponce- 
Pilate ! 



2o3 



QUINZIÈME AUDIENCE 



Mercredi, S3 février 4898, 

Emile Zola, le plus grand écrivain français de 1 épo- 
que, vient d'être, tout à Theure, condamné à un an de 
prison; Perrenx, le gérant de V Aurore, son complice, 
par la publicité de 1 écrit, à quatre mois de la même 
peine. 

On s*y attendait. Les pronostics ne portaient que sur 
le montant de la condamnation, les uns tenant pour un 
trimestre, les autres, pour un semestre. Toutefois si les 
réfléchis ne s'associaient pas à l'optimisme des quelques 
naïfs rêvant l'acquittement, ils n'allaient pas, non plus, 
jusqu'à supposer qu'on honorât M. Zola du maximum. 

On Ta fait ; c'est bien. On a souhaité, sans doute, pro- 
portionner le châtiment au talent du romancier, et dans 
l'impuissance à réaliser telle ambition, trop haute, on a 
fait du moins, ce qu'on a pu. 

Il n'est rien là de déplaisant. La sévérité peut être un 
hommage, surtout dans son excès. Et rien n'aurait pu 
servir aussi bien les vues de M. Zola, propager davan- 
tage les idées par lesquelles il s'est offert aux foudres de 
la justice, perpétuer, après lui, le mouvement dont il a 
été l'initiateur, que le retentissement universel du ver- 
dict qui le frappe. 

En appellera-t-il en cassation? Oui, peut-être. . . s'il y 
a (non pour lui, mais pour la cause dont il s'est institué 
le défenseur) intérêt à de nouveaux débats. 

Quoique son intervention personnelle devienne moins 
nécessaire devant l'immuable résolution de continuer 



204 



sa tâche, qu*ont acceptée ceux de ses amis qui partagent 
ses convictions. 

On l'a condamné ; on l'emprisonnera — d'autres vien- 
dront. 

Et peut-être se rencontrera-t-il des jurys soumis à de 
moins rudes épreuves, ou des tempéraments plus rétifs. 

Car, à la vérité, comment les membres de celui-ci 
eussent-ils pu résister à la pression exercée sur eux ? On 
les a menacés dans leurs bien, dans leur sécurité, mar- 
quant leurs portes d'un croix blanche,comme à la Saint- 
Barthélémy, au cas d'indocilité; M. le général de Pel- 
lieux est venu les menacer de la guerre, de Talternative 
d\ine boucherie où leurs fils seraient conduits, s'ils n'at- 
testaient pas leur confiance ; M. le général de Boisdejffre 
est venu le menacer de la démission de l'Etat-Major, 
c'est-à-dire, selon lui, de la « désorganisation de la 
défense nationale », — au cas où ils acquitteraient 
Zola. 

Qu'eussent-ils pu faire, ces douze pacifiques bour- 
geois, sous le risques de tant d'éventuelles catastrophes, 
sous le coup de si formidables responsabilités ? 

Il eût fallu qu'ils forment des héros : ce n'étaient que 
des hommes. . . ils ont naturellement fléchi. 

* 

Mais ce que nul ne pouvait prévoir, c'était la phy- 
sionomie de l'audience, en sa dernière partie du moins. 

Hier déjà,un incident assez caractéristique s'était pro- 
duit. Lors de l'ovation faite à Labori par presque tous 
ses confrères et une partie du public, M. de Niessen, 
officier au 2« tirailleurs algériens, après avoir donné 
ordre à la garde d'expulser un israélite dont l'enthou- 
siasme lui déplaisait, était monté sur un banc, pour pro- 
voquer les avocats et intimer à l'auditoire (dont plu- 
sieurs dames) l'ordre de se taire, en des termes que 
ÏA urore nous a redits ce matin : 

— Si quelqu'un applaudit encore ce Labori, ce n*e§t 

2o5 



pas ma main que je lui applique sur la figure, c est mon 
sabre que je lui passe au travers du corps! 

Ceci dans le prétoire même, c'est-à-dire dans l'enceinte 
des lois. 

Hé ! bien, qu'on multiplie ce fait par dix, par vingt, 
par cent, et l'on aura le diapason exact des conditions 
dans lesquelles le verdict a été rendu. 

Les débats de la séance avaient été calmes : l'enclos 
du public debout, était à demi-plein; les banquettes 
réservées n'étaient que garnies. 

Aussi, Labori avait pu sans encombre, dans l'atten- 
tion générale à peine coupée de passagères rumeurs, 
reconstituer le rôle précis et la personnalité réelle de 
M. le lieutenant-colonel Picquart ; énumérer ses brillants 
états de services ; démontrer la correction de sa conduite 
et la parfaite honorabilité de sa vie — évoquer, en con- 
traste, l'énigmatique figure, l'enigmatique attitude, 
Ténigmatique action de cet Esterhazy dont la correspon- 
dance est la seule chose claire, et en qui certains ne 
craignent pas d'oser vouloir incarner l'armée. 

Il avait pu suivre le cours de sa plaidoirie, établir les 
faits, scruter les témoignages, développer ses arguments, 
déduire, examiner, conclure. 

Quand, vers cinq heures, tout cela changea. 

Brusquement, le fond de la salle s'était rempli, et la 
salle elle-même regorgeait. C'étaient des officiers en 
civils, le chapeau juché au bout de fortes cannes, très- 
excités, le ton arrogant. Ils prirent possession de la 
salle. 

C'était à une reprise d'audience : Georges Clemenceau 
allait parler. La modération de ses paroles et de son 
accent ne prêtaient que peu au scandale. Cependant de 
violentes interruptions, des injures se produisirent. 

M. Van Cassel, par contre, peu habitué à dépareilles 
fortunes, fut acclamé, lors de sa réplique, en tant 
qu'accusateur. M^ Labori, enroué, donnant le suprême 

206 



effort de sa voix, de sa volonté, d*une éloquence qui 
souleva jusqu'aux bravos de Deroulède, fut hué, menacé. 

Parallèlement à la température, les fureurs montaient, 
les invectives emplissaient 'l'air. Les officiers en uni- 
forme, sous la jaune clarté du gaz, parmi la buée de 
tant d'haleines confondues, debout sur les bancs, les 
poings en Tair, vociféraient des imprécations. 

Jamais spectacle ne donna idée de celui-là, en un tel 
lieu. 

Mais les insultes se changèrent en cris d'allégresses 
dès que très-pâle, dune voix étranglée, le chef du jury 
eut prononcé les deux oui livrant les accusés aux magis- 
trats. Et la joie se transforma en délire quand ceux-ci, 
revinrent avec l'arrêt que Ton sait. 

Des trépignements, des cris, des rires ; au-dehors en 
écho, une foule — je ne dis pas un peuple — qui hurle 
à la mort. . . et, dans le prétoire, une poignée d'hommes, 
les yeux flambants, tragiquement blêmes, se jeta aux 
bras les uns des autres dans une étreinte qui était comme 
un serment. 

Voilà ce qui a été, voilà ce que j'ai vu. . . 



SEVERINE. 



207 



II 



La Jeunesse a Zola 



Le procès Zola a permis à la jeunesse française de 
s'affirmer. 

Certes, il y avait eu, au Quartier Latin, des manifestants 
hostiles à Zola. L'Association des Etudiants, dans la per- 
sonne de son président M, Tissier, a écrit une lettre de 
reproches à l'auteur de Germinal, la jeunesse antisémite et 
monarchiste a insulté l'auteur de Lourdes, toute la noce du 
Quartier Latin, les nobles représentants de la manille, les 
anciens initiateurs du mouvement des « dispenses militaires », 
ont manifesté leur haine du génie et de la générosité. 

Certains ont pris les cris des jeunes braillards pour le 
cri de la jeunesse. Ils se sont trompés! L'Association des 
Étudiants, dans la personne de son Comité, représente de 
longue date l'antichambre du népotisme à outrance. Jamais, 
dans aucune occasion, elle n'a manifesté autrement ses ten- 
dances que par des bassesses et jamais personne ne l'a 
considérée comme jeunesse française : avenir du pays. La 
célèbre Association, depuis sa naissance, fut du côté des 
forts. Elle n'est qu'un statu quo éternel. La Jeunesse, au 
contraire, est l'idée en marche. Les autres manifestants 
jeunes n'appartiennent, non plus, à la catégorie des éléments 
créateurs, d'un lendemain. La Ligue antisémite, le Cercle du 
Luxembourg et la haute noce ne brillent ni par la générosité, 
ni par l'intelligence. 

A côté de ces groupements de jeunes gens, se trouve la 
jeunesse studieuse, la jeunesse inquiète qui cherche des 



solutions de la crise qui atteint le- pays, la jeunesse troublée 
devant les responsabilités qui pèsent sur elle, la jeunesse 
qui souffre, pense et agit. Celle-ci est du côté de Zola. 
Tous les groupements démocratiques, les cercles littéraires 
sont et seront du côté de Zola, comme ils furent du côté des 
Cubains, des Grecs et des Arméniens, comme ils sont et 
seront du côté de la force latente du progrès, force, sou- 
vent, en apparence, vaincue. 

L'avenir de la France est dans les éléments féconds. 
C'est la jeunesse active qui est avec Zola. C'est la France 
de demain, la bonne France, qui — malgré les Rochefort, 
les Vervoort et les Drumont, — guidera l'univers sur le 
chemin de la lumière. 

Ah, je me rappelle les débuts de l'agitation du Quartier 
Latin à propos du fameux « J'accuse ». Comme toujours 
dans la vie, la jeunesse forme au Quartier des groupements 
divers basés sur des sympathies immédiates, sur des con- 
victions. On se dispute souvent entre membres de différents 
groupes. L'affaire Zola éclate. Immédiatement les diver- 
gences et les animosités qui nous divisaient disparaissent. 
Républicains, anarchistes, socialistes, naturistes, symbo- 
listes, indépendants, nous fraternisons, unis par notre 
respect pour le courageux citoyen et par le désir de com- 
battre la répression et la médiocrité qui se sont emparées 
de la rue, à force de crier haut. 

Et aujourd'hui, le pacte est fait ! La bonne jeunesse, — 
celle qui demain créera de belles œuvres et combattra pour 
de justes idées, — se sent plus unie et plus forte, grâce à 
la leçon de courage que Zola lui a donné. Les extraits qui 
suivent vont confirmer ces paroles. Les fruits de demain ne 
se feront point attendre. La jeunesse, alliée à Emile Zola, 
sera plus grande, plus pure et plus belle le jour où il faudra 
agir. La leçon a servi ! 

M. G. 



Ligue démocratique des écoles. 

La Ligue démocratique des Écoles^ à l'unanimité, décide de féli- 
citer Emile Zola pour l'exemple qu'il a donné à la jeune généra- 
tion, adhère aux protestations publiées hier par l'Aurore, et engage 
tous les républicains socialistes à lutter énergiquement contre le 
césarisme et le cléricalisme unis et cachés derrière l'agitation 
antisémitique. 

Admirant l'initiative courageuse de Zola, les soussignés lui 
adressent l'expression de leur vive sympathie. 

Ils espèrent que, malgré des manœuvres déloyales, les idées 
de vérité et de justice finiront par triompher ; 

Ils protestent, en outre, avec la dernière énergie, contre les 
manifestations intéressées qui tendent à ériger l'intolérance reli- 
gieuse en principe de direction sociale. 

Augagneur, professeur à la Faculté de médecine (Lyon); Clé- 
ment Sahin, étudiant en médecine; Louis Gilloux, étudiant 
en droit; Paul Thuillier, licencié en droit, étudiant; Victor 
Subit, étudiant en droit; Lafunie, négociant; A. Seyssel, publi- 
ciste; R. Topie, sculpteur; Aimé Ducroux, publiciste J. Rut, 
électricien; Séroux, étudiant en médecine; Levas, étudiant en 
pharmacie; Villebrun, négociant; J. Laplanche, chansonnier; J. 
Delmorès, publiciste: Blondin, dessinateur; Collet, comptable; 
E.d Paroi, externe des hôpitaux; J. Magansier, employé; A. -M. 
Gros, sculpteur ; Desgranges, commerçant ; F. Favre, étudiant 
en médecine; Chauvet, étudiant en pharmacie et en sciences. 

Zola et la Jeunesse des écoles. 

Les soussignés, 

Tenant à réduire à leurs proportions exactes les manifesta- 
tions organisées par certains groupes, 



Indignés de la récente attitude prise par l'Association géné- 
rale des étudiants, 

Envoient le témoignage de leur vire sympathie à M. Emile 

Zola. 

Ont signé : Jules Thiercelin, médecine ; Georges Vignes, méde- 
cine; Henry De Bruchard, droit; Olivier Gros, médecine, 
Gharles Martyne, droit ; Léon Escofifier, droit ; Jean Arrigon, 
lettres; Gharles Barrault, médecine; Jean Mélia, droit; Vielfaure, 
droit; H. Grelet, droit; Pérou, lettres; Germenot, lettres; 
Tabardin, droit; Jean de Lorris, lettres; Rémond, médecine; 
Jean Longuet, droit; François Blanc, lettres; Gharles Merviaux, 
lettres; Edgar Longuet, médecine; AUibert, droit Jorespeaume, 
médecine; Goyer, médecine; Lagrosillère, droit; Henry Thiroix, 
médecine; Gay, sciences; Dessus, droit; Peyrusson Martial, 
sciences; Albert Murât, droit; Margueritte, lettres; Bourdon, 
droit; Golmant, droit; Jacowski, médecine. 



Lettre Ouverte à M. Zola. 

Monsieur, 

Parmi ces jeunes à qui vous faisiez récemment appel, il en est 
encore, et beaucoup, nous voulons le croire, qui s efiforcent d'aller 
à l 'humanité y à la vérité, à la justice. 

Quelques-uns de ceux-là viennent aujourd'hui, de toute leur 
âme, vous dire merci. 

Dans les jours sombres que nous traversons, alors que la 
conscience publique semble impuissante à reconnaître le vrai, 
nous aurions pu, nous aussi, trompés par l'erreur, découragés par 
le trouble de l'heure présente, renier le saint idéal de justice et de 
vérité auquel nous avions dévoué nos cœurs à notre entrée dans la 
vie. Mais des hommes d'élite se sont levés, qui, forts des longues 
années d'une vie noble et pure, fidèles à la religion de la conscience 
et du devoir qu'ils ont toujours gardée, nous ont rendu, par leur 
haute et généreuse parole, le courage et la foi que peut-être nous 
allions perdre. 

Vous vous êtes placé, Monsieur, par vos plaidoyers si puissints 
en faveur de la justice outragée, à la tête de ces hommes d'élite, 
nos guides et nos maîtres. Nous adressons à eux tous, en vous, 
l'expression de notre profonde, de notre ardente reconnaissance. 
Agréez-la, Monsieur, et qu'elle soit votre dédommagement pour 



toutes les viles attaques qu';l vous faut subir. Les calomnies, les 
honteuses injures qui vous poursuivent vous seront peut-être moins 
pénibles si vous êtes assuré qu'il est autour de vous nombre d'âmes 
que vous avez éclairées, réconfortées, en qui vous avez éveillé, 
avec « ces haines vigoureuses que doit donner le vice aux âmes 
vertueuses », le désir ardent de combattre à leur tour le bon 
combat. 

Tels étaient les sentiments qui nous animaient après avoir lu 
l'admirable lettre que vous adressiez, dans ï Aurore , à M. le Prési- 
dent de la République. Le seul objet de notre lettre était de venir 
vous dire notre gratitude passionnée, notre profonde sympathie, 
notre résolution d'être toujours prêts à votre appel. 

Mais à peine avions-nous pris la plume que nous apprenions 
avec stupeur l'incarcération du lieutenant-colonel Picquart au 
Mont-Valérien — son crime étant d'avoir dit la vérité — puis on 
nous annonçait des poursuites contre vous, et enfin nous pouvions 
lire dans le journal de M. Méline une menace lancée contre tous 
ceux qui auraient la tentation de protester contre ce qu'ils croient 
être une iniquité ! On renouvelle contre le lieutenant-colonel 
Picquart les mesures illégales prises lors de l'instruction du pro- 
cès Dreyfus, ajoutant une injustice nouvelle à toutes celles déjà 
commises. Et puis l'on prétendrait nous fermer la bouche ! C'est la 
« raison d'État » peut-être qui nous défend d'être émus de l'épou- 
vantable martyre que subit un malheureux qui peut être innocent 
et sa famille entière? Ah ! honte ! Notre conscience et notre cœur 
se révoltent, et nous venons protester bien haut, protester de 
toutes nos forces, de toute notre âme. On veut nous intimider? 
Loin de nous réduire au silence, la menace fait d'elle-même mon- 
ter les paroles à nos lèvres, car cette menace est lâche ! 

Eh quoi ! il se commettra sous nos yeux des faits que nous 
trouvons odieux, et nous n'aurons pas le droit de le dire? A quelle 
époque vivons-nous donc ? Ce n'est donc pas assez qu'en condam- 
nant le capitaine Dreyfus sur de soi-disant pièces secrètes, on nous 
ait ramenés à l'époque des commissions mixtes, ce n'est pas assez 
que la barbarie du supplice auquel on l'a condamné et qu'il subit 
encore, nous rappelle les plus affreuses imaginations des inquisi- 
teurs du moyen-âge : tout cela n'est pas assez, il faut encore que 
les spectateurs le trouvent parfait ? C'est un peu trop d'impudence ! 



Il ne se trouvera donc plus un Pascal pour flageller comme elle le 
mérite la tourbe qui souille l'Eglise et la France? Et c'est cette 
a jésuitière » qui ose encore parler au nom des intérêts de la France 
— elle à qui nous devons d'entendre l'étranger, même le plus sym- 
pathique — dire que la France est pourrie. 

Et de fait, on pourrait le croire. Nous-mêmes, quand nous 
avons entendu ces jours-ci des étudiants crier en plein Paris : 
<c Conspuez Zola », nous avons eu le cœur serré et nous sommes 
dit : « C'est donc vrai qu'elle s'en va, notre France, puisque sa 
jeunesse en est là ! » Au siècle dernier, quand Voltaire luttait pour 
réhabiliter Calas ou Sirven, ce n'était pas seulement les hommes 
sérieux et éclairés qui se ralliaient autour de lui, mais les marquis 
poudrés de l'Œil-de-Bœuf eux-mêmes l'acclamaient. Ce n'est pas, 
certes, que les courtisans de Versailles eussent beaucoup de cœur, 
mais, en véritables hommes d'épée qu'ils étaient, ils s'intéressaient 
à toute lutte vaillante, et, bien qu'ils n'éprouvassent aucune sym- 
pathie pour les victimes en cause, ils applaudissaient aux coups 
bien portés. Il en avait, d'ailleurs, toujours été ainsi dans notre 
France — et surtout dans sa jeunesse. Généreuse avant tout, on 
l'avait toujours vue soutenir de sa sympathie celui qui payait bra- 
vement de sa personne — n'en serait-il plus ainsi maintenant? 
Nous voudrions ne pas désespérer; les hommes que nous avons 
entendus manifester n'ont déjeune que le visage; ils ne sont pas 
la jeunesse française, ils n'en sont même pas une partie : la vraie 
jeunesse, honnête et loyale, les renie! 

Quant à nous, nous en avons assez des lâches prétextes de la 
« raison d'État » et de l'odieux sophisme que la a fin justifie les 
moyens ». Nous demandons aussi, comme le Président de la 
Chambre, que tout soit clair et franc. Or, ce qui est clair et indis- 
cutable, c'est que la personne humaine est inviolable et sacrée ; 
qu'aucun intérêt, pas même l'intérêt de l'État, n'est supérieur au 
droit de l'individu. Et nous ne sachons pas que ce droit soit limité 
par aucune question de parti ou de secte. « Juif », a catholique » 
ou « protestant », pèsent à cet égard d'un même poids dans la 
balance de la justice. 

Donc s'il existe contre le capitaine Drejrfus des preuves de 
culpabilité, qu'on nous les montre ! Nous ne sommes plus au 
temps où chacun s'inclinait devant cet argument suprême : a Le 

8 



Maître l'a dit », et le a Billot l'a dit » ne nous suffit pas. Nous 

voulons voir et comprendre — et ce n'est pas notre faute si la 

parole de ceux qui nous gouvernent est à ce point dépréciée ; c'est 

une monnaie qu'ils ont eux-mêmes faussée. Elle n'a plus cours — 

nous voulons des preuves — et, tant qu'on ne nous en donnera 

pas, nous protesterons avec toute notre énergie et tous nos moyens 

contre une condamnation barbare que rien, jusqu'ici, ne justifie. 

Nous nous rions des menaces et nous acceptons de grand cœur la 

persécution : quand l'injustice régne, il est glorieux d'être sa 

victime. 

Mieux que personne, Monsieur, vous avez éprouvé et vous 

avez su exprimer ces sentiments et ces pensées; néanmoins nous 

avons cru devoir venir vous les dire, afin que vous sentiez bien 

que nous vous suivons dans la lutte courageuse et belle que vous 

avez entreprise contre le mensonge et l'iniquité. 

n Edouard-Gabriel Monnod; Rodolphe Riédier, étudiant es 
sciences ; M. Baertschi, professeur d'école normale; Henri Stapper, 
étudiant en droit; Jean Friedel, étudiant es sciences; Henri- 
Armand Delille, artiste; Lucien Monnod, libre penseur; Ary 
Renan; H. Bachellier; J. Ray mond-Kœnig, artiste peintre; Jean 
Kœnig, musicien; Victor Crémieu, licencié es sciences. » 

Ordres du jour de protestation. 

Le Groupe des études économiques, réuni extraordinairement 
en raison des incidents de ces derniers jours à son siège social, 
i6, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, a voté, par acclamation. 
Tordre du jour suivant : 

« Les membres du Groupe des études économiques expriment 
leur admiration pour l'attitude héroïque de M. Emile Zola, leur 
sentiment de mépris pour les créatures de l'état-major, les Roche- 
fort, les Drumont, les Valentin Simond, les deux Alphonses Hum- 
bert et Vervoort, les Marinoni et tous ceux qui, directement ou 
indirectement, ont contribué à jeter l'opprobe sur les principes 
élémentaires de la liberté ; jettent leur mépris au cercle des Étu- 
diants antisémites et aux membres du cercle du Luxembourg, 
flétrissent l'attitude de l'Association dite Générale des Étudiants et 
invitent tous ceux qui tiennent encore à l'honneur de l'homme à 
s'associer à une manifestation imposante qui chasserait de la rue 




les lâches braillards, toujours prêts à conspuer quelqu'un, même 
si ce cri est un cri de lèse -humanité. » 

Le Groupe des Étudiants collectivistes de Paris, adhérent au 
Parti ouvrier français 

« Constate que les scandales nés de l'oligarchie militaire sont 
la conséquence forcée du régime capitaliste. N'ayant pas à inter- 
venir dans les questions de races et de religions, et flétrissant les 
excitations tant antisémites que philosémites. 

» Félicite Emile Zola de sa courageuse protestation du droit de 
la défense violé. 

» Réprouve énergiquement toute les juridictions d'exception 
dont se sert la classe bourgeoise, en particulier la monstrueuse 
juridiction des conseils de guerre, et manifeste son indignation de 
voir, parmi les défenseurs de cette dernière, d'anciens condamnés 
de la Commune. » 

Aux Étudiants. 

Camarades, 

Vis-à-vis des manifestations antisémites et cléricales, il importe 
de ne point rester dans un calme qui ressemble trop à de l'indififé- 
rence. 

Les étudiants, soit indépendants, soit républicains, soit socia- 
listes, s'en laisseront-ils imposer par une minorité antisémite et 
cléricale ? 

Supporterons-nous qu'un certain nombre de braillards incon- 
scients compromettent aux yeux du public la réputation de la 
jeunesse des Écoles, toujours prête à protester contre l'arbitraire 
et l'illégalité. 

Camarades, 

Républicains ou socialistes, soyons avec les gens honnêtes et 
Emile Zola qui se dresse pour clamer énergiquement son indigna- 
tion contre les tentatives réactionnaires et les violations de la 
légalité, qui ouvre la route au Prêtre et au César. 

La Jeunesse révolutionnaire à l'auteur de Germinal! 
a C'est à travers les clameurs, les cris de colère et d'indignation 
qui partent des poitrines exaltées de ces étudiants sans conscience 

lO 



que nous autres, Jeunesse révolutionnaire, nous venons t'adresser 
un salut fraternel. 

» Peu nous importent les hommes, leur nationalité et leur race. 
Nous n'aurons toujours que de la haine pour tout ce qui est mili- 
tarisme. 

» Nous te saluons, comme nous saluons tous ceux qui se dressent 
contre les iniquités sociales. 

» Bravo Zola! Ton acte de courage est digne d'être cité et nous 
le saluons comme nous avons salué Germinal ! 

» Tu as affronté et les injures et la prison, rien n'a arrêté ta 
conscience d'honnête homme. Tu as clamé la vérité et l'équité ! 

» Merci, au nom de l'humanité! 

» Laisse passer la colère de cette foule indignée. Elle s'apaisera 
quand paraîtra la vérité, quand le châtiment roulera toutes ces 
poussières humaines. 

» Bravo, Zola ! Reste toujours le fort, le défenseur des faibles. 
Va, ne crains rien, marche le cœur et le front hauts, avec la satis- 
faction du devoir accompli. Tu as avec toi tous ceux qui aspirent 
à la vérité, à la justice et à l'humanité. 

» Vive Germinal! 

» AUG. BESOMBES ». 



Les soussignés. 

Considérant : 

Que le respect des libertés individuelles est pour l'homme un 
droit et pour la société un devoir qu'on ne peut violer sans tomber 
dans l'arbitraire et dans le despotisme ; 

Que l'antisémite est un retour vers l'intolérance religieuse et la 
guerre des races, et par là même une atteinte aux principes de 
liberté, d'égalité et de fraternité. 

Refusent de s'associer aux manifestations puériles et lâches qui 
qui excitent les haines et troublent les cœurs. 

Et s'étonnent que l'étude du droit ait pu fausser en quelques- 
uns les notions de vérité., de justice et d'humanité, au point de 
leur faire applaudir aux pires illégalités. 

Georges Vian, étudiant en droit; Charles Deschars, licencié es 
lettres, étudiant en droit: Georges Richet, étudiant en droit; 
Tixier, étudiant en droit; Jean Herold, étudiant en lettres; 
R. Patry, étudiant en théologie; M. Lot, étudiant en droit; Louis 

II 



Lestrelles, étudiant en droit; Léon Deshairs, licencié es lettres; 
Henri Boivin, étudiant en lettres; De Tarde, étudiant en droit; 
Victor Fleury , licencié es lettres ; H Sarvajeoul, licencié es lettres ; 
C. Buth, étudiant en philosophie; Bethel, étudiant en lettres; 
Fraisse, étu liant en droit, Degabriel, étudiant en lettres ; Goguel, 
étudiant en philosophie ; André Lyon, étudiant en droit ; Thureau, 
étudiant en droit; Georges Rouget, étudiant en droit, élève de 
l'École des sciences politiques ; Fourteau, étudiant en droit ; Emile 
Boivin, étudiant en lettres; Riby, licencié es lettres; Henry Roy, 
licencié es lettres; Colas, étudiant en droit. 

De Colombes f de M. Ch. Veillet-Lavallée, licencié es lettres : 
« Il faut avertir le public que la lettre du Comité de l'Associa- 
tion à M. Zola a été désaprouvée par la plupart des membres de 
l'Association. » 

De Paris, le Comité de la Ligue contre l'athéisme, société pure- 
ment philosophique, composée d'étudiants : 

a Déclare tout en respectant et honorant l'armée, réprouver 
l'attitude d'une grande partie de la presse, ainsi que les manifesta- 
tions de certains étudiants et les affirmations de lAssociation géné- 
rale des étudiants que son Comité a émises sans consulter ses membres ». 

De Paris, de M. Baruzi, licencié es lettres : 
« Les vrais étudiants sont avec vous qui demandez la lumière 
et la sauvegarde de la liberté individuelle ». 

De Caen, un groupe d'étudiants caennais : 

a Nous opposons le plus formel démenti à la note parue dans 
la Libre Parole du mardi i8 janvier. 

» Douze étudiants et non cent cinquante, suivis d'une douzaine 
de particuliers, sont parvenus à se couvrir de ridicule par une 
manifestation antisémite qui ne correspond nullement aux senti- 
ment de la majorité des étudiants caennais. » 

De Chartres, la Jeunesse révolutionnaire : 

« Il fallait un homme ennemi de toute coterie, ne demandant 
qu'une chose : la lumière ; n'ayant qu'une seule devise : lutter pour 
le triomphe de la vérité, lutter pour l'écrasement des pantins, qui 
cherchent à maintenir leteignoir sur une affaire d'intérêt général. 

» Cet homme, c'est Zola. L'humanité doit lui en être recon- 
naissante. » 



12 



Lettre à Emile Zola. 

Vendredi, 21 janvier 1898. 
Monsieur, 

Puisque plusieurs parlementaires, soi-disant socialistes, se 
refusent à marcher droit, nous voulons, nous, les jeunes socialistes, 
sauver d'eux l'idéal socialiste. 

Les socialistes sous peine, de déchéance, doivent marcher pour 
toutes les justices qui sont à réaliser. Ils n'ont pas à considérer à qui 
servent les justices réalisées, car ils sont désintérressés ou ils ne 
sont pas. Ils n'ont pas non plus à prétexter les injustices passées 
pour se refuser à la justice présente, parce que c'est là de la ven- 
geance et du talion, non pas de la justice. 

Pour ces raisons, nous saluons comme les futurs citoyens de la 
cité socialiste les hommes de métier, les ouvriers manuels et intel- 
lectuels, en particulier les universitaires, qui ont quitté leurs tra- 
vaux ordinaires pour travailler à l'entier recouvrement de la 
justice. 

Et nous considérons comme s'étant mis hors la loi socialiste, 
comme s'étant mis dès à présent hors la cité socialiste, tous ceux 
qui ont faibli, tous ceux qui ont failli; nous ne parlons pas de 
Rochefort, qui n'a jamais été qu'un bourgeois, nous parlons des 
anciens boulangistes, qui sont restés incorrigibles et aussi de 
M. Millerand, qui est décidément beaucoup trop fort pour nous. 

Nous vous asssurons, mes amis de l'Ecole normale et moi, de 
notre entière solidarité. 

Charles PÉGUY, 

Licencié es lettres, ancien élève de l'École normale 
supérieure, étudiant près la Faculté des lettres. 

Lettre à V « Aurore )y. 

Monsieur le Directeur, 

Plusieurs journaux ont publié une lettre de VAssociation géné- 
rale des Étudiants qui, dans sa forme polie, onctueuse, diploma- 
tique, est une protestation contre la courageuse campagne entre- 
prise par M. Zola. - Prudhomme sera bien heureux ! — Le 
Maître a cru devoir répondre ; il n'avait pas à le faire. L'attitude 
de l'Association était prévue et elle ne valait pas cet honneur. 

i3 



Qu'il me soit donc permis, Monsieur, pour un grand nombre 
d'étudiants épris de vérité et de justice, d'expliquer ici cette atti- 
tude, en délimitant, aux yeux du public qui pourrait la croire 
absolue, l'autorité de l'Association. 

Elle affiche, comme étant de 7,5oo, le nombre de ses membres. 
Ces chiffres sont contestables, et les étudiants n'y croient pas 
généralement. 

Mais, en les acceptant, si l'on considère qu'il y a au moins 
18,000 jeunes gens inscrits dans les Facultés et Écoles de Paris, 
immédiatement l'on voit comme elle est loin d'être l'expression 
parfaite de l'opinion du Quartier Latin, et dans quelle médiocre 
estime elle y est tenue. 

Bien qu'elle s'interdise toute manifestation politique ou reli- 
gieuse, les événements continuellement l'obligent à se démentir. 

En veut-on des exemples? En 1893, elle faisait placarder ou 
communiquer aux journaux son refus de se solidariser avec les 
étudiants révoltés, ce qui répandit dans la population parisienne 
cette idée commune que c'était là, simplement, une émeute de la 
canaille L'année dernière, lorsque le Quartier Latin tout entier 
:lamait sa sympathie à la Grèce et crachait son mépris à la face 
du gouvernement, l'Association intervenait encore, et, sous le 
prétexte hypocrite d'exhortation au calme, encourageait au silence, 
à la complicité d une diplomatie criminelle. 

Donc, on fait de la politique à l'Association, on en fait encore, 
et il est permis d'afl&rmer qu'on y fait même de la politique minis- 
térielle. C'est ce caractère d'agent ofificiel qui éloigne d'elle tous 
ceux dont l'esprit demeure libre, et dont le cœur large et fort bat 
encore aux clameurs de désespérance du droit violé, de la liberté 
menacée, de la République compromise. Au lieu d'être pour les 
étudiants un principe de sympathie et de force, elle n'est qu'un 
instrument de trouble, de désorganisation, de ruine : c'est ce qui 
la fait exécrer, mépriser. 

Dites à vos lecteurs. Monsieur, ce qu'est cette Association 
générale, ce qu'elle vaut. Dites-leur que ce n'est pas elle qui 
refuse de se solidariser avec les étudiants jaloux de leur indépen- 
dance, mais que, bien au contraire, eux la répudient comme une 
institution pervertissante et qui les déshonore devant l'opinion. 
Dites-leur aussi qu'il est encore au Quartier Latin des âmes 

14 



généreuses, assez passionnées de lumière et de progrès social pour 
condamner les manœuvres honteuses, les machinations louches, 
les escamotages de la justice. 

Agréez, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments 
les plus distingués et les meilleurs. 

» Michel Trilles, 

étudiant en droit. » 



Lettre au Président du Comité 
de TAssociation générale des étudiants. 

Paris, le i6 janvier 1898. 
Mon cher Tissier, 

Les journaux d'hier m'ont apporté le texte de la lettre que le 
Comité de l'Association a cru devoir adresser à celui qui le 
18 mai i8g3, présidait son banquet annuel : à Zola ! Je viens de 
lire sa réponse. 

On nous a, mon cher Tissier, toujours reproché de faire de 
la politique. L'intervention du Comité dans cette triste affaire 
justifie amplement ce reproche. Je te prie de transmettre au Comité 
mes protestations les plus vives. Si je n'étais un de ceux qui se 
sont attachés le plus à faire vivre notre société en des circonstances 
qui furent plutôt difficiles, je t'adresserais en même temps ma 
démission. Je ne le fais pas parce que j'estime que le blâme infligé 
à Zola n'émane que de quelques-uns encore trop jeunes à l'Asso- 
ciation, et que je suis persuadé que les vieux se sont abstenu de 
manifester une opinion quelconque, qui ne pouvait être que nui- 
sible à nos intérêts. 

Reçois, mon cher Tissier, mes cordiales poignées de main. 

L. MÉMAIN, 
Étudiant en médecine et en pharmacie, 
ancien secrétaire, ancien trésorier et 
ancien vice-président de l'Association 
générale des étudiants ». 

Qui donc osera dire encore que la bande de braillards qui court 
les rues représente la jeunesse des Ecoles ? 

i5 




Télégramme à T « Aurore 



». 




(c Groupe étudiants collectivistes Lyon félicite Zola pour atti- 
tude courageuse; proteste contre les manifestations d'une partie àes 
étudiants de Paris ». 



Appel des Étudiants indépendants et du Groupe 
des Études Économiques au Prolétariat. 

Camarades, 

Pouvez-vous rester indiflférents au spectacle des manifestations 
qui se produisent chaque jour dans la rue? * 

Pouvez-vous laisser une poignée de cléricaux et d'antisémites 
tenter d'étouffer la vérité sur les agissements ténébreux de nos 
maîtres ? 

Pouvez-vous permettre que l'on acclame le sabre sous le fallacieux 
prétexte d'honneur national ? Le sabre des Trochu et des Gallifet 
qui vous a valu tant de honte et qui vous a coûté tant de sang? 

Acclamer le sabre au moment où les chefs de l'armée découvrent 
leurs tares, leurs vilenies et leurs mensonges? 

Non, mille fois non. 

Seuls les privilégiés qui tremblent à la pensée que vous pourriez 
un jour vous soulever pour conquérir ce qu'ils vous ont volé, ont 
raison d'applaudir la soldatesque. Aujourd'hui la force armée n'a 
plus pour mission de garder les territoires, puisqu'on vous a déjà 
dépouillés, puisque votre existence quotidienne est pleine d'incer- 
titude et d'anxiété. 

Le rôle actuel de l'armée n'est pas de repousser un ennemi ima- 
ginaire, mais de protéger les entreprises patronales. Sous prétexte 
de patriotisme, elle opprime les prolétaires. Sous le couvert de 
l'ordre, elle maintient l'exploitation et le désordre. 

Vous, Camarades, qui avez laissé en 1871 plus de 40,000 des 
vôtres sur le pavé de Paris, qui avez combattu pour obtenir seule- 
ment le droit de vivre en travaillant, vous qui ne pouvez entre- 
prendre une grève quelconque sans être assommés par les troupes 
et la police, pouvez-vous crier « Vive l'Armée ! » ? 

Écouterez-vous ces clowns, ces fourbes, ces médiocres nommés 

16 



Drumont, Cassagnac, Cornély, l'abbé Gamier? Croirez-vous 
longtemps encore les turpitudes des renégats à la cause populaire : 
les Humbert et les Rochefort? Aussi cupides qu'Israël, mais plus 
hypocrites et plus perfides, ces fantoches veulent détourner votre 
colère contre les seuls Juifs, espérant sauvegarder leurs capitaux 
compromis et s'emparer du marché de la chair humaine. 

Serez-vous dupe de cette manœuvre grossière? Vous préterez- 
vous sans protester énergiquement à cet estampage de la révo- 
lution ? 

Aurez-vous la sottise de donner une fois encore votre sang, votre 
vie pour consolider un peu plus votre esclavage ? 

L'antisémitisme n'est qu'un mensonge, un calcul, une duperie 
cachant une vaste affaire financière. 

C'est grâce à ce mouvement d'idées que la petite bourgeoisie 
espère échapper au sort inévitable qui l'attend ; elle est condam- 
née, en vertu du processus de la civilisation, à glisser dans les rangs 
du prolétariat. Classe finissante elle essaye de rendre les Juifs res- 
ponsables d'un phénomène universel qui frappe indistinctement 
les hommes de toute race et de toute religion comme aussi de toute 
nationalité. 

Lorsque les fils de cette bourgeoisie manifestent leur méconten- 
tement, lorsqu'ils profèrent les cris de : a Mort aux Juifs » ne 
croyez pas qu'ils songent à votre affranchissement, ils pensent à 
leurs propres intérêts. « Mort aux Juifs » est un cri de boutique et 
non une clameur généreuse de délivrance. 

C'est pourquoi nous avons élevé la voix. Camarades, afin que 
vous sachiez qu'il y a dans la jeunesse des écoles un groupe 
d'étudiants, d'artistes, de penseurs et de poètes, délivrés de toute 
attache politique, débarrassés des programmes étroits et dangereux 
et préoccupés surtout de connaître toute la vérité' sur les grands 
conflits qui divisent les hommes de ce temps. 

Camarades, 

Ne l'oubliez pas, votre affranchissement intégral ne se réalisera 
qu'avec l'abolition des classes. 

Or, l'Antisémitisme c'est la substiiution d'une classe capitaliste à une 
autre. C'est une déviation du mouvement révolutionnaire opérée 
par l'union du sabre et de la croix. 

Le triomphe de l'Antisémitisme provoquerait la disparition des 

17 




minces lîberiés que nos pères ont conquises aa prix de leur sang 
depuis un siècle. 

Il faudrait recommencer ta lutte sur le terrain politique, reli- 
gieux et philosophique. Il fiiudraif reprendre l'œuvre des Encyclo- 
pédistes, et, cela, au moment où la question vitale est seule en jeu ; 
au moment où las grands débats économiques éclairent les prolé- 
taires sur leurs intérêts véritables, et sur l'avenir qui leur est 

Voilà pourquoi, Camarades, nous pensons qu'il est absolument 
nécessaire de soutenir le vaillant auteur de Gcrninat qui ne défend 
pas seulement la vie d'un homme victime d'une effroyable machi- 
nation, mais qui veut assurer l'intégrité de nos propres libertés. 

En rédamant la justice et la vérité, Emile Zola ne soutient ni 
les Juifs, ni l'Armée : il sert la cause de l'humanité et celle du 
Peuple. 

Nous l'applaudissons. Nous lui crions ; courage. Et puisque le 
cri de Cl A bas Zola ii signifie : domination militariste et césarienne, 
oppression cléricale, obscurantisme et barbarie des siècles morts, 
haine de la franchise, du courage et de l'audace, nous répondrons 
i< Vive Zola H. Que les faubourgs se lèvent en masse si la vie de 
cet homme est menacée. L'heure est grave, la moindre étincelle peut 
mettre le feu à l'édilice d'oppression où tant d'hommes agonisent. 
Courage, Camarades, courage! il s'agit peut-être de la conquête 
d'un monde. S'il faut un cri de ralliement, n'hésitons pas : Vive 
Zolal Vive Znlal signifie pour nous Vive la lumière! Vive la 
pensée libre ! Vive l'émancipation ; Vive l'humanité tout entière I 

Ont signé : Henri Dagan, étudiant es sciences; Paul Cavaillon, 
licencié es lettres ; Boyer. dessinateur ; Elie Murmaïn, professeur 
libre; Alla, du Libri; Jules Thiercelin, étudiant en médecine ; Paul 
Souchon. 



Contre le Huis clos. 

Parti d'aetian rivalutiannaire cammunisli. — Aui travailleurs ! Aux 
socialistes I — Citoyens, il est du devoir de tous les travailleurs 
de s'opposer aui desseins de ceux qui, sous couleur de patriotisme, 
se joignent au gouvernement pour asservir le peuple sous le joug 
du sabre et du goupillon. 




Ont signé : Boicervoise, Bonvallet, Gérard, Valéry, Gaillard, 
Descors, Laine. 



Grand Meeting public et contradictoire, organisé par le journal 
Le Libertaire. 

Ordre du jour : Sabre et Goupillon. Orateurs inscrits : Sébastien 
Faure, Broussouloux, Henri Dhorr, etc. 

Camarades ! Les derniers événements ont eu l'heureux résultat 
de faire tomber les masques et de préciser nettement la situation. 
On sait aujourd'hui que, sous les impostures : Patrie, Drapeau, 
Honneur de l'Armée, Antisémitisme, se dissimule une alliance 
entre le sabre et le goupillon. 

Cette alliance avait mobilisé, lundi soir, ses troupes de première 
ligne : sociétés de tir et de gymnastique, organisations patriotiques, 
groupements antisémites, cercles catholiques, petits braillards 
rive gauche de la réaction. 

Ils étaient des milliers, au Tivoli Waux-Hall, réunis dans le but 
de réclamer au gouvernement des curés que nous subissons des 
poursuites contre tous ceux qui refusent de collaborer à leur odieux 
projet de dictature. 

Quelques centaines d'hommes de courage et de conviction ont 
réduit à l'impuissance leur ardeur belliqueuse: mais leur fureur 
de répression n'a fait que puiser une force nouvelle dans la rage 
de cette mémorable raclée. 

Camarades, 

Nous offrons à ces incorrigibles souteneurs de l'Eglise et du 
militarisme l'occasion d'exprimer publiquement les sentiments qui 
les animent et le but qu'ils poursuivent. 

Cette intéressante discussion mettra en présence : les partisans 
de l'éteignoir et ceux de la lumière, les défenseurs de l'intolérance 
et ceux de la liberté, les individus qui tentent de ressusciter un 
passé de despotisme, de misères et les hommes qui aspirent à un 
avenir de bien-être, d'affranchissement. 

Ceux qui assisteront à cette instructive rencontre d'opinions 
contradictoires verront, sans difficulté, de quel côté se trouve la 
raison. 

LE LIBERTAIRE. 



19 



Les jeunes révolutionnaires ayant pris part à la contre-manifestation 
du Tivoli Waux-Hall protestent contre la presse ordurière qui les a 
accusés d'être des stipendiés ; 

Tant que la justice sera violée, la liberté une farce, et que le 
droit de chaque individu sera méconnu ils feront leur devoir. 

Ils félicitent l'Aurore de sa courageuse attitude en cette affaire. 

Haut les cœurs ! pour la justice ! Debout contre toutes les ini- 
quités sociales ! A bas le huis clos ! 

Vive Germinal ! 

Le groupe de la jeunesse socialiste indépendante des quatrième, cin- 
quième et sixième arrondissements a voté dans sa séance du 
17 courant l'ordre du jour suivant : Considérant que le huis clos 
est une infamie digne de l'Inquisition jésuitique du moyen âge, 
proteste avec énergie contre cette iniquité et félicite le citoyen 
Emile Zola de sa courageuse attitude pour le triomphe de la justice 
et de la vérité. 

Pour le groupe : 

Le Secrétaire, 
H. BOYER. 

De Toulouse, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire : 
« Félicite les courageux citoyens qui combattent au grand jour, 
pour le droit et la vérité, non seulement l'esprit du fanatisme, mais 
encore l'oligarchie militaire, conséquence obligée du régime capi- 
taliste ». 

De Nice, le Groupe libertaire : 

« Proteste énergiquement contre le huis clos, cette survivance 
des lettres de cachet qui, sous une nouvelle forme, pourra envoyer 
demain tous les hommes de liberté peupler les geôles gouverne- 
mentales ». 

Les soussignés appartenant au monde des arts, des sciences et 
des lettres, félicitent Emile Zola de la noble attitude militante qu'il 
a prise, dans cette ténébreuse affaire Dreyfus qui dissimule, sinon 
une iniquité, tout au moins des illégalités et que le récent jugement 
du conseil de guerre vient d'enténébrer plus encore. 

20 



Ils se solidarisent pleinement avec lui, au nom de la justice et 

de la vérité. 

Ont signé : Henry Dupont ; Georges Dacosta, publiciste finan- 
cier; J. Martelet; L. Baudoin; E. Picard, publiciste; A. Audigé ; 
G. de Bergue; E. Kunemann. 



Les citoyens réunis à la Salle Octobre par le Parti révolutionnaire 
communiste, protestent contre toutes les juridictions exception- 
nelles et considèrent le huis clos comme une contrefaçon jésui- 
tique du pouvoir personnel et des anciennes lettres de cachet. Ils 
félicitent chaleureusement Emile Zola, pour sa piotestation éner- 
gique contre les illégalités commises par le gouvernement dans 
l'affaire Dreyfus-Esterhazy. En outre, contre la correctionalisa- 
tion des poursuites que le gouvernement intente au journal l'Aurore 
et à Emile Zola, dans le but d'étouffer la manifestation de la vérité; 
protestent énergiquement contre l'attitude de M. Henri Rochefort 
et de M. Alphonse Humbert, anciens condamnés des conseils de 
guerre qui, reniant tout leur passé, ne craignent pas de s'associer 
aux cléricaux, ces pires ennemis de la République, pour couvrir 
toutes les illégalités commises dans l'affaire Dreyfus-Esterhazy . 

THARGELION. 

Le Réveil de La Chapelle et Goutte-d'Or. (Parti ouvrier socialiste 
révolutionnaire). — S'inspirant du mouvement scandaleux qui s'est 
produit ces derniers jours dans la question de patrie, et qui a sou- 
levé l'indignation unanime de tous les honnêtes gens, proclame 
que tous les peuples sans distinction de culte ou de race sont 
frères, et que l'ennemi commun du prolétariat, c'est le clergé et le 
capital ; envoie au citoyen Zola ses acclamations pour l'acte d'au- 
dace qu'il a accompli en jetant bas les masques des pantins de la 
politique actuelle, coalisés au Sabre et au Goupillon, et qui 
détiennent le pouvoir au plus grand déshonneur du peuple français 
et du prolétariat en particulier. 

Encore une fois, citoyen Zola, bravo et courage ! 

Plus d'armée permanente ! Plus de frontières ! 

Vive l'internationalisme ! Vive la révolution sociale ! 

Pantin. — La Jeunesse révolutionnaire internationaliste du 

21 



canton de Pantin, dans sa séance du 19 courant, a voté l'ordre du 
jour suivant : 

ce Considérant que le huis clos est une infamie sortie des jésui- 
tières gouvernementales, proteste énergiquement contre les sen- 
tences des conseils de guerre, approuve la conduite d'Emile Zola, 
le félicite de l'énergie qu'il met à défendre les idées de justice et 
d'équité : 

» Flétrit Rochefort, la fripouille qui trône en maître à Vlntran- 
sigeani, qui, non content d'avoir trahi le parti révolutionnaire, se 
fait le valet de la cléricaille. 

» Le groupe affirme sa foi révolutionnaire et demande plus que 
la suppression des armées permanentes. 

» A bas le militarisme! Guerre aux renégats! Vive la Révo- 
lution! » 

Les membres du groupe socialiste révolutionnaire havrais. Ni Dieu, 
ni Maître, approuvent entièrement les termes de la lettre d'Emile 
Zola au Président de la République, le félicitent de sa courageuse 
attitude d' a homme libre m, protestent énergiquement contre le 
huis clos au moyen duquel on a étouffé l'affaire Dreyfus-Esterhazy , 
sous le faux prétexte de patriotisme, huis clos qu'on peut aussi 
bien employer demain contre la liberté et contre les révolution- 
naires de toutes les écoles, déclarent souhaiter ardemment la 
manifestation de la vérité, et le châtiment des traîtres quels qu'ils 
soient et envoient au vaillant journal l'Aurore l'assurance de leur 
sympathie pour l'indépendance d'esprit dont il a fait preuve jusqu'à 
présent. 

Pour le groupe et par mandat : 

Le Secrétaire, 
G. LAVILLE. 

Le Mans. — Le Comité révolutionnaire socialiste adhérent au 
Comité révolutionnaire central, adresse à Zola ses plus vives féli- 
citations pour son attitude si réconfortante, à notre époque toute 
d'égoïsme et de veulerie ; 

Réprouve l'antisémitisme, inventé par la rénction pour faire 
oublier la question sociale; aucune différence n'existant entie le 
capital juif et le capital catholique; 

22 



Proteste énergiquement contre le huis clos, qui permettra demain 
à la bande gouvernementale de se débarrasser de tous les assoiffés 
de vérité et de justice; 

Signale les manœuvres de la bourgeoisie aux abois qui, se 
sentant menacée dans ses intérêts et ses privilèges, prépare sour- 
noisement le retour du régime du sabre et du goupillon ; 

Crie avec la vaillante révolutionnaire Louise Michel : « Guerre 
à tous les huis clos, à toutes les ténèbres, à tous les étoiiffements ». 

Pour le Comité et par ordre ; 

Gabriel MAILLARD. 



Montpellier. — Groupe des étudiants socialistes. — A une mani- 
festation d'étudiants hypocritement organisée par la bande cléri- 
cale et conduite aux cris sauvages de « Mort aux juifs! » sous la 
honteuse protection de la police, les étudiants socialistes ont 
répondu sur l'heure par une contre manifestation menée aux cris 
de « Vive Zola ! Vive la Sociale ! ». 

Devant cette scandaleuse affaire Dreyfus-Esterhazy où s'écroule 
le dernier prestige de l'armée et où s'étale plus hideuse qu'aucune 
fois la corruption d'une bourgeoisie au déclin de sa mission histo- 
rique, les mêmes étudiants déclarent se solidariser avec leurs 
camarades de Paris et avec le parti révolutionnaire international 
qui n'a pas à distingiier dans sa lutte le capital de la Synagogue 
du capital de l'Eglise ou du Temple. 

Enfin nous protestons contre la violation des formes juridiques 
et contre les mystères dont des ministres sans vergogne et des 
juges à leur merci enveloppent pour de bas intérêts un procès 
dont la gravité exige la pleine lumière, que nous réclamons au nom 
de la vraie justice et de l'entière liberté. 



A Zola. 

Citoyen, 

L'acte que vous venez de commettre vous honore d'autant plus 
que depuis un certain temps l'égoïsme paraît être devenu un culte 
et la platitude un principe. 

23 



Rompant avec ce milieu, vous avez fait bon marché de votre 
quiétude, du trouble que votre intervention allait apporter dans 
vos travaux; sans hésiter, vous avez craché aux puissances du 
jour les dures vérités qui les ont affolées. 

Au nom de lavant-garde qui, depuis longtemps, fait tête à la 
meute qui se dispose à vous faire payer cher votre audace, je 
vous salue, convaincu que de plus autorisés vous salueront au 
nom de la science ; quant à moi, c'est au nom du travail et du 
socialisme révolutionnaire que je vous crie : Bravo et courage ! 

J. ALLEMANE. 

De Paris, M. Morenot, étudiant es lettres : 

a Soyez persuadé que la majorité des étudiants pense comme 
moi, mais beaucoup ne signent point, soit par crainte (examens et 
examinateurs), soit par indifférence; mais au fond, nous sommes 
tous de cœur avec vous. » 

De Toulouse, M. Femand Pradel, pour le comité de l'Essor : 
a Je viens, au nom de l'Essor, et de la véritable jeunesse de 
Toulouse, vous dire combien est vive notre sympathie afin 
que vous puissiez prendre pour ce qu'elles valent les manifesta- 
tions des commis, des produits de jésuitières, et des vendeurs de 
contremarques qui s'agitent ici. » 

De Lyon, M. Henri Voilier, étudiant en droit : 

« Qu'importent les vomissements injurieux d'une presse, dont 
l'abjectation n'a d'égal que le crétinisme le plus béotien. 

» Qu'importent les hurlements des bandes avinées du Quartier 
qui déshonorent le nom d'étudiant. » 

De Nancy, communiqué par un étudiant : 

« La Société générale des étudiants déclare n'être pour rien dans 
les manifestations isolées qui ont pu se produire à Nancy au sujet 
de l'affaire Dreyfus. Ne se croyant pas autorisée pour prendre la 
parole dans les circonstances présentes, elle désire garder le silence 
et s'abstenir de toute démonstration. » 

De Nancy, d'un autre protestataire ; 

ce Tous les journaux à chantage et à scandale vont interpréter à 

24 



leur manière la manifestation qui a eu lieu. J'ai vu défiler la 
manifestation et je puis vous aflSrmer qu'elle se composait de cinq 
ou six étudiants recrutant sur son passage tous les voyous de la 
ville. » 

Du Havre, par dépêche ; 

« Les groupes libertaires havrais, adressent leurs encourage- 
ments à Zola et à V Aurore pour leur lutte contre le huis-clos. — 
San vi que. » 

De Marseille : 

Dimanche, à la sortie de la réunion antisémite, une manifestation 
contraire a été faite par les libertaires de Marseille, aux cris de à 
bas le huis-clos, à bas Rochefort, à bas Drumont. 

De Paris : 

Le groupe d'émancipation typographique (adhérent au Parti 
ouvrier français) proteste contre la violation des formes juridiques 
au procès de 1894 et contre les mystères qui ont entouré l'afifaire 
Esterhazy. 

Pour le groupe et par ordre : 

Le Secrétaire^ 
DEPALLE. 



Dans une adresse que nous ne pQuvons malheureusement insé- 
rer entièrement, les rédacteurs de la revue le Libre envoient à 
Zola « leur hommage, pour avoir pris si bellement en mains une 
cause de vérité et de justice, pour avoir gifflé les oppresseurs du 
, peuple abrités derrière leurs mesquines lois de .fausseté et d'in- 
justice ». 

Ont signé : Natal Humbert, administrateur de la Revue ; Manuel 
Devaldes, rédacteur en chef; Jacwoski ; Pommeraye; Casanova; 
Creach; Brenet; N. Jullien; H. Bowen ; A. Lafleur ; H. Ner; 
P. Souchon; H. Martel; G. Arnaud. 

Le groupe d'études sociales de la Maison-Blanche, réuni le 
i5 janvier, déclare n'avoir aucune complaisance ni pour le sémi- 

25 



tisme qui a si longtemps abusé de la classe ouvrière, — ni pour 
l'antisémitisme, qui spécule effrontément sur les plus bas instincts 
de l'animalité ; 

Se prononce, avec la dernière énergie contre les juridictions 
exceptionnelles, parmi lesquelles la plus monstrueuse est celle 
des conseils de guerre ; 

Félicite l'auteur de Germinal de mettre son génie au service d'une 
cause prolétarienne, en dénonçant la honte des dénis de justice et 
des huis clos; 

Regrette vivement de voir s'incliner devant des Esterhazy et des 
Boisdeffre un homme comme Rochefort en qui le peuple bafoué 
et meurtri avait si souvent incarné sa fierté et sa revanche. 

Cet ordre du jour a été voté à l'unanimité. 

Pour le groupe et par ordre : 

GIVORT. 

A Nantes : 

La Fédération socialiste nantaise, réunie le mercredi 27 janvier, 
a voté à l'unanimité l'ordre du jour suivant : 

« La Fédération socialiste nantaise, devant les manifestations 
organisées par les cléricaux et les royalistes, avec la complicité 
gouvernementale, lesquelles rappellent les jours les plus sombres 
du moyen-âge, approuve nettement la déclaration du groupe 
socialiste de la Chambre ». 

Admirant l'initiative courageuse de Zola, les soussiginés habitant 
Lyon, lui adressent l'expiession de leur vive sympathie. 

Ils espèrent que, malgré les manœuvres déloyales, les idées de 
vérité et de justice finiront par triompher. , 

Ils protestent en outre avec la dernière énergie contre des mani- 
festations qui tendent à ériger l'intolérance religieuse en principe 
de gouvernement. 

Rolland, étudiant en médecine; G. Dongean, étudiant en phar- 
macie; Christophe Nicolas, étudiant en médecine; Joseph Ribot, 
étudiant en médecine ; Jouberty, étudiant en médecine ; J. Buisson, 
étudiant en médecine; Ronchon, licencié en droit, étudiant; 
O. Desmure, étudiant en droit; J. Grineff, étudiant en médecine; 
Arnoux, étudiant en droit; Giulavini, étudianten médecine; un 

26 



groupe d'étudiantes russes; J. Duru, cordonnier à Montplaisir, 
ancien condiscipledeZola> Max Morand, étudiant aux Beaux- Arts; 
P. Genoux, commerçant, 80, rue Tronchet, Lyon ; Mouttet, étudiant 
en droit; Voidier, étudiant en droit; Anglade, étudiant en droit ; 
A. Jarrand, publiciste; C. Verrier, marchand forain; Noël Byord, 
poète-chansonnier du « Cénacle bohème >>; Max Elwig, publiciste 
(chansonnier du « Cénacle bohème »); A. Pinchon, facteur d'ins- 
truments de musique; Fernand Dhervyl, chansonnier du « Céna- 
cle bohème »; A. Mathiez, agrégé d'histoire et géographie ; Cati- 
gno, étudiant en médecine, correspondant de VUnion; L. Meyer, 
négociant; Loras, étudiant en médecine; Denis Paul, étudiant en 
médecine; Perrier, représentant de commerce; Chauvet, étudiant 
pharmacie et sciences ; F. Millet ; Francisque Favre, étudiant en 
médecine, secrétaire du groupe des étudiants collectivistes ; Char- 
bonié; Marmonier, administrateur de la Bourse du travail; 
Anthelme Simond, rédacteur au Peuple; Etienne Rognon, sculp- 
teur; M. Couturier; H. Millet; Charles Lingénieur ; Philibert 
Guillermin; Blandin; Capeti, critique d'art; Taigeru; Meysson; 
Villebrun; Morel ; Docteur Vacher; Charles Sébault; J. Alcot ; 
J. Beau, du Comité de rédaction du Peuple; Pierre Carret; Maleys- 
son, rédacteur au Peuple; Pierre Duplai; Charnay; F. Emin ; 
Tavernon ; Vérilhac; Livrozet ; Valette; J. Tamizon ; J. Jarrige, 
de la Jeunesse blanquiste; Ferdinand Loup; F. Belot; J.-L. Du- 
thet ; Murot ; Pierre Devet ; Léon Roctet ; Louis Bernard ; Joseph 
Villeneuve ; André Antoine ; Auguste Valette, secrétaire du Syndi- 
cat de la confection ; Louis Delangle ; J.-B. Demoulin ; A. Berthon- 
nier; Pu aux; Couverai n. 



L'Union révolutionnaire du treizième arrondissement, adversaire résolu 
aussi bien des juridictions exceptionnelles que des procès à huis- 
clos et estimant que tout accusé doit connaître et pouvoir discuter 
les accusations portées contre lui, déclare: approuver entièrement 
la campagne entreprise par V Aurore en vue de faire la lumière sur 
l'affaire Dreyfus-Esterhazy et félicite chaleureusement Emile Zola 
pour sa courageuse et énergique intervention. 

Elle voit avec tristesse les anciens condamnés des conseils de 
guerre, les citoyens Henri Rochefort et Alphonse Humbert, faire 
cause commune avec le syndicat de l'Eteignoir, composé des pires 
ennemis de la République et du peuple, et les galonnés de l'état- 
major général, fusilleurs d'hier, d'aujourd'hui et de demain. 

Intimement convaincue que les manœuvres dévoilées. par ia presse 
véritablement républicaine, employées en faveur dEsterhazy ne 
sont inspirées que pour sauver des traîtres jusqu'ici inconnus 

27 



.. J 



demande la constitution d'un jury national chargé de faire une 
enquête et punir toutes les trahisons d'où qu'elles viennent. 

Pour l'Union révolutionnaire du treizième : 

Le Secrétaire, 
S. BOULET. 



Paris, ce i6 janvier 1898. 
Monsieur, 

Le Gouvernement, chargé d'exécuter les lois, représente par 
essence la légalité. C'est de bonne foi que la majorité du pays sou- 
tient en ce moment le Gouvernement, croyant soutenir en lui la 
légalité. Il ne paraît pas ressortir des derniers débats qu'il en soit 
ainsi. Il parait ressortir que la loi a été violée, que des mesures 
arbitraires ont été prises. Il est regrettable que le pays ne com- 
prenne pas la gravité de pareilles mesures ; il ne s'agit plus ici 
de la culpabilité ou de l'innocence d'un homme; il s'agit de la 
menace suspendue sur la tête de tout citoyen. La liberté de per- 
sonne n'est plus assurée si, sur un soupçon plus ou moins fondé, 
des accusateurs, même de bonne foi, peuvent produire contre un 
accusé des pièces que celui-ci ne peut critiquer. 

Il est impossible que le pays supporte dans ses mœurs l'intro- 
duction d'un pareil régime, qui n'est que celui du temps de bar- 
barie. Il faut, je le répète, que le pays n'en comprenne pas la 
gravité pour qu'il paraisse le tolérer. L'attitude publique n'est pas 
révoltante, car elle ne peut l'être, ni chez ce peuple, ni chez un 
autre; le sentiment de justice est un sentiment trop primordial à 
notre époque pour que rien l'oblitère. 

L'attitude publique est simplement inconsciente : bien mieux, 
elle croit défendre la justice, en défendant ceux qui ont coutume 
de la faire observer. 

C'est là l'erreur du pays dans cette circonstance, et ce qu'il faut 
lui montrer. C'est là le point sur lequel il faut porter tous ses 
efiforts. Des hommes de gouvernement sont sortis de la légalité, 
par ignorance sans doute, et sans doute dans l'espoir de bien 
faire. Mais les procédés dont ils ont usé sont ceux dr? cours 

28 



italiennes du moyen-âge, trop flétris pour qu'il soit besoin de s'y 
étendre. Voilà le simple fait dont il faut que le pays prenne 
conscience. Quand le pays aura compris dans sa réalité l'acte qu'il 
paraît tolérer, le mouvement d'opinion sera si unanime que l'ordre 
troublé depuis quatre mois, sera soudain rétabli. 
Je crois toute signature inutile à cette voix de la raison. 



Un ancien élève de l'Ecole 
polytechnique. 



Lettre de M. J. Andrade, professeur à la faculté 
des sciences de Rennes, au général Mercier. 

Mon cher camarade, tu étais ministre de la guerre à l'époque de 
la condamnation de Dreyfus ; à cette époque je n'avais aucune des 
angoisses qui étreignent aujourd'hui tant d'esprits libres encore 
tout stupéfiés des nouvelles méthodes d'enquête; de plus on savait à 
cette époque que Dreyfus avait été condamné sur une pièce maté- 
rielle, le bordereau: sans doute, les experts se balançaient presque, 
mais il y avait une petite majorité; et puis tu avais annoncé avant 
le jugement que l'accusé était coupable ; cela nous devait suffire 
alors, puisque le huis clos faisait la nuit sur tout contrôle de l'opi- 
nion. 

Aujourd'hui les choses ont changé. 

Il existe une écriture définie infiniment plus ressemblante à celle 
du bordereau que celle de l'accusé condamné il y a trois ans. 

Ce seul fait exige la revision du procès de notre camarade Drey- 
fus, du moins quand on veut apporter dans la justice un peu de 
la probité scientifique. 

A ce propos, je te dirai que je ne trouve guère de cela dans les 
rapports de MM. Ravary et d'Ormescheville; par contre j'y recon- 
nais l'écriture de bons élèves des jésuites. 

Je ne te parle pas du Uhlan, puisqu'on n'a rien voulu tirer au 
clair à son égard. 

N'est-ce pas une chose étrange, camarade Merciei que dans une 
question où la justice exige le sang- froid, l'on ait vu des soldats 

29 




qui ne bronchent pas au feu éprouver cependant le frisson de la 
peur civile et s'émouvoir d'un Drumont ou d'un Rochefort? 

En tout cas, j'affirme très haut que la récente méthode d'enquête 
n'eût jamais pu être appliquée du vivant de notre regretté cama- 
rade de Miribel, car celui-ci possédait au plus haut point la probité 
scientifique. 

Quoi qu'il en soit, mon cher camarade, je suis persuadé que si, 
il y a trois ans, tu t'es trompé, tu t'es trompé de bonne foi. 

Et c'est pourquoi si Dreyfus est innocent, ce qui, je ne crains 
pas de le dire, me paraît de plus en plus probable, je te plaindrai 
de tout cœur. 

D'ailleurs, la vérité, on l'aura, et toute nue, et cela en dépit de 
Tartuffe qui vient de recevoir en France ses grandes lettres de 
naturalisation. 

Camarade Mercier, je te serre la main. 

J. ANDRADE, 
ancien élève de l'Ecole politechnique. 

M. Michel Bréal, membre de l'Académie des inscriptions et 
belles lettres, professeur du Collège de France, a adressé à un 
de ses amis la lettre suivante ; 

« Vous me demandez pourquoi mon nom ne se trouve pas parmi 
ceux qui demandent la revision du procès Dreyfus. C'est que j'ai 
pensé que l'initiative devait appartenir à ceux qui ne sont pas les 
coreligionnaires de Dreyfus (M. Bréal est Israélite). Mais je n'en 
suis pas moins de cœur avec vous. Je me joins à toutes les 
consciences humaines qui réclament la revision. S'il me fallait 
quelque chose pour la désirer encore davantage ce serait la vue du 
tort moral que se fait la France à l'étranger. 



Lettre au « Siècle ». 

Paris, le 20 janvier 1898. 
Mon cher Compatriote, 

Je suis avec le plus grand intérêt votre courageuse campagne. 
J'approuve complètement les lettres de mes confrères Duclaux et 

3o 



Louis Havet réclamant la revision et je vous autorise à ajouter 
mon nom à ceux des esprits libéraux et indépendants qui 
demandent que pleine lumière se fasse au sujet de cette doulou- 
reuse question. 

Veuillez agréer, cher Compatriote, la nouvelle expression de 
mes sentiments les plus dévoués. 

Alexandre BERTRAND, 
membre de l'Institut. 

De Marseille, la dépêche suivante : 

Zola - Aurore — Paris. 
Après lecture Aurore vous envoie humble hommage, admiration 
profonde, inaltérable dévouement. 

Célestin BOSC, 
publiciste. 

Lettre adressée par M. Francis dé Pressencé. 

Ce 20 janvier 1898. 
Monsieur, 

Déjà signataire de la pétition demandant la revision du procès 
Dreyfus ; 

Résolu à m'associer par tous les moyens possibles à la campagne 
contre la violation des droits et en faveur de la justice ; 

Je vous prie de faire figurer mon nom parmi les signataires de 
\di protestation. 

Il faut que la conscience française parle, et qu'elle pirle haut. 

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments dévoués. 

Francis de PRESSENSÉ, 
Publiciste, chevalier de la Légion d'honneur. 

A Monsieur P.-L. Tissier, président de 1' Association 
GÉNÉRALE DES ÉTUDIANTS, de Paris. 

Monsieur, 

Je viens vous prier de vouloir bien ne plus me compter au nom- 
bre des membres honoraires de l'Association générale. 

3i 



Autant j'étais heureux de concourir à encourager les travaux 
des laborieux, autant je me trouve peiné de vous voir déserter les 
cours des écoles où l'on vous apprend la recherche dea n vérités n 
scientifiques, pour vous livrer à des déambulations qui ne sont 
pas prévues aux programmes d'enseignement, et provoquent sur 
leur passage des troubles qui peuvent devenir funestes. 

Il y a temps pour tout I Le carnaval approche. . . ; encore quel- 
ques semaines, et vous pourrez, à nouveau, tout à votre aise, avec 
l'entrain que l'on vous connaît, montrer combien Liitré a raison 
dans sa recherche de la paternité de cet animal qui s'appelle 
l'homme. Mais, d'ici-là, vos parents seraient heureux de vous voir 
plus assidus à suivre vos cours et plus empressés à passer vos 



i 



Fuis, dans ces déambulations à travers les rues, vous faîtes de 
mauvaises rencontres; et il arrive que vous, que nous avons 
essayé d'élever pour être les lumières du vingtième siècle, voua 
vous enrôlez sous la bannière des étudiants des Universités catho- 
liques, vous donnée de la voix pour chanter les mêmes cantiques, 
vous clamei les mêmes antiennes et vous « conspuez n en choeur I 

Rester avec vous dans ces conditions, ce serait approuver celte 
union incestueuse de la clarté et de l'ombre, du progrès et de la 
réaction, de ta lumière et de l'éteignoir.de U vérité et du mensonge ! 

Aussi je me retire, quoique à regret 1 Faire autrement serait 

D' Léon MARCHAND, 

prûfeaseui hoDoiairc de l^jïcole de phanna- 

cie de Fari.. 



Quelques lettres. 

Il faudrait les citer toutes. Quand on ouvre le dossier, elles at 
pressent en foule. C'est au hasard que nous les prenons ; 

De Paris, d'un ancien ouvrier tailleur. 

« La question actuelle est bien simple : ceux qui sont contre It 
huis clos sont pour la Révolution française ; ceux qui sont pour, 
sont pour l'ancien régime, l'éteignoir. 

B Tant pis pour M. Rochefort s'il a perdu sa statique intellec- 
tuelle et morale >. 



De Paris, de M°^« Guibert, française et chrétienne : 
« En protestant contre les raffinements de cruauté dont souffre 
Mme Dreyfus, à laquelle on soustrait l'écriture de son mari, les 
femmes accompliront un devoir d'épouse, de mère, de Française 
et de chrétienne ». 



UNE PROTESTATION 

Les soussignés, protestant contre la violation des formes juri- 
diques au procès de 1894 et contre les mystères qui ont entouré 
l'affaire Esterhazy, persistent à demander la revision. 

PREMIÈRE LISTE 

Emile Zola, Anatole France, de l'Académie française ; Duclauz, 
directeur de l'Institut Pasteur, membre de l'Académie des sciences; 
Jean Ajalbert, Paul Brulat, Raymond Kœchlin, Fernand Gregh, 
André Rivoire, Saint-Georges de Bouhélier, Louis Feine, archi- 
tecte; Alfred Feine, architecte; Anquetin, avocat à la Cour 
d'appel; docteur Bonnier, Georges Lecomte, E. Letailleur, Th. 
Ruyssen, de l'Association de la Paix par le droit; Jack Abeille, 
Charles Darantière, licencié en droit; Philippe Dubois, René 
Dubreuil , Marcel Huart , Pierrç de Lano , Jehan Rictus, Georges 
Laporte, publiciste; Lhermitte, J.-M. Gros, Lugné-Poë, Jacques 
Bizet, Daniel Halévy, Saviez, publiciste; Othon Gœpp, licencié 
en droit; Gabriel Trarieux, André Beaunier, Alfred Bonnet, 
secrétaire du Devenir social; A. -F. Herold, Pierre Qu il lard, E. 
Tarbouriech, professeur au Collège des sciences sociales; Ch. 
Rist, licencié en droit; Ed. Rist, interne des hôpitaux; F. Fénéon, 
secrétaire de la. Revue blanche; Robert de Fiers, Marcel Proust, 
Léon Jeatman, Louis de -la Salle, Amédée Rouquès, Paul 
Lagarde, avocat à la Cour d'appel, Mecislas Golberg. 

Victor Bérard, Lucien Herr, Ch. Andler, C. Bougie, P. Lapie- 
A. Métin, F. Brunot. E. Bourguet. Jean Perrin, Marotte, Vieillet 
fond, Lebesgue, Mège, Mouton, Jarry, Cligny, Elle Halévy, Mas- 
soulier, J. Rey, Dureng, Dubreuil, Simiand, Treffel, Roques, 
Lœwé, H. Bousquet, agrégés de l'Université. 

Maître, Poirot, Bury, Monod, Beck, Beslais, Cettier, Duguet, 
Abt, Fourniols, Pernot, Cazamian, Merlant, Bahut, Cans, Mes- 
lier, Crepieux-Janim, licenciés es lettres. 

Duclaux, H. Dumas, Gauthier, Lecomte, Labrausse, Aimeras, 
Sueur, Brunet, Bérard, Maroyer, Bouzat, Rey, Esclagon, Aroles, 
Galland, licenciés es sciences. 

33 



Jean-Louis Bideault, peintre; Guy de la Farandole, publiciste; 
Léopold Augier, publiciste; Emile Escande, L. Albiate, artiste; 
Edmond Fazy, Ph. Dubois, Louis Mullem, G. Lhermitte. Henry 
Mortiraer, homme de lettre; Georges Lacombe, sculpteur; Mau- 
rice Hepp ; Marcel Batilliat, Berna Blanc, artiste peintre ; 
Charles Vellay (Lyon), Alfred Haakman, artiste ; Paul Robert ; 
A.-J. de Mauprey, publiciste; Fernand de Rouvray, publiciste; 
Paul Desrieux, publiciste. 

Agier, graveur ; Anquetin, Jean Blaize, docteur A. Blatin, Paul 
Brulat, Armand Charpentier, Courteline, Couturier, dessinateur; 
Henri Dagan; Albert Delvallée; Félix Fénéon ; Eugène Fournière, 
Paul Franck, de l'Odéon; Gustave Gefifroy, René Ghil, J.-M. 
Gros, Gustave Guesviller, Edmond Guillaumet, B. Guinaudeau, 
A. Ferdinand Herold, Léon Hétru, André Ibels, docteur Jaclard, 
Janvier, de l'Odéon, Albert Lantoine, Georges Lecomte, Hippo- 
lyte Lencou, Gaston Lesaulx, Henri Leyret, Charles Longuet, 
Maurice Magre, Camille Mauclair, Octave Mirbeau, Maurice 
Montégut, Gabriel Montjoye, Gabriel Mourey, Eugène Murer, 
peintre, Léon Parsons, Pierre Quillard, Emile Raymond, Daniel 
Riche, N. Roinard, Victor Sadoul, Saint-Georges de Bouhélier, 
Charles Sounier, Paul Souchon, Adolphe Tabarant, Léon Tal- 
boom, Eugène Thebault, Laurent Tailhade, Maurice Vaucaire. 

DEUXIÈME LISTE 

Robert Byse, licencié en droit; Léon Séché, directeur de la 
Revue des provinces de l'Ouest; Maurice Montégut, homme de lettres ; 
Jean Psichari, agrégé de l'Université, directeur d'études à l'École 
pratique des hautes études; Gabriel Mourey; Albéric Magnard ; 
Pierre Valdagne, homme de lettres ; Charles Petitjean ; G. Tour- 
nade; Edmond Fazy, licencié es lettres; M. Géra; A. Savard, 
compositeur ; docteur Stapfer ; Emile Crémieux, externe des hôpi- 
taux; Imbert, Renée Weiss, licencié es lettres; Edouard Quet, 
publiciste; Fernand Fau, Armand Charpentier, homme de lettres, 
critique de la revue littéraire de la Revue des journaux et des Livres ; 
Pascal Forthuny, homme de lettres ; Ch. Frois, professeur ; Gaston 
Laurent, Henri Brissac, Albert Bloch, licencié es sciences, profes- 
seur à l'École polytechnique de Buenos- Aires, publiciste; Paul 
Genty, J. Mormerot, licenciés es lettres: J. Lagrosillère, licencié 
en droit ; Eugène Thebault, Gustave Kahn, Edouard André, Revue 
des Deux-Frances ; René Ghil, publiciste; J. L. Bideault. artiste 
peintre ; Paul Maze, avocat à la cour ; Ernest Haudos, avocat à la 
cour; Alphonse Richard, avocat à la cour; Frédéric Cazalis, avo- 
cat à la cour; Adrien Manière, homme de lettres ; B. Guinaudeau, 
homme de lettres ; Jacques Bouzon, avocat à la cour; F. Bideault, 
négociant; Gustave Souber, homme de lettres; J. Anglas, bi-licen- 
cié es sciences; Paul Vibert, économiste; Lucien Wahl, Jean 

34 



\ 



Cresp, homme de lettres; Georges Collet, secrétaire de la rédaction 
de la Revue médicale : Charles Veillet-Lavallée, licencié es lettres; 
Maurice Level, licencié de philosophie; Pierre Lefèvre, Lucien- 
Victor Meunier, chevalier de la Légion d honneur; Amédée Blon- 
deau, André Honorât, Paul Desachy, Hugues Destrem, Jean 
Destrem. 

TROISIÈME LISTE 

Ed. Grimaux, de l'Académie des Sciences; G. Glairin; Eugène 
Carrière; Jules Tannery, docteur es sciences; Marcel Brillouin, 
docteur es science, maître de conférences à l'Ecole normale supé- 
rieure; Maurice Maindron; F. Hippolyte Lucas; Arbourg; Haug, 
maître de conférences à la Faculté des sciences; MoUiard, chargé 
de conférences à la Faculté des sciences; A. Darlu, professeur 
agrégé de philosophie; E. Rabaud, docteur es sciences. 

G. Lanson, André Chevrillon, Joseph Texte, E. Zyromski, 
agrégés de l'Université, docteur es lettres. 

Paul Dupuy, de Martonne, Bertaux, Augustin Monod, H. Hu- 
bert, Landry, Emile Hovelacque, Rodrigues, R. Prieur, L. Rave- 
neau, Bayre, M. Zimmermann, M. Drouin, E. Bumet, Paul 
Sacerdote, agrégés de l'Université. 

Louis Gillet, G. Barbey, Louis Gaillet, H. Servageon, Péguy, 
Pradines, Tharand, Deshairs, Poux, Monnod, Aillet, Blanchard, 
Bloume, Blondel, Caman, Jean Lepelletier, licenciés es lettres. 

Bernard, Delafarge, Douady, Dubuisson, Victor Crémieu, 
S. Buchet, licenciés es sciences. 

H. Monnier, licenciés es lettres et en droit; Jalaguier, industriel, 
licencié en droit; Léon Coupey, A. Dumas, Genevet, licenciés en 
droit. 

Adrien Houillon; Paul Robert, publiciste; docteur R. Dreyer- 
Dufer ; Frédéric Christof, ancien combattant de 1870, mission- 
naire protestant français ; Louis Rouillé, publiciste ; Camille 
Kœchlin, graphologue; Alexandre Charpentier, statuaire; Charles 
Plumet, architecte; Daniel Brun; Paul Michon; Serge Basset, 
homme de lettre; Maurice Hodent ; Jehan Estradié; docteur 
Maurice Roy; Joseph Charrier, publiciste; S. Lévy, étudiant, 
correspondant du Journal de Salonique; Henry Mortimer; docteur 
Mesmy ; Marcel Batilliat, homme de lettres; Adrien Lièvre, 
industriel ; André David ; docteur Klein ; A. Rogier ; H. Hudry, 
interne à Necker ; L Lebhan, externe des hôpitaux ; René Stem, 
artiste; Eugène Delcroix; Alla; Lena Myrrhe; Franz Hatt; 
Edouard Neuburger ; Fernand Desprès et toute la rédaction des 
Pages brèves: George Viau ; Albert Brasseur, docteur en droit; 
Gabriel Emerdinger; N Medesco, ingénieur; Raoul Chilard, 
homme de lettres; Daniel de Venancourt, homme de lettres; 
Charles Chérer, abonné du Temps, peintre décorateur; Alfred 

35 



Stachling; J. deBelois; C. Baud; Louis Weber, rédacteur à la 
Revue philosophique et à la Revue de métaphysique et de morale: Georges 
Charpentier, ancien éditeur, officier de la légion d'honneur ; Henri 
de Bruchard, homme de lettres; Henri Albert, homme de lettres ; 
Maurice Bouchor, homme de lettres. 

Jean Monnier-Beau ; Georges Robin; Fort; Gentil; Guyot; 
Jardé; Lavaud ; Julien Monod ; Maxard; Peyré; JeanRabaud; 
Sauner; Camille Soulié; Pierre Thierry; Clausel; Berthier- 
ChoUet; Dubesset; André Delfau, étudiants; D. Snop, du Libertaire, 

QUATRIÈME LISTE 

Terrien, étudiant en médecine; Lattes, agrégé de l'Université; 
Jules Fleury, licencié en droit et publiciste ; Edmond Buot et 
Henri Brunetière, lecteurs de l'Eclair; Louis Revelin, ancien pré- 
sident du comité de l'Association générale des étudiants, profes- 
seur au collège libre des sciences sociales; L. Salomon, licencié 
en droit, élève à l'école des sciences politiques ; Antonin Morino, 
ingénieur civil ; Henri Levasseur, statuaire; Dremel, avocat à la 
Cour d'appel de Bruxelles; Marc Roussenac, artiste peintre; Eu- 
gène Collot, des conférences de l'Idée nouvelle: Achille Préast, en- 
trepreneur; Henri Duehman; Elie Mantout, administrateur de la 
Société vinicole franco-espagnole; Veuve P. Philip; Georges 
Bouché, artiste peintre; Maurice Hepp, interne des hôpitaux; 
Léon Daubron, prolétaire ; Albert Lantoine ; Charles Moïse, 
explorateur de mines; Zisly Enry, publiciste; Henri Beau lieu, 
nouvelle Humanité ; Honoré Bigot, du Naturien; Louis Bernard, 
homme de lettres ; L. Gradin, publiciste; Connort, publiciste; 
Edmond Potonié-Pierre, secrétaire de la Ligue du bien public ; 
Eugénie Potonié-Pierre; Aubry, professeur à l'université de Ren- 
nes ; Adolphe Martin, publiciste; Gaston Bing, publiciste; A. 
Mathieu, agrégé de l'Université de Lyon ; Malatesta, peintre et 
homme de lettres; André Baron, étudiant en droit ; J. Léon Roux, 
publiciste; Emmanuel Hanneaux, statuaire; René Wisner, rédac- 
teur à la France; L. Cochard, Constantin Ulmann, Achille Du- 
chéne, Jean Le bel, étudiant en lettres; Georges Lyon, chevalier 
de la Légion d'honneur, docteur es lettres ; A. Husson( Mulhouse), 
Etienne Pelessier, publiciste ; Edmond Latour ; B. Curti ; Her- 
man Hauser, publiciste; Achille Duchesne; Meyer, licenciées 
lettres; Léon Chavignaud, homme de lettres; Emile Saint-Lanne; 
Louis Lamaud, élève du lycée de Bordeaux ; Salvador Bloch, 
agrégé de l'Université, docteur es sciences; Raoul Legrand, avo- 
cat ; J. Bernard, ancien élève à l'école normale supérieure de Pa- 
ris, professeur à l'Université nouvelle de Bruxelles ; L. Chantellat, 
de Cottin ; Victor Basch, professeur à la Faculté des lettres de 
Rennes; Louis Davenez, agrégé de l'Université; Maurice Boni- 
face, auteur dramatique ; Emile Amieux, externe des hôpitaux de 

36 



Paris; O. Bouwens van derBoijen, compositeur de musique ; G. 
Ducastel, étudiant en médecine; Marius Perrin, publiciste; Em- 
manuel Fochier, avocat à la cour d'appel; Henri Sée, professeur à 
la Faculté des lettres de Rennes ; Henri-Armand Delille, artiste 
dessinateur ; A. Radais, ex-interne des hôpitaux de Paris ; Lucien 
Olmer ; Paul Carlo Bunode, publiciste ; docteur Halma Grand, 
chirurgien de THôtel-Dieu d'Orléans ; Ed. Fazy, homme de lettres ; 
Louis Bochard, artiste peintre; Eugène Soubreyne, homme de 
lettres; A. Raimonet, étudiant en médecine; René Foulon, étu- 
diant en droit ; A. Collignon, homme de lettres ; André La- 
guerre, licencié en droit; André Lévy-Picard, licencié es lettres; 
P. Hébert, étudiant en médecine, membre de l'Association géné- 
rale des étudiants ; Gabriel Fabre, compositeur de musique ; 
Henry Lavisgnés, rédacteur à la Revue Blanche ; André Coëlas, 
étudiant en médecine; Georges Sautreaux, étudiant en droit, mem- 
bre de l'Association générale des étudiants ; Armand Cahn, avocat 
à la cour d'appel; Robert Thomas, dessinateur; Gustave Salle, 
étudiant en droit; Darmon, étudiant en sciences ; Edmond Gille ; 
Louis Fouché, étudiant en lettres; Le Saux, licencié es lettres 
(Coulommiers) ; H. Champy, orfèvre, conseiller prud'homme; 
Georges Gand, étudiant en pharmacie; Achille Caron, chef de 
bureau en retraite ; George Libonne (Montpellier); docteur Ferdi- 
nand Loviot ; Gustave Guitton, homme de lettre ; Lucien Herr ; 
Pallier, artiste sculpteur ; Lionel Dauriac, docteur es lettres ; H. 
Coupin, docteur es sciences; Fernand Robineau, J. Cator, J. 
Prudhommeaux, pierre Jouguet, agrégé de l'Université ; E. Rous- 
sel, A. Jundt, Vacher, Bourgin. Jules Riby, Charles Amey, V. 
Fleury, Walta, H. Servejean, licenciés es lettres; A. Bouarivant, 
Ph. Eberhardt, licenciés es sciences ; G. Debu, ingénieur agro- 
nome ; E. Ampoux, de la Revue générale des sciences: P. Badermann, 
externe des hôpitaux ; A. Baumgarten, externe des hôpitaux; A. 
Gaboriaud, H. Boivin, E. Boivin, étudiants ; Paul Bochard, 
caissier ; Maurice Lenoir, homme de lettres ; H. Ouvré, docteur es 
lettres, professeur à l'Université de Bordeaux; G. Bloch, docteur 
es lettres, chevalier de la Légion d'honneur, maître de conférences 
à l'Ecole normale supérieure; G. Pari^et, agrégé de l'Université, 
docteur es lettres ; Adolphe Muzet, artiste, officier d'Académie ; 
Emmanuel Faraill ; Edouard Clerc, publiciste ; docteur E. Laze- 
houze. 

Clode Monet; Emile Deshayes, conservateur adjoint du musée 
Guimet; Maurice Winter, étudiant en droit et en lettres; René 
Phelipeau, artiste peintre, conseiller municipal de Chantonnay 
(Vendée); Auguste Brau, étudiant en médecine. 

Jules Renard ; René Brancour, publiciste; Henri Brière, homme 
de lettres; Lopes Silva, artiste peintre; Georges Griveau, artiste 
peintre; A. Decoppet, pasteur; Paul Pourrot; H. Miniscloux, 
licencié es lettres ; Henry Ahier, employé ; Albin-Paul Villeval ; 

37 



Delaporte, comptable, président de l'Alliance radicale socialiste 
de Levallois-Perret ; Paul Tur, ingénieur des ponts et chaussées ; 
Louis Mùlhem, homme de lettres ; Paul Marion. publiciste ; Seta- 
quez, Desmarets (Bruxelles). 

CINQUrÔME LISTE 

H. Henriot, rédacteur en chef du Progrès du Havre; Georges 
Fontfreyde, représentant de commerce; Jean Denisse, artiste 
peintre; Jean^Lebel, étudiant; Henri Quittard, licencié es lettres, 
diplômé de l'École des langues orientales ; Auguste Avraz, ingé- 
nieur-mécanicien; Louis Launay; A. Herigny, étudiant en méde- 
cine; Guy Valvor; Justin Stock, éditeur; Frédéric Montargis, 
agrégé de l'Université; 

Paul Desgranges, licencié en philosophie ; Georges Demoinville, 
critique d'art ; Charles Schmidt, archiviste-paléographe, licencié 
es lettres ; Paul Gastalla, publiciste ; H. Hubert, agrégé d'histoire ; 
P, Joseph, ancien officier d'artillerie; Henri Delisle, homme de 
lettres; Louis Brandin, licencié es lettres, ancien élève de l'Ecole 
des Chartes, membre de l'Association générale des étudiants; 

Charles Vellay, licencié es lettres; Georges de Peyrebrune; 
docteur Vaynbaum; Fernand Bournon, archiviste- paléographe, 
publiciste; Paul Fauconnet, agrégé d'histoire; Charles Sée, ingé- 
nieur civil ; L. Minot, propriétaire, ancien expert près les tribu- 
naux; docteur Léon Frey, ancien interne des hôpitaux de Paris ; 
Georges F. Jaubert, docteur es sciences, rédacteur en chef des 
Actualités chimiques; 

Charles Meunier, ouvrier maçon Alfred Paulet, publiciste, 
officier de l'instruction publique; Léopold Lacour, publiciste; 
HermannPaul; Michel Jules Verne; Fernand Bouquerel, Mau- 
rice Bloch, A. Deitle, E. Doublet, J. Docte, Eyquem, P. Istel, de 
Lapommeraye, G. Monod, R. Lérond, Maucourt, Ch. Oudin, 
L. Prunières, R. Puaux, Schwebel, L. Valières, étudiants; Jac- 
ques Chaloin, N. Roch, étudiants, membres de l'Association 
générale des étudiants; Glatron, Guibert, étudiants es lettres; 
Ary Renan, artiste peintre, chevalier de la Légion d'honneur; 

A. M. de l^ange, docteur en droit, (Hollande); G. Robard, archi- 
tecte; Paul Genty, licencié es sciences mathématiques, licencié 
es sciences physiques; Fournière, conseiller municipal ; C. Bloch, 
archiviste paléographe, licencié es lettres ; Maurice Le Blond, 
homme de lettres, Antibes; Georges Bourdon; Arthur Mayer. 
traducteur juré près la Cour d'appel, ancien membre du Comité 
de l'Association générale des étudiants; Léon Roux, homme de 
lettres; Victor Tourtal; J. Loridan, homme de lettres ; Laurent 
Marey, homme de lettres ; Jacques CoUandres, secrétaire de la 
rédaction de la Re$ue des Deux-Sevres; Edouard Chantallat, artiste 

38 



peintre; A. Neillet, docteur es lettres; Ch. Maylander, artiste 
Çraveur; Paul T. Toumiel, de la Société théosophique ; M. An- 
dresonne, architecte; M. Lamotte, agrégé préparateur à la Fa- 
culté des Sciences ; 

F. Gauthier, architecte; Courtade, sténographe, secrétaire au 
Journal des Employés: Foumier, employé au Bon Marché; Jean de 
Schumberger, licencié es lettres ; Georges Barbey, licencié es 
lettres; I<aoul Allier, agrégé de philosophie; Henc; Ernest Rous- 
sel, licenciées lettres; A. Ollivier; Juleset Ernest Urhy, étudiants; 
H. Castéra, caissier comptable; Léo Frapa, ingénieur des arts 
et manufacture; Maurice Vernes; Daniel Mazez, licencié en droit; 
Albert Delvallé, homme de lettres; Henry Bauër, homme de 
lettres; A. Briand, Maurice Allard, V. Gouble.t E Degay, Ernest 
Beauguitte, Georges Depay, Lacour, Georges Acker, G. Le Roy, 
interne des hôpitaux, Gaston dArsac, publiciste, Lucien Besnard, 
homme de tettres, P. Argyriadès, avocat à la cour, directeur de 
la Question sociale, Charles Longuet, ancien conseiller municipal 
de Paris, Sicard de Plauzoles, docteur en médecine, professeur 
libre, Xavier Canny, homme de lettres, Léon Canny fils, artiste 
peintre. 

SIXIÈME LISTE 

Albert Rèville, professeur au Collège de France; Théodore 
Monod, pasteur; G. Ducastel, étudiant en médecine; Marias 
Perrin, publiciste; Louis Mémain, étudiant en médecine et en 
pharmacie, ancien secrétaire, ancien trésorier et ancien vice- 
président de l'Association générale des étudiants de Paris ; Ed. Gré- 
vin, chef de fabrication; Charles Lamiral, sculpteur; Lucien Fon- 
taine, industriel; Jules Rehns, licencié en droit, étudiant en méde- 
cine; Léon Munier, externe des hôpitaux; H. Frossard, étudiant 
en médecine; Paul Lignac, artiste peintre; J.-Paul Boucon, avo- 
cat à la cour; J. Wetsels, E. Coutard, avocat à la cour ; J. Verney, 
ingénieur ; Le JDerrien. étudiant en droit ; docteur Gibert, membre 
correspondant de TAcadémie de médecine ; Ch. Kiechlin, compo- 
siteur de musique, ancien élève de l'École polytechnique; Lucien 
Foubert, agrégé d'histoire ; Chabrou illard, de Roubaix ; Georges 
Grimaux ; A. Lebey ; Marcel Brun, publiciste ; L. Casabona, 
homme de lettres ; Brack, étudiant en droit ; Louis Carie et Mau- 
rice Thorel, étudiants ; J. Sudaka, externe des hôpitaux ; J.-L. Va- 
lency, externe des hôpitaux ; docteur D. Toureil, Sébastien Faure, 
Georges Celomb, docteur es sciences; Armand Duportal, ingénieur 
civil des mines. 

Ed. Chavannes, agrégé de l'Université; H. Hadda, Ulric de 
Fonvielle, docteur Isidor, ancien interne des hôpitaux; C. Pisaro, 
Emile Bourgeois, docteur es lettres, maître de conférences à l'Ecole 
normale supérieure; L. Gallois, docteur es lettres, maître de con- 

39 



férence à la Sorbonne ; Frédéric Houssaye, docteur es sciences, 
maître de conférence à l'École normale supérieure; H. Dietz, 
docteur es lettres; H. Bénard, agréée des sciences physiques; 
Paul Bondois, professeur agrégé de l'Université; Touren, agrégé 
de l'Université; Christian Maréchal, étudiant; Paul Mazon, étu- 
diant es lettres; Henri Fontaine, industriel; A. Oulmann, direc- 
teur de la Semaine parisienne; Georges Baêr, avocat à la cour; Fran- 
çois Fontenay, artiste graveur; Jean Carol, homme de lettres; 
Louis Delaruelle, agrégé de l'Université, à Belfort ; Paul Melon, 
membre du Conseil supérieur des colonies, chevalier de la Légion 
d'honneur; docteur Naudet, Georges Terrien, conseiller munici- 
pal de Saumur; Henri Roux, licencié es sciences, étudiant en 
pharmacie, Nante; Louis Vachette, homme du peuple ; Joseph de 
Coux, étudiant en droit, Toulouse ; Maxime Féron, Demelle, étu- 
diant en médecine ; Joseph Hauser, docteur Ph. Poirier, bi-licen- 
cié es sciences ; Victor Mathieu, artiste lithographe ; Armand 
Lanzemberg, étudiant en sciences; Reigers, Andrés, Guiral, 
Eugène Foy, Alexandre Michonneau, François Tamisier, dessina- 
teurs industriels; Charles Mettetal, contremaître; Auguste Jault, 
employé; Ch. Baude, artiste graveur, chevalier de la Légion 
d'honneur; Renaud, à Bayonne, Jean Piéron, étudiant en phar- 
macie, A. Chalou, licencié en droit, ancien. élève de l'École des 
sciences politiques, Lucien Griveau, artiste peintre, Georges Gri- 
veau, artiste peintre. Alphonse Heill, homme de lettres, Marcel 
Batilliat, homme de lettres, E. Braouezec, commissaire-priseur, 
G. Hocq, industriel et homme de lettres, Louis Vandelle, Julien 
Lévy, licencié en droit, Vincent Berge, Louis Parisot, ancien 
président de la chambre syndicale des élèves pharmaciens, R. Mo- 
relot, étudiant en lettres, Georges Mazinghien, licencié en droit 
(Versailles), E. Viez, G. Lote. étudiants es lettres, Eugène Deville, 
ingénieur, docteur Constant Hillemand, Charles Durey, externe 
des hôpitaux, Henri Voidier, étudiant en droit, docteur Sée, 
Jacques Passy, chimiste, Etienne Winter, publiciste, Victor 
Jaclard, Charles Deprés, industriel, P. Fleurot, étudiant, Bruneau, 
négociant (Versailles), Marcel Châtelaine, dessinateur, Max Bra- 
teau, dessinateur, Merle, avocat à la cour, Jean-Marie Lacombe, 
auteur lyrique, Henri Gauche, Lucien Netter, sténographe, 
E. Rappaport (Genève), G. Bourgin, étudiant es lettres, M. Du- 
chêne, Stanislas Felsenhardt (Bordeaux), Georges Sabatier, étu- 
diant en médecine (Toulouse). 

SEPTIÈME LISTE 

Aug. Matteda, cuisinier; Maximilien Pèlerin, typographe ; 
Joseph de Labordes, homme de lettres ; E. Bussy, élève de 1 École 
de physique et de chimie ; E.-L. Juin, sténographe ; F. d'Arthez, 
dessinateur; Lauterre sculpteur; J. Camille Chaigneaù, de la 

40 



revue l'Humanité intégrale: F. Schœn, manufacturier ; Georges Polti, 
rédacteur au Mercure de France; Jules Bard, publiciste ; Paul 
Corriez, associé d'agent de change ; Ed. Robert; Eugène Simon; 
Adolphe Guillemard ; Soulier ; Ph. Decock, ingénieur des arts et 
manufactures, licencié en droit; Léon Michel; J. Barurzi, 
licencié es lettres ; G. Daynié ; Albert Wolf ; Louis Durcy, externe 
des hôpitaux; Joseph Gisan, J. Pellee^in, Pastorelli, membres du 
groupe libertaire (Nice) ; Lucien Bayle; É. Cahen, ancien expert 
chimiste de la ville de Paris; Raymond Stora, étudiant en méde- 
cine; Louis-Jacques Damourette, propriétaire (S. -et-O.); R. Guedy, 
externe des hôpitaux. 

Joseph Boucher, étudiant eu lettres, président de la section des 
lettres à l'Association générale des étudiants ; Jules Adler, artiste 
peintre; Jean Ambiès, publiciste; E. Aujas, étudiant en droit; 
E. Quinter (Levallois-Perret) ; E. Tcharkas, étudiant en droit; 
A. Magitot, étudiant en médecine ; A. Lemoine, agrégé de l'Uni- 
versité ; Victor Augagneur, professeur à la Faculté de médecine de 
Lyon; M. Zeitlin, élève diplômé de l'Ecole des hautes études; 
P. Lecène, étudiant en médecine : Clovis Gibert ; G.-A. Schoen, 
chimiste (Mulhouse); Louis Sautter ; F. Rose, externe des hôpi- 
taux; P. Forthomme; Morel, étudiant en médecine ; L. Lazard, 
licencié es lettres ; Charles Veillet-Lavallée, licencié es lettres, 
membre de l'Association générale des étudiants, démissionnaire à 
la suite de la lettre adressée à M. Zola par le comité; Lebon, étu- 
diant en médecine; A. Béer; M. Pécherai; C. Cassot ; A. Cornet- 
Augier (Chalon-sur-Saône) ; P. Wolf, auteur dramatique; Auguste 
Mudry, professeur (Lyon); Henri JuUien. étudiant en droit; 
Z. Arna (Dijon); Henry Weill; Wassart (Reims); Justin Stock, 
éditeur; T. -P. Magne, expert; Valentin Couraud (La Chapelle, 
Charente-Inférieure) ; Eug. Lisbonne, étudiant en droit (Montpel- 
lier); J. Caen, voyageur de commerce; Eug. Pipepel (Elbeuf); 
Prosper Morse, interne des hôpitaux (Toulouse) ; E. Dumonchel, 
publiciste ; E. Wimré ; Paul-Armand Delille, externe des 
hôpitaux. 

Maurice Vaucaire, homme de lettres ; Th. EUis, ancien président 
de l'Alliance radicale socialiste de Levallois-Perret; Henry de 
Groux, artiste peintre; Henri Pagat, homme de lettres; Henry 
Magneré, artiste peintre ; Edouard Vidal-Naquet, avocat à la cour; 
docteur H. Rabeau ; Lucien Rodrigues ; Frédéric Hucher, auteur; 
Edouard Husson, graveur ; Ferdinand Baudon (Bourran, Lot-et- 
Garonne) ; M. Defrénois, industriel; La rédaction de l'Ouvrier des 
Deux Mondes; H. Lévy, représentant de commerce; H. Rainaldy, 
secrétaire général de la Société libre d'édition des gens de lettres ; 
Léon Vandael, pour un groupe de Belges, au nom de l'humanité ; 
Louis Guétant (Lyon); M. d'Oelsnitz, licencié es sciences; 
Wladimisaïlofif, étudiant en médecine; Margouliès, licencié es 
sciences ; L. Gibert, étudiant en médecine ; Brenot, étudiant en 

41 



médecine; Georges Féline, publiciste; Arvonsart, graphologue; 
Marie Guibert, française et chrétienne ; Léon Bigot, professeur à 
l'Université; Gabriel Maillard, représentant de commerce (Le 
Mans). 

Jules Laurens, artiste, chevalier de la Légion d'honneur ; 
Valentin Navarre, ancien sous-officier; E Cotton, agrégé de l'Uni- 
versité; Bonasse, docteur es sciences; E. Durkheim, docteur es 
lettres, professeur à l'Université de Bordeaux ; A. Cotton, docteur 
es sciences; Paul Crouzet, professeur agrégé de l'Université; 
H. Hauser, docteur es lettres, professeur à l'Université de Cler- 
mont; Henri Maréchal, licencié es lettres; A. Garnier licencié es 
lettres et en droit; Pierre Weiss, docteur es sciences; Louis 
Méjan, licencié en droit, Paul Guillemot, Aubert, Pfister, Courtes, 
négociants, D. Julien, représentant de commerce, A. Dufour, 
licencié es science, G. Chavanne, licencié es sciences, C. Bahon, 
agrégé de l'Université, G. Weulerse, agrégé de l'Université, 
Gustave Doussain, publiciste. 

HUITIÈME LISTE 

Louis Guérard, élève de Félix Barrias; Paul Milliet, artiste 
peintre; E. Entressengle, commerçant; A. Barrât, architecte véri- 
ficateur, Hinglais, étudiant en pharmacie (Angers) ; Georges Bode- 
reau, directeur delà Vie coloniale et de l'Hebdomadaire illustré: Louis 
Lamaud, J. Royer, Charbonnel. Albert Abadie, élèves de rhéto- 
rique supérieure au lycée de Bordeaux ; Georges-L. Duchêne, 
élève de philosophie (Bordeaux); Jules Emerit, élève de mathéma- 
tiques élémentaires (Bordeaux) ; Etienne Lapoyade, A Achinard, 
Numa Duclaud. E. Gigon Papin, H. Coffre, Emile Despaz, M. 
Guignard, Paul Lafon, R. Larnaudie, Henry Caquet, Charles 
Derennes, Georges Favre, élèves de rhétorique au lycée de Bor- 
deaux; Paul Royer. élève de deuxième moderne, même lycée; 
Amédée Gobert, Phalippaux, étudiants en médecine (Montpellier) ; 
Désiré Gébuson, prolétaire; Jean Meyer, étudiant en médecine, 
ex-président de la section des lettres et ex-membre du comité de 
l'Association générale des étudiants; Georges Maquis, chef de 
comptabilité; comte Raoul d'Audriffet; A. Karcher, ancien maré- 
chal des logis au 2^ cuirassiers; J. Hesse, commerçant; Jean 
Roumengou, licencié en droit (Cugnaux, Haute-Garonne); J.-B. 
Perrot, F. Hesse, commerçant; Darr, commerçant. 

Amédée Reynaud, professeur de l'Université (Marseille), Châ- 
teauvieux, homme de lettres, Charles Péguy, de l'Ecole normale, 
Camille Berth, licencié es lettres, Paul Langevin, agrégé des 
sciences physiques, Lucien Foulet, licencié es lettres. Jules Crau- 
saz, ex-sous-chef de bureau du contentieux au chemin de fer de 
P.-L.-M., A. Weill, licencié es sciences, externe des hôpitaux, Ch. 
Wahart, agrégé de l'Université, Georges Weyl, ingénieur civil, 

42 



médaillé du Tonkin, Henri Adam, principal clerc d'avoué, Qui- 
gneau Manin, étudiant en droit, Paul Alei^is, homme de lettres, 
Isidore Weyl, sténographe, Félix Duretiste, Désiré Descamps, 
publiciste, Idam Ehrîy, Ch. Lebrun, négociant, L. Lévy, ancien 
combattant de la guerre de 1870, Garcias fils, employé de com- 
merce, catholique, impérialiste, Gaétan Roudeau, licencié en droit, 
homme de lettres, E. Vanderboeck, poète chansonnier, Ch. Hal- 
bronn, commerçant, Aliber, ancien sous-officier au 42® de ligne, 
Philippe Reichel fils, ancien sous-officier, HéberMarini, ingénieur 
civil. 

J. Hudry-Menos, collaborateur à la Revue socialiste et à VHuma-' 
nité nouvelle^ V. Guyet, professeur et officier d'académie, A. Dou- 
chet, dessinateur, Léon Coupey, licencié en droit, Léon Schowb, 
Sylvain Karff, agrégé de l'Université, J. Amand, à Vimoutier 
(Orne), E. Coste, P. Gaubert, chrétien et Français, Carlo Neyer, 
publiciste, Georges Delaquys, Georges Lioner, nomme de lettres, 
Fritel, artiste peintre, M. Auguste Moreau, Alphonse Mignac, 
instituteur libre, ancien secrétaire général de la Fédération des 
cercles départementaux socialistes, Adolphe Halbronn, commer- 
çant, Ch. Bau, correspondant du Messin, Victor Madelaine, repré- 
sentant de commerce, Paul Amson, Georges Bonnier, Raymond 
Levy, architecte, F. -H. Kruger, professeur, Georges Guyot, licen- 
cié es lettres, Gaston Prunières. 

NEUVIÈME LISTE 

Frédéric Passy, membre de l'Institut ; André Gide ; Jacques 
Cavalier, agrégé de l'Université; Paul Collier, licencie es lettres; 
A. Buisson, agrégé de l'Université; L. Patte, licencié es sciences; 
V.-L. Bourilly, agrégé de l'Université; O. Hamelin, professeur à 
l'Université de Bordeaux ; Léon Rosenthal, agrégé de l'Université) 
Clément Grandcour, étudiant en droit ; Paul Passy, docteur es 
lettres; H. Dauplay, élève de l'Ecole coloniale; J. Sainton, direc- 
teur de la Cloche d'alarme; Gassot, étudiant en médecine ; Maurice 
Lazard, licencié en droit ; Eugène Catalo; A- Ferlet, père, cise- 
leur ; Auguste Ferlet, fils, sculpteur; Henry Strauss, ancien sous- 
officier au 35e de ligne en 1870-1871 ; Emile Cook, à Athis (Orne) ; 
Bienvenu, représentant de commerce ; A. Aufrère, clerc de no- 
taire ; Focillon, peintre-graveur; Jules Hènault, dessinateur; 
Achille Le Roy, publiciste. 

Paul Girard, docteur es sciences, maître de conférences à 
l'Ecole normale supérieure; P. Bouchet, élève à l'Ecole des beaux- 
arts, architecte ; L. Hipeau, ancien sous-officier, défenseur de 
Bitche ; Marie de Saint-Remy, J. Babinges, Emma Teissier, pu- 
blicistes (Toulon); Jean Pécherai, orfèvre; J. Raille, sculpteur ; 
Léopold Chanel, publiciste ; Gaston Pavillard, lecteur du Journal 
et de VEcho de Paris ; Louis Reislin, fils, négociant ; Marie Pèche- 

43 



É 



lal, étudiant en lettres ; L. Laiguier, tédacteuT au Gtsit ; L. Favrel, 
avocat à la cour d'appel ; J. Lailier, employéde commerce; M. 
Schwob, étudiant bonapariiste ; Georges Harmois. ancien principal 
clerc d'avoué: Auenste Ramart. dit Dormeil, AuBUSte Lapeyre. 
Élève architecte; Ch. Compang. ancien procureur de la Républi- 
que; R. Weiss, licenciées lettres; Joseph Mosse, negociani (Fer- 
Signan) ; E. Brôunecker, conseiller municipal de Troyes, président 
e l'Association fraternelle des anciens combattants de 1870-71 du 
département de l'Aube ; Maurice Petit, externe des hôpitaux. Jean 
HëTold, étudiant en droit, membre de l'Association générale des 
étudiants, E. Benoit, externe des hôpitaux, E. Kahn, voyageur de 
commerce, docteur Féron, ancien interne des hàpitaui, Ducme, 
négociant (Versailles), E. Deckmyn. étudiant, A, Le Bourguignan, 
homme de lettres, secrétaire de légation honoraire (Bruxelles). G. 
Michauï, R. Vincent. Heleine, Dubois, A. Roland, A. Panouel- 
lot, comptables, L. Hubert, professeur, J, Gobbé, propriétaire, 
G. Arnaud, cuisinier, enfant de Paris, Armand Bernard, externe 
des hôpitaux. 

H. Hauser, professeur à l'Universsté de Clermont, Charles 
Ruyssen, docteur, Juies Guiton. à Congeniés (Gard), M. Santan- 
drea, étudiant endroit, F, tiantandrea, employé de commerce. G. 
Couvrat. ouvrier au Chemin de fer de l'Etat, Rochet, horloger- 
bijoutier, Georges Contenau. externe des hôpitaux, G, Dufrenis, 
J. Séguin. Basquin, Henri Latou. E. Watelet, étudiants, Albert 
Maréchaux, rédacteur en chef de ïlniépmiatit de Seini-et-Oisi, S. 
Séet)er((er, étudiant es ans, Henri Gaicin, étudiant, C. Derache. 
ingénieur des arts et manufactures. L, Barrât, dessinateur, P. 
Yver-Jalaguier. Fernand Caussy.Odilon Platon, homme de lettres 
(Mar3eille),Atfred Bloch, voyageur de commerce, Maurice Berf^ner, 
manufacturier, Paul Bon, ancien secrétaire général de l'Union 
des comités républicains radicaux-socialistes de France, A. Guiart, 
employé de commerce, André Wolf, Edouard Millaut. docteur 
Faston Walch, ancien interne des hôpitaux de Paris (Le Havre), 
E. Steeg, agréée de l'Université, E. Privât, agriculteur à Salles- 
Mongiscard (Basses- Pyrénées), Maurice Lauth. industriel, S. de 
Jécquew, étudiant en médecine (Lyon), A. Rogier, un groupe 
d'étudiants belges et leurs professeurs, docteur Despa, professeur, 
docteur Zambol, professeur, docteur Ludovic, docteur André, 
docteur Bludal, docteur Delfosse. Petit, ii^énieur, Ladive La- 
cointe. Couvreur, Lechem, Bernard, O. Sequeus, Lebrun, Ro- 
dolphe, Trouville, E. de Vicq de Cumphière, Fanaiseu. Labrique. 

A. Dubin. G. de Chinelle, E. deTincy, Paul Goutart, ]. Duquint, 

B. Toarne, Lambert, O, Valeutin, L.ecocq, Parmentier, Dubreucq, 
Voignol, A. Gœtinlta. Lecat, Thibaut, Lanelot. Bert de l'Arbre, 
Mecoen, L. Daternotet, H. Malengrée, V. Paulin. E. Brialmont, 
A. Sauvage, de Mentin, A. Lefranc, E. Drumont, Hoiloy, Van 
Moer, E, de Hollain, A. Lelat, Bricourt, A. Leport, deï.lirlrat, 

44 



Vandreler, A. Renard, J. Hardy, Albert Vitalis. A. Busine, Som- 
zal, A de Gregnier, de Ribaucourt fils, J. Dagra, Leduc, étu- 
diants (Bruxelles), E. Silberberg, E. Fouquet, dessinateur, 
J. Delaire, ingénieur des arts et manufactures. 

DIXIÈME LISTE 

Alexandre Bertrand, membre de l'Institut, Francis de Pressensé, 
publiciste, chevalier de la Légion d'honneur, L.-B. Sarrante, 
voyageur de commerce, Pierre Buisset, courtier de commerce, 
E. Jouvellier, étudiant en médecine, R. Martin, étudiant en méde- 
cine, L. Patry, préparateur de physique à l'Ecole de médecine et 
de pharmacie (Caen), G. Bloch, voyageur de commerce, Armand 
Rougé, docteur en droit, avocat à la cour, Camille Dubourg, 
représentant de fabrique (Bordeaux), J. Perrin, étudiant en méde- 
cine (Dijon), Laidet-Gaudin, conseiller municipal à Luçon 
(Vendée), F. Guilbaud, ex-commandant, guerre 1870-71, G. Hirtz, 
voyageur de commerce. H. Delafar^e, étudiant en droit, membre 
de l'Association générale des étudiants de Bordeaux, P. Wall, 
industriel, G. Crès, employé, B. Duboc, G. Adler, voyageur de 

commerce, Pégard, mère de famille. Française et chrétienne, 
E. Worms, professeur à l'Association philotechnique, Arnaud, 
plâtrier (Toul), Henri Girard, étudiant en droit, L. Haas, Alsa- 
cienne, Emile David (Grenoble), Wolf Mayer, instituteur libre 
(Sceaux), les membres de l'Association des étudiants républicains 
socialistes de Marseille, pour le groupe : H. Cauvin, étudiant en 
médecine et en droit (Marseille), P. -A. Rapene, étudiant en 
médecine (Marseille,', J. Morucci, étudiant en sciences (Marseille). 

Albert Peyronnat, ancien avocat, conseiller à la cour, H. Burk- 
hardt, fondé de pouvoirs, Ed. Quillet, architecte, A. Meyer, officier 
d'académie, Ed. Pataud, directeur de Vigne française, Henry Blanc, 
étudiant en droit (Dijon), Gaston Moch ancien capitaine de l'artil- 
lerie, publiciste, Gaston Blanc, élève de philosophie (Dijon), 
Marcel Guérin, Ph. Vincent, Robert de Miranda, directeur de la 
revue l'Essor, Paul Cavaillon, externe des hôpitaux (Lyon), 
Mme A. Duchêne, Guilbert, publiciste, M. Andresone, architecte, 
Paul Clergeau. étudiant en médecine, Gustave Jaulmes, élève à 
l'Ecole des beaux-arts, architecte, Arthur Jaulmes, ingénieur civil 
(E. P. C), Théodore Jaulmes, étudiant à laSorbonne, J. Meunier, 
vice-président du comité de protestation contre les abus judi- 
ciaires (Lyon), Laupie, libre penseur (Lyon), M. Guesde, 
étudiant, A. Emmerique, publiciste, R. Kienig, artiste peintre; 
CB. Bernardin, ancien notaire à Epinal (Vosges), L. Maury, 
S. Becker (Villemomble). 

Félix Mathieu, licencié es lettres, ancien président de l'Asso- 
ciation des étudiants de Paris ; Jean Mascart, docteur es sciences, 

45 



Marcel Maus. agrégé de philosophie, Paul Gauckler, agrégé de 
l'Université, F. Uhry, ancien conseiller municipal eij'age consu- 
laire (Neuilly-sur-Seine), Haarscher, L. Bourg, libre penseur 
(Reims), E. Niez, étudiant en lettre, E. Atuauld. rédacteur à l'Art 
lïbrt, L. Girard, ébéniste, A. Cousin, G. l^sal, homme de lettres. 
G. FuUard, employé de commerce, P.-A, Hirsch, homme de lettres, 
docteur J.-E Péoaut, M.-J, Darmesteter, Janvier, Paul Franck et 
Edouard Franck, de l'Odéon, Anquetin, Nuniebmaïlre, publicïste, 
A. Cattaers, propriétaire, A. Bouché, avocat à la cour, Léon Dela- 
roche, élève de mathématiques spéciales an collée Roliin, 
N. CherchefTsky, ingénieur-chimiste. Octave Gelin élève architecte 
à l'Ecole des beaui-aris, Henry Leriche, artiste peintre, priit de 
Rome, Léon ^aymann, industriel, à Stains, Geat^es Hébert, 
artiste peintre, Georges Bellais. ancien sous-oSlcier au îj' de ligne 
(Nancy), A. Bourceret, Gil-Baer. Henry Tricot, à la Varennes- 
Cheneviète, S. SéerberRer, étudiant des arts, Perotle-Deslaades, 
septuagénaire, Charles Beuillot, étudiant. 



n 



A. Cholet, ouvrier mécanicien, Laurent Tailhade, ]. Derriaz, 
homme de lettres, R. Clonet, Ch. Richard, Beaufrays, A. Gurdal, 
publicistes (Verriers), E. Picard, ancien magistral consulaire, 
Henry Torrès, licenciéeo droit, S. Beline négociant. H. Rochour, 
L. Spira; M. Mastonskî ; H. Ribac, A. Goldin, W. Baumgarten, 
J. Schoumsky, D. Bersa^e, M. Blasberg, H Gomultia, A. Wal- 
ter. M, Glomon, C. Daniel, F. Maudu, Edouard Leblanc, homme 
de lettres (Nantes), H. Stroheker, externe des hôpitaux, Pierre 
Guédy, directeur de TAulit. M"» Hureau, Bureau, ancien élève 
de l'Institut commercial de Paris, Edmond Volghen. publiciste, 
ancien sous-officier d'artillerie, Emile Buré. ei-président des 
Corniches (classes préparatoires à Saint-Cyr] de France, A Bar- 
billon, archiviste, Camille Crandillon, licencié es lettres, Henri 
tager. philosophe, Edouard Lambla, élève architecte, Paul Gil- 
ert, spirile, de Schcen, armateur, P. Lévy, négociant, marquis 
de La Ramée, directeur de l'Institut héraldique et biographique 
de France, René Maingourd, négociant (Orléans), un groupe de 
travaiieurs en chaussures. 

Docteur E. Darin (Chaville). E. Carrât, jardinier, L. Antoine 
(Rorailly-sur-Seine), Paul Valette, agrégé des lettres, professeur à 
l'Université de Lausanne, G. Cavalier et un groupe de ses amis, 
Charles Keller, ingénieur civil, Jean N., instituteur primaire, 
H. Lambert, employé de commerce, James Weit, élève de 1 Uni- 
versité, A Lévy, étudiant en droit, Paul Gautier, négociant, 
Cb. Toumaire, Oulmann, étudiant en droit, le professeur Jacque- 
matn, associé national de l'Académie de médecine, directeur 
honoraire de l'Ecole supérieure de pharmacie de Nancy, G. I>e- 

46 



zerey, Martin, R. Biltz, propriétaire, le docteur F. Vasquier à 
Villiers-sur-Marne, G. Bickart, Ed. Dardenne, capitaine en 
retraite, L.-G. Herpin, ancien sergent-major, J. Braud, ingénieur 
(Fontainebleau), Paul Demantilly , un groupe de libertaires 
nîmois, ont signé ; F. Nodier, Viel,' Pavou, Henry, Recoulin, 
Jossien, Loudier, Giraud, Barrial, Modon, Baphidrol. 

G. Lévy, étudiant en droit à la faculté de Lyon, docteur P. Car- 
rère, ofi&cier d'Académie, Adolphe Carrère, licencié es lettres, 
J. Vernet, industriel, Soultreban, entrepreneur à Sauveterre-de- 
Béaru, Joseph Carrère, propriétaire à Guénarthe (Basses-Pyrénées). 

Pietro-Predia, professeur (Livourne), Albert Gaudan, membre 
de l'Institut. Lamblin, professeur à l'Université de Lille, Marcel 
Longuet, secrétaire de la rédacticn de Vidée, Albert Bléry. archi- 
viste-paléographe, A. Lemoine, agrégé de l'Université, docteur 
Gibert, officier de la Légion d'honneur, H. du Pasquier, Léon 
Blum, agrégé de l'Université, Pierre Bertrand, homme de lettres, 
Auguste Collin, d'Antin, publiciste, E. Devorsine, Moussard, 
courtier à la Compagnie Singer, Maurice, maire de Choussy (Loir- 
et-Cher;, G Leroy, interne des hôpitaux, G. Gavard, artiste pein- 
tre. Le Maon, maître au cabotage, Le Chevauton, guetteur en 
retraite, Padel, conseiller municipal, Dorré, ingénieur, victime du 
coup d'état de i85i (La Clarté-en-Perros-Guirec, Jacques Nerson, 
industriel, René Strauss, Gaston Buchet, explorateur (Romorantin), 
Ladislas Besnard, conseiller municipal, suppléant du juge de 
paix (Reinalard, Orne). Melchior Crestin, ouvrier, G. Fournerie, 
horloger (Sèvres), Maurice Blum, Ernest Breley, publiciste, 
L. Babillon, serrurier (Boulogne, Seine), A. Maitin, interne en 
pharmacie des hôpitaux de Paris. Ad. Gigon, comptable, Louis 
Edde, A. Poisson, propriétaire, A. Mesnage, officier de la marine 
en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, Eugène Pirodon, 
peintre-graveur. 

DOUZièME LISTE 

Docteur A. Fochier, professeur à la Faculté de médecine de 
Lyon, docteur A. Polosson, chirurgien de la Charité, professeur 
agrégé à la Faculté de médecine de Lyon, René Drouillard, 
Edouard Gasniès, étudiants en pharmacie (Rennes), Louis Gaude- 
bert, Ed. Salomon, G. Rodier, docteur es lettres, professeur à 
l'Université de Bordeaux; E. Philipot, ancien élève de l'Ecole 
normale supérieure, lecteur à l'Université de Land (Suède), H. 
d'Harrast, poète, M™^ d'Etchegoyen, mère, Française et chré- 
tienne, M. Meynien, artiste peintre, R. Becq, L. Chambellan, ren- 
tier, E. Girard, graveur, M. Favreau, J. François, cultivateur, 
Jahan, étudiant en lettres, Loury, étudiant en lettres, Renaud, 
étudiant en médecine; Paul Bezart, étudiant en lettr.es; Ernest 
Labbé, agrégé de philosophie, R. Guétant, relieur à Marseille, 

47 



H. Bourgin, licencié en lettres, G. Bourgin, étudiant en lettres, 
Raoul Bouriac (Marseille), Jules Viguier, J. Monod, Paul Pagèze, 
élèves au Lycée de Carcassonne, Gustal Bagge, ancien combattant 
de 1870-71, chevalier de la Légion d'honneur, Bouderlique, fran- 
çais, catholique et républicain, Blum (Saint- Denis), J. Levy, 
J. Beauvoir, dessinateur, H. -A. de Brevannes, homme de lettres, 
A. Appel, négociant, C. Cousin, étudiant en médecine, G. Parisot, 
publiciste, Henry Detouche, peintre et graveur. 

TREIZIÈME LISTE 

c. Perrin, publiciste, L. Bottier, ex-engagé volontaire de 1870, 
le docteur Mesny, Paul Laurieste, publiciste, J. Copera, cordon- 
nier, A. Dolfus, licencié en droit et es sciences, Jean Roumengou, 
licencié en droit, H. Guttemberg, Georges Harraois, ancien prin- 
cipal clerc d'avoué, Georges Guyot, étudiant en pharmacie à Vitry- 
le-Français, Paul Bersin, négociant, S. Level, Gustave Boutelleau, 
négociant, vice-président de la Chambre de commerce d'Angou- 
léme, Paul Girard, docteur es lettres, maître de conférences à 
l'Ecole normale supérieure, Maurice Bernard, ingénieur au 
corps des mines, Emile Delalande, dessinateur, ofl&cicr de l'ins- 
truction publique, Alfred Moyse, constructeur-mécanicien, capi- 
taine démissionnaire, chevalier de la Légion d'honneur, (1870-71), 
Pierre Pesante (Marseille), Paul Andhrey, homme de lettres, 
G, Pou illard, représentant de commerce, Bouniol, agrégé de 
l'Université, professeur au Lycée de Montpellier, docteur F. Lan- 
deri-Roche, rédacteur en chef du Réveil socialiste (Périgueux), 
S. Zaremba, docteur es sciences, M™^ Zaremba. 

A. Blondel, président du conseil d'administration de l'Associa- 
tion fraternelle des employés des chemins de fer français, cheva- 
lier de la Légion d'honneur; Luigi Grandolini, Francis Perras, 
étudiant en médecine (Angers), Th. Duproix, volontaire de 1870, 
J. Duproix, licencié es lettres, à Barbezieux (Charente;, Edouard 
Reymond, ingénieur chimiste â Saint-Beauzaire (Puy-de-Dôme), 
Albert Piche, Camille Allard, Fernand Cassiau, étudiants en méde- 
cine (Marseille), E. Meissonnier, préparateur à la Faculté des 
sciences, ancien vice-président du comité de l'Association géné- 
rale des étudiants (Marseille), H. Lebasque, peintre, Christophe 
Neveu, négociant (Lille), Gustave Bordenan, Electricien (Amien), 
Pierre Vrignault, publiciste. 

Alfred Piérart, mécanicien, Un groupe d'Alsaciens-Lorrains, 
Amédée, Beaumgarten, externe de l'hôpital de la Charité, René Du- 
chemin, chimiste à Ivry, Albert Pajes, industriel chimiste, C. Ver- 
dier, industriel, Ph. Beaumgarten, étudiant de théologie, Jules 
Duchemin, A. Prévost, propriétaire à Fontenay-Hendebourg 
(Eure), R. Larchevêque, Ch. Chesnel, H. Radaux, A Brindeau, 
E. Felbermayer, J. Saint-Germain, décorateur, M. Hesmel, L. 



4 



8 



Léon, P. Lajeuse, V. Poupe, A. Denis, H. Stembach, peintres, 
qui se coalisent contre la Grande Muette; Louis Mirsch, 
publiciste ; Antoine André, homme de lettres (Annonay); Léon 
Cugny (Marseille); Emile Bertaux, professeur à l'Association phi- 
lotechnique; Henry Soyez, A. Burre, F.-X Hemmerlin, J. Lebœuf, 
Villefranche, employé de commerce ; J. Derouet, employé de com- 
merce; Ernest Lesigne, publiciste; Marcel Batei Hat, homme de 
lettres. 

QUATORZIÈME LISTE 

Hyacinthe Loyson, Auguste Felten et René Mouton de la Jeu- 
nesse révolutionnaire du quatorzième arrondissement; Ch. Guil- 
laumin, libre penseur; Justus Dromel, homme de lettres; Albert 
Crombet, publiciste (Lille); Jules Klots, étudiant en médecine; 
Perellé, rentier à Perelli (Corsej; Isidore Marx, S. Waret, peintre 
dessinateur; Emile Houel, représentant de commerce; Adolphe 
Peisliier, contre-maître (Genève); E. Giardino, garçon de magasin; 
Lucien Graux, étudiant en médecine; Georges Bans, directeur de 
la Critique; P. Strauss, hommes de lettres; H. Clerc, directeur du 
Currier de la Creuse (Guéret); G. Théodore, J. Coudurier, étudiant 
es lettres et en droit; Jean Flore, rédacteur à la Revue dt France 
(Avignon); G. Fleury, commissionnaire en journaux; Victor Fleu- 
ry, licencié es lettres ; Charles Pinard, étudiant en droit; Albert 
Iven (Bethel) ; Louis Fouché, étudiant en lettres; Lucien Graux, 
étudiant en médecine; Albert Fleury, Deschard. André Barbier, 
étudiants en lettres; A. Villard, Edouard Goldner, étudiant en 
droit; H. Schwerb, Groslier, peintre; Max Brateau, étudiant en 
droit; Dubois, architecte; Doublet, membre de l'Association géné- 
rale; Ancelle, étudiant en droit; Vilette, étudiant en médecine; 
L. Jacob, Vollegonsico, étudiants en lettres. 

Reclus, étudiant en droit; César Pascal, membre de la Société 
des gens de lettres; B. Condemine, négociant; D. Forget, mis- 
sionnaire (Saint- Lô); A. Babut, à Landouzy-la-Ville (Aisne); 
Désiré Gebusson, membre du Parti ouvrier; J. Bernard, Alsacien, 
commerçant; Ernest Falbek, A. Moeckel, C. Herpin (parc Saint- 
Maur), Renier (Maisons Laffiite), Malvault (Asnières), G. Berge- 
ron, Jardinier, G. Piel (Pantin), Wilhelm (Puteaux), G. Debure, 
Monfroy, Lacotte, Bola, G. Robert (Enghien), Jahia, Paul Bro- 
chard, commerçant; Francis Lafargue, licencié es lettres; A. 
Nordmann,Jean Galinot, étudiant en philosophie (lycée d'Evreux); 
Léon Kouach, propriétaire (Cran). 

QUINZIÈME LISTE 

Emile Soubeyran, Constant Chatenier, Paul Dauphin, H. Ver- 
net, A. Bousquet, C. Rigaux, Antonin Jean. F. Charlier de Chily, 
I. Phalippon, J. Maurin, Raphaël Neuvialle, F. Ferrasse, 

49 



■ 

Â. Estève, Ramadier, Mlle Dusouchet, étudiants à Montpellier ; 
Mme Vve Leroy, Mlle Marie Leroy, G. Wurmser, capitaine en 
retraite, chevalier de la Légion d'honneur (Bois-Colombes); 
B. Kleczkowski, ingénieur mécanicien (Liège); Edouard Michel, 
voyageur de commerce; Gaspard Bonnathal, graphologue (Lyon) ; 
Edmond Roux, dessinateur (La Ciotat, Bouches-du-Rhônc); 
Em. Monnin, élève de philosophie ; E. Jacquot, Th. Bordreuil, 
Georges de Saint-Etienne, élèves de philosophie ; Henri-Rodolphe 
Elma, publiciste; Georges Godin, artiste peintre ; Mme Georges 
Godin; O. Frion, chimiste, secrétaire de l'Alliance radicale 
socialiste; A. Le Conte, industriel; D. Roustan, ancien élève de 
l'Ecole normale supérieure ; Henry Roy, licencié es lettres; Henri 
Mauduit, licencié es lettres; Culoz, étudiant en droit; M. Moock, 
ex-chef du 109e bataillon de marche (Champigny 1870); J.-P. Stan- 
der, rédacteur à la Revue artistique et littéraire; A. Forât, indus- 
triel, conseiller municipal (Paûtin); L. Biebuyck, Eug. Théry, 
publiciste, désabusé de la graphologie et de ses pontifes. 

T. Monod, étudiant en médecine; L. Duchêne, licencié en droit, 
à Libourne; J. Dietz, négociant en peaux; Bavier-Chauflfour, 
Charles Bavier-Chauflfour, étudiant; C. W. Cremer (Bourg-la- 
Reine) ; Ed. Lévy, agrégé de l'Université ; Eug. Rehms, chimiste ; 
L. Monod, à Caluire (Rhône); D. Marrel, agent de transports 
(Lyon); Th. Dreux, négociant (Lyon) ; J. Corbin, agent de trans- 
ports (Lyon) ; J. Clérino, entrepreneur de travaux publics au Mont- 
d'Or (Rhône) ; Aug. Bréal, artiste peintre, licencié es lettres et en 
droit (Saint-Cast) ; Léon Vignols, publiciste à Rennes; Eug, Gim- 
pel, Mlle M. Schach, agrégé de l'Université; J. Lévy, ancien 
combattant de 1870 ; G. Mayrargue, avocat (Nice) ; A. Kohler. 

SEIZIÈME LISTE 

Théodore de la Peine, publiciste (Genève); Mangin, Lorrain 
annexé, publiciste, ancien combattant de 1870; E. Tremeau, phar- 
macien; Ch. Jesapha, négociant; J. Pariente, représentant de com- 
merce; Chaykowitz, voyageur de commerce; A. Delmont, repré- 
sentant de commerce; Alfred Galan (Bordeaux); Jules Guinau- 
deau, contremaître; Elie Renault, polisseur; C. Guinaudeau, 
polisseur; L. Guinaudeau, nickeleur; E. Guinaudeau, polisseur, 
E. Sellier , polisseur ; Hippolyte Monot , auteur lyrique ; 
G. Kowalsky, Albert Guétant (Lyon) ; J. Borsonne, principal clerc 
d'avoué (Nice); Arthur Gilland, homme de lettres ; Gustave-Marx, 
ex- sous-officier au 24e de ligne; Vidal, banquier; Sthéphane 
Thomas; Paul Beugne, du Journal de Pont ar lier ; Léon Thiénon, 
publiciste; Maurice Violet, avocat à la cour ; J. Boulet, tailleur. 

DIX- SEPTIÈME LISTE 

Un groupe d'anciens élèves des Ecoles municipales supérieures 
de Paris, ont signé : E. Petit, géomètre; Ch. Sicobye, lithographe; 

ifo 



Falkenstein, employé de commerce; Sauvage, employé de com- 
merce ; Bouveret, employé de commerce ; Linster, feug. Germain, 
naturaliste; M. Germain, électricien ; E. Ardouin, Moret, comp- 
table; Preisach, employé de commerce; Planchard, secrétaire; 
L. Foru, Drouin, L. Couver, aflSneur en métaux; Huchery, 
employé de commerce; Hiégel, employé de commerce; Vitton, 
employé de commerce; A. Beydon, P. Meyer, publiciste; Paul 
Belle, chimiste; Ch. RoUandez, chimiste; P. Gérin, étudiant; 
A. Rigot, étudiant en sciences; Montibert. étudiant, Marius Cuioat, 
chimiste ; Rod. Bernard, docteur en chimie (Lyon); Pierre Rufif, 
élève de mathémathiques spéciales au lycée d'Alger; Raymond 
Ballut, Marcel Sanot, François Perilhou, rédacteurs à l'Ame 
latine (Toulon); Jules Marchand, négociant, Ernest May, employé 
de commerce, Alexis Hecht, employé de commerce, Alexis Brix, 
négociant, Louis Gros, employé de commerce. Th. Berlier, comp- 
table, A. Mosticher, négociant, Montiaux, publiciste, P. Habert, 
négociant, E. Bonnet, Emile Junès, externe des hôpitaux (Mar- 
seille), Armand Klotz, Colombe, comptable. 



LA DEUXIÈME PROTESTATION 

Les soussignés, frappés des irrégularités commises dans le pro- 
cès Dreyfus de 1894, et du mystère qui a entouré le procès du 
commandant Esterhazy, persuadés d'autre part que la nation tout 
entière est intéressée au maintien des garanties légale, seule pro- 
tection des citoyens dans un pays libre, étonnés des perquisitions 
faites chez le lieutenant-colonel Picquart et des perquisitions non 
moins illégales attribuées à ce dernier officier, émus des procédés 
d'information judiciaire employés par l'autorité militaire, deman- 
dent à la Chambre de maintenir les garanties légales des citoyens 
contre tout arbitraire. 

PREMIÈRE LISTE 

Octave Mirbeau, Paul Alexis, Gustave Gefifroy, Henry Leyret, 
Alfred Vallette, directeur du Mercure de France; F. Desmoulins, ar- 
tiste graveur, chevalier de la Légion d'honneur ; A. Tabarant, 
Paul Franck, secrétaire des Samedis populaires de poésie à 
rOdéon; Marcel Colliére. homme de lettres; Georges Pioch, Paul 
Fort, G. Leneveu, hommes des lettres; Edouard Julia, docteur en 
médecine ; Yves Lefebvre, Charles Longuet, ancien conseiller mu- 
nicipal; Seymour de Rici. 

5i 



DEUXIÈME LISTE 

MM. Charles Friedel, membre de l'Institut, commandeur de la 
Légion d'honneur ; Edouard Grimaux, membre de l'Institut, offi- 
cier de la Légion d'honneur; G. Sorel, ancien ingénieur des ponts 
et chaussées, chevalier de la Légion d'honneur ; docteur Pottevin, 
docteur A. Zuber, Emmanuel Vidal, banquier; Delbet, chirurgien 
des hôpitaux et professeur agrégé à la Faculté de médecine; Ga- 
briel Séailles, professeur à la Sorbonne ; Paul Desjardins; Béhal, 
professeur agrégea l'Ecole de pharmacie; Georges Kolchlin, ma- 
nufacturier. 

TROISIÈME LISTE 

Lauth, administrateur honoraire de la manufacture de Sèvres, 
officier de la Légion d'honneur; Jules Tannery, docteur es scien- 
ces, cheva'ier de la Légion d'honneur ; Charles Richet, professeur 
à la Faculté de médecine ; Henri Zuber, artiste peintre, chevalier 
de la Légion d'honneur ; Francis de Pressensé, publiciste, cheva- 
lier de la Légion d'honneur; Béhal, docteur es sciences, professeur 
agrégé à la Faculté de médecine de Paris ; Fr. Pillon, directeur de 
l'Année politique ; docteur Laborde, chef des travaux de philosophie 
à la Faculté de médecine, professeur à l'Ecole d'anthropologie, 
membre de l'Académie de médecine ; Maurice Bouchor, homme 
de lettres, chevalier de la Légion d'honneur; 

André Chevillon, docteur es lettres, maître de conférences à 
l'Université de Lille; Edouard Stapfer, professeur à la Faculté de 
théologie protestante; Léopold Lacour, publiciste ; docteur Riche, 
prasecteur à la Faculté de médecine de Paris ; Beauregard, assis- 
tant au Muséum; Raoul Allier, agrégé de philosophie; docteur F. 
Besançon, chef de laboratoire à la Faculté de médecine.; docteur 
A. Veillon, préparateur à la Faculté de médecine; docteur A. 
Zuber, Léon Lefebvre, ingénieur civil ; Louis Comte, directeur du 
Relèvement social ; Paul Pierrotet, ancien adjoint au maire du cin- 
quième arrondissement ; Gaston Laurent, ancien président de 
l'Association générale des étudiants, professeur de philosophie au 
Collège Sainte-Barbe; Louis Révelin, professeur au Collège libre 
des sciences sociales ; 

Etienne Rabaud, docteur es sciences, chef de laboratoire à la 
Faculté de médecine de Paris ; Gabriel Debre, ingénieur agronome ; 
E. Tarbouriech, docteur en droit, professeur au Collège libre des 
sciences sociales ; Marc Gibert, interne des hôpitaux de Paris ; 
Robert Prouest, interne des hôpitaux de Paris ; Albert Méhu. pro- 
fesseur au Collège libre des sciences sociales, agrégé d'histoire ; 
J.-Ch. Roux, interne des hôpitaux de Paris ; Edouard Rist, interne 
des hôpitaux de Paris; A. Varrennes, docteur en droit, avocat, 
pierre Quillard, homme de lettres, E.-B. Leroy, interne des hôpi- 

52 



taux, A. -F. Herold, homme de lettres, Charles Rist, avocat à la 
cour d'appel, Alphonse Richard, avocat à la cour d'appel, Camille 
Mauclair, homme de lettres, Alfred Bonnet, avocat, directeur du 
Devenir social; Goepp, licencié en droit, licencié es lettres, Mathias 
Mortardt, homme de lettres, André Chazel, licencié es lettres, 
Edouard Bernes, licencié es lettres, André Beaumier, agrégé de 
l'Université. 

E. Bonnet, licencié en droit, Georg^es Basley, licencié es lettres, 
Henry Trociné, licencié es lettres, Charles Martin, étudiant, Abel 
Gaboriaud, étudiant en lettres et en droit, A. Jundt, licencié es 
lettres, L. Pédou, licencié es lettres, E. Bahut, licencié es lettres, 
Henry Levargeau, licencié es lettres, Boivin, étudiant en lettres, 
Camille Poulier, étudiant en lettres, Pignolet, licencié es lettres; 
Fernand Monod, interne des hôpifaux, René Monod, externe des 
hôpitaux, Fernand Isouard, avocat à la cour. 

QUATRIÈME LISTB 

Louis Havet, membre de l'Institut, professeur au Collège de 
France; docteur G. Hervé, professeur à l'Ecole d'anthropologie ; 
Henri Ferrari, directeur de la Revue bleue; Wyrouboflf, docteur es 
sciences ; Dupont, ingénieur civil ; Debienne, licencié es sciences; 
Emile Hovelacque, agrégé de l'Université; Numa Jacquemaire, 
avocat à la cour ; Jean Pascal, directeur de la Revue moderne; 
Paul Signac, artiste peintre; docteur Sicard de Plauzoles; J. Paul 
Boncour, avocat à la cour; J. Verney, ingénieur; Le Derrien, 
étudiant en droit; A. Mullet, directeur d'études adjoint à l'Ecole 
des Hautes Etudes; M. Griset ; Decock, ingénieur des arts et 
manufactures; Amédée Renaud, professeur à l'Université; G. Le- 
français ; Victor Champier, directeur de la Revue des Arts décoratifs: 
Eçfiile Pierre; Jules Renard; René Brancourt, publiciste; O. Mar- 
tinet ; Ch. Max, Prod'homme, Ch. L. Philippe, Louis Lumet, 
publiciste ; Jules Renard ; René Brancourt, publiciste ; Henri 
Aboulker, externe des hôpitaux; Prosper Temine, René Bénichou, 
Maurice Aboulker, étudiants en médecine ; Paul Marion, publi- 
ciste; E. Contard, avocat à la cour, 

CINQUIÈME LISTE 

Charles Bémont, secrétaire de la Revue historique; Jacques Bon- 
zor, avocat à la cour d'appel; P. Pécaut, agrégé d'université; Louis 
Sautter ; Gustave Soulier, homme de lettres ; G. Grimaux, licencié 
endroit; Jules RenarJ, homme de lettres ; Brylinsky, ingénieur; 
Henri Ghéon, homme de lettres ; Paul Bogelot, avocat à la cour 
d'appel ; Louis Ollivier, docteur es sciences, directeur de la Revue 
des Sciences ; Paul Passy. docteur es lettres, directeur adjoint de 
l'Ecole des Hautes Etudes; André Delvau, externe des hôpitaux; 

53 



Edmond Dussange, professeur ; docteur A. Suchard ; G. Pissaro, 
licencié es sciences ; Edmond Giraud; François Caillé, étudiant 
en lettres ; E. Laboureur, Beaux-Arts; Alfred Caillé, Ecole des 
Hautes Etudes commerciales ; André Hels ; Armand Collin, 
éditeur; Max Leclercq; Philippe Martin, licencié es lettres; Fer- 
nand Fos, publiciste ; A. Meillet, docteur es lettres ; Eugène 
Vigneron, ingénieur électricien, licencié es lettres; Lucien Barrois; 
Albert Kahn; Marcel Brillouin, maître de conférences à l'Ecole 
normale supérieure; J. Bauverey; A. Oulmann, directeur de la 
Semaine parisienne ; docteur Alfred Goguel; Achille Picard, entre- 
preneur de démolitions ; Aug. Faure, licencié en droit ; Charles 
Navarre, Marcel Renaud, Pierre Huret, licenciés es lettres ; 
G. Pariset, agrégé de l'Université, professeur à l'Université de 
Nancy; R. Saillens, directeur de l'Echo de la Vérité; Bard, profes- 
seur à la Faculté de médecine de Lyon; docteur A. Marie, ancien 
interne des hôpitaux de Paris ; Charles Andler, agrégé de l'Univer- 
sité; Frank Abaurit, licencié es lettres; Emile Galle, maître de 
verrerie, officier de la Légion d'honneur (Nancy) ; Rioux de 
Maillou; A. Bouit, ex-membre du Comité central de 1871 ; Za- 
remba, docteur es sciences (Cahors) ; docteur D. Metzger; Aug. 
Pamart, artiste dramatique ; Henry Goût, licencié es sciences, 
étudiant en médecine; Albert Livet, licencié es lettres; J.-L. Bi- 
deault, artiste peintre; L. Bideault, négociant; Femand Bern- 
heim, étudiant en médecine; Eugène Deville, ingénieur; Edmond 
Fazy, homme de lettres; Tristan Bernard, homme de lettres; 
Paterne Berrichon, homme de lettres; docteur Gilbert, officier de 
la Légion d'honneur, correspondant de l'Académie de médecine , 
H. Du Pasquier, négociant au Havre, G. Gilbert, interne aux 
Enfants-Malades, Eugène Neck, interne des hôpitaux, Eugène 
Morel, homme de lettres, Pierre Soulaine, homme de lettres, 

f 

SIXIÈME LISTE 

Paul Adam, Georges Perin, Auguste Villeroy, auteur drama- 
tique; J. Allardet, ex sous-officier au i«r zouaves, médaillé du 
Tonkin; A. Laborde, étudiant en sciences; René Coëylas, élève à 
l'Ecole des arts décoratifs ; Femand Pelloutier, à la rédaction de 
l'Ouvrier des Deux Mondes: A. Jacob, sculpteur; Edouard Bodin, 
homme de lettres; Louis Duruy, externe des hôpitaux; Joseph 
Boucher, étudiant en lettres, président de la Section des lettres à 
l'Association générale des étudiants ; Georges Robert, rédacteur en 
chef du Progrès du Nord, Lille ; Louis Bruyerre, homme de lettres ; 
A. Cornet, Auguier, Chalon-sur Saône; Henri Jullien, employé 
de commerce ; E. Rubanowitch, licencié es lettres ; Félix Fénéon, 
Paul Percheron, Frederick Hucher, auteur; G. Sée, ex-archiviste 
d'état-major; M. Jean, étudiant en médecine. 

Albert Reville, professeur au Collège de France; L Poucy, 

54 



professeur à l'École supérieure de commerce; docteur E. Pécaut ; 
Camille Pissaro, artiste peintre; Vian, étudiant en droit; Eugène 
Week, externe des hôpitaux ; Maurice Vernes, directeur adjoint à 
l'Ecole pratique des hautes études; Félix M. Vernes, étudiant en 
médecine; J. Bouiyard, ancien administrateur, secrétaire du Con- 
^ seil de la Petite République; Christian Marchai, licencié en philo- 
sophie ; Jules Laurens, artiste peintre, chevalier de la Légion 
d'honneur; L. Buchet, licencié es sciences; L. Lubac, licencié 
es lettres; Gustave Doussain, publiciste ; docteur V. Morax, ancien 
interne des hôpitaux; Charles Létourneau, professeur à l'École 
d'anthropologie; docteur Langlois, docteur es sciences, chef de 
laboratoire à la Faculté de médecine; Jacques Passy, chimiste, 
Franck Puaux, publiciste, Durozay, externe des hôpitaux, F. -H. 
Kruger, professeur, André Paulian, licencié es lettres, Charles 
Schmidt, archiviste paléographe, Max Bonnet, professeur à l'Uni- 
versité de Montpellier, Charment, professeur de droit à l'Univer- 
sité de Montpellier, Emile Roberty, H. Gray Maljean, membre 
du groupe d'études philosophiques Leiria (Bruxelles), 

SEPTIÈME LISTE 

Frédéric Passy, membre de l'Institut ; André Lefèvre, profes- 
seur à l'École d'anthropologie; docteur Lienhart (Montpellier), 
Vigie, doyen de la Faculté de droit de Montpellier; E. Cauvet, 
président de chambre honoraire à la cour d'appel (Montpellier) ; 
Henri Bel, bibliothécaire universitaire à Montpellier; docteur 
Castelnau (Montpellier), Séverac, Maurin, Favier, Henri Vallette, 
E. Dupuy, Pierre Pelet, E. Vermeil, Paul Barnaud, étudiants en 
lettres (Montpellier); C. Teissier du Cros, Raymond Guerre, étu- 
diants en droit (Montpellier) ; André Bugeaud, adjoint au maire de 
Sainte-Hermine (Vendée); docteur A. Pillaud, conseiller munici- 
pal à Sainte-Hermine (Vendée) ; Guinaudeau, conseiller municipal 
â Sainte-Hermine (Vendée); docteur A. Weil, licencié es sciences, 
ancien vice-président de l'Association des étudiants; Henri Décu- 
jis, avocat; P. Engelman, licencié en droit; Edmond Charles, 

Alexandre Natanson, directeur de la Revue blanche^ Alfred Athys, 
homme de lettres, Thadée Natanson, homme de lettres, Armand 
Charpentier, romancier, membre sociétaire de la Société des gens 
de lettres, Gabriel Jaudoin, artiste musicien, Gustave Kahn, 
homme de lettres, Cyprien Godebski, George Bodereau, directeur 
de la Vie coloniale et de l'Hebdomadaire illustré^ Léon Tonnelier, 
homme de lettres (Nancy), Georges Roques, avocat à la cour d'ap- 
pel, J.-B. Perrot, Charles Péguy, de l'Ecole normale, Camille 
Berthe, licencié es lettres, Paul Langevin, agrégé des sciences 
physiques, Lucien Foulet, licencié es lettres, docteur Marc Pier- 
rot, Emile Bon, étudiant en droit. Vital Lacaze, élève à l'Ecole des 

55 



p. Thomas, licen- 

DuWMiga, pBflWF" ^.i^gSe'. Henri. Maistro, 

licencié taadanCMiBd" ,.. v:-^* de lettres, Georges 

enlottuM: E. L■^- '•i^''^- ^^"^ Genevet, étu- 

HautM Eta^'" ■. .;;'>;';)S^ Désiré Decamps, publi- 

èâaUKOX 'fV . '.- '.^jjpu'A Raymond Kocb, élève de 

und F , -'ii^^^Bt. E- Costa. 

T^"' ,; -Ti. "^^iileBloch, archiviste-paléographe, 

A^ .■; i;^ ^iSi-'^;*!!''"' *■ Me'llet. directeur-adjoint à 

.•Î'*"C^'5!^^'^- Comut, homme de lettres, Georges 

>^.>J&* «(«^"Bracunig, licencié es lettres, Georxos 

-^■^^'* '^u'-''»''^ iinaéjourdediianssuclesollibre 

1^^ l'^Si''^''Bris 3 connaître que le respect du droit indivi- 

•^'^V'ïtrf* * '.SStne. Tsan SiRaux, homme de lettres. Félix 

*^''.f^ '^f. Ja Société de vulgarisation scientifique et 



Ajfp'^'^MPsCodebdti. 



j^ Uichel. Jules Cari, artiste peintre, H. Barban, licencié 
^ira, Henri Eïpett, Léon Millot, homme de lettres, Henri 
g-gaaa, ancien sous-officier au 35' de ligne i87a-7'. A. Aufrèro, 
clore de notaire, ¥ Bouchet, élève à l'Ecole des beaux-arts, archi- 
(ecfe, Lucien Foubert, agrégé d'histnire. Henri Chanel, peintre, 
Auguste Ramart dit Dnrmeil, Albert Lant^ine, homme de lettres, 
G. Kergomard, agrégé de l'Université, Jean Kergomard, licencié 
ié lettres, Charles Stora, avocat à la coui-. Henri Delisle. homme 
de lettres, Maxime Leroy, avocat A la cour (Nancy), Jean Grillon, 
élève à l'Ecole coloniale, étudiant en droit (Nancy). C. Deiache, 
ingénieur des arts et manufactures, li. Fouquet, bi-bachelier. 
dessinateur, J. Delaire. ingénieur des arts et manufactures. 
L. Barrât, dessinateur, Charles Maréchal, étudiant, E. Silberbei^, 
voyageur de commerce, André Boegner, étudiant en droit. 



Charles 'Wahart. agrégé de l'Université. P,-G. La Chesnais, 
licencié es sciences, Paul Sirven, agrégé de l'Université, F. Steeg, 
agrégé de l'Université, H, Diez, agrégé de l'Université, Hauser, 
professeur à l'Université de Clermont-Ferrand, Henry Massand, 
«régé de l'Université. Raymond Kcechlin. manufacturier, Léon 
Cahun, bibliothécaire à la Mazarine, docteur Pierrot, Mme Cahiin, 
Mme Pierrot-Lape, docteur eu médecine, Lucien Herr, agréRé de 
l'Université, Ernest Dupuy, Edmond Vermeil, Pierre Pellet, 
étudiants en lettres (Montpellier), René Champdeuil, de la Rtvui 
madtrni, Charles Deschars, licencié es lettres, Maurice Lauth. 
industriel. Théodore Duret, F. Varenne, M^nclet, étudiants en 
médecine (Clermonl-Feccand), Maucy, artiste peintre (Clerraout- 
Ferrand). 

56 



NEUVIÈME LISTE 

Docteur P. Carrère. officier d'Académie, Ad. Carrère, licencié 
es lettres, Vernet, industriel, Dendrer, pharmacien, Doze, notaire, 
Bouellerat, médecin, Maurice Hamel, agrégé es lettres, Lucien- 
Léon Meslard, sténographe, E Gauthier, étudiant en médecine, 
Henri Perrin, étudiant en droit (Nancy), J. Perin, étudiant en 
médecine (Dijon), Berniard, clerc de notaire, E. Bonzons, phar- 
macien, Navarion, chef de gare, D. Soulheban, entrepreneur, 

D, Bourchemin, docteur es lettres, à Sameterra-de-Béarn (Basses- 
Pyrénées), Joseph Carrère, propriétaire à Guenarlhe (Basses- 
Pyrénées), Henri Muffany, agrégé de l'Université, Henri de 
Varigny, docteur es sciences, Raymond Kœchlin, Ch. de Taver- 
nier, Ed. Droz, professeur à la Faculté des lettres de Besancon, 

E. Molinier, conservateur du Musée du Louvre, A. Patoux, licen- 
cié en droit, D. Couse,^ étudiant, S. Jacot, étudiant, Femand de 
Rocher, rédacteur à VÉclaireur de Nice, Cl. Berlioz, voyageur de 
commerce, G. Lésai, homme de lettres, Agache, artiste peintre, 
Octave Gelin, élève architecte à l'École des Beaux-Arts, Georges 
Hébert, artiste peintre, L. Mullem, homme de lettres, D. Ver- 
haeghe, interne des hôpitaux (Lille), V. Basch, professeur à l'Uni- 
versité de Rennes, H. Sée, professeur à l'Université de Rennes, 
G. Milhaud, professeur à l'Université de Rennes, P. Meyer, négo- 
ciant, docteur E. Brissaud, médecin à l'hôpital Saint-Antoine, 
docteur Le Roy de Méricourt, de l'Académie de médecine, Ch. 
Deschars, licencié en droit, E. Schuré, homme de lettres. 

DIXIÈME LISTE 

Marcel Mauss, agrégé de philosophie en mission, Derriaz, 
homme de lettres, G. Dnellot, licencié es sciences, Edouard Le- 
blanc, homme de lettres (Nantes), Camille Craudillon, licencié es 
lettres, Henri Jazes, philosophe, Paul Valette, agrégé des lettres, 
professeur à l'Université de Lausanne, Louis Lestelle, étudiant en 
droit, Paul Demantilly, Camille Aubron, employé à la librairie, 
A. Colin, Mingler, licencié es lettres, A. Hano, employé de librai- 
rie, H. Foulard, lecteur de V Eclair, Adolphe Parisi, employé de 
librairie. Ch. Simonnet, propriétaire à Châtillon, Auvray, employé 
de librairie. Ch. Le Corbei lier, propriétaire à Joinville, lecteur du 
Petit Journal, L. Bonardet, Julien Simonnet, Lucien Hano, em- 
ployés de librairie, Châtelain, propriétaire, Gaston Buchet, explo- 
rateur (Romorantin), E. Froger, Delapierre, chimiste, Bondy, 
Henry Salomon, homme de lettres, Louis Edde. 

ONZIÈME LISTE 

D"" H. Cuvillier, Jules de Brayer, L. Gallonedec, agrégé de l'Uni- 
versité (Orléans), H. Bourgin, licencié es lettres, G, Bourgin, étu- 

57 



diant en lettres, Raoul Bourlac (Marseille), E. Rouget, licencié en 
droit, H. Fasquel, étudiant en droit à Lille, G Lefebvre, licencié 
es lettres, à Lille, Charles Longuevalle, licencié es lettres (Lille), 
Cuninal, professeur d'école normale primaire, H.-D. Davray, ré- 
dacteur au Mercure de France, Boudulique, Français, catholique et 
républicain, G. le Serrée de Kervilly, docteur en médecine, Blum, 
(Saint-Denis), Eug. Hollande, homme de lettres, Maurice Darin 
(Chaville), J. Doridan, homme de lettres, Emile Amieux, externe 
des hôpitaux de Paris. 

DOUXIÈME LISTE 

*E. Moulinier, ancien avocat près la cour d'appel de Bordeaux 
(Hyères), Jean Pertuis, publiciste (Nice), Maureau, ingénieur des 
arts et manufactures (Boulogne-sur-Seine), Alfred Pierart, méca- 
nicien, Julien Dupré, artiste peintre, chevalier de la Légion d'hon- 
neur, A. Voigt, professeur honoraire du lycée de Lyon, Paul 
Quieneux, pasteur de l'Eglise réformée, Jean Roumengou, licencié 
en droit à Cugnaux (Haute-Garonne), ii^mile Vitta, licencié es let- 
tres et de philosophie, Alfred Moyse, constructeur-mécanicien, 
capitaine démissionnaire, chevalier de la Légion d'honneur 
(1870-71), E. Delalande, dessinateur, officier de l'instruction publi- 
que, Maurice Bernard, ingénieur au corps des mines, R. Etlin, 
étudiant en médecine, Edouard Gille, Léon Chailley, Léonce Ja- 
lagnier, industriel, licencié en droit, Charles Roze, Gaston Moch, 
ancien capitaine d'artillerie, publiciste, André Lyon, Ernest Bre- 
lay, vice-président de la Société d'économie politique, J . Emile 
Roberty, Sylvain Karff, agrégé de l'Université, A. Giraud-Teulon, 
homme de lettres. 

Le professeur Jacquemin, associé national de l'Académie de 
médecine, directeur honoraire de l'Ecole supérieure de pharmacie 
de Nancy, docteur A. Netter, professeur agrégé à la Faculté de 
Paris, médecin de l'hôpital Trousseau, docteur F. Vaquier, mé- 
decin de l'hôpital des enfants tuberculeux (œuvres d'Ormesson), 
Lucien Vaquez, membre de la Société d'économie politique, Abel 
Faure, homme de lettres, Lucien Picard, agrégé de l'Université, 
Marcel Guérin, Ch. Tournaire, C. Dezercy, Martin, R. Biltz, 
propriétaire, Paul Robert, publiciste, Charles Sempé, externe des 
hôpitaux de Paris, James Veit, élève de l'Université, docteur M. -S. 
Diamantberger, docteur Rossignol, à Mornant (Seine-et-Marne), 
Edmond Groult, fondateur des musées cantonaux à Lisieux (Cal- 
vados), Emile Bertaux, professeur à l'Association philotechnique, 
Henri Seyez, A. Burée, F.-X. Heaumerlin, J. Lebœuf. 

TREIZIÈME LISTE. 

Hyacinthe Loyson, Jean Roumengou, licencié en droit, Adolphe 
Peisner, contre-maître (Genève), E. Giardino. garçondemigasin, 

58 



H. Clerc, directeur du Courrier de la Creuse (Guéret), Gaétan Ron- 
deau, licencié en droit, homme de lettres, Xavier Canny, homme 
de lettres, Léon Canny, artiste peintre, Narius Rossignol, indus- 
triel (Versailles), Daniel Halphen, industriel (Versailles), D. For- 
get, missionnaire (Saint-Lôf, Auguste Lecerf, pasteur de l'Eglise 
réformée, Désiré Gebusson, membre du Parti ouvrier, Jules Des- 
bois, artiste sculpteur, Laforgue, licencié es lettres, René Moock, 
licencié es lettres, Léonce Tillaud, étudiant es lettres. 

QUATORZIÈME LISTE 

Félix Mesnil, docteur es sciences, agrégé de l'Université; 
Eugène Montfort; Henry Rodolphe Elina, publiciste; O. Frion, 
publiciste, secrétaire de l'Alliance radicale socialiste ; A. Le Conte, 
industriel; Henri Alexandre, employé; D Roustan, ancien élève 
de l'Ecole normale supérieure; Henry Roy, licencié es lettres; 
Henri Mauduit, étudiant es lettres; Léon Deshaires, licencié es 
lettres; Chesnan, géographe; Forât, industriel, conseiller muni- 
cipal de Pantin (Seine). 

QUINZIÈME LISTE 

Théodore de la Peine, publiciste (Genève); Alfred Galan (Bor- 
deaux); E. Marty, agrégé de l'Université ; Gustave Marx, ex sous- 
officier au 24e de ligne; Vidal, banquier; L. Hugonnet, étudiant 
en médecine (Toulouse); Fernand Pradel (Toulouse); Marc La- 
fargue, Emmanuel Delbousquet, Jacques Nervat, de V Effort (Tou- 
louse); Armand Wais, étudiant en médecine; Firmin Verdier, 
Pierre Feille, E. Jaubert, R. Bouic, étudiant en droit; Marins 
Vallabrègues, Maysonnié, étudiant en droit (Toulouse) ; Durolle, 
étudiant en pharmacie (Nancy); A. Chenevieu, avocat à la cour 
dappel (Nancy); J. Clairin, L. Clauzel, E. Genty, F. Dubesset, 
de l'Ecole normale; Rouveau; Ch. Kreutzberger, artiste peintre; 
G Godquin, professeur libre; E André, homme de lettres; 
Ed. Goldner, étudiant en lettres et en droit ; Léon Goriat, étudiant 
en médecine ; Sarfati, étudiant en pharmacie ; E. Mille, publiciste ; 
Pol Marsan, publiciste; Henri Genêt, étudiant; Maurice Violet, 
avocat à la cour; J. Boulet, tailleur. 

SEIZIÈME LISTE 

Un groupe d'anciens élèves des Ecoles municipales de Paris, 
ont signé : Edouard Petit, géomètre; Ch. Sicobye, lithographe; 
Falkenstein, employé de commerce ; Sauvage, employé de com- 
.merce; Bouveret, employé de commerce; Sinoter; Eug. Germain, 
naturaliste; Marcel Germain, électricien; E. Ardouin ; Moret, 
comptable; Colomb, comptable; Roger; L. Porel; Preisach; 

59 



A. Planchard, secrétaire; Drouin; L. Couver, affineur de métaux ; 
Huchery, employé de commerce ; Aug. Picquenard, employé de 
commerce; Hiegel, employé de commerce; Vitton, employé de 
commerce; P. Simon, commis des postes et télégraphes; E Mou- 
linier, ancien avocat près la cour d'appel de Bordeaux ; 

Docteur Paul Reclus, professeur agrégé à la Faculté de Paris, 
membre de l'Académie de médecine; Eug. Maillet, consul de 
France en disponibilité (Antilles); Charles Gide, professeur à la 
Faculté de droit de l'Université de Montpellier; docteur G. Bar- 
det, chroniqueur scientifique au Siècle; P. Letailleur, secrétaire 
général de la mairie (Calais); Eugène Gimpel ; Léon Vignole, 
publiciste (Rennes) ; Auguste Bréal, artiste peintre, licenciées 
lettres et en droit (Saint-Cast, Côtes du Nord); Jean Monod, 
doyen honoraire de Faculté (Laforce, Dordogne) ; 

Docteur Cruet, ancien interne des hôpitaux; Th. Blanc, em- 
ployé (Lyon); C. Bavier-Chauflfour, étudiant; C.-W. Cremer 
(Bourg-1 a-Reine); Eugf. Rehns, chimiste; Henri Rainaldy, secré- 
taire général de la Société libre d'édition des Gens de lettres; 
Edouard Levy, agrégé de l'Université; D. Marrel, agent de 
transports (Lyon); Th. Denux, négociant (Lyon); Ch. Clerino, 
entrepreneur de travaux publics (Mont-d'Or, Rhône) ; L. Monod, 
pasteur ; H. A. Brustlein, ingénieur, chevalier de la Lésion 
d'honneur (aciéries d'Unieux, Loire); Ph. Landrieu, ingénieur 
agronome, licencié es science ; Georges Fauguet, étudiant en mé- 
decine ; Maurice Gaillot, interne des hôpitaux; Robert Genestal, 
licencié es lettres et en droit; A. Clauzel, docteur en médecine, 
docteur en droit ; Lagardelle. licencié en droit; Franck Légal, 
étudiant en droit; Louis Jalabert, employé de commerce ; P. Ha- 
bert, négociant; E. Bonnet, publiciste; Bavier-Chauflfour. 



LA TROISIÈME PROTESTATION 

Les soussignés, se désintéressant de toutes les personnalités 
mises en cause dans l'affaire Dreyfus-Esterhazy, protestent néan- 
moins contre la violation des formes juridiques au procès de 1894, 
et contre les combinaisons louches et suspectes qui ont entouré 
cette scandaleuse affaire des conseils de guerre; 

Protestent surtout de leur haine contre le militarisme, contre 
les iniquités, les veuleries et lâchetés accomplies journellement 
par les pseudo-représentants de la justice civile ei militaire, ains^ 
que des sectes religieuses A bas la toque et la robe. le képi et le 
sabre, la soutane et le goupillon, sinistre trilogie, fléau de l'huma- 
nité! 



60 



DaDS la crise actuelle, nous sommes contre toute atteinte à la 

liberté, au droit et à la justice. 

A bas le capitalisme et l'exploitation ! 

A bas le huis clos ! 

A bas les sabreurs et les jésuites ! 

Vive l'internationale des peuples ! 

René Racot, Paule Mink, docteur Jaclard, publicistes; H. Gou- 
thiers (O. Prud'homme), Louis Gauzer, Paul Heonequin, publi- 
cistes; Riom, conseiller prud'homme; F. HeslÎDg, secrétaire de 
la Fédération nationale des syndicats de voiture; E. Philippe, 
rédacteur à la Banlieue, socialiste; Legros, conseiller prud'homme, 
Mnie liouise Réville, publiciste; Chevalier, conseiller prud'- 
homme; Danger, du vingtième arrondissement; Perrenx, Edouard 
Legentil, poète-chansoonier ; Boicervoise; J.-B. Henry, artiste 
modeleur; C.-F. Meunie, employé de commerce; Leloup. conseil- 
ler prud'homme; Chauvel, du syndicat du bâtimeot ; Vincent, 
conseiller prud'homme; Delaplace, conseiller prud'homme; Pierre- 
Aimé Henc, employé d'administration ; J. Lacave, membre de la 
Fédération socialiste de l'Hérault; P. Derey, électricien; Fernand 
Pelloutier, éditeur de l'Ouvrier des Deux-Mondes; G Hiem, rédac- 
teur à la Banlieue socialiste : Louis Ch..., employé des postes et 
télégraphes; Louis Van Eggelen, ébéniste; Alexis B. . ., employé 
des postes et télégraphes; Valéry ; Thargelion, publiciste; Achille 
Le Roy, éditeur révolutionnaire; A. Roger, de l'Industriel forain; 
Léon Caragnac, ex-élève des Arts-et-Métiers ; Papillon, groupe 
socialiste des conférences; Spirus-Gay, artiste, secrétaire de 
rUniên artistique de la Scène, de l'Orchestre ei du Cirque; G. Debose, 
poète révolutionnaire, Fourret, ex-conseiller de prud'homme, 
A. Ollivier, employé d'administration, Schweistal, employé de 
commerce, Henri Gérard, syndic de la chambre syndicale des 
menuisiers en voitures, J. Bloum, syndicat de l'orfèvrerie, A. Cou- 
Ion, A. Desruelle, du syndicat des tailleurs, Valé, dessinateur, 
ex-élève des Beaux- Arts, F. Lefèvre, du syndicat des chemins de 
fer, Floret, ex-officier de la Commune, Th. Mayeux, président de 
la société colombophile Le Roitelet, E. Déprez, employé de com- 
merce, G. Laville, A. Tribère, Frédéric Pergament, syndicat des 
ouvriers typographes parisiens, Louis Buis, A. Leschot, employé 
de commerce, Cbauvel, syndic du bâtiment, Lamy, employé, 
Byrrh, délégué du syndicat des démolisseurs, Chérel, syndicat du 
bâtiment. 



6i 



AU BARREAU DE BRUXELLES 



Les soussignés, avocats à Bruxelles, adressent à M. Emile Zola 
l'expression de leur estime et de leur profond respect ; 

Ils admirent le courage et 1 éloquence avec lesquels, au péril de 
son repos et de sa popularité, il a pris la défense d'un homme 
accablé, qu'il croit innocent; 

Ils le félicitent du fond du cœur d'avoir servi la cause du Droit, 
qui intéresse toutes les nations civilisées, en relevant avec tant de 
force les illégalités, les complaisances et les duplicités qu'ont révé- 
lées l'affaire Dreyfus et ses suites ; 

La Justice doit être indépendante et franche ; c'est la servir que 
de poursuivre impitoyablement ceux qui la trahissent, parce qu'ils 
méconnaissent les devoirs qu'elle crée ; 

Ils espèrent qu'il saura déjouer les manœuvres qu'emploie le 
gouvernement français pour paralyser son action et expriment 
l'ardent désir de le voir réussir à faire la lumière complète et 
absolue sur les mystères inquiétants de l'affaire Dreyfus. 

G. Schoenfeld, Paul-Spaak, Paul-Emile Janson, Emile Vinck, 
Alb. Delstanche, Max Hallet, L. Courouble, A. Piérard, Jules 
Janson, Ch. Conem, L. Bollekens, B. Auerbach, Ch. De Reine, 
F. Cattier, Louis Morichar, L. Thiriaux, J. Mélise, Henri 
Gedoelst, J. Des Cressonnières, E. Royer, Alph. Huisman, G. 
Stein, Emile Guilliaume, Emile Brunet, Maurice Feron, Maurice 
Frison, Paul Duchaine, Camille Ferraud, Em. Ghys, J. Plas, 
Edm. Latour, Louis De Doncker, J. D'Union, P. Van Cappellen, 
Arthur Hirsch, P. Van de Putte, Eugène Robert, Georges Gri- 
mard, A. Lacomblé, Emile Somerhausen, Ch. Gheude, Raymond 
Bon, Albert Dubiez, Henri De Boeck, Em. Lagasse, Arm. Pliick, 
Cari Devos, Ed. Swalue, Henri Vandercruyssen, L. Gallemaerts, 
Georges Tospuinet, J. Vander Elst, H. Lafontaine, Maurice Gil- 
bert, J. Vander Heyde, E. Bousin, Ed. Loicq, L. Obozinski, Fréd. 
Kuhnen, Alb. Guillery, Paul Paternostre, G. Duchaine, Alex, 

63 



Bidart, G. Bernard, Armand Feron, Paul Salkin, F. Durant. Jean 
Delvaux, M. Vanderkindere, Jules Seeliger, Paul Montigny, Emile 
François, Jules Tiberghien, Emile Jacqmain, J, Hazée, F. Cam- 
maerts, Albert Kleyer, Alfred Lemaire, Léon Furnémont, H. 
Wauters, J. Prévinaire, Emile Max, W. Thelen, Jules Wuillot, 
Georges Mantia, O. Van Goidtsnoven, Fréd. Vander Elst, G. 
Beuckers, L. Decq, Raoul Guillery, O. Ghysbrecht, A. Marchant, 
V. Coen, M. Bauwens, Maurice Delfosse, Ch. Lgmbaert, Paul 
De Mot, Edouard Rolin, Paul Errera, E. Vanderlinden, J. Beu- 
ckers, Alf. Vanden Driessche, F. Henry, D. Campion, Emile 
Duchamps, F. Labarre, A. Carlier, Ch. Cornez, Robert Peqneur, 
A. Lebrun, Georges Leroy, R. Tilmont, Georges Bigwoode, Léo- 
pold De Vos, Didisheim, David, E. Richard, G. Smets-Mondez, 
Alphonse De Linge. 

La conférence française du barreau de Gand s'est réunie sous 
la présidence de M. De Baets. 

Sur le point de savoir si les droits de la défense avaient été 
violés dans le procès Dreyfus, l'assemblée s'est déclarée incom- 
pétente. 

A la suite de ce vote plusieurs démissions sont parvenues au 
bureau. 

L'après-midi, la Conférence flamande du barreau de Gand, sur 
la même question, a admis une proposition de protestation faite 
par M. De Bryn, conseiller communal. 

Le Cercle u Le Sillon » à Zola. 

Les membres du Cercle d'art Le Sillon, de Bruxelles adressent 

à Emile Zola l'expression de leur enthousiaste admiration et de 

leur respect pour son héroïque et noble attitude revendicatrice de 

loyauté et de justice. 

Gustave Max Stevens, Louis Cuvelier, Van Haesendonck, Paul 
Mathieu, Alfred Bastien, Maurice Blieck, Servais Deii lieux, Fer- 
nand Delgoufre, Matton, Jean Gouweloos, Henri Meunier, L. 
Mascré, Jacques Marin, Geo Bernier, A. de Vleeschouver, 
F. Denaery. 

Les instituteurs belges à Zola. 

Les soussignés, institutrices et instituteurs belges, envoient à 
Monsieur Emile Zola l'hommage de leur profonde admiration. 

64 



Louis Lievens, L. Van Cotthem, P. Van Cauter, Dutillieux, 
Picalausa, Dolhem, L Bekaert, O. Hermoye, P. D'Haenens, 
J. D'Haenens, E Christena, L. Dumortier, H. Rubens, C. Bau- 
wens, T. Deprez, V. Mérisse, Mm® A. Donnet, M"»» H, Fransen, 
Léopoîd Van Roy, Dilbeck, J. Timmermaus, A. Piton, A. Van 
Gelé, J. Rochette, Ronsmans, L. Goffin, J. Berger, A. Baillieux, 
P. Clygnet, J. Meulenbergs, G. Winckel, C. Berger, J. Dehoux, 
A. Arnould, J.-B. Golard, J. Timmermans, Desguin, A. Wester- 
linck, A Quinet, M™* A. Timmermans, L,ouis Timmermans, 
J. Van Gils, H. Bombeke, H. Lenaerts. De Vayer, Gits, A. Brist, 
A. Smets, J. Sabbe, A Smets, J. Sabbe, A. De Heminckx, A. Ver- 
bruggen, H. Bossaerts, A. Mal vaux, V. Clerebaut, B. Eckstein, 
A. Boisson, M. Ceuskens, V. VandenlDroeck, A. Van Pachterbeke, 
J. Van Hove, Ch. Van Gils, H. Brouhon, O. Cleurynck, Marie 
Cox, Emma Baufife, Jeanne Servais, C. Devogel, E. Barzin, 
E. Rapezynski, G. Gérard, Ernest Stiénon. 



Les Flamands à Emile Zola. 

Nous donnons, ci-dessous, la traduction de la lettre adressée à 
Emile 2^1a par la revue flamande Onze Vlagge : 

M Cher Maître, 

>/ Les soussignés, admirateursde votre puissant talent, rendent 
un chaleureux hommage à votre noble et martiale attitude dans le 
combat que vous livrez au nom de la Justice et de la Vérité 

• A vous la victoire ! » 

Richard Baseleer, artiste peintre, Léo Krijn, littérateur, Lode 
Boekelmans, id., Jan Eelen, id., Edler Hausen, id . Théo Dumou- 
lin, Alf. Dirckx, Maurits Nijkerk, artiste peintre, Segher Rabauw, 
Ch. Claeys, littérateur. Oscar Six, id . Jan Van Ordain, id., A. v 
d. Straeten, artiste peintre, M. Van Hamberg, Jan Madou, libraire 
Jan Baeter, marin. 



Les conseillers communaux de Frameries à Zola. 

L'adresse suivante a été envoyée à Emile Zola, à Paris ; 

« Les soussignés Désiré Maroille, député, faisant fonction de 
bourgmestre, Archimèxe Vinchent, échevin, Jules Dufrane-Friart, 
ancien député, ff. dechevin, Jules Castiau, Firmin Piérart, Au- 
guste Toubeau, Aimable Degavre, Charlemagne Quenon, Alphonse 

05 



■a 



Andry, Gustave Comut, Alfred Delhaye et Emile Michel, conseil- 
lers communaux de Frameries, province de Hainaut (Belgique), 
tiennent à vous exprimer les sentiments d'admiration qu'ils ont 
éprouvés pour votre courageuse et fière attitude dans la défense du 
Droit et de la Justice. 

» La question que vous avez élargie passionne actuellement le 
monde entier ; elle n'a pu se circonscrire dans les limites d'un pays 
parce que les droits de l'homme à la vraie justice ne peuvent être 
méconnus et doivent rester imprescriptibles. 

» Vous avez donc bien mérité de l'Humanité et nous faisons des 
vœux pour que le but généreux que vous avez si noblement indiqué 
soit atteint; il lésera si la grande Nation française sait maintenir 
les sentiments de fraternité qu'elle n'a cessé de prêcher à l'Uni- 
vers, en aflSrmant la fière devise : Liberté pour tous ! Egalité pour 
tous ! Fraternité entre tous I 

» A Frameries, le 5 février 1898. » 

« La Fédération bruxelloise du parti ouvrier belge félicite Emile 
Zola, pour sa courageuse protestation contre les abus de la procé- 
dure secrète et l'organisation barbare des justices militaires. 

Il fait des vœux ardents pour que la France socialiste et répu- 
blicaine reste inébranlablement fidèle aux principes de l'égalité et 
des droits de l'homme et de citoyen, sans distinction de sexe ou de 
race. » 

L'Union Libérale ouvrière de Bruxelles 

à Emile Zola. 

Les soussignés, président et membres du Conseil général de 
l'Union Libérale ouvrière de Bruxelles, rapporteurs des sentiments 
exprimés par les ouvriers libéraux réunis en assemblée, admirent 
votre courage et vous félicitent pour votre vaillante campagne en 
faveur du droit et de la justice ; ils forment des vœux ardents pour 
que tous les ouvriers français vous suivent dans la glorieuse tâche 
que vous avez entreprise. 

Ont signé : 

MM. F. Aernoudt, M. Goval, C. Watrin, F. Frix, Ch. Porte- 

66 



-• 



* 



nart, I. Vander Elst, F. Wouters, J. Pertau, Z. Thiry, P. De Vil- 
laer, I. Gérard, A. Van Hemelryck, E. Denis, Denenbourg, 
Taïga. 

Les étudiants de Chimay adressent une lettre de félicitation à 
Emile Zola, à l'occasion du grand acte qu'il pose devant la France. 



Du Comité central de la Ligue des Progressistes libéraux d'Anvers : 

Cher Maître, 

Le Comité central de la Ligue des Progressistes libéraux d'Anvers 
acclame en vous le courageux défenseur des droits sacrés de la 
défense, de la liberté et de la dignité humaines contre la réaction 
coalisée des forces cléricales et vous adresse un hommage enthou- 
siaste de respect et d'admiration. 

POUR LE COMITÉ CENTRAL DE LA LIGUE DES PROGRESSISTES 

LIBÉRAUX D'ANVERS : 

Le Secrétaire, Le Président, 

WiLLHEM SCHEPMANS. Ch. LE CLAIR. 



Le Comité de défense des frères De Graeve 

à Emile Zola. 

Le Comité de défense des frères Rorique De Graeve a adressé 
à Emile Zola une longue lettre dans laquelle il retrace la lutte 
entreprise en Belgique et restée jusqu'ici sans effet. 

« Si nous nous permettons, Monsieur, dit la lettre, de vous 
exposer cette affaire, c'est pour justifier la liberté que nous pre- 
nons aujourd'hui de vous souhaiter victoire dans la lutte admi- 
rable à laquelle vous vous livrez ». 

Suit un éloge éclatant de l'intervention de Zola dans l'affaire 
Dreyfus : 

a Votre attitude est d'autant plus belle, dit aussi la lettre, que 
vous bravez l'impopularité. Il n'y a pas de mérite à hurler avec 
les loups. Les goujats vous insultent, les énergumèues excitent le 

67 



peuple contre vous, la foule vous conspue. Ces imprécations 
décuplent votre énergie. L'affaire Dreyfus menace de devenir un 
crime de foule. Le troupeau inconcient et cruel des masses popu- 
laires, obéissant aux plus odieuses préventions, semble paralyser 
le gouvernement français. Pourquoi ne dit-il pas le mot capable 
de rassurer les consciences? Il est certain, étant données les 
manifestations déplorables dont nous sommes les tristes témoins 
et qu'engendrent ces maudites haines de races, il est certain que 
le gouvernement qui laisserait proclamer la preuve de l'innocence 
de Dreyfus et qui le réhabiliterait serait aussitôt accusé de trahi- 
son et sombrerait, déchiré par les furies populaires » 

La missive se termine par ces mots : 

ce On ne saurait nous accuser, sans mentir, d'attenter au pres- 
tige de l'armée française. Les seuls journaux qui vous vilipendent 
chez nous sont des journaux anti-militaristes qui chaque jour 
vilipendent notre armée. 

» Comme vous, nous respectons les grandes institutions qui sont 
la force des Etats. 

» Nous aimons et honorons l'armée française, mais nous aimons 
et honorons encore plus la justice et la vérité. » 

Lettre à Emile Zola. 

M. Libens a écrit et publié en brochure une lettre à Emile Zola, 
très chaleureuse, très sincère et très éloquente. 

La place nous manque pour reproduire autre chose que ces 
quelques lignes : 

« Maitre, le monument de Voltaire au Panthéon porte inscrits 
ces mots qui flamboient comme auréolés d'une gloire sublime : 
« Il défendit Calas I » Votre conviction si forte doit être appuyée 
sur des preuves presque infaillibles ; peut-être un jour l'innocence 
d'un nouveau crucifié éclatera-t-elle grâce à vous, peut-être grâce 
à vous, une épouse, des enfants innocents, une famille double- 
ment française, puisqu'elle vient d'Alsace, sécheront-ils leurs 
larmes, peut-être enfin un peuble entier se réjouira-t-il de voir 
rentrer dans son giron un de ses enfants. Ce jour-là une grande 
nation sera lavée devant l'univers du soupçon d'injustice et de 

68 



parti pris. Et dans les siècles futurs, l'histoire impartiale et sereine 
apprendra votre nom aux générations prochaines : « Il défendit 
Dreyfus ! » 

Les élèves de T École des Mines de Mons 

à Emile Zola. 

Ces étudiants ont fait parvenir à Zola la lettre suivante : 

(( Monsieur et cher Maître, 

» Un groupe d'étudiants de l'École des Mines de Mons, péné- 
tré d'admiration pour votre noble et fière attitude, vous envoie ses 
félicitations chaleureuses, et acclame en vous l'homme de la cons- 
cience impérieuse et du devoir courageusement rempli. 

» En dépit d'une presse éhontée qui vous jette la boue à la 
face, et d'une populace plus vile encore, qui se couvre de ridicule 
en vous conspuant dans les rues, l'auréole de votre nom semble 
encore plus claire et radieuse, et impose le respect et l'enthou- 
siasme à tous ceux qui portent au cœur le souci du Droit et de 
l'universelle Pitié. 

» Votre vaillance fait encore honneur à cette belle France que 
nous aimons et que nous voudrions voir grande et généreuse, au 
lieu de la sentir livrée au fanatisme et à la stupidité des foules » 



RAISON D'ETAT 

OPINION DE M. J. LBJBUNB, MINISTRE d'ÉTAT, ANCIEN MINISTRE 

DE LA JUSTICE 

Nous nous sommes tout d'abord adressé à M. Lejeune, dont on 
se rappelle le brillant passage rue de la Loi : 

« Je ne peux, déclare l'honorable ministre, répondre à la 
question que vous me posez, attendu que nous ne connaissons pas, 
en Belgique, de Raison d'Etat. C est dire qu'elle n'existe consé- 
quemment pas dans le domaine de la justice. 

» La Raison d'Etat ne pourrait légitimer, en tous cas, les 
déviations que l'on ferait subir, en son nom, à l'action judiciaire. 

69 



Celle-ci, en effet, ne peut jamais dépendre que de la conscience des 
magistrats, elle ne peut pas dépendre d autre chose. . . » 

Y a-t-il, dans ces paroles, une discrète allusion à la brûlante 
affaire Dreyfus ! Nous le croyons, mais nous nous gardons bien 
d'insister sur leur portée. Le sentiment de M. Lejeune est d'ailleurs 
connu : Téminent jurisconsulte réprouve, avec des mots amers, la 
procédure illégale adoptée dans la cause du déporté de l'Ile du 
Diable, étant admise l'hypothèse du document versé au dossier de 
l'accusation, à l'insu de la défense. L'ancien ministre de la justice 
ne s'élève pas moins véhémentement contre le fameux bordereau 
désormais historique. Sa grande expérience d'avocat lui a d'ailleurs 
appris à se mettre en garde contre les expertises en écriture. . . 
Dans l'affaire Peltzer, notamment, M. Lejeune, qui se trouvait au 
banc de la défense, signala des exemples nombreux et frappants 
d'erreurs, reconnues plus tard, que peuvent commettre, le plus 
consciencieusement du monde, les experts en écriture, aussi 
anamimes qu'ils puissent être, disait-il, dans un plaidoyer célèbre. 

« Je dis donc, reprend M. le ministre Lejeune, que l'action 
humaine ne peut pas dépendre d'autre chose que de la conscience 
du magistrat appelé à juger. » 

Et précisant plus nettement encore sa pensée, il ajoute : 

« Un juge, par exemple, qui condamnerait, sans autre motif 
qu'un document inconnu de la défense et soustrait à celle-ci, com- 
mettrait un véritable crime I 

» Pourquoi? Parce que ce serait agir contrairement à la con- 
science qui défend toute iniquité. » 

OPINION DE M. CHARLES GRAUX, ANCIEN MINISTRE 

— La Raison d'Etat, fait l'ancien ministre des finances, ne 
pourrait être invoquée que pour répondre à deux dérogations aux 
conditions ordinaires de la justice ; 

lo La suppression de la publicité — ou le huis-clos dans les 
débats ; 

2® La condamnation d'un accusé sur des documents ou des 
témoignages qui ont été soustraits à son examen et sur lesquels il 
n'a pas été appelé à se défendre. 

Le huis-clos est compatible avec l'administration de la justice, 
puisque la loi l'ordonne toutes les fois que l'ordre public l'exige. 

70 



Mais, en ce qui concerne la condamnation sur des documents et 
des témoignages qu'on a laissé ignorer à l'accusé, l'intervention de 
la Raison d'Etat constitue la négation de la justice dont la défense 
est un élément, à ce point essentiel que, san% le droit de défense la 
justice elle-même n'existe pas. 

Par conséquent, conclut Téminent avocat, la condamnation d'un 
homme, dans de pareilles conditions, équivaut à une exécution 
sans jugement et la Raison d'Etat n'est plus qu'une violence. 

La question de savoir si la Raison d'Etat, ou le salut public, 
légitime la violence, c'est celle qui est au fond de tous les moyens 
révolutionnaires : elle ne repose que sur la maxime ce la fin justifie 
les moyens », en vertu de laquelle on peut supprimer un homme 
ou un régime par la force quand l'intérêt du pays le réclame. 

OPINION DE M. XAVIER OLIN, ANCIEN MINISTRE 

« Vous me demandez ce qu'on entend par Raison d'État ? C'est 
bien simple, nous dit M. Olin avec un sourire de sceptique ironie. 
La Raison d'Etat réside dans la question d'intérêt primordial que 
s'arroge l'État et en raison duquel il peut violer le droit des 
citoyens. Raison d'État, ou mieux : arbitraire absolu ! Elle n'existe 
dans aucune loi, dans aucune constitution. Elle ne peut donc 
exercer aucune influence sur la marche des actions judiciaires, 
puisqu'elle n'est pas un droit, mais un fait. Elle constitue un pré- 
texte aux illégalités et aux crimes des États; voilà tout. 

» La Raison d'État n'est d'ailleurs généralement admise que 
dans des pays autoritaires comme la France où elle a servi d'ex- 
cuse aux odieuses lettres de cachet ; au massacre du duc d'Enghien, 
accusé injustement de conspiration et fusillé sans défense, une 
heure après l'arrêt qui le condamnait à mort; au coup d'Etat de 
Napoléon ; à d'autres monstruosités du même genre. 

» Grâce à la Raison d'État, la France enlevait jadis, pour les 
travaux d'utilité publique, sans indemnité aucune, leurs biens aux 
citoyens. Tous les grands travaux du moyen-âge ont d'ailleurs 
été exécutés dans ces conditions d'illégalité choquante. Et ce n'est 
qu'à l'époque de la Révolution, dans la Déclaration des immortels 
principes, qu'apparaît, pour la première fois, le droit à l'indemnité 
en cas d'expropriation par l'État. Ce principe admis, il en résul- 

71 



erait que là niême où l'on devrait s'incliner devant la Raison 
d'État, il faudrait, conséquence pratique, largement indemniser 
ceux qui en seraient victimes. Car si l'Etat a sa raison d'être, les 
citoyens l'ont également. Il n'est donc pas possible que Ton soit 
lésé par Raison d'Etat dans sa personne ou dans ses biens. L'in- 
dividu a, en efifet, un droit inviolable à l'existence, comme il a un 
droit inviolable à la liberté, — droit qui ne peut être limité que 
par la loi et non par la Raison d'Etat, invoquée pourtant à tort et 
â travers. Enfin, l'individu vivant côte à côte avec l'Etat a des 
droits égaux à ceux de l'Etat. Violer les droits de l'individu , par 
Raison d'Etat, c'est donc violer les droits de l'Etat lui-même. . . » 

Et dans le besoin de faire à son tour une allusion aux tristes 
événements qui se passent actuellement en France, l'ancien mi- 
nistre nous dit encore : 

ce Inutile, n'est-ce pas, d'insister sur le caractère d'inconstitu- 
tionalité qu'auraient en Belgique des pratiques comme celles qui 
s'exercent chez nos voisins. C'est que jamais, dans aucune cir- 
constance, la Raison d'Etat n'a autorisé ici la violation de la loi 
ou de la Constitution. » 

Nous prenons congé de notre honorable interlocuteur sur ces 
dernières paroles. 

Télégrammes à Emile Zola. 

Zola, Cour d'assises, Paris. 

 voi grande maestro unico esempio di tenace sostegno del 
diritto e giustizia — fervidi augurii di vittoria. 

JULIO, 
Journal Réforme^ Bruxelles. 

Hommage au généreux écrivain et vœux ardents pour l'issue 
heureuse de la lutte qu'il livre en faveur de la justice. 

Isidore DE RUDDER, 
Statuaire, Bruxelles. 

M. Ed. Riesser, de Francfort-sur-Mein, a lancé à Emile Zola le 
télégramme ^suivant. 

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« De loin, je salue le héros illustre, second Hercule, qui entre- 
prend de nettoyer les écuries d'Augias. » 



Les élèves de l'Institut commercial d'Anvers 

à Emile Zola. 

Un groupe d'étudiants à l'Institut supérieur de commerce 
d'Anvers, en présence de l'attitude pitoyable d'une partie des 
étudiants parisiens, croient de leur devoir de témoignera M. Emile 
Zola toute l'admiration qu'ils éprouvent pour sa noble et courageuse 
lettre au Président de la République. 

Malgré ce que semble être l'opinion publique, insoucieux de 
ses intérêts et de sa popularité, M. Emile Zola a jeté à l'humanité 
tout entière, un courageux appel à la justice, et au bon sens. 

Les signataires souhaitent ardemment voir réussir ce vaillant 
effort vers la vérité et acclament M. Emile Zola avec enthousiasme. 

Cent quarante-deux signatures. 

Les étudiants liégeois à M. Emile Zola. 

Les étudiants libéraux, de l'Université de Liège ont voté à l'una- 
nimité et envoyé la lettre suivante à M. Emile Zola : 

a Monsieur, 

» Votre lettre au Président de la République a eu dans la jeunesse 
universitaire belge un profond retentissement. Sans prendre parti 
dans la lutte qui divise en ce moment la France, elle est avec celui 
qui, bravant les injures et les haines, fait entendre au milieu des 
passions un courageux appel à la justice. 

» La Fédération des étudiants libéraux de l'Université de Liège 
regrette que les étudiants de Paris se soient laissés entrafner à des 
actes d'intolérance indignes de la jeunesse éclairée de France. Elle 
espère que la justice se fera bientôt, et qu'elle se fera au grand jour 
pour calmer les appréhensions de ceux qui mettent leur amour pour 
elle au-dessus de la chose jugée et du respect que méritent les 
institutions nationales. 

73 



» Les étudiants libéraux de Liège vous félicitent de votre attitude 
énergique et vous envoient l'expression de leur vive sympathie. 

POUR LE COMITÉ : 

Le Secrétaire, Le Président, 

Charles ROOSENS Paul LIPPENS. 



Monsieur le rédacteur, 

Le Cercle des étudiants libéraux de l'Université libre de 
Bruxelles, ému de la généreuse initiative du maître Zola et de la 
courageuse campagne que vous avez entreprise pour le triomphe 
de la lumière et de la justice, vous exprime à tout deux sa plus 
vive sympathie et sa profonde admiration. 

pour le comité : 

Le Secrétaire, Le Président, 

G. PIERQUET. L. THÉZIAR. 

Le Secrétaire- Adjoint, Le Vice-Président, 

PIERMAN. Hector LABENNE. 

Un télégramme des étudiants de l'Université 

nouvelle. 

Les étudiants de l'Université nouvelle de Bruxelles ont adressé 
à M. Zola la dépêche suivante : 

ce Les étudiants de l'Université nouvelle de Bruxelles adressent 
à Zola l'expression de leur profonde admiration pour la générosité 
et le courage avec lesquels il vient de protester contre les ignomi- 
nies du syndicat clérico-militaire qui déshonore pour le moment 
la France aux yeux de l'humanité. 

Les étudiants libéraux de Gand à Zola. 

Les étudiants libéraux de l'Université de Gand adressent à 
Monsieur Zola l'expression de leur sympathie et de leur admiration 
pour le courage et l'énergie dans le procès Dreyfus, que l'opinion 
publique dans l'Europe entière réprouve avec unanimité. 

74 



Ils se sont sentis soulevés d'indignation, au spectacle regrettable 
d'étudiants français entraînés à des manifestations de mépris contre 
vous et ceux qui osent revendiquer le droit sacré de la vérité. 

Ils ont assisté avec douleur à ce renouveau d'intolérance reli- 
gieuse que l'on croyait à jamais impossible chez ceux que la jeu- 
nesse et la générosité de sentiment avaient coutume de placer au 
premier rang des défenseurs de la liberté de conscience et de la 
justice. 

Ils forment des vœux ardents pour votre triomphe dans cette 
lutte où vous combattez pour la vérité au nom du droit de la 
défense méconnu et protestent avec vous contre ce retour dans les 
cours de justice aux pires pratiques de la procédure secrète avec 
son cortège d'accusations anonymes, de témoins occultes et de 
secrets d'État. 

Le Secrétaire, Le Président, 

Max brûlé. M. DUBOIS. 



Monsieur le directeur du journal V Aurore, Paris. 

L'École mutuelle (Cercle d'études sociales) établie à Bruxelles, 
à la Maison du Peuple, place de Bavière, et réunie en assemblée 
générale le 25 janvier 1898 : 

» Vu la lutte entreprise par M. Emile Zola pour la cause de la 
lumière et de la justice; 

» Que cette cause ne peut laisser indifférent quiconque veut se 
prévaloir du titre d'honnête homme : la justice sans lumière ne 
pouvant être qu'une erreur flagrante ou un crime anti-humanitaire ; 

» Que tout homme qui se consacre à établir le triomphe de la 
vérité mérite la sympathie non seulement des intéressés particuliers 
mais aussi bien et surtout de l'humanité entière ; 

)) En conséquence, l'Ecole mutuelle félicite chaudement M. Emile 
Zola de l'initiative qu'il a prise pour faire triompher la lumière, 
l'en remercie au nom de l'humanité et lui exprime toutes ses sym- 
pathies et ses vœux pour voir un renouveau de lumière sortir de 
la lutte titanique qu'il a engagée; 

75 




» Adhère, au surplus, à la troisième protestation parue dans le 
journal V Aurore du 25 janvier. » 

POUR l'école mutuelle : 

Le Secrétaire^ 
F. VAN ORSHOVEN. 
Bruxelles, le 25 janvier 1898. 



La gauche parlementaire belge à Emile Zola. 

Les députés libéraux et socialistes ont rédigé et signé l'adresse 
suivante : 

« Les soussignés, députés libéraux et socialistes à la Chambre 
des Représentants de Belgique, déclarent s'associer à votre coura- 
geuse protestation contre la violation des droits de la défense et 
vous félicitent pour votre vaillante campagne en faveur du Droit et 
de la Justice ; ils forment des vœux ardents pour que la France 
républicaine reste fidèle, en cette circonstance qui passionne tous 
les peuples libres aux principes de la Révolution française, y» 

Emile Vandervelde, Léon Fumémont, Henri Roger, Dauvister, 
Caeluwaert, Eugène Hambursin, Lambillote, A. Smeets, Eugène 
Berloz, Léon De Fuisseaux, Alfred De Fuisseaux, Maroille, Fer- 
dinand Fléchet, Léonard, Gierkens, Warocqué, Bastien, Paquay, 
Demblon, Georges Lorand, Mansart, Niezette, Edouard Anseele, 
Cavrot, Malemprez, docteur Gillard, Hector Denis, Emile Jeanne, 
Schinler, Wettinck, Louis Bertrand, Brenez, Gustave Defnet, 
Léopold Fagnart, Magnette, Paul Heuse, Mouton, Warnant, 
Bodart. 



Le Jeune Barreau de Mons à Zola. 

Dans sa séance du i®' février, la Conférence du Jeune Barreau 
de Mons a adopté cet ordre du jour : 

« Considérant que c'est l'honneur de la profession d'avocat de 
défendre et d'exalter un principe de justice sans se préoccuper de 
la situation ni des croyances de ceux qu'il doit sauvegarder ; 

» Considérant qu'il apparaît que les règles sacrées qui doivent 

76 



assurer les intérêts de la défense n'ont pas été rigoureusement 
observées dans Tafifaîre Dreyfus ; 

» La Conférence du Jeune Barreau de Mons adresse à M. Emile 
Zola le témoignage de son admiration pour la courageuse cam- 
pagne entreprise pour le Droit et la Justice. » 



Le Cercle Universitaire à Emile Zola, 

Max Boulanger, J. De Meyer, Armand Kleefeld, Jules Jacobsen, 
Charles Pergameni, M. Geeraerd, Maurice Philippson, Fernand 
Dubois, M. Pitot, Fritz Defaye, Ch. Cohen, Gaston Docquier, 
O. Dumont, Aug Van Lint, Eug. Lameere, C. Henin, E. Vander 
Aa, R. Bihin, Em. André, P. Dams, Jules Descamps. 

G. Canivet, E. Le^tienne, L Foquet, Em. Kind, G. Gielhens 
J. Mahy, J. Matchade, Eug. Henommont, L. Beckers, C. Dari- 
mont, Aug. Houzaux, T. Duvivier, R. Denys, Em. Carlie, J. Ca- 
raco, J. Biellet, N. Braibant, J. Parasies, J. Alexandre, Ch. Jacques. 
J. Piret, E. Wilmct, R. Dongrie, L. De Raep, Paul Dubois, 
L. t' Serstevens, G. Ruelens, A. Brigotte, O. Hanssens, M. Sand, 
G. Laitat, E. Van Equel, M. Pascottre, A. Gottignies, A. Schloss, 
P. Sano, E. Peltzer, H. de Schreyver, G. Druart, J. Muller, 
Ch. Parisel, Ai:g. Polet, Fer. Neuman, L. Wauthy, L. Engels, 
R. Wittouck, A. Demeuse, E.Prinz, E. Moorie, A. De Smet, 
A. Proust, H. Terlink, G. Hicquet, Ch. Van Dyck, J. Brieux, 
V. Uyttorhoeven, Ch. Gounefif, Maria Maltaux, A. Schieskoflf. 
J. Houzé, H. Lienart, Ch. Delattie, L. Hubert, J. de Waele, 
P. Parmentier, P. Rombergs, André Biebuyck, Jullien Durant, 
E. Suehnen, P. Paternoster, D. Muller, T. Chinkoff, G. Looten, 
Ad. Alexis, V. Chauvat, Léon Marcq, Eug. Henore, L. Cuttier, 
H. Demoor, D. Petens, G. Verboonen, Ch. Byl, Jules Lecocq, 
C. Hubert, G. Dupont, O. François, O. RoNvard, Ch. Bernard, 
A. François, Paul Baelde, J. Lecocq, A. Vrancken M. Huisman, 
Z. Querton, V. Ensch, R. Schaaf, A. Gérard. 

Jehan Adrian, Paul Paternoster, Jumet; Emile Tournay, 
Bruxelles; Henri Folk, id. ; Joseph Raynaud, Anvers; Willy 
Gieseker, Bruxelles ; Fernand Engels, id ; Rodolphe Seldrayers, id ; 
Auguste Housiaux, Charleroi ; Robert Baudine, Bruxelles ; Ami- 
cien De.smedt, id ; Edmond Kuhnen, id ; Alexandre Byl, id; 
Edouard Vandievoet, id; Hermann Vanhalteren, id ; Maurire 
Piermann, id; Lefèvre, id; Georges Pierquet, id ; Louis Maho- 
met, id. ; Albert François, id. ; Emile André, id. ; Jean Demayer, id. ; 
Charles Clin, id. ; Fernand Maurice, id. ; Georges Macoir, id. ; 
N.-Al.-C. Nicolesco, id. ; Em. Clarembeau, id. , René Fribourg,id.j 
Octave Graume, candidat ingénieur, id. 

77 



Les Ecrivains, les Artistes, les Hommes de science 

de Belgique à Emile Zola. 

Les soussignés, sans prendre parti dans des débats auxquels ils 
entendent rester étrangers, et se plaçant au seul point de vue des 
principes d'humanité, de vérité et de justice, assurent M. Emile 
Zola de leur admiration pour sa noble et courageuse attitude. 

LE COMITÂ 

MM. Hector Chainaye; Louis Delattre; Eugène De Molder; 
Georges Eeckhoud ; Max Elskamp ; Iwan Gilkin ; Albert Giraud ; 
Maurice Maeterlinck; Maurice des Ombiaux; Henri Maubel; 
Albert Mockel; Camille Lemonnier ; Georges Rency ; André Ruy- 
ters ; Henri van de Putte ; Lucien Solvay ; Charles Van Lerberghe ; 
Emile Verhaeren. 

I. LA LITTÉRATURE ET LA PRESSE 

MM, Gustave Abel, rédacteur en chef de la Flandre libérale; 
Paul André; Albert Arnay; Edgar Baes; Christian Beck; Albert 
Berthel ; Félix Bernard ; A. Boghaert- Vaché, de l'Indépendance; 
Paulin Brogneaux; Cyriel Buysse; Albert Berthel ; M. Campion ; 
de ['Indépendance; Edy Contineaux, directeur de la Gazette du Bori- 
nage et du Journal des Instituteurs ; Aug. Chenet, de l'Opinion d'An- 
vers ; Maurice Caen, secrétaire de rédaction de VAuue; Maurice 
Cartuyvels ; Hector Chainaye, de la Réforme; Edmond Cattier, de 
la. Gazette; Maurice des Ombiaux; Lucien de Busscher; Henri de 
Classant; Joseph de Geynst, du Journal de Gand, membre de la 
Commission directrice du Conservatoire; Louis Delattre; Charles 
Delchevalerie ; Jean Delville, homme de lettres et artiste peintre; 
H. Delruz ; Roland de Mares, de l'Indépendance; Hendrek de Ma- 
rez ; Célestin Demblon, homme de lettres, député ; Eugène De 
Molder ; Léon Dommartin, rédacteur en chef de la Chronique ; Paul 
Dubois; Louis Dumont, de l'Indépendance; M^ J. de Tallenay; 
Emile De Smedt de Gravy ; Nestor De Tière; Edmond De Geest ; 
Georges Eekhoud ; Max Elskamp ; Charles Frappart de l'Indépen- 
dance ; Henri F l'ick, de la Chronique; Gustave Fuss, de l'Indépen- 
dance; Frantz Fonson, de l'Indépendance; Edmond Glesener^ Paul 
Gérardy; Albert Guequier ; Oscar Ghilain; Albert Giraud ; Iwan 
Gilkin; Hanneuse ; Henri Kistemaekers, éditeur; Maurice Kufife- 
rath, de l'Indépendance; Gustave Lagaye, de la Ligue artistique; 
Emile Leclercq; Emile Leconte; Victor Lefévre ; Grégoire Le 
Roy ; Auguste Ligot ; Henri Lohmans ; Camille Lemonnier ; Léon 
Leefson; Emile Mathieu ; Frantz Mahutte; M^e Mea Reichard ; 
Henri Maubel; Albert Mockel ; Georges Marlow; Maurice Mae- 
terlinck; Léo Noël; St. L, Presnau; Paul Paternoster; M^^e Marie 

78 



Parent; Aimé Pfinder; Georges Ramaeckers; Georges Remacle; 
Georges Rency; Victor Remouchamps; Marius Renard; Stéphane 
Richelle ; L. Richald ; M'^^ Blanche Rousseau ; Fernand Roussel ; 
André Ruijters; Rodrigue Serasquier; Sander Pierron, de l'Indé- 
pendance; Lucien Solvay, du Soir; Paul Sainte-Brigitte, secrétaire 
de la Réforme ; Charles Tardieu, rédacteur en chef de l'Indépendance 
ô^/^«, chevalier de la Légion d'honneur; Isidore van Cleef, de la 
Fédération artistique ; Henri van de Putte ; M^'*" Ernestine van 
Hasselt; Emile van Heurck; Philibert Verdure, du Peuple; M^e 
Marguerite van de Wiele ; Charles van Lerberghe ; Emile Ver- 
haeren ; Alfred Wachter, de la Chronique; Legavre Léon. 

II. — LES ARTS 

MM. Anthony Dubois, musicien compositeur; Albert Baerisoen, 
artiste peintre; Georges Baltus, artiste peintre; Gustave Biot, 
graveur, membre de l'Académie royale de Belgique, correspondant 
de l'Institut de France ; A. Cluysenaar, artiste peintre, professeur 
à l'Institut supérieur des Beaux Arts d'Anvers, président du corps 
professoral, membre de l'Académie de Belgique, chevalier de la 
Légion d'honneur; Emile Claus, artiste peintre ; Arthur Craco, 
statuaire; Charles Caty, artiste peintre ; A. Courtin, artiste peintre ; 
W. De Gouve de Nuncques, artiste peintre; Pieter d'Hondt, 
artiste peintre ; Jules Du Jardin, artiste peintre; Jean Delville, 
artiste peintre ; Charles Doudelet, artiste peintre; Delsa, artiste 
peintre; D. Demest, professeur au Conservatoire royal de Bru- 
xelles ; James Ensor, artiste peintre ; Lucien Frank, artiste peintre ; 
Léon Frédéric, artiste peintre ; Gofifusth, artiste graveur; Gobert, 
statuaire; Gondry, artiste musicien; A. Heins, artiste peintre; R. 
Heitz, artiste peintre; Marie Heyermans, artiste peintre; A.-J. 
Hey man s, artiste peintre ; Jean Herain, statuaire; Lucien Jot- 
trand, artiste peintre; Fernand Khnopfif, artiste peintre; Jules 
Lagae, statuaire; Georges Lemmen, artiste peintre; Alexandre 
Marcette, artiste peintre ; Jules Merckaert, artiste peintre; Louis 
Moreels, artiste peintre, Alexandre Markelbach, artiste peintre, 
membre de l'Académie royale de Belgique; Noulet, artiste pein- 
tre; Jules Postel, artiste peintre ; Joseph Rulot, statuaire ; Gustave 
Max Stevens, artiste peintre; A. Troffaes, musicien compositeur; 
Charles van der Stappen, statuaire; Théo van Rysselberghe, 
artiste peintre ; Eugène Verdyen, artiste peintre ; Pierre van 
Damme, musicien compositeur; Corneille van Leemputten, artiste 
peintre ; Henri van der Hecht, artiste peintre ; Rodolphe Wy tsman, 
artiste peintre; Constantin Meunier, statuaire; J.-B. Meunier, 
artiste peintre. 

III. SCIENCES (groupe A, UNIVERSITÉS) 

MM. Guillaume Tiberghien, professeur à l'Université libre de 
Bruxelles, ancien recteur, membre de l'Académie de Belgique, 

79 



Docteur J.-J. Crocq, professeur à l'Université, ancien sénateur, 
ancien président de l'Académie de médecine, Hector Denis, pro- 
fesseur à l'Université, ancien recteur, député, membre de l'Aca- 
démie, Alfred Giron, professeur à l'Université, conseiller à la Cour 
de cassation, membre de l'Académie, Léon Vanderkindere. pro- 
fesseur à l'Université, ancien recteur, ancien député, membre de 
l'Académie, Docteur J.-G. Sacré, professeur à l'Université, 
membre de l'Académie de médecine, Ernest Rousseau, professeur 
à l'Université, ancien recteur, professeur émérite à l'Ecole mili- 
taire, Edmond Baudour, professeur à l'Université, conseiller à la 
Gourde cassation, Hermann Pergameni, Docteur L. Stiénon, pro- 
fesseur à 1 Université, Henri Berge, professeur à l'Université, 
ancien recteur, ancien député. Docteur Edouard de Smet, Arthur 
Joly, professeurs à l'Université, Docteur J. -A. Thiriar, professeur 
à l'Université, sénateur, Maurice Vauthier, Docteur Edouard 
Kufferath, professeurs à l'Université, P. de Wilde, professeur à 
l'Université, professeur émérite à l'Ecole militaire, Lucien 
Anspach, professeur à l'Univeré, J. Vollgrafif, professeur à l'Uni- 
versité, membre de l'Académie, Docteur Remy Lavisé, agrégé de 
rUniversé, chef de clinique, Auguste Laineere, professeur à 
l'Université. 

Eug. Van der Rest, ancien recteur, Désiré Demoor, James Van 
Drunnen, Edmond Thomas, Docteur Edmond Destrée, A. Dai- 
meries, Alphonse Huberti, Léon Leclère, Victor Horta, Alphonse 
Van Engelen, Eugène Monseur, Paul Hymans, Willem Prinz, 
Emile Boisacq, Paul Ithier, professeurs à l'Université, Xavier 
Olin, professeur à l'Université, ancien recteur, ancien député, 
ancien ministre. Docteur Paul Héger, professeur à l'Université, 
directeur de l'Institut de phisiologie, L. Gérard, professeur à 
l'Université, Docteur Emile Vseux, professeur à l'Université, 
ancien recteur, J.-B. Char bot, professeur à l'Université, G. Dwel- 
shauwers, chargé de cours à l'Université, Docteur E. Rouffart, 
Docteur Paul van der Velde, Docteur Jean Crocq, agrégé de l'Uni-* 
versité, Alphonse Willems, professeur à l'Université, membre de 
l'Académie. 

Docteur Emile Spehl, professeur à l'Université libre, professeur 
de clinique à l'hôpital Saint-Pierre, Docteur Laurent, prefesseur à 
l'Université libre, Eugène Brand, professeur à l'Université libre, 
Eugène Hanssens, professeur à l'Université libre. Docteur Jules 
Félix, professeur à l'Université nouvelle, Léon Hirsen, professeur 
à l'Université nouvelle. Docteur D. Joseph, professeur à lUniver- 
sité nouvelle, Paul Thomas, professeur à l'Université de G and, 
membra de l'Académie royale de Belgique (classe des lettres), 
Logeman, professeur à l'Université de Gand, Mahaim, professeur 
à l'Université de Liège, Charles Delstanche, agrégé, 

Jacques Levy, Bruxelles, Alexandre Campignon, id., Sylvain 
Campignon, id , Smits, Amsterdam, Lucien Seutin, Brujcelles, 



Ernest Renard, id., Prosper Croze, id., Charles Levy, id., Sylvain 
Cerf, id , Saint-Hubert, id., Otto Vernier, id., Emile Euckier, id., 
Maurice Kint, candidat notaire, id., Pierre Lor, Hipp. Mostinck, 
architecte, « Hommage à Zola, gloire à la Vérité », Serge Gorelan, 
licencié en sciences commerciales, Berlin, David Rabinawitsch, 
médecin, id., Paul Loutrenko, id., Joseph Sachs, étudiant en philo- 
sophie, id., S. Galberstadt, étudiant en chimie, id,, Léo Eiger, 
docteur en droit, id., Victor Gordon, docteur en chimie, id., 
Wassilli Bachrach, étudiant, id.. Van Bredael, journaliste, 
Ostende, Mathieu, id., Edouard Dronner, avocat près la Cour 
d'appel, Bruxelles, docteur Martha, conseiller provincial. 



Les écrivains, les artistes les hommes de science 

de Belgique à Emile Zola. 

II. — LITTÉRATURE ET PRESSE (3* et demièrc liste). 

Albert Amay, Léon Antoine, de la Réforme, Oscar Colson, 
directeur de la revue Walloniat O. De Bauw, de la Chronique^ Emile 
De Linge, de la Réforme, Louis Dumont, de \' Indépendance, Gustave 
Fuss, de l'Indépendance, Oscar Ghilain, Gressin Dumoulin, rédac- 
teur en chef de l'Opinion d'Anvers, Aug. Gentis, de la Chronique, 
Théo Hannon, Léopold Jacobs, de V Opinion d'Anvers, Raeckenbeek, 
de la Chronique, Léon Legavre, Francis Lauters, de la Chronique, 
Léon Level, Léon Leefson' Franz Mahutte, Léo Noël, Henri 
Odekerken, Charles Potvin, membre de l'Académie de Belgique, 
G. Pantens, de la Chronique, Emile Pels, de Louvain- Journal, 
Victor Reding, de la Chronique, Léon Van Reymenant, journaliste, 
Raphaël Rens, de la Réforme, Ed. Van Werenberg, journaliste, 
Julio, de la Réforme. 

II. — ARTS (2« et dernière liste). 

E. Berchmans, artiste peintre, Firmin Baes, id., Jean Bouré, id., 
Charles Caty, id., A. Courtin fils, id., Omer Coppens, id., 
G. Dillens, statuaire, Jï Delsaux, artiste peintre, Isidore De 
Rudder, statuaire, J. De Rudder fils, id., Léon Frédéric, artiste 
peintre, Georges Fichefet, id., Goffusth, artiste graveur, Gobert, 
statuaire, Gondry, artiste musicien, Marcel Gailly, statuaire, 
G. Goemans, artiste peintre, I. Hill, id., Hauman, architecte, 
A. Hamesse, artiste peintre, E. Hoeterickx, id., Alex. Markelbach, 
id., membre de l'Académie de Belgique, A. Minsaert, peintre 
décorateur, L. Mindeleer, artiste peintre, Noulet, id., H. Otte- 
vaere, id., J. Postel, id., Erasme Raway, musicien-compositeur, 
Armand Rassenfosse, aquafortiste, Charles Samuel, statuaire, Jan 
Stobbaerts, artiste peintre, Valentine Stobbaerts, id., Jules Sau- 

« 

8i 



»:> 



veniers, id., Franz Servais, musicien-compositeur, Ant. Springael, 
statuaire, Ed. Samuel, professeur au Conservatoire royal de 
Bruxelles. H. Thys, artiste peintre, Corneille Van Leemputten, 
id., Henri Van der Hecht, id., J-P. Oostveene, architecte, Léon 
Valckenaere, artiste peintre. 

III, — SCIENCES (3® et dernière liste). 

Ernest Discailles, professeur à l'Université de Gand, membre 
de l'Académie royale de Belgique (classe des lettres), A. de Senar-» 
clens, professeur à l'Université de Liège, L Miry, id,, A. von 
Winiwater, id., V. Cheval, docteur, professeur à l'Université libre 
de Bruxelles, Alphonse Wauters, archiviste de la ville de 
Bruxelles, membre de l'Académie royale de Belgique (classe des 
lettres); Arthur Bauwens, ingénieur, S. Henrard, id., Dieudonné, 
docteur. 

III. — SCIENCES. Groupe A, Universités (2e liste). 

Eugène Brand, professeur à l'Université libre, Charles Del- 
stanche, agrégé de l'Université libre, chef de service des hôpitaux 
de Bruxelles, Docteur Jules Félix, professeur à l'Université nou- 
velle, Eugène Hanssens, professeur à l'Université libre, Docteur 
D. Joseph, professeur à l'Université Nouvelle, Docteur Laurent, 
professeur à l'Université libre, Logeman, professeur à l'Université 
de Gand, Mahain, professeur à l'Université de Liège, Léon Meys- 
mans, professeur à l'Université Nouvelle, Docteur Emile Spehl, 
professeur à rUniversi té libre, professeur de clinique à l'hôpital 
Saint-Pierre, P. Thomas, professeur à 1 Université de Gand, 
membre de l'Académie royale de Belgique (classe des lettres) ; 
Léon Hirsch, professeur à l'Université Nouvelle. 

SCIENCES. Groupe B (i^e liste) 

Hippolyte Barella, membre de l'Académie royale de médecine, 
ancien président; Germain Cahen, capitaine commandant d'artil- 
lerie. Docteur J. P. Cardamatis, de l'Académie royale de médecine 
de Barcelone, Docteur Louis De Gueldre, A. De Jonck, chimiste, 
Léon Dumas, ingénieur agricole, professeur à l'Ecole normale, 
P.-J. Herts, ingénieur civil, Ch. Kerremans, capitaine en retraite. 
Docteur Albert Mills, adjoint à l'hôpital Saint-Pierre, Gabriel 
Nissen, docteur en sciences naturelles, Mathias Pinkevogel, 
archéologue, Docteur Alfred Quinet, Docteur Richald, Docteur 
Ernest Rousseau, Roberty, professeur. Docteur Servais, Docteur 
Terwagne, Tretrop, directeur de l'Institut bactériologique d'An- 
vers, Emilien Verstraete, major en retraite, ancien professeur à 
l'Ecole militaire et à l'Ecole de guerre, Fr. Wjttmann, inspecteur 
honoraire du chemin de fer de 1 Etat, Georges Balat, de l'Institut 
international de bibliographie, P. MuUier, inspecteur-général 
retraité du service de santé de l'armée, Docteur L. Heyermans. 

82 



Les télégrammes à Zola. 

Au sujet des télégrammes adressés à Zola, Cour d'assises, Paris, 
la Petite République donne les renseignements suivants : 

« M. Zola a reçu, à la Cour d'assises, 171 dépêches de félicita- 
tions, tant de France que de l'étranger. Une d'elles, qui a été 
transmise par la Réforme, de Bruxelles, ne comporte pas moins de 
quinze pages, couvertes de près de mille signatures. » 

Manifestation grandiose. 

Sous ce titre, V Aurore apprend combien a réussi le projet de 
télégrammes à adresser à Zola, le 7 février, à l'ouverture des débats 
en Cour d'assises. 

L'idée de la Réforme a, en effet, été propagée par les journaux 
étrangers et c'est avec une joie bien compréhensible que nous 
reproduisons les renseignements suivants : 

(c C'est par milliers que les encouragements sont arrivés hier à 
Zola aux assises, sous la forme de télégrammes et de petits bleus. 

» Plus de cinq cents dépêches lui sont parvenues, lancées de 
tous les coins du monde civilisé, tantôt signées de noms célèbres 
comme Manlio Garibaldi, Callewaert, Emile Vandervelde. . ., 
tantôt collectives signées dé centaines de noms comme celle de 
Bruxelles (835 noms). 

» Les étudiants russes à Heidelberg ; huit cents citoyens de 
Cessena (Romagne), les ouvriers socialistes de Bucarest; quatre 
cents ouvriers d'Amsterdam, les artistes peintres et littérateurs de 
Milan. . . quesais-je? l'Europe entière a tenu à venir apporter à 
Zola en ce jour décisif l'hommage de sa profonde admiration. » 

Et le sentiment qui a poussé tous ces hommes — si dispersés 
sur la surface du globe, si différents dans leur façon de vivre et 
de penser — à agir ainsi, est le même partout. 

Un Parisien l'a résumé mieux que tout autre, peut-être, dans 
son télégramme que voici : 

« Vous nous montrez que si le titre de citoyens français a un 
sens, c'est qu'il comporte pour ceux qui le méritent des devoirs et 
des droits. » 

83 



Nous voudrions pouvoir donner toutes ces dépêches; par elles 
la cause serait gagnée, car les timidités seraient vaincues et les 
indifférences forcées, tant l'élan est sincère, spontané, irrésistible, 
venant de partout. 

Le verbe de Zola a été entendu. 

Voici le texte du télégramme collectif de la Réforme : 

« Zola., Cour d'assises, Paris. 

» Cher Maître, 

)> Les centaines de signataires de cette adresse ont fait l'honneur 
à la Rédaction de la Referme, de Bruxelles, de la charger de vous 
exprimer aujourd'hui, à la Cour d'assises même où vous allez 
accomplir la grande mission que vous vous êtes assignée, leurs 
encouragements attendris et chaleureux. 

» Tous sont de cœur avec vous pour la justice, et ils souhaitent 
qu'après avoir convaincu les intellectuels du monde entier, vous 
rameniez bientôt à la loyale et généreuse raison l'opinion de la 
population française et celle des hpmmes qui gouvernent votre 
pays. 

>» Les signataires de cette adresse veulent croire que la France 
des grands principes de Justice et d'Egalité, que la France initia- 
trice de toutes les civilisations se laissera toucher par votre appel 
et délaissera les faux prophètes pour écouter la voix du plus clair- 
voyant et du plus chevaleresque des ses enfants. 

» Avec une anxiété frémissante,vos admirateurs attendent l'issue 
de l'âpre lutte de pèrsuation qui commence aujourd'hui. Ils 
espèrent en la sagesse des membres du jury, ces arbitres qui 
quintessencient l'opinion publique. 

» Oh ! qu'elle ne soit pas déçue, cette espérance, pour l'honneur 
de la France et de l'humanité ! 

» Mais croyez, cher Maître, que quelle que soit l'issue du com- 
bat grandiose que vous engagez contre l'iniquité et l'inconscience, 
les hommes de pensée libre et loyale du monde entier vous seront 
éternellement reconnaissants de votre héroïsme inspiré. 

» Qu'il soit permis à la Rédaction de la Réforme, de Bruxelles, 
d'attirer votre attention sur l'unanimité des approbations que votre 
attitude a provoquées en Belgique, ce pays, cadet du vôtre par son 

84 



origine nationale et où la liberté et la justice sont respectées et 
aimées par-dessus tout. 

» Puisse la conviction raisonnée de nos jurisconsultes, de nos 
hommes d'Etat, de nos savants ; puisse la conviction de sentiment 
de nos artistes les plus grands et de toute notre population éclairer 
ceux qui peuvent, d'un mot, rendre justice à des millions de 
consciences outragées et électriser de joie l'âme publique ! 

» Voici, cher Maître, les signataires groupés autour de la 

Rédaction de la Réforme. » 

« Un flambeau tenu d'une main courageuse empêche les ténè- 
bres d'être complètes» Gustave Delheid, Bruxelles; A. Simon, 
médecin vétérinaire, Walcourt; Heinrich Oswald, typographe, 
Duisburg ; Blummer, Mayence ; Dewispelaere, Bruxelles ; Arthur 
de Valeriola, fabricant, id.; Eugène De Gorge, avocat, id.;a Hom- 
mage d'un jeune à un homme » Joseph Pirotte, Cureghem ; un 
habitant de Landen ; Flemmich et Vloebergh, assureurs mariti- 
mes, Anvers; Samyn, Roulers; Decraene, id.; Vandendriessche, 
id.; Hegermond, id.; Carpentier, id.; Vandenberghe, id.; Steen, 
id.; Callemyn, id.; Verbeke, id.; Capelle, id.; Ackerman, id.; 
Léguel, id.; Muylle, id.; Verkindere, id.; Picavet, Menin; Nou- 
kels, Roulers; André Mons; Mosselman, id.; Rolland, id.; Mais- 
triaux, id.; Cavenaille, id.; Juste, id.; Fernand Rottenburg, avocat, 
Bruxelles; E. d'Artois, id.; Hosang, Rampelberg, Kugermans, 
Gilbert, Reniers et Deroover, libres penseurs, id. 

M"« Polack, élève du Conservatoire de Bruxelles ; Omer Rem- 
non, Bruxelles; Jules Favresse, id.; Jean de Hemptinne, Jette- 
St-Pierre; J. Van Calck, Bruxelles; E. Bertin, id.; Eug. Van 
Elst; H. CoUard, id.; J. Van Esch, id.; Ed. Portenart, id.; Eug. 
Mesdagh, id.; L. Baujot, id.; Vellut, id.; J. Durondeau, id.; De 
Biemme, id ; J. Letellier, id.; J. Sluymans, id.; S. Lefebvre, id.; 
Aug. Fréson, id.; Ed. Jaspar, id.; A. Urger, id.; J. Grimard, id.; 
E. Vande Kerckhoven, id,; A. Camis, Uccle; L. Fourniaux, Bru- 
xelles; Léon Cristel, Laeken; A. Minnaert, Bruxelles; C. Beek- 
mann, Uccle; F. Tondreau, Bruxelles ; Trivier, id.; Ed. Buffet, 
id.; Casimir, Van Brabant, ancien conseiller provincial du Lim- 
bourg, Looz; Grant Dalton, Bruges; Gérard Hnten, Ans; Camille 
de Puysseleyr, secrétaire de rédaction du Phare du Littoral et Arm. 
Alf. Guilmot, directeur du Phare du Littoral, Ostende. — « Vous 
êtes la lumière déchirant le voile de l'obscurantisme, empire des 
fanatiques » Thérèse B. . ., Anvers; « La franchise et l'audace 
sont mères de succès » Fernand Sabaut, géomètre, Anvers ; Bari- 
gaud, Mons; Splingard, id.; docteur Jorissenne, Liège; Jaumain, 
vétérinaire, Aiseau ; Henri Fuss, négociant, Anvers ; Emile Duva- 
let, comptable, Tournai. 

Hippolyte et Elise Dehondt, Saint-Gilles; Charles De Poortere, 

85 



avocat, ancien magistrat, Bruges ; Grillard, Tilff, Favaux-Wéve, 
correspondant de la Réforme, Beaumont, Félix Bonnet, avocat, 
lulen Delstanche, Geruzet fils, Alfred Denis, avocat, Martin De- 
leener, Adolphe Laduron, négociant, Ixelles ; Ch. Olivier, Tour- 
nai ; Tonneau, Peruwelz ; Pierre Bienfait, Nivelles, « Au nom 
d'un groupe nombreux d'habitants d'Hoboken, je viens vous prier 
de vouloir bien joindre nos félicitations, » Docteur Van Damme, ^ 

Hoboken ; Adolphe et Madeleine, Bruxelles ; Aug. Kohlepp, id.; 
Emestine Horst, Hanau ; Docteur D'Haenens, Anvers ; Adolphe 
Oppenheim, licencié en sciences commerciales, Bruxelles; J.-B. 
Van Espen, id.; Emile Vanden Putte, échevin, Schaerbeek; 
Joseph Passage, instituteur communal. Tournai, Hinderdael, An- 
vers; Anthonis, id.; Depré, id.; Vons, id.; Louis Hauman, étu- 
diant, Anvers ; L. Pierrard, luthier, Bruxelles. 

Théodore Verstraeten, ingénieur, Bruxelles; Célestin Demblon, 
député, Liège; Emile Craps, père et fils, Bruxelles; Maurice Wil- 
lems, docteur en médecine, id.; Julien Durant, Marchienne; Ed. 
Charles, huissier, près la cour d'appel, Bruxelles; J. Dumont, 
directeur de l'Ecole professionnelle de typographie ; Desmeth, 
Schaerbeek; Louis Maertens, docteur en médecine, Nieuport ; 
Honoré Deswaerte, industriel, id.; Gustave Vandesompel, direc- 
teur de la Handelsvereeniging, id.; Eug. Herdies, Saint-Gilles; Ter- 
wagne, docteur en médecine, Anvers; Heinrich Mayer, Buchau; ^ 

M. et Mme De Gré et MUe De Gré, Bruxelles; Romain et Fontai- 
nes, instituteurs, Liège; Van Espen, négociant, Bruxelles; Louis 
Gheude, avocat-avoué. Nivelles; Max Stevens, négociant, Anvers; 
Jules Petit, Bruxelles; Vogels, chef de station retraité, Laeken; 
Emile Mathieu, directeur de l'Ecole de musique, Louvain et M™e 
Mathieu ; Albert Wesly, Bruxelles ; Debauwe, industriel, id.; Jean 
Jaspers, conseiller communal, Saint-Josse-ten-Noode ; Emile Jas- 
pers, conseiller communal, Malines; Bodson, arquebusier, Liège; 
Detilleux, Heusy ; M. et'M™e Nèmegaire, Bruxelles; Louis Kéfer, 
directeur de l'Ecole de musique. Verviers ; Dr Charles Delstanche, 
agrégé de l'Université libre, Bruxelles ; J.-B. Castille, chef conduc- 
teur d'imprimerie, id.; Jean Tourré, id.; Joseph Vanvoren, id.; 
Antoine Decoster. id.; Tourré fils, id. 

Léon Flameng, Bruxelles; A. Doogh, id. ; Georges Baelens, 
directeur de la Libre Critique, id. ; Georges et Maurice Mascart, 
étudiants, Etterbeek; Hélène Schepotiew, Serge Schepotiew, Basil 
Worouzow, Saint-Pétersbourg; Degrave, Lessines; Jonas Hotton, ♦ 

id.; Jules Bourgeois, id; Hankar, architecte, Bruxelles; Oscar 
Clément, Binche ; Oscar Tondeur, Ecaussine ; Thienpont-Van 
Schooten, Saint-Nicolas; Charles Roberti, Anvers;. M°i® E. Living- 
ston, J. Goldsmith-Livingston, Francfort; J. Boitson, Laeken. — 
ce II faut plus de générosité et de courage pour défendre un homme 
contre un peuple qu'un peuple contre un homme », Charles Van 
denbroeck, pharmacien, M»® Charles Vandenbroeck, Bruxelles ; 

86 



Bertier et Broekart, artistes peintres-décorateurs, comte Robert 
de Chaudée de la Revue Mensuelle; a Le Progrès d'Aubel vous envoie 
l'expression de sa sympathie pour la courageuse défeifse que vous 
avez prise du Droit et de la Justice. » 

Achille Van Nieuwenhuyse ; famille Misson; Iz. Anderson, 
docteur en droit, Bruxelles ; F. Aspendius, Ixelles ; Jules Hess, 
négociant, correspondant de l'Echo der Gegenwart d'Aix-la-Chapelle, 
Bruxelles; Victor De Camps, Jules De Camps, Mary Taylor, 
Bruxelles; Dr Gottlieb, Schnepper, Amdt et épouse, Francfort ; 
Paul Duchaine, avocat, Bruxelles; Paul Lahaye, id.; « Respec- 
tueux hommages à Zola et vœux pour la proclamation de la vérité; » 
Simon Salmona, Anvers; D^ Ceulemans, Dr Fr. Herman, D»" L. 
De Gueldre, médecin des hospices civils, Anvers; Ed. Meysmans, 
Schaerbeek; J. Vanden Bosch, G. Vanden Bosch, Th. Vande 
Laer, J. Dewael, J. Tylemans, employés, Bruxelles; Bogaerd, 
conseiller, Laeken; Schouls ; Oscar Fay, pharmacien, Courcelles; 
Nestor Herrent, pharmacien, Charleroi ; Meulenyzer, Haegemans, 
Baetens , Dewilde Verberckmoes , Vleeschouwer , Beirvelde ; 
a J'admire le courage de Zola et je proteste contre le huis clos », 
Emile Louvigny; Jacques Maerschaut, instituteur, Bruxelles; 
Achille Outer, Bruxelles; Wautiz, docteur. Quiévrain; Sevrin, 
pharmacien, Heusy ; Forvel, correspondant /?^/brw«, Liège; Lajot, 
fabricant, id.; Forir, expert-comptable, id.; « Honneur au maître 
courageux qui combat l'infâme Hypocrisie », Bruch ; major 
Lemaire, Dinant; « Bravo, maître, bon courage et vive la justice!» 
Léon Moussoux, Dinant; Camille Lafozée, Dinant; Eugène Stil- 
mant, Dinant ; Victor Stockmans, journaliste, Bruxelles ; Joseph 
Vanschalckhoven, doreur, id.; Heynderyckx, avocat, Gand ; De 
Bruyne, avocat, id.; Arthur Buysse, avocat, id.; Van Hauwermei- 
ren, avocat, id.; Vanloo, avocat, id.; Bouillon, fonctionnaire, id.; 
De Meyer, éditeur, id.; R. Verheughen, négociant, id., Millier, 
courtier, id.; Marthe Delstanche, Bruxelles; D^ Dufour, id.; Ve 
Adolphe Demeur, id ; D^ Ernest Delstanche, id.; Paul Delstanche, 
ingénieur, id.; Blanche Demeur, id.; Emile Rutten, étudiant en 
médecine, id.; Maurice Lambrechts, étudiant en médecine, id.; 
Henri Lambert, ingénieur, Charleroi ; Godefroid Devreese, sta- 
tuaire, Bruxelles; deux Gaudissarts, ennemis du huis clos, Léon 
Delcourt, Bruxelles; Hippolyte Quesnel, id.; M™» A. Braem, id.; 
Alphonse et Arm Braem, id.; G. Haas, Henri Stanard, avocats, 
Charleroi; Fernand Reytter, imprimeur, id.; Hector Lorge, id,; 
Gustave Michaux, id.; Ernest Huysmans, compositeur, id.; Jules 
des Essarts, homme de lettres, id.; Gustave et Georges des Essarts, 
hommes de lettres, id.; Léon Furnémont, député, id.; Léopold 
Fagnart, député, id.; Emile Housiaux, étudiant, id.; Camille Cou- 
sin, id.; Albert Thibaut, id.; Jean Guilmot, id., Léon Lams. id.; 
Albert Cornil, id.; Auguste Anciaux, id.; Mathieu Dagnelies, id.; 
Arthur Rosart, id.; Victor Declercq, id.; Victor Baudelet, id.; 

87 



Eugène Cambier, id.; A. Carjeaux employé, id.; Jules Cognoul, 
négociant, id.; Ricard, chimiste, id.; Fritz, opticien, id.; Leclu- 
selle, id.; Egmont Jeanne, tourneur, id.; Schmitz, éditeur, id.; 
Louis Isidroff Silberberg, id.; Eugène Maréchal, id.; Ernest Fon- 
taine, id.; Philippe Bierson, id.; Vandekerchove, id. 

c( A Zola sublime notre faible appui », Albert et Alphonse De 
Ruyter, Ixelles ; Félix De Ruyter, correspondant de la Réforme à 
Huy. 

Les membres du Cercle dramatique les Amis de Jean Volders* 
rendent hommage à Zola, le défenseur de la Justice : Lucien Van" 
leppevelde, Emile Barbé, Louis Bijlteryst, Désiré Dupont, Emile 
Pourbaiy, Alfred Martin, Victor Bagsard, Adolphe Roland, Fer- 
nand Vanzande, Maurice Alcayer, régisseur; Gaston Staumon, 
Josué Rochefort, de Houdeng-Gcegnies ; Gustave Houssoy, bour- 
gmestre de Houdeng-Aimeries ; M^l® de MarnefFe, Bruxelles ; 
Armand, Guillaume, Léon et Edmond Lenique, id.; Paul Paridant, 
id.; Jean Mettewie, id.; Henry Jérusalem, id.; Charles Ley, id.; 
Clément Mathy, id.; Arthur Darras, Ixelles; Guillaume Grimm, 
Bruxelles; Paul Becker, id.; Léon Kessels, ingénieur du génie 
civil, id.; « Justice pour tous et en tout », Marinus» van Odijk, id.; 
Camille Roussel, journaliste, id. 

La Rédaction de la Réforme : Champal et Hector Chainaye, 
directeurs, Herman Dons (Paul Sainte-Brigitte), Georges Lorand, 
Raphaël Rens (Ralph), Léon Antoine, Georges Eekhoud (Carol), 
Emile De Linge (Milio), Louis Moreels (Bomounga), Julio, 
Edmond Schepens (Forsans), Georges Rens (Géo Pensant), Raoul 
Barthe (Habert), Melek, Airelles, Maurice Demeur, Paul Spaak, 
René Sand, Paul Gérardy, Jules Du Jardin, Thiry, Arnold (Tibi), 
Istaz. 

Administration : Augustin Jauniaux, Joseph Hulet, Ernest 
Dejardin, Eugène Boppin, Paul Doïcesco, Albert De Linge. 

Membres du personnel des ateliers de la Réforme : Edouard 
Hubert, Bruxelles; N. Sacré, id. ; Louis Carré, id. ; G. Ryck- 
mans, id. ; Ch. Tahon, id. ; Paul Moureau. id. ; Joseph Baltus, id.; 
V. Rouma, id. ; Désiré Voglet, id.; E. Wageroans, id. ; Charles 
De Wit, id.; Jean Menleman, Etterbeek; A. Comere, Schaerbeek; 
Henri Brouwers, id. ; Jacques Nanson, Saint-Josse-ten-Noode ; 
François Mosbeux, Ixelles. 

Lemaire, Bruxelles ; Edmond Nazy, id. ; Gérard Collard, Liège; 
Pierre Defrée, Grivegnée; docteur Plessner, Wiesbaden ; Mme pies- 
sner et Helmuth Plessner, id.; Emile Derosenberg, Vienne; 
René Cardon, commis, Ostende; Robling, contrôleur, id. ; Keller, 
id. ; Adenhausen, id. ; Wittrol, id. ; Lamour, id. ; Ercas, id. ; 
Ressubed, id. ; Vanhauwermeiren, Gramme nt ; P. Vermeulen- 
Decoene, ex-conseiller communal Ybres ; Goffinet, Mons ; Wal- 
denne, id. ; docteur Victor Desguin, Anvers; GoflSnet, Jemappes. 

88 



Mme Victor Desguin, Anvers; M^e Charlotte Ledrou, id. ; 
Edouard Sablon. id. Léopold Strauss, tanneur, Bruxelles; Henri 
Vandergeten, instituteur, id. ; Eugène Deblock, fabricant de 
cigares, id.; Victor François, marchand de bestiaux, id.; Charles 
Van Impe, gantier, id. ; Deprins, restaurateur, id. ; Cyrille Jan- 
sens, Ypres ; Maurice Bauwens, avocat, Bruxelles ; respectueux 
hommages d'admiration à l'illustre protagoniste de la cause huma- 
nitaire par la Ligue ouvrière de Beaumont (Belgique), Croquet ; 
M . et Mm® Victor Deconinck, Anvers ; Jean et Alice Deconinck, id.; 
Pierre et Charles Dom, id. ; Henri Hoeck-Ducobu, id. ; Modeste 
Vande Walle, liquoriste, Berchem; Jules Cillen, Anvers; Henri 
Doutreligne, Anvers; Henri Daumerie, négociant à Binche, admi- 
ration de votre conduite dans le triomphe du Droit et de la Justice, 
félicitations; Albert Fabry, avocat, Huy; Weyland, inspecteur 
honoraire pour l'enseignement, Bruxelles; A. du Ray de Camber- 
fosse, Schaerbeek; François Vanden Eede, Bruxelles; Eugène 
Levêque, id. ; Jules Neirinck, id.; Sterne, id. ; Edouard Binamé, 
Thuin; « c'est un potache qui répond aux potaches de Paris »; 
Emile Poussaint, Bruxelles; Jaecks, instituteur, Anvers; R. et 
C. Archimède, propriétaires, Bruxelles ; Dr R. Van Asse, Anvers; 
Joseph Eckermans, id. ; E. Broquelaire, négociant, id. ; docteur 
Albin Lambotte, id. ; Ph. Michiels, Bruxelles; Fernand Godefroid, 
Frameries; Henri Vanlaethen, Anvers; Joseph Ceurveld, profes- 
seur de musique, id. ; Léon Cassiers, id. ; Ed. Deby, avocat, 
Bruxelles; Rorberty, Saint-Gilles; Corredor; ingénieur Colombie 
Ray, Bruxelles; Edouard Vandoeselaer, libraire, Malines; Du- 
velaar van Campon, avocat, Ath; Julius Schlesinger, Francfort; 
Max Faber, candidat ingénieur, Wiltz (Grand-Duché); Emile 
Gens, (Vervieps); Henri et Marcel Bonhomme, id, ; Eugène Bil- 
stein, id. ; Julien Mouton, id. ; Camille Feller, id. ; A. Wirth, id. ; 
Léopold et Jean Lekeu, id. ; Pierre Féquenne, id. ; Léon Vigaud, id. 
Charles Rensinet, id. ; Jacques Dumoulin-Gurdal, id. Armand 
Weber, id.; Francis Grûn; Edmond Lonhienne, id. ; Alexandre 
Hanlet, id. ; Henri Maquinau, id. ; Otto Koehendorfer, Leipzig ; 
Horst, Ludwigshafen-sur-Mein ; Etienne Michel, Liège; 41456, ex- 
sergent-major du io« de ligne, Bruxelles ; deux Liégeois ; Chri- 
stiaens, instituteur, Anvers; Dewalle, id. ; Schaens, id. ; Dewinter, 
id. ; Vandecaveye, id ; Vuye, id ; Van Hove, id., Christiaens, insti- 
tutrice, id., Latinne, id., Ratinckx, instituteur, id., Ratinckx, id., 
Mennessier, architecte, Bruxelles, Ch. Alkier, ingénieur, id., 
Anna Alker Reinhard, id., M. et M™» S. Mills, Ixelles, Desmedt, 
Bruxelles, Emile Bourlard, id. 

Léon Houyoux, artiste peintre, Bruxelles, Gustave Vangelder,id., 
Alfred Cahen, artiste peintre, id., Merckx, tailleuse, id. Hamoir, 
vétérinaire, id., Robert et Henriette, Ixelles, Van Lier, profes- 
seur, Termonde, J.-L.; Wittemans, avocat, Anvers, Léon Bro- 
quet, avocat, Tournai, Alphonse Simoens, Schaerbeek, Arnold 

89 



Grûn, traducteur juré, Bruxelles, Eugène Mottard, avocat, Huy, 
Joseph Delhaes, Ostende, docteur Lamborelle, Bruxelles, Léonard 
et Mathieu Magnée, négociants, à Liège, un admirateur de Zola, 
Duchateau à Waremme, Edouard Pfeiffer, négociant, Bruxelles, 
Jean Hauwaert, architecte de la ville, Vilvorde, M'"^ Leroy, 
Anvers, « Je fais des vœux pour que dans le monde chaque du 
Paty de Clam trouve son Zola » : Henri Somerhausen, Bruxelles ; 
Mélaut, compositeur, id., Mme Aline Picard, id., Alphonse 
Ayguesparse, bijoutier, id., Franz MuUe. étudiant polytechnique, 
Bruxelles. 

Ludwig Kissel, docteur en médecine, Neuf Brasaile (Alsace), 
Sigmund Levis, Karlsruhe, docteur Otto Levis, id., Wilhelm 
Stulz, Wittlich, Ph. Palm, id., S. Hep, id., D. Mendel, id. Ram, 
id., Edm. Schiffman, id. J. Frank, id., René Sand, candidat en 
sciences naturelles, Bruxelles, Mahieux, typographe, id., Hereng, 
id., id.. Cousin, id., id., Alexis Coppieters, id., Edouard Feye, id. 
Georges Debast, id., Léo de Geest, Schaerbeek, docteur Louis 
Cammaert, Uccle, Bella Bourgeois, Biuxelles, Fritz Vandervelden, 
id., Meyer, id., M. Hugault, id., E. Hugault, id. Vergauwen, 
pharmacien, id., Hubert Derwu, Corswarem, Griinthal. Breslau, 
baron et baronne Einsiedel, Wiesbaden, Jean Steurbant, Bru- 
xelles, Franz Olin, id., docteur Hennebert, id., Edouard Henne- 
bert, pharmacien, id., Guillaume de Laet, agent courtier, Anvers, 
Otto Wiel, Karlsruhe, Victor de Belva, ouvrier métallurgiste, ex- 
sous-lieutenant d'infanterie belge, démissionnaire, Braine-le- 
Comte, Emile Bernard, instituteur, Chimay, Hector Conreur, con- 
seiller communal, Haine-Saint-Paul, Pierre De Bruyne, avocat, 
Gand, Alphonse Biebuyck, Ledeberg-Gand, Geër, Bruxelles, 
Javaux, avocat, Marche, Koekelberghe, homme de lettres, Blan- 
kenberg, Capiau, président du Cercle progressiste, id., Vander- 
malière, imprimeur-éditeur, id., Daetsch, hôtelier, id., Geysel, 
professeur, id., Wybauw, id., Derycker, id., Cosyn, docteur en 
médecine, id., Vanhuele, hôtelier, id., Dewilde, id. Goetghebeur, 
id., Paternoster, hôtelier, Heyst, Everaert, typographe. 

M^^ Getteman, Zurenborg; Jules Pry, Berchem ; Maurice De- 
stapper, mécanicien, Bruxelles; Emile Lebrun, mécanicien, id.; 
Eugène Lund et M">e Lund, id,; H. Mouligneau. id.; Louis Leroy, 
Saint-Nicolas- Waes ; Crickx, Bruxelles; Meunier, id.; Michiels, 
id.; Maurice Demeur, id.; Massart, id.; François Henry, avocat, 
id.; Bontez, id.; Emile Somerhausen, avocat, id.; Ponçin, id.; 
Renée Somerhausen, id.; Garinei, id ; I>iluvio, id.; Porcasi, id.; 
Le Rijcke, id.; Walther deSélys Longchamps, sénateur, Halloy ; 
B. Van Keerschaver, Gand ; H. Schrooten, négociant, Liège ; Ma- 
réchal, Marche; Thérèse B., Anvers; François Sabaul, géomètre, 
id.; Coutelier, capitaine retraité: M!™® Coutelier, Ixelles; Van 
Neuse, chancelier de légation, homme de lettres, Bruxelles. 

90 



Nous voulons publier in-extenso la lettre suivante, où se mani- 
feste tout le caractère et la modestie grande de M. Walter de Sélys, 
dont la valeur est bien appréciée par nos lecteurs : 

« Monsieur le Rédacteur, 

» Quoique j'aie déjà envoyé ma carte à Emile Zola aussitôt 
après la publication de sa lettre, je serais heureux de joindre mon 
nom à ceux de ses autres admirateurs de Belgique. Je viens donc 
vous prier d'en disposer, au cas où vous le jugeriez utile, sous la 
forme qui vous paraîtra la meilleure. 

» Le <( Comité Zola » n'ayant fait appel qu'aux « savants, aux 
littérateurs et aux artistes «, je n'ai pu lui envoyé mon adhésion, 
puisque je ne rentre malheureusement dans aucune de ces caté- 
gories. 

» Remercîments anticipés et salutations cordiales. 

» Walter de SÉLYS, 
» sénateur. 

» Halloy, près Ciney, le ler février 1898. » 



Le Comité de V Avant-Garde libérale de Malines : 
Zola., Cour d'assises, Paris. 

La démocratie mali noise rend hommage au défenseur de la 
justice. 

Le Président de l'Avant-Garde libérale, 
Victor HEYMANS. 



M. Julius Hoste, directeur des journaux Het Laatste Neuws, De 
Zweep et la Feuille illustrée : 

« Moi et toute la rédaction, vive Zola ! Vous pouvez publier 
mon nom, J. Hoste. » 

A Emile Zola. Cour d'assises, Paris, 

A quand le règne de la vraie Justice chez les gouvernants et de 
la Sainte raison chez les gouvernés, 

Edouard MASSON, 

peintre, Bruxelles. 

91 



PREMIERE LETTRE DE M. BJORNSTJERNB BJORNSON 

Rome, i5 janvier 1898. 
Très honoré Maître, 

Combien je vous envie aujourdhui ! 

Combien j'aurais voulu être à votre place, pouvoir rendre à la 
patrie et à l'humanité un service comme celui que vous venez de 
leur rendre ! 

Moi aussi, j'en ai fait l'expérience : il est beaucoup plus dange- 
reux de vouloir arracher aux hommes une haine qu un amour. La 
haine, en effet, a d'ordinaire des liens plus puissants que l'amour 
avec la vanité des hommes. Une foule de circonstances qui, dés 
longtemps, ont jeté des racines dans les plus nobles comme dans 
les pires instincts du peuple, ont créé une situation si tragique que 
mille ans de progrès et de civilisation sont comme abolis et que 
tous tremblent devant les cris et la fureur des Barbares. 

Ils ne vous ont pourtant pas fait reculer. Vous avez marché 
contre eux avec la lyre et Tépée ! Seul contre des millions ! Y a-t-il 
au monde un plus noble spectacle ? 

C'était là ce dont la France avait besoin. J'arrive du Nord à 
travers l'Allemagne, où j'ai séjourné un mois. Je suis maintenant 
en Italie; je lis les journaux du monde entier ; je vous assure que 
tous les peuples de l'Europe considèrent en ce moment la France 
avec stupeur et détresse. Peut-on s'en étonner? Deux faits 
suffisent à l'expliquer ; 

Le premier, c'est l'acte d'accusation contre Alfred Dreyfus qui 
vient d'être publié, acte indigne des hommes sur lesquels reposait 
une si grande responsabilité. Cet acte nous apprend qu'Alfred 

93 



Dreyfus a été condamné pour des faits de trahison commis en 
faveur de l'Allemagne. Parmi les preuves de sa culpabilité, on 
allègue le fait que Dreyfus se rendait en Alsace plus facilement 
que d'autres officiers français. Or, à cette affirmation, un démenti 
officiel du gouvernement d'Alsace-Lorraine a été aussitôt opposé. 
Deux fois dans la même année l'entrée de l'Alsace a été refusée à 
Alfred Dreyfus ; la troisième fois, la maladie de son père a seule 
fait lever l'interdiction pour huit jours. A-t-on jamais vu qu'un 
homme qui fait de l'espionnage au profit d'un pays s'en voie 
refuser l'accès ? Le gouvernement impérial allemand a fait aussi 
déclarer officieusement qu'Alfred Dreyfus n'a jamais eu aucune 
relation avec ses agents. L'affirmation de l'acte d'accusation est 
donc absolument fausse. 

Le second fait est celui-ci : des communications officieuses 
faites à la presse affirment que l'acte d'accusation ne contient 
qu'une partie des preuves de la culpabilité de Dreyfus; 1 autre 
partie est secrète. Cette partie n*a été communiquée qu'aux juges 
pendant leur délibération. En d'autres termes : Alfred Dreyfus n'a 
pas été légalement condamné ; il a été dégradé, stigmatisé, déporté 
sans jugement légal, sur l'opinion arbitraire de quelques cama- 
rades. Le gouvernement qui, après la constatation de ces deux 
faits se refuse a laisser reviser le procès d'Alfred Dreyfus est certes, 
le plus dépourvu de conscience qui ait jamais été à la tête d'un 
peuple civilisé. C'est là le jugement de toute l'Europe. 

Soyez sûr aussi que l'Europe admire ce que vous avez fait, 
même si tout le monde ne souscrit pas à tout ce que vous avez 
dit. 

J'ai toujours pensé, pour ma part, qu'il en est de l'œuvre d'un 
romancier ou d'un poète, par rapport à sa personne, comme des 
billets de banque par rapport à la banque elle-même : elle doit 
avoir en caisse des valeurs qui répondent de ses émissions. 

Nous voyons maintenant que si vos œuvres se répandent dans 
le monde pour accroître le courage et enrichir le cœur de l'huma- 
nité, c'est que vous êtes vous-même un homme de courage et de 
cœur. 

Votre tout dévoué, 

BjÔRNSTJKRNE BjÔRNSON. 

94 



Deuxième lettre de M. Bjôrnstjerne Bjôrnson 

Rome, 5-4-98, Capo le Case, 18. 
Cher Maitre, 

Quand vous avez publié la lettre qui vous a fait traduire devant 
la Cour d'assises de la Seine, je me suis permis de vous écrire. Je 
venais de traverser l'Europe, du Nord au Sud, j'avais recueilli les 
impressions de la presse, je pouvais vous assurer que l'Europe 
entière se sentait pleine de reconnaissance et d'admiration pour 
vous, alors même que la forme de votre lettre pût être critiquée. 

Je vous écris de nouveau aujourd'hui. Je viens de lire le remar- 
quable discours du procureur général de la Cour de cassation, qui 
a eu pour vous un résultat dont je. vous félicite de tout mon cœur. 
Ce discours se terminait par l'appel suivant adressé à vous et à 
vos amis : « Qu'ils laissent cette grande et noble vaincue de 1870 
achever de se préparer par le travail, la concorde et la paix, à 
cette merveilleuse manifestation industrielle, artistique et littéraire 
de 1900, qui doit ajouter un nouveau fleuron à sa splendide cou- 
ronne de Reine des nations! ». Le procureur général s'associait ici 
à un vœu que le gouvernement, la presse et la Chambre des dépu- 
tés avaient déjà exprimé. 

La grande Exposition universelle ne réussira, ont-ils afiîrmé, 
que si la France fait le silence sur cette « affaire Dreyfus ). qui a 
si profondément ému tout le public pensant et lisant d'Europe et 
d'Amérique. 

Sur cette question règne entre la France et le reste du monde 
un profond désaccord. On croit en France qu'une cordiale et 
générale participation à l'Expositior. universelle ne peut se pro- 
duire que si on se tait. On voudrait qu'il n'existât plus désormais 
de « question Dreyfus ». 

J'ai longtemps cherché à m'expliquer dans quelle mesure l'affaire 
Dreyfus pourrait influer sur l'Exposition de 1900. J'ai recueilli 
l'opinion des personnes et des journaux qui pouvaient m'éclairer. 
Je considère maintenant comme un devoir de vous déclarer que la 
France pourrait ici se tromper gravement. Que cela lui plaise ou 
non, ce n'est pas en étouffant raff"aire Dreyfus, qui appartient 
aujourd'hui au monde entier, que la France s'assurera cette sym- 

95 



pathie spontanée et unanime, le plus puissant de tous les mobiles 
qui pousseront les foules vers l'Exposition et les décideront à se 
mettre en route pour Paris. 

Il pourrait arriver qu'en répondant au vœu exprimé par le pro- 
cureur général on obtint un résultat tout opposé. Il est possible 
que des milliers et des centaines de milliers d'homme se disent ; 
c Eh quoi ! la France ne se soucie pas de nos sympathies ! Elle 
dédaigne notre sentiment de la justice ! Elle méprise notre opinion 
sur elle-même ! Elle n'en veut qu'à notre argent ! » 

Avez-vous remarqué que la presse hollandaise s'est presque 
unanimement exprimée ainsi ? Quoique la presse Scandinave y ait 
mis plus de discrétion, je puis affirmer de source certaine qu'un 
sentiment analogue commence à se faire jour en Danemark, en 
Suède et en Norvège. Fatalement, ce sentiment ne peut que 
s'accentuer. 

Je cite en première ligne ces petits pays, parce qu'il est impos- 
sible de voir en eux a des ennemis de la France ». Ni le Danemark, 
« l'ancien allié de la France », ni la Suède, l'admiratrice de l'âme 
française, ni la Norvège, dont la libre Constitution a des origines 
françaises et qui a récemment encore éveillé en France tant de 
sympathies — auxquelles elles répond à son tour — aucun de ces 
pays ne peut être accusé par un homme de bon sens d'hostilité 
contre la France. Et, cependant, on voit se produire chez eux le 
mouvement d'opinion que je viens de signaler. 

On pense de même en Allemagne, en Autriche, en Italie, en 
Russie. Et j'apprends qu'il n'en est pas autrement en A.ngleterre 
et en Amérique. 

Ou dit : « Il est hors de doute que si la France cédait au vœu 
du monde entier, soumettait le procès Dreyfus à une revision 
consciencieuse, et enlevait le poids qui pèse sur les cœurs les plus 
chauds, qui sont aussi les plus énergiques, l'Exposition serait assu- 
rée des sympathies et de la coopération de ces centaines de mil- 
liers d'hommes qui maintenant en veulent à la France. Je sais bien 
que la France est persuadée qu'elle a le bon droit de son côté; elle 
est convaincue surtout que ni amis ni ennemis n'ont le droit de se 
mêler de ses affaires. Mais personne de nous ne peut admettre 
qu'on nous dise, lorsque la Politique opprime la Justice : « Cela 
ne vous regarde pas ! » Il y a là une contagion qui nous menace. 

96 



Personne de nous ne peut admettre que les haines de races, les 
haines de religions, la méfiance et l'envie à l'égard des étrangers 
ne nous regardent pas. Ce sont aussi des maladies contagieuses. 

La France est aujourd'hui l'objet d'une irritation universelle. 
La joie avec laquelle le monde entier a salué la sentence de 
la Cour de cassation nous montre comment cette irritation peut 
être apaisée. Et je n'ai pas besoin de rappeler à un profond con- 
naisseur de la nature humaine qu'une maison qui a suscité de 
tels mécontements contre elle doit commencer par en écarter les 
causes avant d'envoyer des invitations à une fête. 

La France, gouvernée par le suffrage universel, doit comprendre 
que ce référendum du monde entier, qui vient d'être exercé pour 
la première fois, a la même origine et les mêmes droits que la libre 
Constitution qu'elle s'est donnée. Si la France trouve aujourd'hui 
ce référendum pénible et importun, le jour viendra peut-être où 
elle l'invoquera et le saluera comme une protection. 

Nous voyons naftre ici une puissance nouvelle qui peut devenir 
la plus forte de toutes. Nous pouvons favoriser son développement, 
et elle grandira chaque fois qu'on s'inclinera devant elle. Personne 
ne peut s'y méprendre. Aujourd'hui cette puissance réclame justice 
pour un individu, elle essaie ainsi ses forces, parce que le sort 
d'un individu touche plus aisément le cœur et l'esprit des foules. 
Mais le jour peut venir où elle forcera les rois eux-mêmes à s'age- 
nouiller devant elle. 

Votre dévoué et reconnaissant. 

BjRÔNSTJERNE BjÔRNSON. 

Un des hommes les plus estimés du parti socialiste hollandais, 
le libertaire Domela Nieuwenhuis, adresse à Emile Zola l'admi- 
rable lettre suivante : 

Amsterdam, le 21 janvier 1898. 

« Ttès honoré Monsieur, 

» Vous êtes un maître romancier, un écrivain qu'a:dmire le 
monde entier. Mais la protestation que vous venez de faire enten- 
dre, l'accusation que vous avez portée, au nom de la justice violée, 
vous signale comme un homme de grand caractère, ce qui est 
mieux. 



97 






» Il ne s'agit pas de savoir si vous avez tort ou raison, si Dreyfus 
est coupable ou non. C'est au nom de la justice générale que s'élève 
votre protestation. 

» Vous avez reçu un témoignage de sympathie et de profonde ad- 
miration des journalistes d'Amsterdam qui parlent de l'affaire 
Dreyfus comme d'une cause internationale de justice et d'hu- 
manité. 

» Vous avez mérité ces témoignages et je me joins volontiers à 
tous ceux qui vous présentent leurs hommages. 

» Mais il y a quelque chose que je regrette dans ces témoignages 
de la Hollande, et c'est mon devoir devons le dire. Il y a de l'hy- 
pocrisie dans ces paroles, et vous ne pouvez pas aimer les éloges 
des hypocrites, 

» Je vous dirai pourquoi : 

» Nous avons ici un cas semblable à celui de Dreyfus. Depuis 
deux ans, trois jeunes gens gémissent en prison, accusé d'une 
effraction dans un village de la province de Frise. Leur culpabi- 
lité est tout ce qu'il y a de plus douteux, et cependant ils sont con- 
damnés pour six, onze et douze années. Il y a ici une erreur judi- 
ciaire tout au moins. 

» Eh bien,est-ce que vous pensez que ces messieurs qui vous en- 
voient leurs sympathies osent protester contre l'arbitraire des juges 
hollandais? 

» Non, non, nonl 

» Les trois condamnés sont des ouvriers. C'est pourquoi le 
monde élégant ne se mêle pas de cette affaire. De loin, on honore 
la justice et l'humanité, de près on les déshonore en laissant ces 
trois hommes en prison, sans un mot de protestation. Cette lâcheté 
doit être signalée. 

» Dans un des témoignages qui vous viennent de la Hollande, 
on dit : (c Que Dreyfus soit coupable ou non, peu nous importe, 
nous admirons votre courage et les nobles sentiments qui détermi- 
nent votre fermeté. » 

» Eh bien, j'espère que vous me répondrez et direz à toute la 
Hollande : « Que les frères Hogerhuis — c'est leur nom — soient 
coupables ou non, il m'importe beaucoup, et vous qui admirez 
mon courage, vous ferez bien de montrer un peu de ce courage en 

98 



protestant contre une condamnation qui est aussi arbitraire que 
celle de Dreyfus. » 

» Oh ! que votre voix se mêle à la "voix de tous ceux qui, pen- 
dant des mois, ont mené une croisade pour la délivrance des pri- 
sonniers et qui, pour cela, bien loin de recevoir des journalistes 
des hommages de sympathie, ont été couverts de boue et de 
calomnies. 

» L'afifaire des frères Hogerhuis est peu connue et a eu pour 
théâtre un petit coin de la terre presque ignoré. Je sais que votre 
cœur est assez grand pour ne pas demander où cela est arrivé, 
mais pour protester publiquement contre l'injustice et l'arbitraire. 

» Vous demandez la revision du procès Dreyfus; nous deman- 
dons aussi la revision du procès des frères Hogerhuis. 

» C'est le gouvernement français qui refuse, comme le gouver- 
nement hollandais. 

» La seule dififérence est qu'en France, le condamné est un 
riche, tandis que, en Hollande, ce sont trois ouvriers. Mais cela ne 
fait rien pour vous, je le sais. Je suis persuadé que vous voudrez 
bien joindre votre voix à la nôtre et que vous rejetterez les hom- 
mages hypocrites que vous avez reçus, en face de ces messieurs en 
disant : « Très bien, protester avec moi contre l'injustice en 
France, mais n'oubliez pas de protester énergiquement contre l'in- 
justice dans votre propre pays. Si la cause de Dreyfus est une cause 
internationale, que la cause des frères Hogerhuis le devienne 
aussi. Aidez nos efforts par votre puissant soutien ! 

a Bien fraternellement. 

» F. DOMELA NiEUWENHUIS. » 

EN AMÉRIQUE 

On télégraphie de New-Haven (Connecticut) au Central News : 
« Les étudiant de l'Université Yale avaient préparé une démon- 
stration de sympathie en l'honneur de Zola, mais les autorités de 
l'Université, craignant des désordres, ont interdit cette manifes- 
tation. » 

A Monsieur Emile Zola, 
Quelques femmes suisses expriment au courageux défenseur de 

99 



la vérité et de la justice, leur sympathie, leur admiration et leurs 
vœux pour le succès de sa noble cause : 

M«>es Henri Ducraux, Lucie Versel, H. Golay, Edouard Isaac; 
M"e Alice Roquerbre; Mm*» Georges Frasch, Jenny AUamand, 
Jeanne Montaudon, Louise Genoux, Jenny Genoux; M^i^ Elisa 
Nicole; M^ei Emma Falcy, Louise Lugrin-Inglin, Louise Sangy; 
MWe Fanny FontoUiet ; M^es Louis Galland, Kallenberg, Emma 
Nussbaum, Adélaïde Wœgmann, Marie Ducret, Ida Meier, Anna 
Gignoux; M'ies Fanny Gignoux, Ol. Perrault, Jenny Gignoux, 
Albertine Gignoux, J . Perrault, Gallay ; Mm«s Henriette Versel- 
Malherbe, Louise Monnier, Alice Ducraux, Jeanne Du Fresne. 

De Zurich, par télégramme : 

« Comme nous vous en avions informé, une pétition en faveur 
de Zola circule ici. Elle a recueilli deux mille quatre cent cin- 
quante signatures. Vous la recevrez prochainement. » 



« A EMILE ZOLA, LES JEUNES FILLES DE VIENNE, 

» I^s jeunes filles de Vienne soussignées, qui ne connaissent de 
la vie que ce qui est bon, beau, noble et vrai, sont profondément 
émues en pensant à vous. Elles sont remplies d'une vive admira- 
tion pour votre magnanime sacrifice et votre courage incomparable 
dans la lutte qui est engagée pour le triomphe du droit et de la 
vérité. Avec l'expression de leur sympathique enthousiasme, elles 
vous envoient du fond du cœur leurs meilleurs vœux pour le 
succès de votre cause, qui restera inscrite en lettres ineffaçables 
dans les annales de l'humanité. 

)) Vienne, 4 février. » 

{Suivgnt 500 signatures !) 

EN RUSSIE 

L'opinion du Président de la Cour de cassation 

de Saint-Pétersbourg. 

Le célèbre jurisconsulte russe sénateur Sakrewsky, président 
de la Cour suprême de Cassation de Saint-Pétersbourg, publie 
dans la Juriditschsbaja Gazeta un article sur l'affaire Dreyfus- 
Esterhazy qui produit en Russie une sensation énorme. 

100 



I 



Après avoir déploré les scènes de sauvagerie de Paris, il dit que 
l'affaire Dreyfus- Esterhazy intéresse le monde entier. Le magistrat 
russe conclut : 

« L'affaire Dreyfùs-Esterhazy restera mémorable en ce que 
d'une part elle a suscité les protestations élevées au nom des prin- 
cipes les plus élevés du droit contre les tribunaux d'exception et 
contre l'ingérence du sabre dans un domaine où Thémis devrait 
régner exclusivement, contre les procédés secrets d'une justice 
d'Inquisition, contre le mépris des formes essentielles basé sur le 
prétexte qu'il faut garder le décorum international. D'autre part, 
ce procès a montré quels grossiers instincts sont encore cachés 
dans un peuple qui se compte au nombre des nations les plus 
civilisées, et combien il est facile, au milieu de la civilisation 
moderne, d'éveiller, non seulement dans les masses populaires, 
mais dans les couches moyennes de la société, des passions 
bestiales. » 

Syne Oietchestwa, n» 35 (6/18 février 1898). — L'affaire Dreyfus 
est sans contredit une des causes les plus retentissantes du siècle 
qui finit. Elle résume et symbolyse la décadence de ce peuple, jadis grand, 
aujourd'hui hypnotisé par la terreur de la vérité. 

Le point de départ de toute cette affaire est un mensonge. Sur 
ce mensonge initial s'est greffée une longue série d'autres men- 
songes. Lorsque des gens qui se croient habiles ont jeté dans le 
débat, pour justifier leur opposition à l'inévitable revision, le soi- 
disant honneur de l'armée, cette manœuvre déloyale n'a servi qu'à 
leur donner un peu de répit. 

Rousskaia Viedomosti, n° 36, (5/17 février 1898). — La France 
a-t-elle encore le droit de se dire le pays de la lumière? N'est-ce 
pas une ironie cruelle que ce titre de a Ville-Lumière » que les 
étrangers donnaient au grand Paris! Non, Paris n'est plus en 
France, c est une bourgade lointaine en Asie ou en Afrique, où la 
civilisation n'a pas encore pénétré, où retentissent des clameurs 
fratricides de cannibales, où règne la barbarie, où la justice 
s'appelle le droit du plus fort. 

Novosti, no 38 (7/19 février 1898). — Le désarroi, l'anarchie 
régnent à Paris. Le gouvernement français en est seul responsable. 

lOI 



Méline et Ci« ne veulent pas lâcher prise; ils se préparent à 
recourir à la force pour mieux se poser en sauveurs de la patrie 
en danger. 

Malgré eux, malgré les menaces, malgré les outrages, malgré 
les violences, ce sont les défenseurs d'Alfred Dreyfus qui restent 
inébranlables sur le terrain de la légalité. Eux seuls en effet sont 
respectueux de la légalité, puisqu'ils s'insurgent contre la violation 
de la loi. 

La Presse Anglaise. 

Le Times s'exprime ainsi dans un a leader » sur le verdict : 

» Le véritable crime de M. Zola a été d'oser se lever pour dé- 
fendre la vérité et la liberté civile, à un moment où beaucoup 
voyaient le péril, mais où personne d'autre n'était prêt pour aider 
à récarter, à braver l'extrémité d'un danger personnel. Pour cette 
courageuse défense des droits primordiaux du citoyen, il sera 
honoré partout où les hommes ont des âmes libres. Le procès civil 
comme les procès militaires, a dégénéré en une parodie de justice 
et la cour d'assises a été dominée par l'élément et les idées mili- 
taires aussi complètement que les conseils de guerre eux-mêmes. 
Voilà l'effrayante constatation qui se dégage de toute l'affaire et qui 
doit aujourd'hui provoquer les plus profondes appréhensions 
parmi les Français capables de réflexion sérieuse. » 

Le Daily Télégraphe : « La forme du procès n'a pas seulement 
été singulière, mais sans précédent dans les annales de la justice 
civile ou militaire. Cependant tous les vrais amis de la France, 
tout en déplorant profondément cette triste exhibition de passion 
sauvage et de préjugé aveugle qui viennent précisément d'aboutir, 
se cramponneront avec ténacité à la croyance que les chefs mili- 
taires — qui sont maintenant le seul pouvoir souverain de la Répu- 
blique — sont encore, dans leur sphère spéciale, dignes des meil- 
leures traditions de leurs chevaleresques grands-pères. » 

Le Daily Graphie : « En dépit des tentatives les plus éhontées 
pour bâillonner la défense, le résultat du procès a été de confirmer 
les plus graves allégations avancées par M. Zola. La sentence est 
moins la condamnation de M. Zola que la condamnation de la 
troisième République. Elle nous révèle une France affolée par la 

I02 



passion antisociale et les épouvantails politiques, privée de toutes 
les garanties d'une équitable administration de la justice et domi- 
née par une caste militaire qui ouvertement se moque de la loi. 
C'est un tableau de mauvais augure. » 

Le Daily Mail : « M. Zola s'en va en prison pour un an, et la 
France disparaît de la liste des nations civilisées jusqu'à ce qu'elle 
se réveille à la notion de la grossière énormité de cette farce judi- 
ciaire. Nous ne pouvons croire que ce réveil se fasse longtemps 
attendre. Deux voies sont ouvertes : ou Dreyfus doit être jugé à 
nouveau, ou il doit être gracié, n 

Le Daily Chronicle : « La sentence Zola doit être regardée comme 
une expression du sentiment qui s'est produit à Paris au sujet de 
la caste militaire. En un certain sens, M. Zola s'est attiré cela lui- 
même. Il a appelé le martyre et le martyre ne lui a pas été 
refusé. » 

Le Morning Post : a Une lecture des débats convainc difficile- 
ment un lecteur anglais que M. Zola avait des raisons pour 
employer le langage violent qu'il a employé, ou qu'il y avait 
à le faire aucune nécessité. Le but que M. Zola déclare avoir 
été le sien aurait été mieux servi par un langage modéré, et 
sans attaque à la bonne foi de ceux dont il estimait que le ju- 
gement était erroné. » 

Le Daily News : ce La sentence est une sentence sauvage, et 
les débats tout entiers sont faits pour jeter le discrédit sur l'ad- 
ministration de la justice française. Le verdict est peut-être 
défendable au point de vue technique. La culpabilité ou l'inno- 
cence de Dreyfus n'était pas, strictement parlant, en question. 
Elles auraient dû l'être, sans doute, mais le gouvernement a 
soigneusement veillé à ce qu'il n'en fût pas ainsi. » 

L'Opinion en Suisse. 

Voici ce que le Genevois a osé imprimer : 

« Il y a cinquante ans, jour par jour, triomphait à Paris 
cette révolution de Février qui se fit au nom des principes su- 
périeurs de la démocratie : Égalité, Fraternité, Solidarité, In- 

io3 



dépendance morale et matérielle du citoyen. Codification des 
devoirs. Respect des droits. 

» Hier, dans ce même Paris, une cour d'assises condamnait à 
douze mois de prison un des plus glorieux d'entre les Français, 
coupable d'être resté fidèle jusqu'au sacrifice aux principes de 
1789 et de 1848. Cette condamnation avait lieu sous la pression 
insolemment brutale des chefs de l'armée, qui se prétendent 
maîtres de violer la loi et de fouler sous leurs éperons les droits 
constitutionnels. Les généraux ont remplacé Louis XIV, qui 
entrait botté au Parlement. Seulement le Parlement protestait 
et se faisait exiler. Aujourd'hui les conseillers en robe rouge 
s'inclinent. 

» Pauvre France, quel recul ! Si tant de services rendus à la 
démocratie, tant de semence de justice et de générosité répandue 
dans le monde ne nous avaient mis au plus profond du cœur 
ton respect et ton amour, nous donnerions carrière au sentiment 
horriblement douloureux qui nous étreint. 

» Après la condamnation illégale de Dreyfus qui, coupable 
ou innocent, a été mal jugé, après le scandaleux acquittement 
d'Esterhazy, le honteux verdict qui frappe Zola ! Voilà la série 
de dénis de justice engendrée par le féroce entêtement d'un gou- 
vernement soi-disant républicain qui, pour se cramponner au pou- 
voir, sert à la fois les intérêts et les passions, s'appuie d'un côté 
sur les pires réactionnaires, flatte de l'autre les plus mauvais 
instincts de la démagogie; les pieds dans la boue, les mains 
dans l'or, la tête sous le goupillon, voilà tes ministres aujour- 
d'hui, France, guide des nations ! 

}> Nous n'en disons pas d'avantage; tes ennemis mèneront 
assez de bruitt, tes amis se taisent et se recueillent, te suppliant 
de t'arracher aux mains de ceux qui t'ont conduite à cette dé- 
faillance. 

» Nous savons que tu t'es relevée de toutes les chutes ; 
relève- toi. 

Le National suisse : 

« Nous nous refusons à croire qu'il se trouve en France une 
Cour de cassation capable de méconnaitre les principes supé- 
rieurs du droit au point de déclarer que les débats de la cour 
d'assises ont été légalement et correctement menés, et que les 

104 



jurés se sont prononcés dans la plénitude de leur indépendance, 
en toute bonne conscience et en toute bonne foi. 

» Exécutoire ou non, le jugement qui vient de frapper Emile 
Zola, et surtout le procès qui l'a précédé, constituent une honte 
pour le monde civilisé. On en pourrait dire autant si cela s'était 
passé dans une monarchie, même dans cette Allemagne ou le 
sabre est tout- puissant, même dans cette Russie où tout dépend 
de la bonne volonté et du bon plaisir d'un seul homme, maître 
souverain de la destinée de chacun de ses sujets. » 

Le journal de Genève : 

« Que l'on s'en indigne ou non, peu importe : on doit savoir 
en France que hors de Paris et de quelques chefs-lieux de dé- 
partement où la haine du traître et de l'espion, jointe à l'anti- 
sémitisme, semble un héritage de la dernière guerre, l'opinion 
dominante chez ceux qui raisonnent, sans être aucunement hos- 
tile à la France, restera, après comme avant la condamnation 
de Zola, persuadée que le procès de 1894 ^ ^^^ jugé© dans des 
conditions irrégulières ; elle persistera à croire que le jugement 
rendu n'a pas présenté les garanties que l'on était en droit 
d'attendre d'une affaire si grave; car il s'agissait de l'honneur 
d'un officier de l'armée et l'honneur de l'armée — que l'on a 
mis souvent là où il n'a que faire, par exemple dans le main- 
tien d'une injustice — l'honneur de l'armée et la sécurité morale 
de chacun de ses membres grands ou petits se trouvent direc- 
tement intéressés à ce que l'évidence soit faite. » 

(c Monsieur, 

» L'Association des étudiants de l'Université d'Utrecht De 
Utrechtsche Studenten-Bond regrettant pour l'honneur et la dignité de 
la France que le gouvernement se refuse à jeter du jour sur la 
triste affaire Dreyfus-Esterhazy, tient à honneur de vous exprimer 
toute sa sympathie et de vous dire combien elle admire votre noble 
conduite et les motifs généreux qui vous ont inspiré. 

» Veuillez agréer, etc. » 

Les mêmes étudiants ont adressé aux étudiants parisiens une 
lettre où il est dit : 

(c Messieurs, 
» Les étudiants des Pays-Bas comme ceux de l'Europe entière, 

io5 



se sont toujours associés de cœur aux étudiants de Paris, quand, 
dans les grandes occasions, ils les voyaient en lutte pour la défense 
de la liberté et de la justice. 

» Pourquoi cette communauté d'idées et de sentiment n'existe- 
t-elle pas dans les tristes circonstances qui troublent si profondé- 
ment votre noble et généreuse patrie? Pourquoi votre conduite 
dans la malheureuse affaire Dreyfus-Esterhazy remplit-elle de 
tristesse et de douleur tous ceux qui, sympathisant avec la France, 
avaient foi dans la droiture et l'équité de sa brillante jeunesse 

» Il faut bien le dire : c'est que vous vous êtes laissé emporter 
par un chauvinisme d'autant plus regrettable qu'il menace du 
même coup toutes vos libertés. . . » 

Et plus loin : 

ce L'Europe indignée ne vous comprend plus. Vous eussiez donc 
lancé, vous aussi, des pierres à Voltaire, lorsqu'il se chargeait de 
réhabiliter les Calas. Car après tout, Zola ne fait pas autre chose. » 

Félicitations italiennes à M. Zola. 

Rome, i8 février. 
Les étudiants des universités de Rome et de Gênes, ainsi que le 
Cercle Patria de Ravennè et le Conseil de l'ordre des avocats de 
Ravenne, ont envoyé des dépêches de félicitations à M. Zola. 

Le Comité central de Social Démocratie Fédération, à Londres, 
voté une résolution de remerciements à M. Zola pour sa coura 
geuse attitude dans l'affaire Dreyfus. 

De Genève : 

Monsieur le Rédacteur, 

Pénétrés de la plus vive admiration pour la lutte courageuse 
que vous avez entreprise, et dont l'issue prochaine apparaît lumi- 
neuse à toute âme éprise de vérité et de justice, nous, étudiants 
genevois, spectateurs impartiaux de vos discordes intestines, adres- 
sons par-dessus la frontière à la rédaction de l'Aurore et au maître 
Zola l'hommage respectueux de cette admiration. 

Au NOM de l'Association générale des étudiants 

DE Genève : 

Le Président, Le Secrétaire, 

Louis MORIAND. William SEMENT 

lo6 



De Lausanne : 

Au journal l'Aurore, Paris. 

A l'occasion de la fête du centenaire de l'indépendance du can- 
ton de Vaud, les soussignés, receveurs de la Compagnie du Jura- 
Simplon, à Lausanne (Suisse), expriment à V Aurore leur sympathie 
pour la campagne menée en faveur de la vérité, et à E. Zola leur 
admiration sincère. 

Alf. Dupont, M. Levrat, Maguenat, M. Rouiller, A. Petitmaitre, 
H. Latour. 

Le correspondand du Neues Wiener journal, à Budapest, a envoyé 
à son journal la nouvelle suivante : 

Le révérend père Jean Hock, prêtre catholique, député au 
Reichsrath (Chambre des députés de Hongrie), de retour de Paris, 
où il se consacrait à des études d'art dans les musées de la grande 
ville, s'est exprimé sur l'affaire de Dreyfus dans les termes suivants : 

(c J'ai acquis la certitude que le capitaine Dreyfus est innocent 
et qu'il subit un martyre immérité. Ni Dreyfus, ni un autre n'a 
commis un acte de haute trahison envers la patrie française. Il 
s'agissait tout simplement d'un acte de chantage assez important, 
dont les auteurs, pour détourner toute attention de leurs personnes, 
ont fait, par des machinations infernales, retomber tous les soup- 
çons sur le capitaine Dreyfus. Il l'y enveloppèrent littéralement e* 
cela de façon que sa condamnation devint inévitable. 

» Moi, personnellement, j'observe une attitude tout à fait impar- 
tiale à l'égard de cette affaire; ni sympathie ni antipathie ne sau- 
raient m'influencer. On ne pourra donc m'accuser d'être acheté 
par les amis du malheureux déporté. Mais j'ai la certitude de l'in- 
nocence du capitaine Dreyfus et pour cela même je défendrai sa 
cause avec le plus grand zèle et de toutes mes forces. 

» Je me trouvai à Paris quand s'accomplit la volte-face du Figaro 
à l'égard de Dreyfus. Mais ce changement d'attitude a été imposé 
au journal en question par la plus grande pression que jamais jour- 
nal ait eu à subir. Quant à M. Zola, dont tant de questions reli- 
gieuses me séparent, je m'incline devaut lui et devant son courage 
de justice et d'humanité. Je ne doute pas un instant que les jurés 
de Paris, qui sont des citoyens libres et éclairés, donneront gain 
de cause à cet apôtre de la justice. » 

107 



Marc Twain et Emile Zola. 

Le New-York Herald publie l'opinion de Marc Twain sur la cam- 
pagne de justice et d'humanité entreprise par Emile Zola. Voici 
ce que dit le grand humaniste américain : 

« . . .C'est une grande figure que celle de Zola combattant seul 
son splendide combat pour sauver les restes de l'honneur de "la 
France. Je suis pénétré pour lui du plus profond respect, et d'une 
admiration qui ne connaît pas de bornes. Des cours ecclésiastiques 
et militaires, composées de lâches, d'hypocrites et de flatteurs du 
temps présent, on peut en produire un million chaque année, et il 
y aura du reste. Il faut cinq siècles pour produire une Jeanne 
d'Arc ou un Zola. » 

Les sociétés de la Paix à Zola. 

MANIFESTATION UNIVERSELLE. 

Vienne, 24 février. 

Au cours de la séance tenue aujourd'hui par l'Association autri- 
chienne pour la paix, le baron Pirquet a proposé une résolution 
décidant qu'une démonstration en faveur de Zola sera faite dans 
le monde entier au nom des sociétés de la Paix. 

On a proposé que toutes les sociétés recommandent l'abstention 
en ce qui concerne l'Exposition universelle de 1900 à Paris, si la 
France persiste à manifester un esprit de militarisme et de chau- 
vinisme. 

M. Balzen, professeur à l'Université de Berne, témoigne sa 
sympathie et son admiration au courageux écrivain français. 

L'opinion de la presse étrangère. 

Nous pensons intéressant de montrer à nos lecteurs comment 
sont jugés à l'étranger les événements qui agitent la France, et on 
va le voir, tout le monde pensant. 

Voici la Gazette de Cologne : « Un an de prison ! Le gouvernement 
a la sentence qu'il a voulue, qu'il a imposée, mais a de la pres- 
sion et de la discorde germera un nouveau grain » ainsi que Ta 

108 



prédit Zola,, « car la mesure est pleine, pleine à déborder. ». Au 
juif de l'île du Diable on a ajouté un nouveau martyr : celui-là 
aussi est un général, mais en habits civils, un chevalier de l'esprit 
qui a livré et gagné des batailles. Son glaive est la plume, ses 
munitions les mots, et Ton peut être assuré que pendant les loisirs 
involontaires qu'on lui a créés, il ne pendra pas ses armes au clou.» 

Et plus loin : 

« Les républicains convaincus pensent bien aussi au 2 décembre 
et au coup d'Etat que le prince-président accomplit alors avec 
l'aide des généraux de la garnison qu'il avait gagnés à sa cause. 

Dans la fondation du Second Empire un homme de l'espèce 
d'Esterhazy joua aussi un rôle. Il s'appelait le colonel Bieyra. On 
imposa cet ofi&cier comme chef d'état-major général au commande- 
ment (fidèle à la Constitution) de la garde nationale, dans la pré- 
vision qui d'ailleurs se réalisa, que le commandant indigné se 
retirerait. Et quel officier de mauvaise réputation était le ministre 
de la guerre Saint- Arnaud! Ce sont les complices militaires de 
Napoléon III qui préparèrent la défaite 1870. On n'a pas lieu de 
supposer que Boisdeffre et son état-major aient fait autre chose 
que d'avoir, ce qui est suffisamment grave, organisé un complot 
pour sauver « l'honneur des bureaux » et influencer le jury. 

» Et on peut poursuivre la comparaison avec i85i sur ce point 
qu'alors comme aujourd'hui l'élite intellectuelle lutta et souffrit 
pour le droit. Peut-être les plus vieux républicains se souviennent- 
ils encore comment les meilleurs éléments de la nation s'écanèrent 
du souverain, de ses conseillers et des hommes qui étaient ses 
instruments et combien cela fut dommageable à tout le régime, 
qui avait été fondé par le sabre et qui tomba par le sabre. La 
République actuelle s'aliénerait les chefs intellectuels de la nation 
si le gouvernement différait de rétablir le droit* violé. » 

La Neue Freie Presse : La France se repentira assurément de ce 
verdict qui retombe sur tout le pays. Zola, Picquart et Dreyfus 
sont les victimes d'une nécessité ministérielle et de la tyrannie des 
généraux. L'affaire marque un retour à la barbarie sauvage. 

» Quant à Dreyfus il restera longtemps encore à l'ordre du jour, 
mais le sort de cet homme nous importe moins que le redoutable 
secret de l'âme populaire française, qui dans ces dernières 
semaines s'est montrée à nu devant l'Europe. La paix de Francfort 

109 



peut être déchirée dans une mauvaise heure de surexcitation sur 
le boulevard. » 

Le Fremdenhlatt déclare que les efforts de M. Zola ne sont pas 
vains. 

Le Vaterland (clérical) exprime la croyance que l'affaire Dreyfus 
n'est nullement aplanie. 

La Neue Wiener Tageblati : « On a eu un spectacle de turbulence 
politique dénuée de toute forme légale. Notre place est du côté de 
Zola. S'il peut être jugé honteux de le suivre, tout galant homme 
aura le courage de revendiquer cette honte. » 

La Tribuna : « L'ami de l'humanité trouvera un réconfort dans 
l'unanime cri de protestation de tous les peuples civilisés contre 
le crime judiciaire qui s'est commis à Paris. « 

D'après le Secolo, la revision est inévitable. 

Le Carrière di Napoli : « Le verdict n'a pu anéantir la vérité, à 
savoir que ces débats de quinze jours on rendu l'innocence de 
Dreyfus éclatante comme la lumière du soleil. 

"L'Italie demande si le gouvernement français aura le triste cou- 
rage de laisser languir un innocent dans une prison effroyable Le 
journal dit qu'avec des milliers d'hommes d'honneur, il est 
persuadé que le conseil de guerre a commis une erreur. Mais la 
vérité se frayera elle-même son chemin. 

Le Don Chiscioite : Le résultat du procès Zola provoque à la fois 
de l'horreur, de la colère et de la pitié. Dans ce procès, la France 
a exposé ses magistrats, ses fonctionnaires aux railleries du monde, 
dont l'admiration pour le courageux sacrifice de Zola n'est pas 
affaiblie par le verdict. La France, qui a été autrefois le flambeau 
de la liberté de penser, marche vers le gouffre. 



A L'ETRANGER 

A Copenhague, en l'honneur de Zola, le journal Politiken publie 
un grand poème enthousiaste, de Holger Drachmann. le plus 
grand poète du Danemark. 

IIO 



La Hollande, de son côté, se prépare à lui envoyer le témoignage 
de ses plus vives sympathies, dans une adresse ainsi libellée : 

« Nous autres, fils et filles de cette même Hollande qui offrit 
tant de fois asile aux émigrés français et fut toujours le berceau 
de la liberté, nous vous saluons et tenons à honneur de venir vous 
présenter nos hommages, à vous qui courageusement combattez 
pour le droit et la légalité. 

» Que Dreyfus soit coupable ou non, peu nous importe, nous 
admirons votre courage et les nobles sentiments qui déterminent 
votre fermeté. » 

De Moscou, la dépêche suivante, adressée à Emile Zola : 

« Les étudiants de l'Université de Moscou vous envoient leurs 
sincères félicitations. » 

Constantinople, le 29 janvier 1898. 
Humanité, Justice, Vérité. 
Bien penser, bien dire, bien faire. 

Illustre Zola, 

Tous les yeux suivent ardemment le combat que tu livres pour 
la Vérité et la Justice. Tu parles et des éclairs jaillissent, et le 
monde entier est inondé de lumière. 

Ton courage nous enflamme, et ta vaillance fait passer dans nos 
âmes un frisson d'enthousiasme. Tu finiras par faire éclater la 
vérité au grand jour. 

A cœur vaillant, rien d'impossible. 

Gloire à toi, illustre Zola, maintenant et à jamais. 

{Suivent 74 signatures.) 

En témoignage d'estime et d'admiration, un groupe de jeunes 
gens de Salonique vient d'offrir à Emile Zola un superbe album 
de dix- neuf pages, peintes par Zambelli, représentant les cam- 
pagnes, la mer, les monts Olympiens, la célèbre Tour blanche de 
la vieille ville. Le peintre a donné, dans cette œuvre, toute la 
mesure de son beau talent. 

L'album, admirablement relié, porte sur la couverture une 
branche de laurier en argent d'un dessin remarquable. Il s'ouvre 

III 



par un portrait de i'illustre romancier, qu'accompagne une dédi- 
cace de Scinto, suivie de toutes les signatures des donateurs. 

Amsterdam, le 5 février 1898. 

A Monsieur Emile Zola, 

Les soussignées, femmes hollandaises, font part à Monsieur 

Emile Zola de leur profond respect et de leur vive et ardente 

sympathie, espérant de tout leur cœur, que l'avenir lui apportera 

la victoire. 

(Suivent 76 signatures.) 

Les membres du Cercle universitaire et les étudiants de l'Uni- 
versité libre de Bruxelles tiennent à féliciter Monsieur Zola de 
l'héroïsme avec lequel il prend la défense du droit, de la justice 

et de la liberté. 

(Suivent 450 signatures.) 

Quelques dépèches. 

Paris, de Winterthur. 
Le groupe des étudiants russe de Winterthur vous exprime sa 
sympathie et salue en vous le défenseur de la justice. 

Paris, de Jassy. 
Les étudiants universitaires de Jassy (Roumanie) expriment 
leur profonde admiration à l'enthousiaste défenseur français de la 
vérité et de la justice. La grande abnégation et la ferme décision 
avec laquelle le génie du peuple français s'élève contre l'injustice 
et l'oppression sont pour nous le prélude d'une proche victoire des 
sublimes idées qui animent l'humanité entière. 

« A Monsieur Emile Zola, 

» Les étudiants de l'Université de Genève, soussignés, sont 

désireux d'exprimer leur admiration et leur sympathie au célèbre 

écrivain qui n'a pas craint d'affronter des ennuis sérieux et redoutés 

pour prendre en sa main vigoureuse une cause d'humanité et de 

justice. » 

A. Blumberg, étudiant en sciences; V. Krinkoff, étudiant en 
médecine ; A. Dobrochotoff, étudiant en médecine ; Korobotschine, 

I 12 



étudiant en médecine; N. Maximoô, étudiant en médecine; 
N. Barneff, étudiant en médecine; P. Tzankoff, étudiant en 
sciences naturelles; A. Seclert, étudiant en médecine; Marcello 
Rogers ; Louis Rilliet; Krupski Stanislas; A. Dowguerd, étudiant 
en médecine ; Alhines Athanassoff, étudiant en médecine ; Pierre 
D. Janakiefif, étudiant en médecine; Dieran Sigouni, étudiant en 
médecine; Melacyo Razenland, étudiant en chimie; Mlocka 
Céline^ étudiant en chimie; Mlocka Brouislasse, étudiant en chi- 
mie ; Zebrovsdra, Vanda, étudiant en chimie ; Kella, Henri, 
Thurgovien ; P. Tenermaisen, étudiant en chimie ; Sophie Ismai- 
lava ; Airasme; Cigranne, étudiant en médecine; Jean Rigopulo; 
Ch. Martin du Can, étudiant en littérature; Schahvazarian, 
étudiant en sciences; Ivannissian, étudiant en sciences ; M.Jounnis, 
étudiant en lettres; L. Satitslian; P. Pétroff; Morgouleff, étudiant 
en médecine; Kremenchoujky, étudiant en médecine; P. Gavah- 
mann, étudiant en sciences; Wilerkine, étudiant en sciences; 
A. Zlatefif, étudiant en médecine; Rachko Madjarou, étudiant en 
droit; E. Tourtcheff, étudiant en médecine; LinaStern, étudiante 
en médecine; M. Koutanine, étudiant en médecine; Stefan Nico- 
lofif, étudiant en médecine, Khaliff, étudiant en médecine; Marie 
Byck, étudiant en mathématiques; C. Roll, étudiant en médecine; 
Y. Pchicalofif, étudiant en médecine ; Marie Braïlovsky, étudiant 
en médecine; L. Segal, étudiant en sciences; M. Itine, étudiant 
en médecine; B. Yanis, étudiant en médecine; O. Brunstein, 
étudiant en médecine; Z. Kikme, étudiant en sciences; C. Efrem, 
étudiant en sciences ; B. Briadjieffs, étudiant en sciences ; 
L. Freutzel, étudiant en sciences; Y. P. Kamenoff, étudiant en 
sciences; L. Boozofif, étudiant en pharmacie; C. VuUiemoz, étu- 
diant en sciences; Cavin, étudiant en médecine; Paul Rychner, 
étudiant en médecine; Borsum, étudiant en chimie; Chakbafl, 
étudiant en médecine; Miczuik, étudiant en médecine; W. Zur- 
danoff, étudiant en sciences; E. Rourilodsky, étudiant en sciences; 
D. Baleff, étudiant en médecine; Panteleff, étudiant en médecine; 
Y. Yolkovki, étudiant en sciences; Lichtenstein, étudiant en 
médecine; I. Stepanaff, étudiant en médecine ; N. Dobrer a, étu- 
diant en sciences naturelles; Th. Andreeff; Félix Bacilles; 
S. Chpincère, étudiant en médecine ; A. Vichel ; Zadgorski, étu- 
diant en sciences; Kinal, étudiant en sciences; H. Aberson, 
étudiant en sciences; Zourabian, étudiante en médecine; Sarou- 
mian, étudiante en médecine; L. Garimi, étudiante en médecine; 
Vladissavliévitch, étudiant en médecine ; Lezynef, étudiant en 
sciences; E. Stanicheski, étudiant en sciences; H. Lasaris, étu- 
diant médecine; E. Philian, poète et collaborateur de Faraz ; 
étudiant en sciences sociales, président de la Société des étudiants 
russes; H. Arabian, étudiant en médecine; A. Fetvadjiom, chi- 
miste; A. Gandjetziantz, physicien; G. Bahatrdan, chimiste 
diplômé ; Armène Garo, étudiant en sciences ; P. Filatoff ; 
M. Waulfron ; Aile Duret, docteur es sciences ; Matilde Idikousko, 

ii3 



bachelier es sciences naturelles ; }. Krestine, étudiant en médecine; 
£. Khotinsky, étudiant en sciences; Casanseff, étudiant en 
sciences ; Topourigé, étudiant en sciences ; C. Valencien, étudiant 
en sciences; A. Tardy, étudiant en chimie; Jules BoUe, étudiant 
en chimie; Emile Antonieli, étudiant en chimie; Robert Bos- 
shard, étudiant en chimie; S. Gourewitz, étudiant en chimie; 
R. Wolff, étudiant en sciences ; Maeller Albis, chimiste; J. S. B. 
Scheuerman, étudiant en chimie ; V. D. Asthanasescu ; William 
N." Thévenar; L. Demold, étudiant en chimie; M. Sarkirsoflf; 
L. Pereflf; St. Veuleff; C. Volomon; N. Lovenietzka; Th. 
Andreef, étudiant en médecine; N. Guerdgikofif; S. Vronsky, 
étudiant en droit. 

M. Châlit, candidat médecin; L. Michalsha; H. Sikorsko; 
Carlos Pupo, candidat médecin; Sthephan Bogvelavski; J. Deutt- 
serat; Henri Huss; Albert Vemet; Max Dunaud ; Ph. Bourdillon ; 
K. Taneflf ; S. Levenson; A. Parleinain; D. Ab. Djevdes ; Sv. 
Bechcoflf ; R. Rosenbery ; R. Halberstee ; Sophie Spiro ; A. A. Ja- 
kichilch, candidat médecin ; M. Haussmann; Alf. P. de Peyer; 
Jules Pallard; A. Maystre; Fr. Samuel ; E. Czyrowska; A. Viou- 
rina; J. Olivier; Camille Favre; H. Milkoldskay; D. Georgiefif; 
J. Baytahow; J. Matis; Kristeff; E. Bryois; E. Pillet; A. Schapi- 
ropp; M. Champendal; Fleviaud; E. E. de Paulekowich; Yvan 
Golosmanofif; D. Kuvliefif; L. Fetfàdjieft; D. Mittofif; I. Ignatiefif; 
V. Batouliff; Tchacalofif; Charles J. Faucomey; André Morel ; 
Janoulofif; Alfred Dutoit, médecin; Charles JuUiaud, étudiant en 
médecine; Dutois; M. Khandamirian ; O. Lewevitzvy; H. Zolich- 
mann; Maurice Adert; A. Laltcheff; L. Kouchewa; L. Boltine ; 
C. Liwohity; A. Michaïlovsky; F. Denœudres; Anna Schalit; 
Scoutehevisky ; Aladine ; Olga Scheepiro ; Grégoire Barche ; M . 
Mati; M. Ravinson; L. Indelenibsh, candidat médecin; L. Gom- 
berg; M. Andreeff; Lydie Iconicofif. 

E. Lopatine; R. Altchuler; Emile Fontana; N. Nardi ; A. 
Papadaki ; B. Marinofi; G. Siracoflf ; E. de Panlikowich ; A. Ata- 
bekiantz; L. Matinian; Z. Lichtman; R. Albbrstad; L. Grou- 
che^zka; Sophie Spiro; William Rossel, légist.; M. Romanio; 
G. A. Koprinarefif; N. Petrow; Raselido Madjarow; J. Antitch ; 
Wepel ; Walter B. Lowenstein ; Iv. Vasstleff; O. Ranssez ; H. 
Kammer; C. Zanghaus ; E. von Zelewski ; F. B. Atwater ; D. Mit- 
toff; J. Carmes; St. Féricziann; L. Filott; Constantin D. Bra- 
tiaux; T. A. Oltraman, stud. jur.; Chivaroff ; André Thiril; Raoul 
Vogt; Théodor Louvanof; Vassil Rolarofï; Manuel Daïnuw, mé- 
decine; Anne Fédouloff, médecine; Isserson, étudiant en méde- 
cine ; Marguerite Tichovitch, étudifinte en sciences. 



114 



PLAIDOIRIE DE M» LABORI 



Messieurs les Jurés, j'ai à vous demander encore après plus de 
deux semaines d audiences, un dernier et peut-être, hélas ! un long 
e£fort. Je sens que vous comprenez, et sans doute mieux qu'à 
aucun moment, après les paroles qui viennent d'être dites, quelle 
est la grandeur de ces débats, et que vous me pardonnerez de 
compter sur votre dévouement de citoyens et sur votre attention 
bienveillante et impartiale de juges. 

Je ne crois pas qu'à aucune époque, affaire ait plus profondé- 
ment que celle-ci secoué la conscience publique. Nulle n'a, d'un 
côté, soulevé plus de clameurs, — dont pour beaucoup l'excuse est 
que ceux qui les poussent ne savent ce qu'ils font; — nulle aussi 
n'a suscité des convictions, des courages plus décidés et plus 
inébranlables, tandis qu'entre les résolutions des uns et ces cris 
des autres, la masse du peuple insuffisamment éclairée et de bonne 
foi, — et c'est là-dessus qu'au moment où je me lève, je compte, — 
hésite encore, incertaine, devant des passions déchaînées d'une 
part, qui l'inquiètent, mais qui grâce à l'audace de leurs sophismes 
peuvent invoquer utilement sans que l'une ou l'autre ne soit en 
cause, l'honneur de l'armée et le salut de la Patrie, — et de l'autre, 
devant ce que la France compte de plus indépendant, de plus 
élevé par l'esprit, de plus illustre. Il me suffit, Messieurs, de 
prendre la liste au hasard pour lire les noms de ceux dont la 
pensée accompagne le grand citoyen qui est ici : Anatole France, 
Duclaux, Gabriel Monod, Michel Bréal, Jean Psichari, Albert 
Réville, Frédéric Passy, de Pressensé, Havet, Séailles, et cet 
admirable Grimaux (Murmures), — oui cet admirable vieillard, 
que l'armée ne peut pas renier, car il est, celui-là, depuis de lon- 
gues années, le maître d'un grand nombre de ses brillants officiers; 
M . Grimaux, malgré toutes les intimidations, toutes les menaces, 
est venu ici proclamer, avec une éloquence qui nous a tous émus, 
sa conviction que nous sommes dans la vérité, dans la justice et 
dans le droit. 

Ah 1 Messieurs les Jurés, entre ces deux partis qui ne sont point 
égaux encore par le nombre, je sais bien de quel côté pencherait 

IlS 



ce grand peuple, qui a été toujours à travers l'histoire, le gardien 
de la Liberté, du Droit, des plus belles idées, de la civilisation ; 
je sais bien de quel côté il pencherait si les pouvoirs publics — 
égarés, Messieurs, par le souci d'intérêts passagers qu'ils confon- 
dent avec les intérêts éternels de la République et de la patrie — 
soutenus par ceux qui étaient hier, qui seront demain, qui sont 
aujourd'hui même leurs pires adversaires — ne déconsidéraient 
le pays par leur attitude, parleurs déclarations toujours les mêmes, 
toujours aussi sans preuves, et qui n'ont, tout le monde le sait, 
qu'un but, celui d'assurer aux élections qu'on a préparées par un 
pacte que j'ai compris un moment, mais qui m'inquiète mainte- 
nant, trois mois de répit et de délai, puisque tout le monde crie 
partout qu'il y a 3oo députés à la Chambre, aSo ou 3oo sénateurs 
au Sénat, pour lesquels la revision est une chose nécessaire, mais 
qui ne le proclameront que quand les élections seront faites. 

Eh bien, non, non, on se trompe; la vérité éclatera sans cela, 
avant cela ! Il faut, Messieurs, qu'elle éclate, ne fût-ce même que 
pour l'honneur du suffrage universel ; il ne faut pas que les élec- 
tions, dans ce grand pays, se fassent sur les mystères entassés par 
l'hypocrisie et l'équivoque. 

Je vous dis, Messieurs, que je sais bien où ce grand peuple 
irait, que je sais bien avec qui il serait si la puissance publique, 
abusant de sa force, ne l'entrainait dans l'égarement. Mais ce n'est 
pas assez, Messieurs, que les gouvernants, qui devraient être les 
guides de la Nation, se séparent de cette phalange d'hommes 
d'élite dont je nommais quelques-uns tout à l'heure ! Il faut encore 
que ceux-là soient tous les jours, deux fois par jour, livrés à l'in- 
jure, livrés à la diffamation, livrés à la calomnie, — je ne dis pas 
seulement des journaux qui font métier de diffamer, de calomnier? 
mais de ces organes même de l'opinion, dont on avait l'habitude 
d'attendre un peu plus de modération et un peu plus de justice. 

L'injure qu'on leur jette à la face, elle se résume d'un mot : ils 
sont les membres de ce Syndicat qui s'est associé dans un intérêt 
d'argent pour soutenir les Juifs et pour perdre le pays ! 

Le Syndicat ! mot habile, mot ingénieux, invention de ces hom- 
mes qui sont des pamphlétaires de talent et dont l'excuse est, au 
fond, d'être souvent des enfants, par la puérilité même de crédu- 
lité ; mot ingénieux, mais mot d'infamie ou mot d'enfantillage; — 
mot d'infamie pour ceux qui le lancent, espérant qu'il fera son 
chemin, et. Messieurs, ne l'a-t-il pas fait, quand on le voit ici, 
ramassé, tout au moins dans sa pensée profonde, par M. l'Avocat 
général, mot d'infamie pour ceux-là; - mot d'enfantillage pour 
ceux qui croient et qui peuvent penser que de pareilles choses sont 
seulement possibles ! 

Ah ! si on veut dire qu'une famille dépensera tout ce qu'elle pos- 
sède, emploiera non pas cette immense fortune, mais cette large 

ii6 



aisance qu'elle possédait, pour sauver l'homme qu'elle croit, 
qu'elle sait innocent ; si l'on veut dire que quelques amis l'y aide- 
ront, Monsieur l'avocat général, quant à moi je le dis bien haut, — 
je n'y vois rien que de respectable ! Mais si l'on veut dire que 
M. Zola est vendu, eh bien ! je le dis hautement, c'est un men- 
songe, ou plutôt c'est une puérilité ! 

Vendu ? qu'on le dise, cela le laisse indifférent ? S'il s'en défend, 
si ceux qui l'assistent l'en défendent et se défendent avec lui, c'est 
dans l'intérêt de la cause qu'ils représentent ici. Mais il n'est pas 
besoin d'insister longtemps là-dessus, car il est tout de même des 
fables qui dépassent la naïveté publique. 

Non, Messieurs les Jurés, il n'est pas de syndicat d'argent qui 
puisse produire des mouvements pareils à ceux dont vous avez été 
les spectateurs, — et j'ajoute, des énergies et des résistances dont 
nous essayons tous de vous donner le spectacle ! Non, ce n'est pas 
l'argent qui amène ici, en dehors des hommes que je citais tout à 
l'heure, des citoyens comme Scheurer-Kestner, comme Trarieux, 
comme Jaurès, — des hommes politiques, je les prends dans tous 
les partis, comme Charles Longuet, — et voulez-vous que je fasse 
protester la salle, — comme Joseph Reinach lui-même (murmu- 
res)..., qu'il faut avoir le courasfe de citer ici pour sa persévérance 
et pour la dignité de son attitude; — des artistes comme Clairain, 
comme Eugène Carrière, comme Claude Monet, — comme Bru- 
neau, comme Desmoulin, qui assistent à l'audience tous les jours, 
M. Emile Zola et qui l'accompagnent tous les jours malgré les 
sérieuses menaces dont il est entouré ; — des publicistes, comme 
Quilard, comme Ajalbert, comme Victor Bérard, comme Lucien- 
Victor Meunier, comme Ranc, comme Sigismond Lacroix, comme 
Yves Guyot (murmures), comme Séverine qui nous disait : « Ne 
m'appelez pas comme témoin, proclamez tout haut ce que je pense, 
je vous sers mieux là-bas où je suis >» — et elle a raison, car, 
savez-vous, avec les articles de la Fronde, ce qu'elle nous assure ; 
eh bien ! c'est la cohorte d'un nombre de femmes françaises, qui 
sont, qui resteront avec nous et qui, vous l'entendez bien, au 
foyer, reprenant, avecl intelligence et avec la simplicité qui leur 
est propre, les idées que nous avons jetées dans le pays, les feront 
germer, quoi qu'on en ait fait et quoi qu'on fasse. 

Eh bien ! Messieurs les Jurés, tous ceux-là que j'ai énumérés, et 
tous ceux que j'ai vus et que je n'ai point cités, qu'ils m'en excu- 
sent, car Dieu merci, ils sont assez nombreux encore, quoiqu'il- 
lustres, pour qu'on ne les puisse pas nommer tous, tous ceux-là il 
faut les remercier, il faut les saluer, non pas au nom de M. Emile 
Zola, car la personnalité de M. Emile Zola, quelqu'éminente 
qu'elle soit, disparaît de l'affaire, il faut les remercier au nom 
de quelque chose de plus haut, car ils auront droit un jour. Mes- 
sieurs les Jurés, à la reconnaissance de la Patrie 1 Et savez-vous 
pourquoi ? C'est que, dans un moment oi!i il fallait pour cela quel- 

117 



que courage, ils ont mis au-dessus de tout, ces hommes, la vérité 
et le droit ! Appartenant pour le plus grand nombre à l'enseigne- 
ment, — et c'est l'honneur de l'université française, — ils ont com- 
pris que, puisq^u'ils enseignent la justice, la vérité et le droit, que 
puisqu'ils enseignent que l'Idéal Eternel du vrai et du bien est 
au-dessus de tout, est l'étoile lumineuse qui guide les peuples, ils 
n'avaient pas le droit, au jour du danger, de ne pas mettre en har- 
monie leurs actes, leur conduite avec leurs préceptes, et, en défen- 
dant ici la liberté et les règles étemelles de la justice, c'est leur 
enseignement même qu'ils ont entendu pratiquer. C'est, sachez-le 
bien. Messieurs les Jurés, le meilleur, le vrai patrimoine de la 
France — car celui-là est et restera encore tout entier, — qu'ils 
ont défendu et qu'ils ont gardé ! 

La vérité, c'est que, quoi qu'on en ait, la sentence rendue contre 
Dreyfus en 1894 ^'^ P^^ cessé de peser sur la conscience publique. 
Sur ce que cela veut dire, il faut s'entendre : cela ne veut pas dire 
que la majorité des citoyens suspecte la légitimité de cette sen- 
tence. Comment le dirais-je, quand je sais bien qu'à l'heure 
actuelle encore le plus grand nombre est contre nous, ou le paraît, 
parce que. Messieurs les Jurés, beaucoup de consciences timides 
se taisent devant le bruit que font certains qu'ils prennent à tort 
pour l'expression du sentiment général ; mais enfin, j'accorde que 
pour le présent, le plus grand nombre est encore contre nous. 

Mais, Messieurs les Jurés, ce qu'il faut dire aussi, c'est qu'en 
dépit des convictions qu'on affiche ou qu'on s'impose, beaucoup 
sont restés troublés, — troublés, presque depuis le premier jour, 
par les ténèbres de la poursuite, par la scène émouvante de la 
dégradation, par la persistance du condamné dans la proclamation 
de son innocence, et je ne parle que de ces faits, parce qu'ils sont 
tous antérieurs à ceux qui nous amènent ici et que ceux-là, je vous 
le démontrerai, doivent aujourd'hui décider de nos convictions. 
Quand le jugement fut rendu, le plus grand nombre ne sachant 
rien, émus un moment par les olDscurités qui enveloppaient l'affaire, 
mais l'émotion bientôt recouverte par les flots de mensonge et de 
bave qui avaient coulé, se reposaient dans la confiance que devait 
inspirer la sentence. 

Je n'en trouve pas de meilleure preuve qu'un article que le 
journal l'Intransigeant m'a fourni ce matin, qui est de la plume de 
M. Clemenceau. On croit le gêner en montrant qu'au mois de 
décembre 1894, o^ a-u mois de janvier 1895, il était de ceux qui 
étaient le plus irrité contre celui qu'on appelait le « traître ». 
J'imagine que cela ne le gêne guère, et quant à moi, je ne retiens 
que ceci, c'est que, comme beaucoup, comme beaucoup à ce 
moment-là, coinme beaucoup encore aujourd'hui, il a cru à la 
justice et à la légalité de la décision rendue, et que son opinion 
d'aujourd'hui n'a pour moi et ne doit avoir pour vous qu'un prix 
plus grand encore. (Ahi ahlj 

118 






Mais si le plus grand nombre doutait encore, Messieurs les 
Jurés, quelques-uns qui avaient approché de la famille qu'on 
méprise quand on ne la connaît pas et qu'on sent digne de respect 
quand on l'approche, vous pouvez m'en croire, quelques-uns qui 
avaient approché la famille ou le défenseur, qui reste inébranlable 
dans sa conviction, quelques-uns de ces hommes qui avaient 
entouré, ou les uns, ou les autres ou le condamné lui-même, gar- 
daient un doute, plus qu'un doute, Messieurs les Jurés, une espé- 
rance. J'ai le droit de dire une espérance, et je ne veux pas mettre 
cela sous le couvert de mon opinion personnelle, car pour l'antisé- 
mitisme, pour cette odieuse opinion (murmures), pour cette odieuse 
opinion (nouveaux murmures), (M« Labori se tournant vers la 
salle), qui dresse la tête, vous le voyez bien (bruits) et qui croit. 
Messieurs les Jurés, que l'honneur de l'armée se confond avec 
l'antisémitisme, — et je me demande si ce n'est pas là le plus 
insolent outrage qu'on puisse adresser, — car pour ces antisémites 
qui osent dire qu'il ne faut pas pleurer sur la trahison d'un officier 
quand il s'appelle Dreyfus, parce qu'il est juif, pour ceux-là, garder 
un doute n'est pas garder une espérance. C'est garder une espé- 
rance pour moi, mais ce n'est pas garder une espérance pour moi 
seul ! Savez-vous, pour dire ce mot d'espérance, sous quelle autorité 
je veux me placer? C'est sous celle d'un homme qui ne nous 
ménage, depuis de longs jours, ni les accusations ni les outrages, 
mais que je tiens, quant à moi, pour un homme de bonne foi. C'est 
M. Paul de Cassagnac, directeur de l'Autorité. Entendez, Messieurs 
les Jurés, comme il parlait, dans une langue d'ailleurs admirable, 
— et moi je ne peux croire qu'un homme qui écrit ainsi soit 
vraiment et définitivement l'adversaire de la vérité et delà justice. 
Ecoutez comme il parlait de la tristesse qui devait avoir envahi 
tous les cœurs français au lendemain de la condamnation : 

a Ce jugement, dit-il dans l'^w^on^^', nous en éprouvons l'invin- 
cible sentiment, va causer, dans le pays, une profonde tristesse et 
une amère déception. 

» Une profonde tristesse d'abord. 

» Car la grande masse, en France, si peu sympathique, si peu 
bienveillante qu'elle soit aux juifs, ne poussait pas l'aveuglement 
de la haine religieuse jusqu'à souhaiter qu'on trouvât un traître 
dans les rangs de nos officiers, ce traître fût-il juif. 

» Elle eût accueilli avec joie un acquittement complet, absolu- 
établissant d'une façon indiscutable qu'on s'était trompé cruelle, 
ment quand on avait pu croire, sur des indices mensongers, qu'un 
officier français aurait vendu son pays. » 

Ecoutez la suite, Messieurs, c'est cela que je veux vous faire 
entendre ; cela est écrit de la main même de M. Paul de Cassagnac : 

« Car l'amour de la patrie, dans sa grande et sainte solidarité 
ne doit connaître, ne connaît ni juif ni chrétien. 

119 



)) La France est une mère elle aussi. 

» Et quelles que soient ses tendresses différentes pour chacun 
de ses fils, que leur origine soit l'Orient ou l'Occident, qu'il s'y 
trouve mêlé du sang plus ou moins étranger, elle est, elle reste 
mère, et doit souffrir atrocement du déshonneur public de l'un 
d'entre eux. (Bravos.) 

» Certes, il n'y a pas responsabilité pour les autres. Non. Loin 
de moi, cette injure gratuite à l'adresse des fils fidèles et sans 
reproche. Il y a cependant un éclaboussement au drapeau. 

» Les vrais patriotes eussent tout donné pour ne pas le subir. » 
{Approbation.) 

Vous voyez bien que je n'ai pas tort de dire que ceux qui gardent 
un doute gardent aussi une espérance, et ce doute-là, il avait, 
Messieurs les Jurés, persévéré chez tous ceux qui savaient quelque 
chose, si peu que ce fût. 

D'autres ne sachant rien, mais perspicaces, habitués à observer, 
gardèrent du moins une sourde et indélébile inquiétude. Pourquoi? 
C'est qu'il y avait eu trop de ténèbres, trop dé ténèbres et trop de 
lumière aussi, car le mal de cette affaire — et c'est ici que je vais 
répondre à quelques-unes des observations de M. l'avocat général 
que je n'avais pas prévues — ce qui distingue cette affaire des 
autres affaires d'espionnage dont on parlait tout à l'heure, c'est 
qu'en même temps qu'on faisait la nuit sur la preuve, l'opinion 
publique s'emparait de l'affaire, voulait tout connaître, voulait 
tout juger, et c'est ainsi que. par une procédure qui commençait 
dès le premier jour, qui s'est continuée pendant trois années, pour 
se poursuivre jusqu'à la Cour d'assises elle-même, on ne s'est 
jamais tu complètement, on a toujours parlé, ne disant qu'une 
partie des choses, apportant des affirmations, rien de plus, laissant 
répandre, si on ne les répandait pas soi-même, des mensonges, et 
créant ainsi dès le premier jour l'angoisse et l'inquiétude dont 
aujourd'hui. Messieurs les Jurés, le pays récolte les fruits. 

Ai-je encore tort de dire cela? C'est sous la même autorité que 
celle que j'invoquais tout à l'heure que je veux m'abriter. A la 
veille du procès de 1894, Messieurs, toute la Presse, la Presse de 
M. Drumont elle-même, demandait la publicité du débat. Ecoutez 
ce que disait là encore M. Paul de Cassagnac ; la lecture est un 
peu longue et je m'en excuse, mais vous verrez qu elle servira mer- 
veilleusement d'introduction aux explications complémentaires que 
je vais avoir l'honneur de vous fournir. Ecoutez bien. Messieurs, 
n'oubliez pas que c'est M. Paul de Cassagnac qui écrit : dans 
l'Autorité du 8 décembre 1894 • 

a Faut-il le dire? Plus je vais, plus je me sens perplexe, et je 
me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas 
innocent? » 



120 



» Ne vous récriez pas, amis lecteurs, et réfléchissez. 

» Cette solution, après tout, si elle résultait des preuves, des 
faits, du procès lui même ne serait-elle pas la plus souhaitable? 

» Quant à moi, dès le début, je n'ai pu me faire un seul instant 
à la pensée qu'un officier français aurait vendu son pays à Tennemi- 

» Et la haine que j'éprouve pour les Juifs ne fera pas que j'aime 
mieux trouver un coupable qu'un innocent sous l'uniforme mili- 
taire. » 

Écoutez la suite ; après les débats auxquels vous avez assisté, 
vous allez voir quel relief saisissant prend cet article qui est en 
réalité la casuistique la plus ramassée et la plus forte de tous ces 
faits. 

Je n'aurai presque qu'à vous développer l'article même de M. Paul 
de Cassagnac : 

« Ce qui m'inspire des doutes, c'est ce qu'on affirme au sujet du 
document qui serait l'origine, la cause, la base même de l'accusa- 
tion 

» Le document en question est une pièce dont l'écriture serait 
de Dreyfus. 

» Il aurait été ramassé par un agent secret dans le panier à 
papier d'un attaché militaire étranger, où, par mégarde, il était 
tombé. 

» Dreyfus nie que l'écriture soit la sienne; et quatre experts ont 
été commis à cet examen. 

» Trois sont affirmatifs, le quatrième proteste. » 

Il faut rectifier; c'est cinq experts qui ont été commis, trois sont 
affirmatifs, les deux autres protestent. Ecoutez, c'est à un de mes 
adversaires que je demande mes réponses : 

» S'il n'y a que cette preuve au dossier, l accusation portée contre 
Dreyfus a été formulée avec autant d'imprudence que de légèreté. 

» Qui ne sait, en efifet, que même lorsque des experts en écriture 
sont d'accord, il est loin d'être démontré qu'ils ont raison ? 

» Kt le public, très incrédule à 1 égard de cette prétendue 
science, n'a pas oublié le fameux procès de La Boussinière qui fut 
plaidé à Angers et dans lequel les experts en écritures n'ont pas 
brillé, loin de là. Ils se sont trompés plusieurs fois. Or, deux de 
ces experts, si malheureux dans l'affaire de La Boussinière, sont 
précisément au nombre des trois qui déclarent que le document 
est bien de la main de Dreyfus. » 

Ici, Messieurs, je vous signale, parce que j'en ai l'occasion, et 
que je ne veux pas abuser des lectures, — il y en a malheureuse- 
ment trop qui me seront nécessaires — je vous signale le commen- 
cement de cette campagne d'insinuations, de demi- vérités, de demi- 
mensonges, de diffamations répandues à plaisir sans qu'on les con- 

121 



firme, et sans qu'on les démente, et qui ont commencé petit à petit 
l'échaffaudage de cet aveuglement public dont nous avons aujour- 
d'hui tant de peine à démolir pierre à pierre l'édifice. 

« Malheureusement pour Dreyfus, il paraîtrait qu'il y a autre 
chose. On parle d'un autre document trouvé chez le même attaché 
militaire étranger et qui serait accablant. 

» Oui. . . mais le gouvernement n'aurait pas le courage, paraît- 
il, d'avouer publiquement comment il s'est procuré cette pièce et 
chez qui. 

» Et on hésiterait à produire la pièce. 
» Alors que resterait-il de l'accusation ? 

» Est-ce parce que le gouvernement, responsable de ce lamen- 
table procès, ne se sent pas suffisamment armé qu'il se propose de 
demander le huis clos ! 

» Est-ce parce qu'il a peur de la puissance étrangère dont l'atta- 
ché militaire a joué un rôle ignoble ? 

» Nous ne savons. 

» Mais, ce que nous savons bien (c'est M. de Cassagnac qui 
parle, ce n'est pas moi), ce que nous savons bien, c'est que l'opi- 
nion publique ne lui permettra pas de s'entourer de ténèbres et de 

fuir le débat contradictoire devant tous. 

» Il y aurait une imprudence doublée d'une lâcheté. 

» Il serait vraiment étrange que la France, après s'être si vive- 
ment indignée du huis clos où les Italiens ont étranglé l'affaire 
Romani, employât le même moyen, misérable et répugnant, à 
l'égard du capitaine Dreyfus. 

» Un officier français, en France, chez lui, doit avoir le droit de 
défendre publiquement son honneur, et le Gouvernement qui 
l'accuse a le devoir de lui accorder la faveur d'une pleine lumière 
et du grand jour. 

» Que le Gouvernement prenne garde, il ne s'agit pas ici d'une 
cote mal taillée à chercher et d'une moyenne à obtenir. 

» On ne se contentera pas d'une condamnation au minimum, 
due à de simples présomptions et formulée dans l'ombre d'un huis 
clos pour étouffer l'affaire. 

» Il nous faut un coupable, car il y en a un. 

» Si le coupable n'est pas le capitaine Dreyfus, c'est le Gouver- 
nement. 

» Et quelle effroyable responsabilité pèserait sur le Gouverne- 
ment de la République s'il était démontré que, sans preuves suf- 
fisantes, absolues, convaincantes pour les plus sceptiques, il a 
commis cette infamie, ce crime horrible de salir l'armée française 
toute entière, en accusant un officier du plus épouvantable des for- 
faite, d'avoir vendu sa patrie à l'ennemi ! 

122 



) 



» Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre 
devient le traître ! » 

Sentez, Messieurs, comme de pareils mots sont pleins de menaces 
et comme on comprend que les hommes de meilleur foi, que les 
plus braves soldats, à qui ne fait pas peur le bruit des balles, 
tremblent pourtant devant la responsabilité dont on les menace si 
une vérité pareille était découverte, devant la responsabilité dont 
les menacent, non pas leurs adversaires d'aujourd'hui. Messieurs 
les Jurés, car Terreur, nous la comprendrions et nous la respecte- 
rions encore, mais dont les menacent leurs amis d'aujourd'hui, 
ceux-là qui, demain, vous entendez bien, si la revision se fait, leur 
feraient payer bien cher la lenteur avec laquelle elle s'est faite, le 
délai qu'on y a mis et la lumière qu'on a enfin produite. 

(c Si le .capitaine Dreyfus est acquité, le ministre de la guerre 
devient le traître, et il n'est pas de châtiment qu'il ne mériterait. » 

Dreyfus acquitté ! 

C'est antérieur aux débats, Messieurs lès Jurés ; vous vous rap- 
pellerez tout cela tout à l'heure, lorsque je vous montrerai jusqu'à 
quelle extrémité, au point de vue juridique, on s'est porté pour 
obtenir une condamnation. 

(c Dreyfus acquitté, Mercier doit être chassé honteusement, non 
pas seulement du ministère, mais des rangs de l'armée, pour avoir 
été cause de la mise en suspition d'un oflftcier innocent. 

» Tout en étant perplexe aujourd'hui, moi, je crois à la culpa- 
bilité de Dreyfus. 

» Car je ne puis imaginer qu'on aurait arrêté cet officier, qu'on 
l'aurait chargé d'une telle accusation, qu'on l'aurait livré depuis 
des mois au supplice affreux de la flétrissure nationale cent fois 
plus terrible que la fusillade, lui, un père de famille, ayant femme, 
enfants, désormais déshonorés, malgré tous les acquittements 
possibles, qu'on aurait torturé, supplicié cet homme vivant alors 
qu'on n'était pas certain, archi certain de sa culpabilité. 

» Aussi un débat public est-il indispensable. 

» L'acquittement dans les ténèbres laisserait Dreyfus souillé 
par tout les soupçons. 

» On paraîtrait l'avoir acquitté par crainte de la Puissance 
étrangère dont l'attaché militaire est en cause. 

» Ou l'on dirait que les juifs ont acheté la conscience des juges. 

» Un acquitement à huis clos n'en est pas un, c'est une espèce 
de condamnation hypocrite et menteuse. 

» Quant à une condamnation, qui donc l'oserait espérer sans 
les preuves irrécusables qu'à notre époque la Société est obligée 
de fournir, d'étaler sous les yeux de chacun, avant de tuer mora- 
lement et matériellement un de ses enfants ? 

123 



» Prendre à un homme, à un soldat, son honneur et sans dire 
pourquoi ? Allons donc, c'est impossible ; la raison humaine inter- 
dit un pareil retour aux plus sombres traditions des Tribunaux 
secrets de l'Espagne et des Pays-Bas. 

» Le Gouvernement de la République. . . » 

Et ne trouvez vous pas, Messieurs, que tout cela tombe, comme 
un poids bien lourd sur tout ce que l'on a fait, que vous savez déjà 
et que je préciserai plus tard ? 

« Le Gouvernement de la République, renouvelant et aggravant 
les mystérieuses et inavouables procédures de Tlnquisition et de 
la Sainte Vehm, quand il s'agit d'un officier français et par pusil- 
lanimité ! Je le répète c'est impossible, car ce serait trop ignomi- 
nieux ! » 

C'est impossible, et cependant. Messieurs les Jurés c'est, ce qui 
advint; le huis clos eut lieu et le doute resta. M. Paul de Cassa- 
g-nac, je vous le démontrerai tout à l'heure, dans un article posté- 
rieur dont je vous donnerai connaissance, M. Paul de Cassagnac 
l'a gardé lui-même, vous ne vous étonnerez donc pas qu'il soit 
demeuré chez d'autres. 

Ce n'était au début, Messieurs les Jurés, qu'une préoccupation, 
mais cette préoccupation se changea en angoisse pour quelques- 
uns, dont je suis, quand intervint, dans un communiqué d'allure 
officielle qu'il faut maintenant que vous connaissiez, mélange de 
révélations et de mensonges, la publication d'un article dans le 
journal VEclair du i5 décembre 1896 qui annonçait sans émotion, 
sans que, je ne dis pas, la masse de ce pays se soulevât, mais sans 
que ceux-là mêmes qui ont dans ce pays la garde du droit et de la 
justice fassent apparaître seulement un mot d'indignation. 

M. l'avocat général vous en a parlé, de cet article de VEclair y il 
a semblé l'attribuer à M. le colonel Picquart. Nous verrons tout à 
l'heure s'il est difficile de lui répondre à cet égard. Moi, je vais 
vous répondre tout d'abord par la lecture, je ne dis pas de 
l'article, il est trop long, mais d'une simple partie de l'article et 
vous allez voir immédiatement, maintenant que vous connaissez 
quels sont depuis le mois de septembre 1896 les sentiments de 
M. le colonel Picquart, si la publication de cet article peut être 
attribuée, soit à lui, soit à un de ses amis. 

Messieurs les Jurés, retenez le nom de ce journal VEclair, nous 
le retrouverons à plusieurs reprises; il est encore parmi ceux qui 
font aujourd'hui contre les défenseurs de M. Emile Zola, la plus , 

violente, et j'ajoute, la plus injuste des campagnes. Il y a longtemps 
qu'elle est commencée. 

L'Eclair du 5 septembre 1899 : 

« Le Traître ». 

c( Un officier français. . . ». 

124 



Je suis obligé, Messieurs les Jurés, de vous lire cet article; vous 
verrez tout à l'heure qu'il servit de base à une très importante 
partie de ma discussion. 

« Un officier français expie au bagne le crime de haute trahison. 
Pour que son expiation soit absolue, il ne faut point qu'une seule 
conscience accorde au traître les bénéfices du doute. 

» Or ce doute se manifeste en des articles répétés qui, si l'on 
n'intervient en disant tout haut et courageusement ce qui a été tenu 
caché, finiront par créer autour de Dreyfus une scandaleuse 
légende. » 

Le fait auquel M. l'avocat général faisait tout à l'heure allusion 
dans son réquisitoire, le fait grave, de nature à inquiéter M. le 
colonnel Picquart, qui lui faisait écrire à M. le général Gonse : 
« Qu'il soit dit qu'on fasse la justice. . . je cite en substance. . . il 
sera peut-être bientôt trop tard, car ceux qui croient qu'on s'est 
trompé sont prêts à tout faire pour arriver à la lumière », ce fait-là 
est-ce, comme on essayait de l'insinuer tout à l'heure, l'article de 
V Eclair du i5 septembre 1896? Est-ce soutenable? Mais ce sont ces 
articles favorables, ces articles dans lesquels on soulevait cette 
idée de doute dont je vous parlais tout à l'heure, ces articles qui 
marquaient le commencement d'une très légitime campagne et 
auxquels l'Eclair répond par un tissu de mensonges. . . Je maintiens 
le mot, parce que nous serons tous d'accord, ceux qui ont inspiré 
l'article et moi-même, pour déclarer qu'il est plein de fraude et de 
mensonges. 

Mais qu'on ne dise pas que c'est des amis de la famille Dreyfus 
qu'a pu partir un pareil récit, je vous dirai tout à l'heure pourquoi, 
par des raisons multiples et surérogatoires, mais l'article se suffit 
à lui-même pour le démontrer d'une façon irréfutable. 

c( Pour que sa culpabilité, attestée par le verdict de ses pairs, à 
la suite de débats sur lesquels ont fit le huis clos, apparaisse lumi- 
neuse aux esprits les plus portés à croire à une erreur possible, il 
importe que la vérité soit connue toute entière. 

» Nous avons demandé au gouvernement de le dire : Le gouver- 
nement ne croit pas pouvoir se départir de la réserve que lui dicta 
une prudence toute ce diplomatique ». 

» Nous ne sommes pas tenus à une égale circonspection. 

» Convaincus que les raisons qui militaient en faveur du silence 
n'existent plus, que les difficultés qui pouvaient surgir de la divul- 
gation de certains faits sont applanies, nous sommes persuadés 
que, sans crainte d'embarras et de complications délicates, on 
peut étaler au grand jour ce qui n'a pu être produit même au jour 
discret de l'audience ; la preuve. 

» La preuve irréfutable, la preuve en toutes lettres de la trahison. » 

£h ! Messieurs 1 je vous demande pardon d'interrompre mes 

125 



lectures au courant de Timprovisation par des observations de 
fait, notez le procédé : je ne sais pas am juste de qui émane l'ar- 
ticle, je vous démontrerai tout à l'heure qu'il ne paraît avoir sa 
source qu'à l'État-Major. Quelle en est exactement l'origine ? Qui 
l'a donné parmi les officiers de l'Etat-Major ou parmi les subal- 
ternes de cet Etat-Major ? Je l'ignore, mais il ne me parait pas 
pouvoir avoir d'autre source. 

Eh bien rapprochez ces procédés. Quand le doute renaît, quand 
une campagne commence, on apporte un coup de massue qui 
ressemble à celui qu'on a apporté à une de ces audiences. Nous y 
reviendrons, nous en étudierons la portée; mais je veux dès à 
présent, et pour ma discussion poser ce jalon : Pourquoi y a-t-il 
une ressemblance ? Je l'ignore, mais il y a certainement une res- 
semblance entre la façon dont on est venu ici, par des affirmations 
qu'on ne nous a pas permis de discuter et de contrôler, essayer 
de nous fermer la bouche, et l'insertion dans le journal l'Eclair 
d'une prétendue preuve dont on reparlera, qui ne pèse plus aujour- 
d'hui dans la balance, parce qu'elle est riaicule, comme le sont, 
je vous le démontrerai, celles qu'on apporte aujourd'hui, et on 
apporte cela de la même manière, au même moment, dans les 
mêmes intentions ! 

c( La preuve irréfutable, la preuve en toutes lettres de la trahi- 
son, cette preuve qui, à l'unanimité, a décidé du verdict des 
officiers composant le Conseil de guerre, de ces officiers depuis 
trop longtemps, par la légende habilement entretenue de l'inno- 
cence de Dreyfus, accablés sous le poids d'un cruel soupçon. 

» A notre avis, et ce sera celui de tous les Français, il est 
patriotique de rompre avec les réticences et de produire toutes 
les pièces qui attestent avec une rigueur implacable que les juges 
du tribunal militaire n'ont prononcé leur verdict qu'à bon escient, 
que leur conscience était définitivement éclairée, que leur con- 
viction était pleinement faite, que Dreyfus, en dépit de ses déné- 
gations, était coupable, accusé par des présomptions morales, 
multiples, et par des preuves, celles-là formelles, puisque l'une 
d'elles portait son nom. » 

C'est un mensonge, et cependant, on l'affirme. 

Je passe de très longs passages et j'arrive à une partie de l'article 
qui est essentielle. On fait le récit des conditions dans lesquelles 
s'est produite la poursuite contre M. Dreyfus en 1894, la fuite qui 
s'est manifestée au ministère de la Guerre, la découverte du borde- 
reau, et on arrive. Messieurs, au récit que je crois indispensable 
de vous faire connaître : 

(( On n'allait pas tarder cependant à mettre la main sur un 
document d'une importance exceptionnelle, puisque ce fut le docu- 
ment qui emporta à l'unanimité plus tard la décision implacable 
des juges. 

126 



» Les attachés militaires à l'ambassade allemande, en septembre, 
adressaient à leurs collègues de l'ambassade italienne une lettre 
chiffrée. » 

C'est encore un mensonge, la lettre n'était pas chiffrée, elle était 
claire. 

(c Cette lettre quitta bien ses auteurs pour aller entre les mains 
de ses destinataires, mais entre le point de départ et le point 
d'arrivée, elle avait été habilement et prudemment photographiée. 

» C'était une lettre chiffrée, au chiffre de l'ambassade allemande. 
Ce chiffre on le possédait et l'on peut penser qu'il était d'une utilité 
trop grande pour que la divulgation d'un tel secret pût être rendue 
publique. » 

Vous voyez la part du mensonge dans tout cela, destiné d'ailleurs 
à donner de Tauthencité a la pièce, à masquer ce qu'il y a de 
puéril dans un propos prêté à des attachés militaires. 

« Cet animal ou cette canaille de D. », cela fait partie dit-on, 
de cet ensemble de mystères qu'il est bon de livrer au peuple, 
parce que son imagination romanesque en est avide et que tout 
cela, par petites gouttes distillées une à une finit par faire des con- 
victions contre lesquelles on ne peut plus se heurter sans péril : 

« C'était une lettre chiffrée. . ., etc. » 

On peut penser qu'il était d'une utilité trop grande pour que 
la divulgation d'un tel serret pût être rendue publique. On verra 
plus loin que ce fut la raison pour laquelle la lettie en question ne 
fut pas versée au dossier et ne fut qu'en secret et dans la chambre 
de délibération, hors de la présence même de l'avocat, communi- 
quée aux juges du Conseil de Guerre. 

Je vous le demande. Messieurs les Jurés, est-ce la famille 
Dreyfus? Est-ce le colonel Picquart qui, d'ailleurs, à ce moment, 
ne connaît pas la famille Dreyfus, qui inspirent un pareil article? 
Si ce n'était qu'un article malveillant dans son esprit, on pourrait 
dire : « C'est une ruse », mais il n est pas seulement malveillant 
dans son esprit, il est mensonger dans son détail ; le mensonge est 
dans cet article, répandu avec une intention qui n'était pas 
trompée, l'intention d'arrêter toute espèce d'espoir dans l'esprit de 
ceux qui essaient encore de lutter. On dit les raisons pour 
lesquelles, soi-disant, les pièces auraient été communiquées en 
dehors de l'audience, en dehors du défenseur; déjà, on parle là de 
secrets de la défense nationale — qui, le colonel Picquart vous l'a 
dit, ne sont pas en cause, et la façon dont nous discutons utilement 
ici en est la preuve, mais dont on a tant abusé depuis — et on dit : 
< Si on a été réduit à cette nécessité de communiquer en chambre 
du Conseil, c'est parce que l'on ne voulait point montrer le chiffre 
à l'avocat, l'avocat que l'on méprise dans l'armée, l'avocat qui n'est 
pas digne, n'est-il pas vrai, de recevoir les confidences comme les 

127 



loyaux soldats qui jugent; l'avocat aurait connu le chiffre et 
Taurait peut-être trahi ! » Eh bien ! il n'y a qu'un mal, c'est que la 
lettre n'était pas chiffrée ; nous verrons lout-à-i'heure qu'elle n'avait 
aucune importance. 

Je ne retiens ici qu'une chose : c'est qu'on parle de chiffre men- 
songèrement. et dans une intention qui ne peut pas tromper, et, 
par conséquent, l'origine de l'article ne peut pas être mise en 
doute. 

Vers le 20 septembre, le colonel Sandherr, chef de la section 
de la Statistique, communiquait au général Mercier cette lettre 
qui avait été déchiffrée. 

Elle était relative au service d'espionnage à Paris, et contenait 
cette phrase : « Décidément, cet animal de Dreyfus devient trop 
exigeant. . . » 

Et « Dreyfus » est écrit en grosses capitales. . . 

Vous connaissez cette pièce ; nous allons la retrouver tout à 
l'heure, ce n'est pas une chimère, c'est : « Cette canaille de D... 
qui devient trop exigeant ». 

Nous pouvons, nous, parler de la pièce ; elle a été mise dans un 
document ofi&ciel qui a été publié, le rapport de M. le commandant 
Ravary ; c'est la fameuse pièce que M. le colonel Henry et 
M. Gribelin — nous nous expliquerons tout à l'heure là-dessus — 
auraient vue entre M. le colonel Picquart et Leblois; c'est donc 
bien une pièce réelle, mais c'est une pièce défigurée, et l'auteur de 
l'article n'a pas craint — nous y reviendrons tout-à-l'heure — , con- 
vaincu que cela allait porter dans l'esprit public une conviction 
indéracinable, d'écrire : « Cette canaille de « Dreyfus » en toutes 
lettres, alors qu'en réalité jamais le nom de Dreyfus n'a été écrit 
dans cette pièce. 

j) J'arrive à la fin de l'article... Il est indispensable que je lise 
encore les quelques passages qu'il me reste à vous lire : 

» Dès que le dossier eut été remis, avec l'ordre d'informer, au 
Parquet du Conseil de guerre, l'instruction commença, instruction 
absolument secrète. Dreyfus, redevenu complètement maître 
de lui... » 

Oh! redevenu maître de lui! Parce que quelque part, dans 
l'article — et c'est un autre mensonge — , on raconte qu'il a fait 
des aveux : il en avait fait déjà' on s'en servait déjà... Il n'y a qu'un 
mai, c'est que c'est un mensonge au milieu de beaucoup d'autres ! 

(c .. Dreyfus, redevenu complètement maître de lui, persista 
toujours au cours des débats, malgaé les charges accablantes qui 
pesaient contre lui, à protester de son innocence... 

» Il est vrai que Dreyfus ignorait et ignore peut-être encore, 
que le ministre de la guerre possédait la photographie de la lettre 

128 



\ 



échangée entre les attachés militaires allemands et italiens, seule 
pièce où son nom figurât. » 

Son nom I un mensonge, vous le savez. 

» La lettre qu'il avait écrite et qu'il s'était bien gardé de signer, 
ne pouvait être qu'un élément moral dans la cause. » 

» Il s'agit là du bordereau. 

» En effet, si deux des experts en écriture, Charavay et Ber- 
tillon, affirmaient qu'elle était bien de Dre>fus, les trois autres 
étaient bien hésitants. » 

» Une preuve ne permettait pas l'hésitation, c'était la produc- 
tion de la pièce dans laquelle Dreyfus était nommé. Elle pouvait 
décider de la conviction du tribunal, et il importait que le traître 
ne pût échapper à son châtiment. Mais cette pièce si grave était 
essentiellement confidentielle, le ministre ne pouvait s'en dessaisir 
sans une réquisition de la justice. 

» Il fallait donc qu'une perquisition fût opérée au ministère 
même. Elle eut lieu/mais pour éviter au commissaire du gouver- 
nement d'avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva 
la première à portée de sa main. 

)> Il était stipulé toutefois que. même régulièrement saisie, elle 
ne serait pas versée aux débats. Elle fut donc communiquée aux 
juges seuls dans la salle des délibérations. 

» Preuve irréfutable, elle acheva de fixer le sentiment des 
membres du Conseil. Ils furent unanimes lorsqu'il s'agit de pro- 
noncer sur la culpabilité du traître et sur la peine qui devait lui 
être infligée. » 

« Voilà l'article dans sa substance. Et c'est trois jours après cet 
article... — ici une observation sur laquelle je reviendrai mais 
qu'il m'est presque indispensable de vous communiquer à présent 

— c'est quelques jours après cet article que M® Démange, avocat 
de Dreyfus, rencontrant son vieux confrère et son vieux camarade 
Salle, l'entendait dire ceci : 

» — Ah ! mon bon Démange ! je suis bien content de vous voir, 
je suis bien content de me décharger d'un secret que j'ai sur la 
conscience. » -« Qu'est-ceque vous voulez dire? » dit Démange. 

— « Eh bien, oui, puisque c'est publié, je peux bien vous le dire. » 

— a Publié, quoi? de quoi parlez- vous? » 

» Démange ne songeait pas à l'affaire Dreyfus. Salle lui répond: 
« Eh bien ! l'article de l'Eclair, ce qu'il dit sur la pièce secrète, 
c'est la vérité : quelques jours après le jugement du Conseil de 
guerre, je dînais avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait 
un des officiers qui avaient jugé Dreyfus, et alors, je lui disais : 
« Mais, comment donc avez-vous tous condamné à l'unanimité, 
comment donc expliquer que vous ayez rendu une pareille sen- 
tence quand Démange, que je tiens pour un honnête homme, me 

129 



l). 



dit qu'il n'y a rien dans le dossier, quand pas un moment sa tran- 
quillité, en ce qui concerne 1 innocence de son client, n'a été 
remuée et qu'à la dernière minute, il comptait sur l'acquittement. 
Comment donc expliquer cela? » — « Ah ! me répondit l'ofiScier, 
tout cela se concilie très bien c'est que Démange n'a pas vu ce que 
nous avons vu ; si Démange l'avait vu, il penserait comme nous, 
sa conviction serait faite. 

Voici donc ce que représentait, comme fait pratique, l'article de 
l'Eclair, voilà ce qu'il y avait de vrai au fond. Sur le détail, tout 
est mensonge, et j'y reviendrai tout à l'heure; mais ce qui était 
certain, ce qui était confirmé dans les circonstances que je vous 
indique, c'est qu'au Conseil de guerre, en dehors de l'accusé, en 
dehors de la défanse, on avait communiqué une ou des pièces 
secrètes, et que là-dessus, Messieurs, on avait enlevé une condam- 
nation qu'on n'aurait pas obtenue autrement. 

Avais je raison de vous dire que les préoccupations avaient pu, 
chez quelques-uns, se transformer en angoisses, était-ce donc pos- 
sible. Messieurs? Je viens de vous le dire, ce n'était que trop 
vrai. 

Au début, cela dépassait la raison, mais enfin, l'articte était si 
documenté! Et pour ceux qui avaient quelques renseignements 
personnels, la déclaration de Démange venant par là-dessus, le 
doute n'était plus possible; la révolte commentait à naître alors 
dans les consciences inquiétées ; ce n'était encore qu un germe. 
Messieurs les Jurés, et ce germe allait s'épanouir, il allait devenir 
de l'indignation, quand l'inquiétude et le doute allaient se con- 
firmer par la publication du bordereau dans le Matin^ qui ne res- 
semble en rien à l'écriture de Dreyfus. Enfin, ce doute, il allait 
se changer en stupeur quand parut l'acte d'accusation que vous 
devez connaître, — je vous ai demandé de vouloir bien le lire, — 
je veux parler du rapport d'Ormescheville, et j'aurai, moi, à vous 
en parler encore et à l'analyser; mais à lui tout seul, par sa pué- 
rilité, — et j'ose le mot, parce que si on le conteste, je le main- 
tiendrai en le discutant pied à pied, — il faisait l'étonnement de 
tous les gens qui raisonnent et qui pensent, de tous les savants, 
comme M, Duclaux, comme M. Deyer, comme M. Grimaux qui 
sont venus ici vous parler de l'esprit scientifique qu'on aurait aimé 
rencontrer dans un document de cette nature et dont il est com- 
plètement absent. 

Depuis, Messieurs, on a vu grandir tous les jours le nombre des 
hommes qui ne croient pas devoir, je ne dis pas devant l'armée, 
mais devant certains chefs d'armée, abdiquer la liberté de leur 
jugement, l'indépendance de leur conscience, qui pensent qu'au- 
cune institution n'est au-dessus de la loi, et qui, convaincus, un 
droit ayant été violé, Dreyfus ayant été illégalement jugé, — qu'il 
soit ou qu'il ne soit pas coupable, nous le discuterons tout à l'heure, 

i3o 



f 



— estiment qu'il doit être dans tous les cas, nécessairement jugé à 
nouveau, que c'est la conséquence inéluctable de faits démontrés 
et établis, convaincus qu'en présence d'une pareille circonstance, 
il n'est permis à personne de se taire, parce qu'il y va, non plus 
d'un intérêt particulier, mais de la civilisation elle-même. 

Et, s'il faut vous dire, Messieurs les Jurés, la raison d'être de ce 
qu'on a appelé le « Syndicat w, la voilà : le but commun du Syn- 
dicat, en dehors même de la conviction qu'on peut avoir de l'inno- 
cence de Dreyfus, à laquelle on n'arrive que pas à pas, lentement, 
à laquelle vous serez arrivé après-demain (Murmures), en dehors 
de cela, le but commun, c'est la justice, c'est le droit, c'est l'idéal 
blessé que, nous, à notre tour, nous prenons entre nos mains, et 
qui est, malgré toutes les inimitiés et toutes les colères, notre force 
et notre sauvegarde. (Bruit.) 

Syndicat, je veux bien, mais syndicat de foi, S3mdicat de désin- 
téressement et Syndicat d'espérance. 

Une voix dans l'auditoire : a Pour de l'argent. . . » 

M® Labori (se tournant vers le côté de l'auditoire d'où sont par- 
tis ces mots). — Si nous vous avions payés, vous manifesteriez 
peut-être en notre faveur. . . (Puis, se tournant vers le Président.) 
M. le Président, je vjous demande pardon, je suis obligé de me 
faire justice moi-même. . . 

Et cela étonne, Messieurs les Jurés, ceux qui manifestent, 
oubliant qu'ils vous manquent de respect (Murmures. . ,) car il n'y 
a ici qu'un groupe de juges, — et, convaincu que ce sont des 
hommes qui ont eu aussi leurs inquiétudes, mais qui sentent la 
grandeur de leur mission, je suis tranquille, et je sais bien qu'au 
bout d'un certain temps les intimidatious et les menaces ne feront 
que les fortifier dans leur résolution de juger avec tranquillité et 
avec impartialité. Je reprends, Messieurs les Jurés, laissant ceux 
qui manifestent quand je parle d'espérance et de désintéressement. 

Essayez donc autrement d'expliquer ce que vient faire ici cet 
homme. Ce qu'il est? Je croirais l'abaisser et m'abaisser moi- 
même et vous abaisser vous aussi, en essayant de vous le repré- 
senter; il n'est pas seulement, Messieurs les Jurés, un créateur de 
génie, il est, pour ceux qui savent comprendre, pour ceux qui 
vont aux entrailles et à la substance des œuvres, et son acte d'au- 
jourd'hui en donne bien la preuve, il est un poète, malgré la vio- 
lence delà forme; il est un homme altéré d'idéal, et, quant à sa 
gloire (Me Labori désignant le fond de la salle) ce n'est pas à ces 
hommes aveuglés qu'il faut la demander, c'est dans l'Europe qu'il 
faut en chercher la mesure. Qu'avait-il donc à gagner ici ? Il avait 
à gagner d'y perdre son temps, d'y être assourdi de clameurs, d'y 
être abreuvé d'injures et d'outrages ! Lisez les journaux, et vous 
saurez ce qu'on gagne à faire des oeuvres de ce genre ! 

Qu'est-ce donc qui le pousse, si ce n'est pas l'impérieux besoin 

i3i 



de mettre en action la conviction de sa conscience ? Â quoi donc 
lui eût-il servi d'avoir acquis la certitude, si cette certitude, il ne 
l'avait fait passer au dehors de la manière la plus complète et la 
plus large, si, admirablement conscient de la puissance de la 
pensée, il n'avait, d'un geste immense, violent, si vous le voulez, 
— il faut bien le dire, — mis d'accord sa conduite, son acte, avec 
l'intime conviction de son âme. Voilà bien ce qu'il a voulu faire : 
Agir. 

Et cela était nécessaire, Messieurs les Jurés, au lendemain de 
l'acquittement de M. Esterhazy, quand les poursuites, conduites 
en forme d'apothéose, faisaient aux officiers qui siégaient et dont 
je proclame la bonne foi, la nécessité de l'acquittement. . . Dans 
les conditions où se présentaient les poursuites, j'aurais acquitté 
moi aussi... Au lendemain de ces singulières poursuites alors 
qu'elles venaient de se terminer par une sentence demandée à la 
tribune par M. le Ministre de là Guerre, quand il proclamait que 
Dreyfus avait été justement et légalement condamné, — ce qui ne 
permettrait pas qu'un autre fût jugé comme l'auteur du bordereau, 
ce qui jugeait la question par avance, — eh bien ! au lendemain 
de ces poursuites, qu'il ne fallait pas commencer si on ne voulait 
pas les pousser à bout par tous les moyens, au lendemain de cette 
décision judiciaire qui retombait comme une seconde pierre funé- 
raire sur ce condamné de l'île du Diable qui est là-bas, enterré 
vivant; au lendemain de ces poursuites, tous ceux qui avaient 
douté, tous ceux qui avaient été inquiets, tous ceux qui étaient 
arrivés petit à petit â la certitude, tous ceux-là étaient frappés de 
stupeur : et il fallait quelqu'un qui se sentit assez de confiance 
en soi et assez d'autorité sur ces concitoyens pour oser, par un 
sentiment de sa force que j'admire et qui ne l'a pas trompé, pro- 
clamer hautement ce que beaucoup sentaient tout bas, et agir, agir. 

Car c'était un acte, Messieurs les Jurés, cette lettre qui a éclaté 
comme un terrible engin, un acte révolutionnaire, il l'a dit 
(Me Labori se tournant vers l'avocat général), M. l'avocat général 
s est emparé du mot — révolutionnaire, oui, dans l'ordre de la 
pensée, M. l'avocat général. Il ne fallait pas moins qu'une révolu- 
tion de cet ordre pour ramener les esprits au bon sens et à la 
vérité. Il a commencé la révolution ; elle n'a pas encore fait grand 
mal; vous l'achèverez, Messieurs les Jurés, vous l'achèverez paci- 
fiquement, et c'est la seule solution pacifique qui reste à ces 
effrayants débats, vous l'achèverez par le verdict d'acquittement 
que je vais vous demander, non toutefois sans m'être expliqué 
complètement avec vous sur sa valeur et sur sa portée. 

Comment fut-il accueilli l'acte de M. Emile Zola? Quelques-uns 
y ont vu un signal de ralliement, c'était le petit nombre, et ont 
marché comme un canon : les énergumènes frappés, atterrés d'une • 
attaque si foudroyante et sentant bien qu'ils n'avaient pas de 
rivaux dans l'art d'injurier, de mentir et de calomnier, ont répondu 

i3a 



par d'assourdissantes clameurs. Quant au plus grand nombre, qui 
est de bonne foi, mais qui est indifférent, réveillés brusquement 
dans leur quiétude par un acte aussi inattendu, ils ont eu, je ne 
fais pas difficulté de le reconnaître, un mouvement d'étonnement 
et de recul ; ils ont fait un double raisonnement, dont il faut tout 
d'abord que je fasse justice. 

Leurs repioches à Emile Zola étaient de deux sortes : ils ont 
trouvé que sa lettre était trop violente ; ils ont pensé, à tort, je vais 
l'établir, qu'elle contenait des injures à l'armée. 

Je vous ai dit qu'ils faisaient un raisonnement dont il fallait 
faire justice. Ce raisonnement le voici. Messieurs les Jurés, il est 
bien simple, c'est à cela que se réduit tout le rempart de nos 
adversaires : a Dreyfus, disent-ils, a été condamné par ses pairs ; 
Esterhazy a été acquitté par les siens ; derrière tout cela il y a 
l'Etat-Major; nous n'admettrons jamais que tout un Etat-Major 
soit coupable et nous préférons admettre que c'est Dreyfus, plutôt 
que d'accepter que ce soient les autres ». Voilà le raisonnement, 
il n'y en a pas d'autres. 

Il se dédouble en une autre branche, qui est celle-ci si vous le 
voulez : a II y a un Gouvernement des hommes en qui on peut 
avoir confiance ; ils savent tout, ils ne provoquent pas la revision ; 
donc le jugement Dreyfus est bien rendu, donc Dreyfus est 
coupable et a été justement condamné ». Voilà toute l'affaire. 

Ils oublient, Messieurs les Jurés, que les choses, dans la vie, ne 
se présentent pas avec cette simplicité, que les questions générale- 
ment ne se posent pas en dilemme, que Dreyfus peut être innocent 
sans que ceux qui l'on condamné soient, je ne dis pas responsables, 
mais tout au moins sciemment responsables et véritablement 
coupable d'une infamie quelconque; ils ne pensent pas qu'il suffit 
d'une erreur initiale, ils ne pensent pas que s'il fallait admettre 
leur raisonnement comme une fin de non-recevoir absolue, il 
s'appliquerait à toutes les erreurs judiciaires depuis Jésus-Christ 
jusqu'à Pierre Vaux, en passant par-dessus Jeanne d'Arc elle- 
même, et ils oublient que la raison d'Etat, s ils voulaient aussi 
nous l'opposer comme une barrière infranchissable dans un procès 
de cette nature, elle s'appliquerait aussi aux pires actes de Gou- 
vernement, depuis la Saint-Barthélémy jusqu'au Massacre des 
otages, en passant par la Révocation de l'Édit de Nantes, par la 
Teîwreur et par l'Assassinat légal du duc d'Enghien, prononcé, lui 
aussi, par une Commission militaire. (Murmures.) 

Il est terrible, Messieurs les Jurés, ce raisonnement, il est cruel, 
il est faux, il est absurde; mais cela ne fait pas qu'avec ceux qui 
raisonnent ainsi je ne veuille pas discuter, au contraire. Je les 
crois de bonne foi, je les crois sincères, cela me suffit et, en dehors 
de vous. Messieurs les Jurés, qui êtes mes juges, pour lesquels je 
plaide, mais avec lesquels je suis tranquille, car on n'entre pas 

i33 



dans une fonction comme la vôtre sans prendre immédiatement 
l'ouverture et la hauteur d'esprits et de cœur qu'elle comporte, — 
donc, en dehors de vous, chez qui je sens bien que je ne rencon- 
trerai ni aveuglement voulu, ni prévention, c'est pour les hommes 
de bonne foi qui font le raisonnement dont je viens de parler, c'est 
pour eux que je veux plaider parce que je suis convaincu que, 
quand ils auront compris ce qui est la vérité vraie, ils seront avec 
nous; ils s'ajouteront au grand nombre de ceux qui viennent tous 
les jours parce qu'ils commencent à comprendre les faits que jusque- 
là ils jugeaient sans les connaître. 

Et Dieu merci, on comprend qu'ils ne les aient pu connaître, 
car nous voyons comment ici même, devant la justice, il nous est 
difficile, pour ne pas dire impossible, d'arriver même à une vérité 
partielle. 

Eh bien ! puisque je veux plaider pour ceux-là qui font le rai- 
sonnement dont je viens de parler, un mot d'abord de leurs objec- 
tions : ils parlent, Messieurs les Jurés, d'injures à l'armée. 

Injures à l'armée ? Mais, d'abord, qu'est-ce que l'armée? Sont- 
ce quelques personnalités, quelques hautes qu'elles soient ? en 
aucune espèce de manière. N'est-ce pas la nation entière, avec, 
je le veux bien, un nombre considérable d'officiers qui se valent 
tous, qu'ils soient, à l'Etat-Major ou ailleurs, aux galons près, par 
le courage et par la loyauté, et puis, à sa tête, un petit nombre de 
chefs permanents, expérimentés. . . faillibles, comme des hommes, 
et je ne les injurie pas en le disant, mais dignes à coup sûr du 
respect de tous dans la haute mission dont ils sont investis. 

Et comment, Messieurs, des Français leur manqueraient-ils de 
respect, et comment, surtout un Français comme M. Emile Zola 
leur manquerait-il de respect? (Murmures. , .) Mais est-ce que 
M. Lmile Zola n'est pas ds ceux qui doivent le plus à la patrie 
française, comme la patrie française leur doit le plus, parce que 
dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, la réaction est 
égale à l'action ? Est-ce qu'il n'est pas de ceux pour oui la qualité 
de citoyen français est la plus précieuse? Est-ce qu'il n'est pas de 
ceux qui, partant, doivent avoir le plus de respect pour la person- 
nification de la France dans l'armée française elle-même ? 

Mais, Messieurs les Jurés, il faut s'entendre ; respecter l'armée, l 

est-ce que cela veut dire que tout soit permis, je ne dis pas à cette ■ 

armée, mais à quelques chefs d'armée? est-ce que cela veut dire 
qu'ils forment une caste à part qui — j'ai déjà dit le mot et je veux 
le répéter, — en dehors et au-dessus des citoyens, comme l'a dit 
M. Méline dans la séance de la Chambre du 22 janvier 1898, ne 
doivent pas être soumise au Jury? Je ne l'invente pas, Messieurs 
les Jurés voici ces paroles : 

« M. le Président du Conseil (en réponse à M. Paschal Grous 

i3+ 



set). — Je comprends la portée de votre interruption ; vous dîtes : 
vous avez bien poursuivi, mais vous n'avez pas tout poursuivi. . . » 

Il s'agissait bien entendu de la lettre de M. Zola. 

«... vous avez laissé en deho.s des poursuites une partie des 
accusations de l'auteur de l'article. 

» Eh bien, oui, continue toujours M. Méline, nous n'avons pas 
cru devoir soumettre à l'appréciation du jury l'honneur des chefs 
de l'armée. . . » 

Et pourquoi donc? Est-ce que dans ce pays-ci, il est un citoyen 
quel qu'il soit qui d'abord soit indispensable au bien public ? Non, 
il n'y a pas même de soldat nécessaire, et si, tenant ici la parole 
qu'il est venu imprudemment y jeter comme une menace au lende- 
main de notre acquittement, l'Etat-Major se retirait, eh bien I je 
suis convaincu que. dans cette admirable armée, il ne manque pas 
de mains qui reprendront le bâton de commandement et qui nous 
assureront, vis-à-vis de l'étranger, la même force et la même 
sécurité. 

Donc, pas de vaines menaces, pas de personnalités nécessaires, 
dans ce pays pas, d'hommes qui échappent à la juridiction du jury, 
et M. Méline, qui est pourtant un homme prudent, M. Méline, qui 
a la réputation d'être un modéré, a lancé une parole téméraire qui 
trahissait peut-être l'état déplorable de son esprit en ce moment ci, 
quand il disait : « Nous ne soumettrons pas au jury l'honneur des 
chefs de l'armée. )ï Personne ici ne peut avoir l'intention de blesser 
qui que ce soit. Jusqu'à présent, il n'y arien eu dans mes paroles, 
à moi qu'on accuse de vivacité, il n'y a rien eu qui fût de nature à 
blesser la correction et que j'aie dû retirer. 

Quant à vous, Messieurs les Jurés, je ne puis que reprendre 
pour vous l'admirable expression de M. Jaurès, qui est bien plus 
exacte que la parole de M. le général Boisdefîre, lorsqu'il vous 
disait : « Vous êtes la France. » Non, vous n'êtes pas la France, 
mais vous êtes la conscience légale de la France. M. Jaurès avait 
bien raison de vous le dire, c'est un mot admirable, parce qu'il 
revêt lui-même une idée admirable, et, par conséquent, tout le 
monde, toutes les institutions, tout, dans ce pays ci doit vous être 
respectueusement soumis. 

Dès lors ai-je tort de dire qu'on peut respecter l'armée sans être 
obligé d'abdiquer l'indépendance de son jugement et de sa con- 
science devant certains chefs d'armée? Cela, Messieurs les Jurés, 
aucun esprit libre dans ce pays, à notre époque, sous ce régime 
qui est encore, et qui peut le rester, qui est encore un régime de 
liberté, cela personne ne saurait l'admettre. Et savez-vous pour- 
quoi il ne faut pas l'admettre, surtout dans ce pays-ci, surtout à 
cette heure où la dèmocatie a fait sa route ? C'est parce que si une 
suprématie militaire se produisait dans ces conditions, elle serait. 
Messieurs, la plus oppressive de toutes, vous entendez bien, — et 

i35 



les mots, même gros, sont justes, — elle serait plus oppressive que 
le régime des Turcs ou des Tartares. car là, dans ces pays, ou 
plutôt chez ces peuples où règne le pouvoir militaire absolu il y 
a encore une responsabilité, la responsabilité du chef devant son 
peuple, devant l'histoire, devant sa dynastie qu'il a à défendre, 
devant Dieu, quelquefois, dans les pays de droit divin, tandis que, 
dans un pays comme le nôtre, où il n'y a pas de responsabilité 
unique et personnelle, la dictature militaire qui ne serait pas la 
dictature d'un homme, mais qui serait la dictature d'un bureau ou 
d'un Etat-Major dégénérerait bien vite. Messieurs les Jurés, en 
une oligarchie anonyme, sans contrepoids, sans responsabilité, 
plus cruelle cent fois que toutes les oppressions qu'on a pu con- 
naître. (Bruit.) 

Et alors, finissant ce développement, terminant mon argumen- 
tation sur cette idée à laquelle je voulais ici, — je crois que c'était 
nécessaire, — donner toute son ampleur, je dis Messieurs, qu'il y 
a en France quelque chose de plus puissant, et j'ajoute même, 
n'enlevant par là rien à l'armée, quelque chose de plus respectable 
que l'armée elle-même, c'est la loi. 

Est-ce que M. Zola a jamais voulu dire autre chose ? Est-ce 
qu'il a insulté l'armée? Permettez-moi, Messieurs les Jurés, de 
remettre sous vos yeux un passage de sa lettre qu'il vous a lu déjà 
mais qu'on ne saurais trop vous relire : 

a On nous parle, dit-il, de l'honneur de l'armée, on veut que 
nous l'aimions, que nous la respections. Ah ! certes oui, l'armée 
qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre fran- 
çaise, elle est tout le peuple, et nous n*avons pour elle que ten- 
dresse et respect. Mais, il ne s'agit pas d'elle dont nous voulons 
justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s'agit du 
sabre, le même qu'on nous donnera demain peut-être. Et baiser 
dévotement la poignée du sabre, le Dieu, non. » 

Eh bien, le sabre, c'est précisément le symbole de cet état poli- 
tique dont j'essayais de vous faire le portrait, et je n'ai trouvé 
dans cette salle, qui n'est pas, vous l'avouerez bien, composée par 
moi, que des manifestations de sympathie quand j'ai exprimé ces 
idées. 

Voilà pour l'accusation d'injures à l'armée. Examinons la 
seconde. 

On a dit à M. Zola : Votre lettre est violente, votre lettre dépasse 
le but, ou, tout au moins, pour avoir tenu un pareil langage, que 
de preuve, et de preuves éclatante.allez-vous donc apporter ? 

Avant de répondre sur ce point. Messieurs les Jurés, il faut 
s'entendre. Je l'ai déjà dit, la lettre de M. Zola est un acte, un 
acte retentissant, un acte bruyant, c'est entendu, mais tout cela, il 
l'est avec intention. Quant à ce qu'a voulu Zola, Messieurs les 
Jurés, je vous le disais lors des prenuères observations que j'avais 

i36 



l'honneur de vous fournir, il y a maintenant i5 jours, car il y a 
plus de i5 jours que nous travaillons ensemble, quand je vous 
lisais quelques lignes de la lettre de M. Emile Zola. M. l'avocat 
général la reprenait tout à l'heure et il en faisait un grief à 
M. Zola. Voulez-vous que nous la relisions ensemble? 

« Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les 
ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont 
pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et 
l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour 
hâter l'explosion de la vérité et de la justice. 

» Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'huma- 
nité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation 
enflammée n'est donc que le cri de mon âme. » 

Qu'est ce donc qu'il a voulu. Messieurs? Dans une affaire pleine 
d'obscurité, dans une affaire épaissie de téi^èbres, M. Emile Zola 
a voulu la vérité et la lumière. De ce que tout le monde a pu savoir, 
de ce que tout le monde a pu voir, mais de ce qu'on n'a pas vu, et 
aussi de ce qu'il sait et que son patriotisme l'oblige à vous taire, de 
tout cela, Messieurs les Jurés, il a tiré une conclusion qui s'im- 
pose à son esprit. Et cette conclusion, qu'est-ce donc? Est-ce 
qu'elle lui inspire des sentiments de colère capables de s'exprimer 
en des paroles de haine et de mépris, non à l'égard des chefs de 
l'armée, mais à l'égard de certains chefs de l'armée? Non, Messieurs 
les Jurés, cela il le laisse aux amis, aux soutiens actuels je ne dis pas 
de l'armée, — car ils insultent l'armée, je vais vous le montrer, 
— mais de l'Etat-Major. 

Tenez, écoutez ce qu'on pouvait lire, dans Y Intransigeant, le 
3 mars 1897 ; c'est une lettre qu'on prête à un officier supérieur en 
activitéde service, à un renseigné, comme on dit des gens auxquels 
on veut prêter certaines infamies pour qu'elles aient plus de crédit 
et plus d'autorité ; Ecoutez comme on parle dans cet article ; 

a C'est une monstruosité de voir le commandement suprême de 
l'armée au mains d un vieillard septuagénaire. » 

C'est de M. le général Saussier qu'il s'agit et cela rappelle les 
opinions de M. le commandant Esterhazy. 

a C'est une monstruosité de voir le commandement suprême de 
1 armée aux mains d'un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, 
en paix comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur 
qui est nulle. 

» Quant à Boisdeffre. . . » 

Ecoutez, Messieurs, ce qu'écrit de M. de Boisdeffre l'Intransigeant 
où s'est rendu en mission le chef de cabinet de M. le chef d'État- 
Major de l'armée, qui est encore son chef de cabinet. 

(( Quant à Boisdeffre, sottement entiché d'une noblesse qui n'a 
même pas le mérite, mince aujourd'hui, d'être sérieuse, c'est, comme 

i37 



vous le dites si exactement, un paresseux, un ignorant comme une 
carpe, ayant du bagout, de l'aplomb, du toupet, tellement rossard. 
qu'il n a jamais eu le courage d apprendre un mot d'allemand et 
que le chef d'Etat-Major de l'armée, pour lire la moindre note 
dans cette langue, est obligé d'avoir recours à un interprête. C'est 
un comble ! Ce que les prussiens doivent se tordre et se moquer de 
nous ! 

» Du reste, grâce à ces chefs, tel maître, tels sous-ordres, cet 
Etat-Major est tellement singulier que l'officier supérieur à la tête 
du fameux S. R. (Service de Renseignements) ~ ce doit être du 
lieutenant-colonel Henry qu'il s'agit — ne sait pas lui-même un 
traître mot de langue étrangère. 

» Autre comble, le Généralissime Saussier, qu'en dire? C'a été 
uu brave capitaine de l'ancienne armée d'Afrique, devenu général 
et détestable manœuvrier, aujourd'hui complètement fourbu. 

» D'après ces chefs 'suprêmes, on peut, non pas juger de tous 
les autres, il en est fort heureusement de bons, mais on peut juger du 
nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas de torchon. » 

Si vous continuez vous trouverez le même langage et les mêmes 
expressions. 

Voici un article sans signature paru dans l'Intransigeant le 
3 octobre 1896 : 

« La justice militaire, aussi boiteuse que l'autre, mais plus 
aveugle et plus criante. . . 

» Ces criantes injustices sont révoltantes et jettent dans l'esprit 
des soldats des ferments de révolte, légitimes après tout. » 

Plus loin, 14 juillet 1897, sous la signature de M. Rochefort. 

« On n'embrasse l'état militaire que dans l'espoir de tiier des 
hommes, et quand on n'est pas de force à tuer ceux des autres, on 
extermine les siens La grande croyance des idiots, qui se sont 
succédé au Ministère de la guerre est que si nous avons été battus 
en 1870, c'est parce que nos troupes étaient insuffisamment disci- 
plinées. » 

Continuons. Du même journal du 6 septembre 1897 
« Armée. — L'obéissance passive, l'égoïsme et la brutalité 
féroces, ce sont là les grands principes que l'on s'efforce de faire 
pénétrer dans le cœur et dans le cerveau des soldats... Si l'armée 
était une grande famille, si elle était l'école de l'honneur, de la 
dignité et du devoir ; si elle était l'institution démocratique qui 
convient au peuple français, elle serait invincible et n'y aurait pas 
parmi elle de déserteurs. 

» Mais la vérité, c'est que l'on cherche à faire de nos soldats des 
mercenaires et que les plus éclairés, les plus fîers, les plus ardents, 
les meilleurs sont précisément ceux qui ont le plus impérieux besoin 
de se soustraire à ce rôle odieux, n 

i38 




Je passe, Messieurs les Jurés, mais en voici encore un que je 
veux vous lire, c'est encore de M. Henri Rochefort, du vendredi 
12 avril 1894. 

a Eh bien, le public a le regret de constater que ce fameux 
esprit militaire qu'on inculque aux professionnels dej'armée arrive 
en un temps relativement assez court, à atrophier les plus belles 
intelligences. De récents jugements... » 

Et voilà pourquoi j'ai souligné cet article : 

« De récents jugements rendus par les Conseils de guerre 
démontrent qu'il y a un véritable danger national à laisser plus 
longtemps à des juges aussi préparés aux fonctions judiciaires le 
droit de vie et de mort sur des accusés dont ils sont hors d'état 
d'apprécier la culpabilité. » 

Si, Messieurs, nous ouvrons la Libre Parole à la date du 
5 novembre 1894, voici ce que nous y lisons sous la plume de 
M Drumont : 

« Regardez ce Ministère de la guerre qui devrait être le 
sanctuaire du patriotisme et qui est une caverne, un lieu de per- 
pétuel scandale, un cloaque qu on ne saurait comparer aux écuries 
d'Augias. car aucun Hercule n'a encore essayé de les nettoyer. 
Une telle maison devrait embaumer l'honneur et la vertu ; il y a 
toujours au contraire quelque chose qui pue là-dedans. » 

Enfin, Messieurs, dans V Autorité de ce matin de M. Paul de 
Cassagnac, de celui dont je veux lire ici quelque chose parce que 
je me suis déjé appuyé sur certains de ses articles et que je m'ap- 
puyerai sur d'autres, voici ce qu'on lit dans un article intitulé 
a Billot ». 

Nous recevons la lettre suivante : 

a Paris, le 20 février 1898. 

» Monsieur le Directeur, 

» Vous devez être écœuré, et parfois votre plume est prête à se 
laisser tomber en voyant toutes les turpitudes de l'heure présente; 
mais qu'une fois encore se fasse entendre votre voix, au nom de 
cette pauvre France qui défend son dernier honneur entre les mains 
de ceux qui l'a trahissent. 

» Un homme est en ce moment le point de mire de tout le 
mépris public. Cet homme est le Ministre de la guerre, sinistre 
figure, dont la personnalité apparaît aux heures les plus lugubres 
de notre histoire. 

» Elle parle, je vous l'assure, la grande muette ; la silencieuse 
se fait entendre ; bien fol le gouvernement qui ne veut pas le 
voir, et si le cabinet Méline associe sa cause à celle du Ministre 
de la guerre, il est irrévocablement perdu dans l'estime du pays 
et de l'armée. 



» Pas un seul officier des 27,000 que nous sommes, pas un seul* 
même parmi ses créatures, n'oserait en ce moment défendre le 
Ministre de la guerre. Vous ne pouvez vous imaginer à quel 
point ses bassesses, ses mensonges, ses faux-fuyants, ses déclara- 
tions vaines et trompeuses ont engendré le mépris; mais n'est-il 
pas assez coupable, ce gouvernement de la République qui va 
chercher de tels hommes, sachant ce qu'ils étaient ce qu'ils sont. » 

Et plus loin. Messieurs les Jurés, encore ce passage : 

a Voilà l'homme dont chaque pas est marqué par une injustice. 
L'avancement régulier n'existe plus ; des droits consacrés par les 
Commissions de classement, il n'en tient aucun compte; les 
tableaux d'avancement sont modifiés au cabinet du Ministre qui 
inscrit d'office ou raye qui bon lui semble. 

» Nul homme n'a été plus néfaste, plus désorganisateur de toute 
morale, de toute justice. Il parle de son honneur, à lui, devant une 
Chambre apeurée par les élections et par un changement de minis- 
tère, et il laisse l'honneur de l'armée aux prises avec les Zola, les 
Jaurès, les Trarieux, les Thévenet. 

» Eh bien. Messieurs, voilà les soutiens de l'armée, voilà ceux 
qui ne défient pas le pays, voilà ceux qui n'injurient pas l'armée, 
voilà les patriotes, je vous les signale. 

» Quant à M. Emile Zola, a-t-il jamais tenu un pareil langage? 
Sans doute, Messieurs les Jurés, il a parlé fort, et si, au lieu d'être 
ici dans le débat retentissant où nous sommes jetés, nous étions 
dans un salon ou dans un cabinet de travail, nous lui demande- 
rions peut-être d'atténuer quelques angles de sa lettre ; mais il 
voulait qu'elle portât. Il voulait qu'elle allât loin, il voulait qu'elle 
fît du bruit; elle en a fait, il l'a voulu, il a eu raison. Mais quelle 
était donc le fond de sa pensée? Il vous l'a précisée, tout à l'heure, 
sa pensée; c'est qu'il est arrivé à la conviction qu'une erreur judi- 
ciaire a été causée par quoi ? par la mauvaise foi, par le crime ? — 
Il n'a jamais dit cela, — par l'inconscience ou par la crédulité 
d'un petit nombre, qu'elle a été confirmée par la consigne au ser- 
vice de l'esprit de corps et la solidarité de frères d'armes, et qu'elle 
a été enfin scellée, et cela vous le .savez, j'y reviendrai, mais déjà 
la preuve en est faite, scellée par la violation de la loi. 

» Eh bien ! Messieurs les Jurés, dans cette mesure, il fallait tout 
d'abord délimiter la preuve que nous vous devons ; je vous l'ap- 
porte. 

Sur le terrain juridique étroit, — et on nous l'a assez dit depuis 
douze audiences, — il y a peut-être peu de choses à dire, il faut 
reconnaître que dans l'étranglement dont nous pouvons bien nous 
vanter d'avoir été l'objet au point de vue de l'élargissement du 
débat devant la Cour d'assises, on nous a encore traités avec 
quelque ménagement qu'a imposé, j'imagine, la pudeur de la jus- 
tice; car enfin, il y a ici, paraît-il, en dehors de l'affaire Zo'a, — 

140 



il y a tout de même une aôaire Zola — deux affaires : l'afFaire 
Dreyfus et l'affaire Esterhazy. De l'une l'affaire Esterhazy, soi- 
disant on peut tout dire, de l'autre l'affaire Dreyfus, soi-disant, et 
vous comprenez, ce que j'entends, on ne peut rien dire. Pourquoi 
cette distinction? si c'est la chose jugée que protège le silence où 
on veut s'enfermer, l'affaire Esterhazy n'est-elle donc pas jugée ? 
Ah ! j'avoue, Messieurs les Jurés, que lorsque j'examinai pour la 
première fois mon affaire et quand je me suis demandé pourquoi 
on avait restreint si singulièrement ce débat que M. Zola avait 
voulu si large, je me suis dit : C'est bien simple, on ne nous per- 
mettra de rien-dire; en effet, il y a des arrêts qui interdisent d'at- 
taquer la chose jugée, même en démontrant que les juges sont des 
prévaricateurs. Alors, nous sommes bien tranquilles, nous nous 
attaquons à deux choses jugées, l'affaire Dreyfus et l'affaire Ester- 
hazy. On nous étranglera en silence. 

Eh bien, on ne l'a pas fait, je ne sais pas pourquoi, parce qu'en 
vérité dans la voie où on s'est engagé, on en avait le moyen ; on ne 
ne l'a pas osé, et comme partout, dans cette affaire, Messieurs les 
Jurés, comme trop souvent dans ce pays-ci, on a pris, ce qui est 
déplorable, des demi-mesures, jamais de lumière complète huis- 
clos partiel, explications partielles, chose jugée partielle. 

Il est vrai. Messieurs les Jurés, et vous devez le croire, qu'il 
n'aurait pas été commode de me fermer tout à fait la bouche, 
et que je me serais levé tout de même après les débats plus 
courts et que je l'aurais plaidé, — ce que personne ne peut 
m'empêcher de faire et ce que je vais faire d'ailleurs à tous les 
points de vue — , la bonne foi de M. Emile Zola. Je vous aurais 
tout simplement raconté ce que tant d'autres vous ont dit ; si 
on ne m'avait pas démenti, vous l'auriez tenu pour vrai; si on 
l'avait démenti, il aurait bien fallu élargir le débat. Mais puis- 
qu'aussi bien, vous avez entendu tout ce qu'on pouvait vous 
dire ici, je ne dis pas que je vous dirai 1g reste, je vous dirai 
ce que je sais d'une manière complète et absolue, car, aussi 
bien, en dehors du but élevé que M. Zola poursuit ici et qui 
est un but de vérité et de justice, il ne faut pas qu'on oublie 
qu'il se défend, et qu'il faut revenir à une vérité, que je vous 
ai déjà exprimée plusieurs fois, à savoir que son article doit 
être pris dans son ensemble, que si le Ministre de la guerre a 
pu limiter sa réclamation, dans un dessein que nous compre- 
nons à merveille, il est impossible, que vous, vous me jugiez en 
juges souverains que vous êtes, non pas seulement dans un de 
mes actes, mais dans mes imputations, car cela serait la preuve, 
mais ce que j'ai cru vrai dans mes imputations, et ce qui a fait 
que je les ai exprimées. 

Cela, voyez-vous, c'est le terrain de la pure bonne foi ; on ne 
peut songer à m'arrêter sans dire qu'il serait impossible d'ar- 
river à la fin de mes explications avant d'avoir commencé par 

141 



le commencement et qu'il vous serait impossible de juger les 
trois derniers paragraphes de la lettre que j'ai écrite, moi Zola, 
sans que vous connaissiez dans les détails, et de la manière la 
plus complète Tenchaînement des faits. 

Je voudrais donc, Messieurs les Jurés, reprendre chronologi- 
quement les faits de cette affaire, je voudrais les reprendre, 
malgré les difficultés de toutes sortes et malgré tous les obsta- 
cles qu'on a opposés à mon œuvre; je voudrais, indépendam- 
ment de toutes les obscurité qui subsistent, essayer de faire 
dans vos esprits une lumière comrléte, et c'est l'objet de cette 
plaidoirie de résumer ce qu'on sait, d'essayer par le raisonne- 
ment et par l'induction filer ce qu'on ne sait pas, de poser des 
points d'interrogation et de montrer partout où la lumière n'est 
pas complète les réponses nécessaires qui seraient faites aux 
questions qu'on m'a interdit de poser, réponses qui résultent 
fatalement et inévitablement de l'étude de l'affaire, ou, pour 
être plus précis, je dois dire du silence même de nos adver- 
saires. 

Messieurs les Jurés, je vous disais hier que, au point ou j'en 
étais arrivé de mes explications, mon intention était d'entrer dans 
l'examen des faits et de les prendre successivement dans leur ordre 
chronologique, d'une manière aussi précise et aussi complète que 
possible. C'est ce que je vous demande la permission de faire. Je 
le ferai simplement; mais, pour que vous puissiez suivre nette- 
ment le développement successsif des affaires complexes qui 
s'enchaînent pour arriver jusqu'à celle-ci, je crois qu'il est néces- 
saire que j'entre dans des détails dont je vous se:ai reconnaissant 
d'excuser le développement. 

Rapportons-nous, si vous voulez bien. Messieurs les Jurés, 
à l'automne 1894. Dreyfus, celui qui était encore à ce moment-là 
le capitaine Dreyfus, fut arrêté le i5 octobre 1894, lïiais alors nul 
ne le sut ni dans le public ni dans sa famille elle-même, à l'excep- 
tion de M™® Dreyfus. C'est le 21 octobre que la nouvelle transpire 
dans la Libre-Parole d'une manière indécise, mais qui est précisée 
le i«»' novembre dans l'Eclair. Je vous prie de retenir, Messieurs 
les Jurés, de retenir la présence à ce début même de l'affaire, 
comme seuls informés, de deux journaux que nous retrouvons 
ensuite pendant plusieurs années faisant le plus violemment et le 
plus injustement campagne. Alors le ler novembie, l'Eclair ayant 
précisé l'accusation, la Libre-Parole publie un article très court et 
dont je ne vous lirai qu'un extrait, mais il faut que je le lise. — La 
Libre-Parole, i®^ novembre 1894 • 

« Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait 
été opérée par l'ordre de l'autorité militaire? 

ïi L'individu arrêté serait accusé d'espionnage. Si la nouvelle 

142 



est vraie, pourquoi l'autorité militaire garde-t-elle un silence si 
absolu ? UDC réponse s'impose. » 

Retenez que l'arrestation date de quinze jours. 

« Telle est la question que nous posions le lundi 29 de ce mois 
et à laquelle le ministre de la guerre s'est bien gardé de répondre. 

« Dès dimauche, nous étions avisés, au journal, de cet arresta- 
tion. » 

Tout de suite! Il est permis de se demander par qui la Libre- 
Parole avait été avisée. J'ai questionné M. le général Merrier sur 
le point de savoir à qui il fallait attribuer cette indiscrétion et si 
des enquêtes avaient été faites. Il m'a répondu qu'à cet égard il ne 
savait rien. Il a paru indiquer qu'il attribuait à des indiscrétions 
commises par la famille Dreyfus ces révélations. Cela est inaccep- 
table. La famille Dreyfus ne savait rien. Vous verrez tout à l'heure 
pourquoi. Le commandant du Paty de Clam avait alors interdit, 
sous les menaces les plus vives, à M^^e Dreyfus de parler et, à 
supposer qu'elle eût parié, ce n'est pas à la Libre-Parole^ comme 
vous pensez bien, qu'elle eût porté ses confidences Par conséquent, 
dés ce moment là, nous trouvons ici la main de quelqu'un qui est 
en rapport à la fois avec les journaux dont je parle et avec les 
bureaux de la guerre. Quel est ce quelqu'un ? Est-ce un officier 
supérieur ou subalterne ? Est-ce un auxiliaire inférieur du mini- 
stère? Je l'ignore, mais il est incontestable qu'il y a ici une main 
qui ne peut venir que des bureaux de la guerre et nous aurons à 
faire bien souvent, au cours de nos explications, des constatations 
de cette nature. 

(( Dès dimanche nous étions, avisés au journal, de cette arresta- 
tion; mais étant donné, la gravité des accusations, le nom et la 
qualité du coupable, nous voulions, et on comprendra notre réserve, 
attendre le résultat de l'instruction. 

» Aujourd'hui nous n'avons plus les mêmes raisons. Voici, en 
effet ce que disait à ce sujet notre confrère l'Eclair, à la suite de la 
question que nous avions posée : ce Plusieurs journaux ont publié 
une note de quelques lignes pour demander s'il n'avait pas été pro- 
cédé à une importante arrestation pour crime de haute trahison, 
arrestation tenue secrète. 

» Les faits sont malheureusement exacts et beaucoup plus graves 
que la question ne laisserait croire : 

» Un officier, — non toutefois un officier supérieur, — est en ce 
moment en prison au Cherche-Midi. 

» Il a commis le crime le plus abominable. . .! » 

Remarquez qu'à ce moment on apporte déjà des affirmations les 
plus précises et les plus formelles. 

(( Il a commis le crime le plus abominable qu'un officier puisse 
commettre ; il a, par vénalité, trahi sa patrie ». 

143 



Et puis, écoutez ces deux lignes : ce L'enquête menée secrètement, 
est terminée, le dossier établi, la preuve iaite matériellement ». 

C'est là une inexactitude, peut-être un mensonge. Nous aurons 
à y revenir tout à l'heure. Ce qui est certain c'est que voilà le point 
de départ de tous les racontars plus faux les uns que les autres qui, 
à partir de ce moment, vont courir dans les journaux sans être 
démentis et vont commencer à répandre Terreur dans l'opinion 
publique de ce pays tout entier. J'ai dit les mensonges ! Si je ne 
voulais pas ménager vos instants, Messieurs les Jurés, je pourrais 
vous lire un millier de journaux appartenant à toutes les opinions, 
parce qu'ils se reproduisent les uns les autres, dans lesquels vous 
verriez qu'on afi&rme avec la plus ardente énergie que Dreyfus a 
eu avec des espions allemands et italiens des rapports constatés 
matériellement et prouvés ; et qu'il a fait en Belgique ou en Alsace 
des voyages suspects dans lesquels il a été saisi en flagrant délit 
d'espionnage; qu'il a violé au ministère une armoire de fer et sur- 
pris là les secrets intéressant aussi près que possible la défense 
nationale ; qu'il a livré à l'ennemi des documents décisifs ; et enfin 
qu'il a des complices nombreux, des complices civils. 

Il faut le dire, le mystère même observé à propos de l'arrestation 
du capitaine Dreyfus, donnait ouverture àtous ces mensonges vous 
entendez bien, ces mensonges, dont l'opinion publique est encore 
faite. C'est le i3 octobre, je vous prie, Messieurs les Jurés, de bien 
retenir ces dates, car vous allez voir qu'elles ont de l'intérêt, — 
que Dreyfus était convoqué au Ministère de la guerre, qu'il était 
invité à s'y présenter en civil pour le i5 octobre. Vous comprenez 
pourquoi. C'est qu'il allait être arrêté, car l'arrestation était déci- 
dée à ce moment-là, et qu'il ne fallait pas qu'il fût conduit en uni- 
forme entre des agents de police au Cherche-Midi parce que cela 
aurait pu émouvoir l'opinion et que le mystère était déjà résolu en 
principe à ce moment-là. 

Le t5 octobre au matin, Dreyfus se présenta donc au Ministère 
de la guerre ; il y fût arrêté par le commandant du Paty de Clam, 
après un interrogatoire en présence de M. Cochefert, sur lequel 
j'aurai à revenir. Puis une perquisition fut faite. On en imposa à 
Mme Dreyfus en lui parlant du Masque de fer et en lui disant qu'il 
y allait de la vie de son mari et qu'elle eût à garder un silence 
absolu. Ce silence fut gardé pendant quinze jours. 

Quels sont donc les faits qui se produisent à ce moment-là? 
Qu'est-ce qui se passe à la prison du Cherche-Midi ? J'aurais voulu 
qu'un homme autorisé pour cela vint ici vous le dire sous la foi du 
serment, j'ai parlé du commandant Forzinetti. Il n'a pu être en- 
tendu comme témoin, mais Dieu merci, il a fait dans le Figaro un 
récit signé de sa main que vous ne connaissez pas sans doute, et 
qu'il est indispensable que vous connaissiez, car ce récit n'est pas 
autre chose que sa déposition. Je vais vous le lire ; je suis con- 

144 



vaincu que M. Forzinetti est dans cette salle. Si ce n'était pas de 
tous points ce qu'il pense et ce qu'il eût affirmé sous la foi du ser- 
ment, il me donnera un dénienti. Voici le récit : 

a Le 14 octobre 1894, ^^^ M- Forzinetti, je recevais un pli 
secret du Ministre de la guerre. Son contenu me faisait connaître 
que, le lendemain i5 se présenterait à 7 heures du matin, à la pri- 
son, un officier supérieur de l'armée, chargé de me faire une com- 
munication confidentielle. 

)> Le i5, au matin. . . » 

Retenez ceci, Messieurs les Jurés, vous allez voir quelle valeur 
cela aura dans ma discussion. Nous sommes le i5 au matin, alors 
que le capitaine Dreyfus est convoqué le i3 pour le i5, alors qu'il 
n a pas été interrogé encore, qu'il n'y a que des soupçons dont il est 
l'objet, et l'on prépare néanmoins à la prison la cellule qui lui est 
destinée. 

« Le i5 au matin, le lieutenant-colonel d'Aboville, en tenue de 
service se présentait et me remettait un pli, daté du 14 « qui m'in- 
formait que le capitaine Dreyfus du 14e régiment d'artillerie, sta- 
giaire à l'Etat-Maj or de l'armée, serait écroué dans la matinée, 
comme prévenu du crime de haute trahison et que j'étais rendu 
personnellement responsable de sa personne. 

» Le colonel d'Aboville me demanda ma parole d'honneur d'avoir 
à exécuter à la lettre les injonctions ministérielles qu'il allait me 
communiquer tant par écrit que verbalement. 

» Une de ces communications m'ordonnait de mettre le prison- 
nier au secret le plus absolu, et de veiller à ce qu'il n'eût par devers 
lui, ni couteau, ni papier, ni plume, ni encre, ni crayon. 

» Il devait également vivre à l'ordinaire des condamnés, mais 
cette mesure fut annulée sur l'observation que je fis comme étant 
irrégulière, 

» Le colonnel m'ordonna de prendre, sans me les indiquer, les 
précautions que je jugerais nécessaires pour que l'incarcération 
demeurât ignorée au dedans et au dehors de la prison. 

» Il me demanda à visiter les locaux afifectés aux officiers, et me 
désigna celui que devrait occuper le capitaine Dreyfus. » 

Ecoutez bien ceci qui montre clairement qu'elles étaient les 
préventions de ceux qui avaient procédé aux instructions contre 
Dreyfus. A cette heure même où aucune espèce de fait de corrup- 
tion — ces corruptions qu'on voit partout et qui ne sont nulle part, 
— n'avait encore pu se produire. 

fc II me mit en garde contre les démarches probables que tente- 
rait la « haute juiverie » dès qu'elle connaîtrait l'incarcération. 

» Je ne vis personne et aucune démarche nfe fut faite auprès de 
moi. Pour ne pas y reyenir, j'ajoute que pendant toute la détention 

1/^5 



10. 



du prisonnier, je ne suis jamais entré et n'ai séjourné dans sa cel- 
lule sans y avoir été accompagné par l'agent principal qui, seul, 
possédait la clef de cette chambre cellulaire, 

» Vers midi, le capitaine Dreyfus, en tenue de civil arriva en 
fiacre, accompagné de M. le commandant Henry et d'un agent de 
la Sûreté. Cet officier supérieur me remit l'ordre d'écrou qui était 
signé du ministre liii-méme. . . » 

Retenez ceci, car ce sont des faits. 

» ... et portant la date du 14, ce qui prouve que l'arrestation 
était prononcée avant d'avoir vu et questionné le capitaine. C'est 
dire aussi que l'incarcération fut faite à l'insu du gouverneur de 
Paris, qui en fut avisé par un officier supérieur de l'Etat- Maior du 
ministre envoyé à cet effet, puisque j'avais reçu la défense de le 
faire moi-même. 

» L'agent principal de la prison auquel j'avais donné mes instruc- 
tions, après avoir fait inscrire sur le registre d'écrou le nom de 
Dreyfus sans aucune indication pouvant indiquer qui il était, con- 
duisit le capitaine dans la chambre qui lui était désignée. 

» A partir de ce moment, Dreyfus fut muré vivant dans sa 
chambre. Nul ne pouvait voir le prisonnier dont la porte, pendant 
tout le temps de sa présence au Cherche-Midi, ne devait s'ouvrir 
qu'en ma présence. 

» Peu d'instants après, je me rendis auprès du capitaine Drey- 
fus. Il était dans un état de surexcitation impossible; j'avais devant 
moi un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang. Il avait tout 
bouleversé dans sa chambre. Je parvins, non sans peine, à le cal- 
mer. J'eus l'intuition que cet officier était innocent. . . {Murmures.) 

M. le Président. — Ah 1 un peu de silence je vous prie ; voilà 
déjà plusieurs audiences que vous me faites répéter la même 
chose. 

M® Labori. — « Il me supplia de lui donner les moyens 
d'écrire, ou de le faire moi-même pour demander au Ministre de 
la guerre à être entendu par lui, ou par un des officiers généraux 
du Ministère. Il me raconta les phases de son arrestation qui ne 
furent ni dignes ni militaires. » 

« Nous y reviendrons tout à l'heure. 

» Du 18 au 24 octobre, le commandant du Paty de Clam, qui 
avait procédé à l'arrestation de Dreyfus au ministère de la guerre, 
vint, muni d'une autorisation particulière du ministre de la guerre, 
pour l'interroger. Avant de voir Dreyfus, il me demanda s'il ne 
pouvait pas pénétrer sans bruit dans sa cellule, porteur d'une 
lampe assez puissante pour pouvoir projeter un flot de lumière au 
visage du capitaine qu'il voulait surprendre de façon à le démonter. 
Je répondis que ce n'était pas possible. 

» Il lui fit subir deux interrogatoires, et lui dicta chaque fois 

146 



I 



des fractions de phrasyes puisées dans le document incriminé, dans 
le but d'établir la comparaison entre les écritures. . . » 

Je vous prie de retenir ces faits qui sont d'autant moins dis- 
cutables qu'il existe au dossier une lettre officielle écrite à ce 
moment-la par le commandant Forzinetti et dans laquelle, il fait 
part à ses chefs du trouble tout à fait effrayant et qui confine à 
l'aliénation mentale dans lequel se trouvait le prisonnier. 

«... Pendant cette période de temps, la surexcitation du capi- 
taine Dreyfus était toujours très grande. Du corridor, on l'enten- 
dait gémir, crier, parlant à haute voix, protestant de son innocence. 
Il se buttait contre les meubles, contre les murs, il paraissait 
inconscient des meurtrissures qu'il se faisait. 

» Il n'eut pas un instant de repos, et, lorsque terrassé par les 
souffrances, la fatigue, il se jetait tout habillé sur le lit, son som- 
meil était hanté par d'horribles cauchemars. 

M II avait des soubresauts tels qu'il lui est arrivé de tomber du 
lit. 

» Pendant ces neuf jours d'une véritable agonie il ne prit que 
du bouillon et du vin sucré, ne touchant à aucun aliment. 

» Le 24, au matin, son état mental, voisin de la folie, me parut 
tellement grave, que soucieux de mettre ma responsabilité à cou- 
vert, j'en rendis compte directement au Ministre ainsi qu'au Gou- 
verneur de Paris. 

» Dans l'après-midi je me rendis sur convocation près du général 
de Boisdefifre que je suivis chez le Ministre de la guerre. Le géné- 
ral m'ayant demandé mon opinion, je répondis sans hésitation : 
On fait fausse route, cet officier n'est pas coupable. 

» C'était ma conviction, et elle n'a fait que se confirmer. 

» Entré seul dans le cabinet du Ministre, le Général en ressor- 
tait quelques instant après, me paraissant fort ennuyé pour me 
dire : 

c< Le Ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et 
» me laisse u carte blanche », tâchez de me conduire Dreyfus 
» jusqu'à son retour, il s'en arrangera ensuite. » 

« Je fus porté à penser que le général de Boisdeffre était resté 
étranger à l'arrestation ou qu'il ne l'approuvait pas. Néanmoins, le 
général m'ordonna de faire visiter secrètement le capitaine par le 
médecin de l'établissement qui prescrivit des potions calmantes et 
une surveillance incessante. 

» A partir du 27, le commandant du Paty de Clam vint presque 
journellement lui faire subir de nouveaux interrogatoires. . . » 

Ecoutez ceci, Messieurs les Jurés, je vous démontrerai, tout à 
l'heure, à quel point c'est exact. 

« Lui faire subir de nouveaux interrogatoires et épreuves 

147 



d*écrîtures, qui n'avaient jamais d autre but, chaque fois, que 
d'obtenir un aveu contre lequel Dreyfus ne cessait de protester. 

» Jusqu'au jour où ce malheureux fut livré au magistral rap- 
porteur du Conseil de guerre, il se savait accusé du crime de 
« haute trahison » sans toutefois en connaître la nature, 

» L'instruction fut longue, minutieuse, et pendant qu'elle se 
poursuivait, Dreyfus croyait si peu à sa mise en jugement et 
moins encore à sa condamnation qu'il dit plusieurs fois : 

« Quelle compensation vais-je demander? Je solliciterai la croix 
» et je donnerai ma démission. » C'est ce que j'ai dit au comman- 
» dant du Paty, qui l'a relaté dans son rapport au Ministère. Il n'a 
» pu relever aucune preuve contre moi ; car il ne peut y en avoir, 
» pas plus^q'.e le rapporteur qui, dans le sien, ne procède que par 
» inductions, suppositions, sans rien préciser ni affirmer. » 

» Quelques instants avant de comparaître devant ses juges, il 
disait : 

« J'espère bien que mon marlyre va prendre fin et que je serai 
» bientôt dans les bras des miens. » 

» Malheureusement, il devait en être autrement. Après le ver- 
dict, Dreyfus fut ramené dans sa chambre où je l'attendais. A ma 
vue, il s'écria en sanglotant : ce Mon seul crime est d'être né juif, 
» voilà où m'a conduit ane vie de travail, de labeur. Pourquoi 
» suis-je entré à l'Ecole de guerre, pourquoi n'ai-je pas donné ma 
» démission tant désirée par les miens. » Son désespoir était tel 
que, craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire 
redoubler de vigilance. 

» Le lendemain, son défenseur revint le voir; M® Démange en 
entrant dans la chambre lui ouvrit les bras, et tout en larmes, le 
pressant sur sa poitrine, lui dit. . . » 

Et ici, Messieurs, c'est encore Me Démange qui pourrait démen- 
tir le propos s'il est inexact : 

w Me Démange lui dit : a Mon enfant, votre condamnation est 
» la plus grande infamie du siècle. » 

» J'en fus bouleversé. 

» A partir de ce jour, Dreyfus, qui était resté sans nouvelles des 
siens. . . Car jusqu'ici il ne lui avait pas été permis de leur écrire, 

» Dreyfus fut autorisé, pour la première fois à correspondre 
avec sa famille, sous le contrôle du Commissaire du Gouverne- 
ment auquel on remettait toutes les lettres expédiées ou reçues. 
J'ai assisté aux deux seules entrevues autorisées qu'il a eues avec 
sa femme et une avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes. 

» Dès que le pourvoi fu^ connu, le commandant du Paty vint 
encore avec une autorisation spéciale du Ministre, ordonnant de 
le laisser communiquer librement avec Dreyfus. 

148 



» Après s'être enquis de l'état d'âme du condammé, il se rendit 
près de lui, tout en enjoignant à l'agent principal de demeurer à 
portée de son appel si besoin était. 

» Dans cette dernière entrevue, ce qui ressort d'une lettre écrite 
immédiatement après par Dreyfus au Ministre de la Guerre, le 
comnaandant du Paty s'efforça d'o,bien1r un aveii de culpabilité ou, 
tout au moins, celui d'un acte imprudent d'amorçage. .- 

» Dreyfus répondit qu'il n'avait jamais amorcé personnes, qu'il 
était innocent. 

» Le 4 janvier iSgS, j'étais déchargé de la lourde responsabilité 
qui m'incombait. 

, » Après avoir serré la main au capitaine Dreyfus, je le remettais 
aux gendarmes qui le conduisirent, menottes aux maina, à l'Ecole 
Militaire, où il subit en criant son innocence, la dégradation — 
supplice plus terrible que la mort — puis l'exil. 

» J'ai eu à remplir une mission extrêmement pénible et triste, 
ayant vécu pour ainsi dire près de trois mois de l'existence de ce 
malheureux, puisque j'avais reçu l'ordre formel d'assister à tous 
ses repas que je devais étroitement surveiller, afin qu'aucun écrit 
du dehors ne pût lui parvenir dissimulé dans les aliments. 

» Depuis de si longues années que, par un choix qui m'a honoré, 
et quoique déjà retraité, je suis resté à la tête de divers établisse- 
ments pénitentiaires; j'ai acquis une grande expérience des prison- 
niers, et je ne crains pas de dire et de déclarer hautement qu'une 
erreur terrible a été commise. Aussi n'ai-jo jamais considéré le 
capitaine Dreyfus comme un traître à sa patrie, à son uniforme. 

n Dès les premiers jours mes chefs directs et autres connurent 
mon opinion.. 

)) Je l'ai affirmée en présence de hauts f nictionnaires et person 
nages politiques, ainsi qu'à de nombreux officiers de tous grades, 
journalistes et hommes de lettres. 

» Je dirai mieux. Le Gouvernement connaissait également mon 
opinion, car la veille de la dégradation, un chef de bureau du 
Ministère de l'Intérieur vint de la part de son ministre Dupuy, me 
demander quelques renseignements sur Dreyfus. Je lui répondis 
dans le môme sens. 

» Ce fonctionnaire n'a pas été sans le répéter à ces chefs. Or je 
déclare que, jusqu'au 5 novembre dernier, je n'avais jamais reçu 
d'aucun de mes chefs, ni la moindre observation, ni l'ordre d'avoir 
à me taire, et que j'ai toujours continué à proclamer l'innocence 
de Dreyfus qui est la victime d'une de ces fatalités du sort qui 
sont inexplicables et impénétrables ou d'une machination inson- 
dable, ourdie à dessein. » 

Ce que je voulais. Messieurs, vous faire connaître, ce n'est pas 
seulement l'impr^ission persennelle de M. le commandant Forzi- 

149 



netti qui a été, depuis que la campagne a pris un caractère aigu, 
révoqué, je le veux bien, mais qui est resté jus,qu*à ce moment en 
service, ses chefs connaissent ses sentiments : ce n'est pas seule- 
ment l'opinion personnelle de M. le commandant Forzinetti, qui a, 
il faut bien le reconnaître, une singulière valeur; j'ai surtout voulu 
vous faire voir les procédés singuliers, bizarres, mystérieux 
auxquels on a eu recours air cours de cette information dont j Saurai 
encore tout à l'heure à vous parler. 

Instruction secrète, instruction romanesque et puis après cela, 
huis clos, huis clos prononcé dans des conditions que je vais vous 
faire toucher du doigt, en vous montrant dans quelles conditions la 

garole de M® Démange a été interrompue à l'audience publique, 
uis clos malgré toute la presse. J'ai encore ici un nombre consi- 
dérable d'articles que je pourrais vous lire, mais ce que je vous ai 
lu de M. Paul de Cassagnac suffit :"'tout le monde demandait la 
publicité. La publicité, en réalité, ne pouvait avoir aucune espèce 
d'inconvénient, nous en sommes bien sûrs aujourd'hui que nous 
connaissons les charges contre Dreyfus, mais à ce moment-là, 
qu'est-ce donc qu'on pouvait croire? 

Représentez- vous maintenant ces mensonges qui courent la 
Presse, ces mystères qui planent sur l'affaire, ces demi-révélations 
qui de part et d'autre vous montrent cette prison de la rue du 
Cherche-Midi, comme une de ces prisons fantastiques, où se 
passent je ne sais quels faits épouvantable et mystérieux. On a dû 
croire nécessairement, Messieurs, qu'il y avait trahison avérée,* 
trahison établie par des preuves matérielles et indiscutables ; on a 
pensé que le flagrant délit était certain, que Dreyfus avait été 
saisi en rapports directs soit avec une ambassade,, soit tout au 
moins avec un secrétaire d'ambassade, soit enfin, avec un attaché 
militaire. 

Vous vous représentez facilement à quels débordements a dû 
alors se livrer l'imagination publique — et comprenez-le bien. 
Messieurs les Jurés, c'est le point de départ des convictions, de 
certaines convictions indéracinables contre lesquelles, à l'heure 
présente, le raisonnement est impuissant, parce que, depuis le 
premier moment, grâce à toutes ces chimères, grâce à tous ces 
mensonges, il s'est fait dans beaucoup d'esprits sincères et de 
bonne foi, je ne dis pas seulement parmi le peuple, mais parmi 
ceux-là mêmes qui avaient commencé la poursuite, uiîe de ces 
cristallisations qui ont quelque chose de permanent et de définitif 
contre lesquelles ensuite on ne peut plus rien. 

Mais, voyons, en dehors de la gravité des faits établis, auxquels 
ces circonstances devaient faire croire, auxquels, d'ailleurs les 
interviews ministérielles prêtaient leur conci nrs et leur appui, 
puisque M. le ministre Mercier, dans une interview qu'il a 
démentie, il est vrai, mais qui a été confirmée par celui qui 1 avait 
reçue, M. Léser, parlait de documents et de complices civils. 

i5o 



Qu'est-ce donc, Messieurs, <^ui pouvait justifier tant de mystères? 
Eh bien ! moi, je crois, — et ici nous sommes voyez-vous dans le 
raisonnement calme, dans le raisonnement inflexible auquel il n'y 
a rien à répondre — que pour justifier tant de mystère, il fallait 
deux choses, il fallait le respect absolu de la loi, il fallait ensuite 
que tous ceux qui avaient qualité pour savoir, que tous ceux qui 
jouaient un rôle dans le drame, magistrats instructeurs, Conseil 
des Ministres, accusé, juges enfin, eussent la connaissance 
complète de l'affaire. 

Il faut bien le dire, Messieurs les Jurés, c'est ce que tout le 
monde a toujours cru. Je vous parlais hier des raisonnements des 
hommes de bonne foi qui disent : « Les juges... nous ne pouvons 
pas croire qu'ils se sont trompés volontairement, ils ont dû con- 
naître, ils ont dû juger en leur âme et conscience. » Sur quoi donc 
repose-t-il ce raisonnement? Sur la conviction, — et c'est celle du 
peuple, — que les juges ont jugé en toute régularité et conformé- 
ment à la loi, en toute connaissance de cause. Et pour tous ceux 
qui, au lendemain de la condamnation ont eu une confiance 
absolue au point de vue de la justice et de la peine, qu'est ce donc 
qui a fait leur conviction, sinon la certitude que tout s'était passé 
selon les règles, que tous ceux qui avaient le droit de savoir, 
avaient eu sur la chose une lumière complète, et n'est-ce pas là- 
dessus que se fondent aujourd'hui les sentiments de ceux qui nous 
parlent de la chose jugée, qui l'invoquent toujours au début de 
toute discussion, comme une sorte de fin de non-recevoir absolue. 

Si ce n'est pas cela, comment s'expliquer l'inébranlable con- 
viction des gens de bonne fois qui protestent contre ceux qui 
acceptent de révéler ce qu'il croient une injustice. 

Est-ce parce que le capitaine Dreyfus est juif; est-ce par ce rai- 
sonnement tout seul; il est juif, cela suffit, est-ce par cela sera 
accepté par quelqu'un? Je ne crois pas. 

Je parlais hier sévèrement de l'antisémitisme, parce que je trouve 
que c'est une doctrine qu'il faut avoir le courage de réprouver 
hautement et de combattre, celle qui se place uniquement pour 
semer la discorde ou la haine sur la différence de religion, et si 
vous le voulez, même de race. Mais cependant, je ne fais pas à un 
seul des antisémites l'injure de croire qu'il accepterait pour son 
compte et sous sa responsabilité ce raisonnement : Le capitaine 
Dreyfus était juif, donc, qu'il soit innocent ou coupable, sa con- 
damnation était justifiée. 

Et alors j'ai bien raison de dire — soyez tranquilles, nous mar- 
chons dans le raisonnement — que ce qui fait la force de mes 
adversaires de bonne foi, car je ne plaide que pour ceux-là, c'est 
l'idée, la double idée que tout s'est passé selon les règles, selon la 
légalité, et aussi que tous ceux qui avaient qualité pour savoir, ont 
tous eu la lumière complète. 

l5l 



Eh bien! Messieurs les Jurés, de tout cela rien n'est vrai, ilen 
de tout cela. Ce qui fait la base des convictions de bonne foi, rien 
de tout cela n'existait dans la réalité. 

Sans parler, quant à présent,de la violation de la loi, sur laquelle 
j'aurai à m'expliquer tout à l'heure, la gravité même des faits 
n'était pas établie, leur matérialité n'était pas proiiKrée. Des 
démarches pressantes ou illicites de Dreyfus en Belgique ou en 
Allemagne, aucune ! Des rapports avec une ambassade ou avec un 
secrétaire d'ambassade, ou même avec un attaché militaire, établis 
directement, pris sur le vif, aucun ! Des flagrants délits de cette 
sorte, eh ! bien ! rien. Messieurs les Jurés ! au moins, pour ce que 
connaît la défense et pour le président, — je suis obligé de m'en 
tenir à cela : nous verrons le reste plus tard. 

Mais il faut encore que j'ajoute, que s'il y a eu au Ministère 
une photographie d'une pièce qui représentait un lettre échangée 
entre deux attachés militaires de la triple alliance, lettre dont on a 
essayé plus tard de faire une pièce pour le procès Dreyfus, une 
pièce à conviction, cette photographie, elle existait au ministère 
huit mois avant l'arrestaîtion de Dreyfus, huis mois avant qu'on ait 
songé à lui : elle ne s'applique pas à Dreyfus et je vais vous le 
démontrer tout-à-l'heure. En tout cas, on ne pouvait y attacher 
d'attention. 

Des rapports de Dreyfus avecl'ennemi, des complices civils... 
rien de pareil, et je parle ici d'après l'acte d'accusation, d'après le 
rapport d'Ormescheville que seul on a le droit d'invoquer. 

Relisons-en, si vous le voulez-bien, les premières lignes : 

a La base de l'accusation portée contre le capitaine Dreyfus est 
» une lettre missive, écrite sur du papier pelure, non signée et noo 
» datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents 
» militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance 
» étrangère. » 

Ecoutez bien ceci, Messieurs : 

« M. le général Gonse, sous-chef d' Etat-Major général de l'ar- 
mée, entre les mains duquel cette lettre se trouvait, l'a remise par 
vŒfie de saisie, le i5 octobre dernier, à M. le commandant duPaty 
de Clam, chef de bataillon d'infanterie hors cadre, délégué le 
14 octobre 1894 P^^ M. le Ministre de la guerre, comme officier de 
police judiciaire, à l'effet de procéder à l'instruction à suivre contre 
le capitaine Dreyfus. » 

Et écoutez ceci. Messieurs : 

« Lors de la saisie de cette lettre-missive. . . « — C'est le bor- 
dereau, vous l'avez compris, » — M. le général Gonse a affirmé. 

Car ce sont toujours des affirmations qu'on jette dans la 
balance; c'est avec des affirmations qu'on juge, avac des affirma- 

l52 



( 



tions qui ne prouvent rien et qui sont d'autant plus dangereuses, 
qu'elles sont des affirmations d'hommes de bonne foi. 

« Le général Gonse a affirmé à l'officier de police judiciaire, 
délégué et précité, qu'elle avait été adressée à une puissance étran- 
gère et qu'elle lui était parvenue; mais que, d'après les ordres for- 
mels de M. le Ministre de la guerre, il ne pouvait indiquer par 
quels moyens ce document était tombé en sa possession. » 

Ainsi voilà bien la preuve de ce que je viens de vous dire. 
Une seule pièce, le bordereau, dont on ne dit pas l'origine, borde- 
reau que M. le général Gonse affirme être d'une origine périlleuse 
pour l'accusé, mais qu'on ne le met, en aucune espèce de manière, 
en mesure de contredire. 

Ce qu'il y a donc, retenez-le — je vous en supplie — , et je 
vous le prouve, ce qu'il y a donc en ce moment pour ne prendre 
que les charges officielles, je ne dis pas publiques, mais communi- 
quées à la défense c'est une écriture, ce sont des expertises, 
que je discuterai, mais qui ne sont, je le retiens et pour le moment, 
je ne retiens que cela, que des expertises contradictoires. 

En dehors de cela il n'y a rien ; en dehors de cela — ce qui 
est grave, — le gouvernement ne sait rien; seul. Messieurs les 
Jurés, un homme qui peut être un brave soldat, — et je dois dire 
que c'est l'impression qu'il m'a donné à cette barre, je veux parler 
de M. le général Mercier, qui peut être un bon soldat, mais auquel 
à coup sûr la tactique militaire et la conduite des armées, sont plus 
familière que les grandes affaires, — seul, dis-je, M. le général 
Mercier a tout pris sur lui. Aux pièces absentes, il substitue son 
impression, son impression arbitraire, son impression faite de 
quoi ? d'une conscience naïve, vous allez le voir, d'une crédulité 
incroyable dans les procédés puérils de l'information, procédés qui 
ne sont autre chose que le fruit de l'imagination loyale, je le veux 
bien, mais, qu'il me permette le mot, véritablement enfantine de 
ses subordonnés. 

« Enfantine, est-ce trop dire, Messieurs les Jurés ? Que faut-il 
donc penser de cette scène de la dictée qui a été faite au capitaine 
Dreyfus au moment de son arrestation, dont je vais tout à l'heure 
avoir à tirer la conclusion la plus forte, mais qu'il faut d'abord que 
j'établisse en fait. 

Ecoutez, Messieurs, ce qui s'est passé. Le i5 octobre, quand 
Dreyfus s'est trouvé en présence du commandant duPaty deClam, 
officier de police judiciaire, et aussi M. Cochefort, chef de la 
Sûreté, et si je ne me trompe de plusieurs autres personnes, 
« avant d'opérer cette arrestation » — dit le rapport d'Ormesche- 
ville, — « et alors que le capitaine Dreyfus, s'il était innocent, ne 
pouvait pas se douter de l'accusation formulée contre lui. » — 
écoutez bien. Messieurs les Jurés, vous savez cela, mais il importe 
que ce soit précisé, et que je vous montre bien que cela sort d'un 

i53 



document authentique — « alors que le capitaine Dreyfus, s'il 
était innocent, ne pouvait pas se douter de l'accusation formulée 
contre lui. . . 

» M. le commandant du Paty de Clam le soumit à l'épreuve 
suivante ; il lui fit écrire une lettre dans laquelle étaient énumérés 
les documents figurant dans la lettre missive incriminée. Dès que 
le capitaine Dreyfus s'aperçut de l'objet de cette lettre, son écri- 
ture, jusque-là régulière, normale, devint irrégulière et il se troubla 
d'une façon manifeste pour les assistants. Interpellé sur les motifs 
de son trouble, il déclara qu'il avait froid au doigts. Or, la tem- 
pérature était bonne dans les bureaux du ministère où le capitaine 
Dreyfus est arrivé depuis un quart d'heure et les quatre premières 
lignes écrites ne présentent aucune trace de l'influence de ce 
froid. » 

Voilà, Messieurs, ce qui se passe, nous verrons tout à l'heure 
ce qu'il faut en conclure, mais, quant à présent, j'ai le droit de 
dire que ce sont là d'inattendus et de puérils moyens d'informations 
judiciaire. 

Eh bien, voilà l'accusation! Et qu'on ne parle pas. Messieurs 
les Jurés, de dossier secret ! Nous verrons tout à l'heure apparaître 
le dossier secret, mais il n'en est pas question. Vous vous souvenez 
du point de ma discussion où je viens de vous dire que, seul, un 
homme, M. le général Mercier, avait tout pris sur lui, qu'il avait 
substitué son impression arbitraire aux pièces absentes ; vous allez 
en avoir la preuve. 

Est-ce qu'il parle d'autres pièces au Conseil des ministres ? 
Est-ce que M. Guérin, est-ce que M. Dupuy, ministres d'alors, — 
que nous avons fait venir ici, que nous n'avons pas pu entendre, 
— ont connu d'autres charges? Vous allez voir que non. Messieurs 
les Jurés. Il n'y a eu pour les décider à suivre le ministre de la 
guerre dans cette voie si désastreuse qui allait conduire au dés- 
honneur, à la mort* civile un officier, il n'y a eu; que la parole du 
ministre. 

Ecoutez une interview de M. Guérin, dont l'authenticité ne 
pourra pas être et ne sera pas contestée, intervievv^ qui a parue 
dans le journal le Gaulois et qui a été rapportée par M. Marcel 
Hutin. Nous pouvons nous passer de dépositions, je l'ai déjà fait 
remarquer. Les ministres se retranchent derrière le secret profes- 
sionnel, devant le jury, mais ils ne l'invoquent pas devant la 
Presse, Dieu merci ! 

Voyons ce qu'ailleurs, avant ce procès, ils ont dit. M. Guérin, 
rapporte l'auteur de l'article, lui a expliqué qu'ils furent, lui et 
M. Charles Dupuy, les seuls ministres que le général Mercier eût 
mis au courant de l'affaire. 

« Voici du reste, raconte l'ancien garde des sceaux dans cette 
interview, comment l'affaire Dreyfus en 1894 fut engagée à ma 



connaissancei Nous étions trois ministres qui avions été mis au 
courant de l'instruction ouverte contre cet officier à ses débuts. A 
la suite d'un Conseil de cabinet tenu au ministère de la guerre, le 
général Mercier, ministre de la guerre,me fit appeler chez le prési- 
dent du conseil. Nous étions à peine tous trois réunis dans le 
cabinet de M. Dupuy, que le général nous exprima la douloureuse 
conviction qu'il avait acquise que des documents très importants, 
touchant à la défense nationale, avaient été communiquées par un 
officier d'Etat-Major, à une puissance étrangère. Et il nous 
nomma l'officier sur lequel pesaient tous les soupçons, le capitaine 
Dreyfus. » 

Ecoutez bien ce qui suit, c'est bien précis : 

a Et la conviction du Ministre de la guerre se fondait d'abord 
sur la nature des documents dont seul le capitaine Dreyfus pouvait 
avoir eu connaissance. Ils se trouvaient, nous dit notre collègue, 
enfermés au 4e bureau auquel l'officier était attaché, et seul, après 
enquête approfondie, il avait pu les communiquer. » 

Sur ce premier point. Messieurs, essayons de rattacher tous les 
incidents complexes de ces audiences à chacun des points que je 
plaide. 

Vous vous rappelez la réponse qui a été faite par M. le colonel 
Picquart, non seulement par le colonel Picquart, mais encore par 
le général Gonse, par le général de Pellieux, aux questions que 
j'ai eu l'honneur, que je me suis permis de leur poser. 

Voyons la suite : 

« De plus, le Général me dit avoir fait examiner par des experts 
en écritures la lettre qui accompagnait l'envoi de ces documents, 
et le résultat de l'expertise avait été que la lettre d'envoi était bien 
de l'écriture du capitaine Dreyfus. Enfin notre collègue nous 
raconte la scène que vous connaissez, de la dictée du fameux bor- 
dereau. Quand le général Mercier eut fait ce récit qui, vous pou- 
vez vous en douter, nous impressionna très vivement, il se tourna 
vers moi et me dit : 

« J'ai tenu, mon cher Collègue, à raconter tous ces faits devant 
ï) vous pour vous demander un conseil Je désire ne pas m'en rap- 
n porter aux éléments de preuves déjà trop probants qu'on a réunis 
» contre cet officier. J'ai besoin de vous pour que vous me désigniez 
» un contre-expert, de façon à ce que je puisse faire la lumière 
» complète sur l'authenticité de cette pièce importante. » 

» Je m'empressai de faire venir à mon cabinet M. Baudoin, pré- 
sident du tribunal civil de la Seine, qui m'indiqua M. Bertillon. » 

Vous voyez, Messieurs les Jurés, si j'avais raison, quand je 
disais après la déposition de M. Bertillon, qui doit être encore 
présente à votre esprit : l'accusation, la voilà! Aussi bien, en effet, 
c'est M. Bertillon qui va décider de la poursuite parce que c'est à 

i55 



lui que, dans les conditions que tous voyez, on va s'adresser pour 
avoir une sorte d'expertise définitive. 

a Le Ministre de la guerre, pour éclairer tout à fait notre reli- 
gion, nous raconta que c'était par l'intermédiaire d'un de ses agents 
qu'il avait reçu communication de cette pièce, trouvée, ajoutait-il, 
dans une corbeille à papier. 

» D'ailleurs, le Conseil des ministres, nous dit M. Guérin, ne 
fut mis au courant des phases de l'affaire, qu'après l'arrestation du 
coupable. 

» — Avez-vous eu connaissance, M. le Ministre, d'une autre 
pièce incriminant Dreyfus, en dehors du bordereau et des charges 
qui pesaient sur lui ? 

» — Non, jamais, on ne nous a parlé de pièces secrètes ; je puis 
vous dire qu'aucun de mes collègues n'a été mis au courant de 
cette communication,' — s'il est vrai qu'elle ait eu lieu — de 
pièces secrètes, en chambre des délibérations, en dehors de 
l'accusé et de son défenseur. 

» J'ai là-dessus rassemblé tous mes souvenirs, je les ai précisés, 
il y a quelque temps au Palais de Justice, devant mon ami et 
ancien collègue Poincarré, a qui j'ai demandé s'ils concordaient 
avec les siens; ils se trouvaient parfaitement corroborés. 

» Une seule chose me frappe : Pourquoi n'a-t-on pas démenti 
hautement le fait de la communication secrète de pièce, qui aurait, 
en effet, constitué un huis clos dans le huis clos ? » 

Et qu'est-ce que dit M. Dupuy, le Président du Conseil? 

« — Jamais, aurait-il déclaré, au même journal, le Gaulois, ]e n'ai 
eu connaissance en dehors du bordereau, d'une autre pièce incri- 
minant le condamné, et je crois que mes collègues du Conseil des 
ministres sont dans le même cas que moi. » 

« — Cependant, a dit notre confrère du Gaulois, on a parlé de 
pièces, de lettres lues au Conseil de guerre, dans la chambre des 
délibérations, en dehors de l'accusé et de son défenseur? 

» — Les journaux, en effet, tiennent pour acquis ce fait, qui n'a 
du reste pas été démenti officiellement. 

» — Mais vous, que pensez-vous de tout cela ? 

» — Je vous déclare franchememt que, si la chose est exacte, je 
ne puis que la regretter, comme étant absolument contraire à la 
loi, et aux droits de la défense, etc. » 

Sur la portée de la communication, Messieurs, nous discuterons 
plus tard. Mais, ce que je retiens, c'est qu'au moment où les pour- 
suites s'engagent, au moment où l'arrestation de Dreyfus va être 
décidée, arrestation après laquelle tout le reste va s'ensuivre, 
parce que l'arrestation faite, on ne pouvait plus revenir en arrière, 
eh bien ! à ce moment-là, il n'y a pas de pièces secrètes, il n'y a 

i56 



de charges, en dehors de ce bordereau, que la scène de la dictée 
que je viens de vous dire. Il n'y a donc, pour engager le Conseil 
des ministres, '— qui li'est du reste, pas prévenu tout entier, dans 
lequel, seuls, MM. Charles Dupuy et Guérin sont avertis, et un 
troisième, M. le Ministre delà guerre, -^ il n'y a qu'une chose, 
c'est la parole de M. le général Mercier, qui, — c'est bien acquis 
maintenant, n'est-ce pas, — prend tout sur lui et s'engage dans les 
poursuites. 

Je sais bien que depuis on a parlé de pièce secrète, je sais bien 
qu'on a produit une pièce dérisoire, dérisoire de l'aveu même de 
ceux qui pendant longtemps, ont eu la prétention de s'en servir, 
puisque aujourd'hui elle ne leur suffit plus et qu'ils viennent inu- 
tilement et, on peut le dire, injustement, jeter dans le débat des 
pièces postérieures qu'ils qualifient, celles-là, de preuves abso- 
lues. . . et nous verrons ce qu'elles valent. 

Cette pièce dérisoire, c'est cette pièce dont on a la photogra- 
phie et qui porte ces mots : « Cette canaille » où plutôt, d'après 
M. le colonel Picquart : a ce canaille de D. . . ». 

C'est la lettre, Messieurs les Jurés, — tout le monde le sait, on 
l'écrit partout, on peut bien le dire sans porter atteinte à la Défense 
Nationale c'est une lettre, adressée par un attaché militaire à 
un autre attaché militaire, qui a été photographiée au passage, et 
qui porte le post-scriptum que vous savez : « Ce canaill(p de D. . . 
devient bien exigeant ». 

Qu'on n'essaie point de dire que cette pièce n'a point de valeur; 
qu on n'essaie pas de dire que si elle ne peut pas constituer une 
preuve, — et je vais vous démontrer qu'elle est dérisoire, — il y en 
a d'autres qui ne constituent. pas d'équivoque; c'est, en effet, la 
pièce sur laquelle, au point de vue de la prétendue culpabilité, en 
a vécu pendant des années. La preuve, c est qu'on la voit partout, 
c'est que cette pièce, on la signale comme étant de la plus haute 
importance; c'est elle <j[ui, dans le cabinet du colonel Picquart, 
est montrée à M® Leblois; c'est elle qui est citée dans le rapport 
Ravary; c'est cette pièce, enfin, que l'on voit dans l'Eclair. Ah! 
s'il n'y avait que l'article de l'Eclair, on pourrait dire : C'est un 
propos de journal ; mais M. le commandant Ravary a parlé de la 
pièce, de la même, dans son rapport lu publiquement ! Il y a mieux, 
Messieurs les Jurés, c'est cette même pièce que détient l'idéale 
V dame voilée », c'est le document — cela fait rire — c'est le docu- 
ment qu'on a appelé le document libérateur; et, comme si, voyez- 
vous Messieurs les Jurés, dans cette affaire, on avait pris soin, à 
chaque pas, de nous mettre entre les mains des éléments de 
preuves qu'il fallait que nos adversaires eux-mêmes nous appor- 
tassent, il y a ce reçu de M. le Ministre de la guerre à M. le com- 
mandant Esterhazy, du document libérateur 1 C'est donc officielle- 
ment, c'est donc avec le couvert de l'Etat- Major, que M. le com- 
mandant Esterhazy rapporte cette pièce au Ministère, et elle a 

i57 



bien la valeur que je lui prête en ce moment, puisqu'on la reçoit 
dans les conditions que je vous indique, et vous vous rappelez, 
Messieurs, à quel admirable développement de Jaurès, ce fait 
capital dans le procès a donné lieu. 

Par conséquent, n'est-ce pas, c'est bien la pièce importante. Oh ! 
je sais bien que depuis, on en a inventé d'autres ; quand la pièce a 
été inventée, on a parlé d'autres pièces, sans faire de mensonges, 
car les officiers ne mentent pas, — je le dis hautement, — mais 
équivoquent, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, parce 
que, lorsqu'on dit une partie de la vérité, lorsqu'on ne la dit pas 
toute entière, on équivoque. Eh bien! oui, il y a d'autres pièces 
dans le dossier secret, mais elles n'ont pas d'importance, parce 
qu'elles se rattachent aussi bien à l'un qu'à l'autre, et cela, je le 
trouve dans la déclaration de M. le colonel Picquart, quand il 
nous a parlé; mais pas assez, lui aussi, et je lui en sais mauvais 
gré. non pas au point de vue de la vérité et de la justice — ; cepen- 
dant, il a dit : « il y a dans le dossier secret, il y a une pièce qui 
s'applique bien plus à Esterhazy qu'à Dreyfus ». Qu'est-ce que 
cela veut dire? C'est que ce sont des documents d'espionnage, sans 
attribution possible, documents qu'on a mis dans le dossier parce 
que cela fait bien, mais documents qui ne s'appliquent pas plus à 
Dreyfus qu'à tout autre espion, quel qu'il soit. Il y a une pièce 
qu'on veut appliquer à Dreyfus, dont on a été jusqu'à dire qu'elle 
portait le nom de Dreyfus, celle qui porte le nom de D .. dont on 
a fait Dreyfus. Voilà qui est acquis. 

Et, Messieurs les Jurés, la preuve que toutes les autres pièces 
sont inapplicables spécialement, c'est que quand cette pièce n'a 
plus paru suffisante, c'est que, quand on a compris qu'une fois 
livrée comme elle l'était, à la discussion, elle allait s'évanouir 
comme un songe, eh bien ! on a apporté à la barre cette affirmation 
de M. le général de Pellieux, qui a été le point culminant de ce 
débat, qui a semblé donner un coup de barre énorme à l'affaire et 
la faire virer pour lui faire changer son cours, mais qui n'a été 
qu'un incident éphémère, parce qu'à cet incident aussi, nous 
donnerons sa véritable portée. Seulement, ce que je retiens, quant 
à présent, au point oiî j'en suis, me plaçant à une heure de la 
poursuite qui est antérieure au jugement, c'est que je n'ai pas à 
me préoccuper des preuves postérieures qu'on a jetées dans la 
discussion et dont je m'expliquerai plus tard. 

Ce que j'ai établi — vous voyez qu'ici nous discutons, c'est de 
l'argumentation, n'est-ce pas — ce que j'ai établi, c'est que la pièce 
secrète, dont on a fait état pendant longtemps, c'est la pièce qui 
porte ces mots : « Cette canaille de D... » Mais cette pièce. 
Messieurs les Jurés, on ne lui a donné de valeur qu'après les pour- 
suites, et ici je le dis hautement, il semble bien qfue pour le général 
Mercier lui-même, elle n'ait été qu'un artifice. La preuve ? La 
preuve, c'est que le général Mercier, qui n'a pas de raisK)n, n'est-il 

l58 



pas vrai, de se défier de ses collègues, ne leur parle de rien au 
moment où il engage ces poursuites dans cette affaire touffue qui, 
vous le comprenez bien, devait préoccuper le Conseil des ministres; 
il ne dit pas un mot. Et puis, prenons-la donc en elle-même. Au 
point de vue judiciaire d'abord ; que peut avoir une pareille pièce? 
D... ? Qu'est-ce que cela veut dire?... En vérité, Messieurs les 
Jurés, quand on songe que cette pièce était au ministère huit mois 
avant les poursuites contre Dreyfus, que personne n'avait songé 
à la lui appliquer, n'est-il pas vrai de dire qu'il faut véritablement 
être hypnoti.sé sur ce nom de Dreyfus ; ou bien qu'il faut être 
inconscient ou faible d'esprit, — et vous sentez pourquoi je 
reprends ce mot, — pour ne rien voir autre, dans cette initiale, 
que Dreyfus. Et puis, pourquoi donc, tout au début, n'y avait-on 
pas attaché d'importance?... Mais, y eût-il Dre3rfus sur la pièce, 
elle pouvait être d'un faussaire... Vous savez qu'il y a eu des faux, 
dans cette affaire ; et quand M. le commandant Esterhazy parle 
de faux, on ne discute plus, c'est une affaire entendue, parce que 
c'est le commandant Esterhazy qui parle ; mais il peut cependant 
y avoir d'autres faux émanant d'autres mains et s'appliquaut à 
d'autres personnes. Il y a mieux, Messieurs ; fût-elle authentique, 
cette pièce, et quelque accablante qu'elle fût, est-ce que, pour des 
juges, pour des hommes dé bons sens, est-ce qu'une pièce qui n'a 
pas été discutée contradictoirement, qui n'a pas été montrée à 
l'accusé et à son défenseur, lesquels, peut-être, la renverseraient 
d'un mot, puisqu'ils en démontreraient l'impossibilité et l'invrai- 
semblance, est-ce qu'une pareille pièce à une valeur quelconque ?... 

Mais, il est même un mot, que je veux vous dire, ici. Messieurs 
les Jurés, car j'ai l'intention de vous parler en toute franchise : est- 
il permis de dédaigner les déclarations oflScielles de certains gou- 
vernements étrangers au sujet des rapports avec le capitaine 
Dreyfus. (Murmures) .. Je m'attendais à ces murmures, ils sont 
discrets, et ce que j'ai le droit de leur répondre, c'est que si nous 
avions voulu, nous aurions peut-être pu appeler des étrangers à 
cette barre, et s'ils n'y sont pas, c'est que nous ne l'avons pas 
voulu... 

M. le Président. — Je m'empresse de vous dire que nous ne les 
aurions pas entendus. 

Me Labori. — C'est possible, Monsieur le Président, c'aurait été 
une question de droit à discuter après les autres. 

Mais ce qui est certain, c'est que nous avons estimé que, dajis 
une pareille affaire — et c'est ce qui nous donne le droit de parler 
haut librement, — la lumière devait se faire entre Français, parce 
que d'abor.i il y a assez de faits dans ce procès pour faire la 
lumière, et parce qu'il importe dans un pareil procès, - quelque 
confusion qu'on essaie de produire — que l'étranger ne soit avec 
personne, pour que, demain,, quoi qu'il advienne et si les menaces 
de guerre qu'on jetait imprudemment dans le débat se réalisaient, 

l5g 



elles, nous puissions, malgré tout, et malgré le désaccord d'aujour- 
d'hui, nous retrouver tous la main dans la main, face à l'Etranger, 
auquel nous ne demandons rien. (Applaudissements.) 

Seulement, cette observation faite, est-il permis. Messieurs les 
Jurés, en adversaire de bonne foi de l'étranger, de négliger des 
déclarations aussi hautes et aussi officielles que celles qui ont été 
faites dans une commission du Reichstag, et â la tribune italienne, 
et dans quels termes. Messieurs les Jurés... 

M. le Président. — Non, passez. 

Me Labori. — Je passe, Monsieur le Président; au surplus, je 
ne crois pas qu'il y ait rien dans mes paroles qui puisse être 
attaqué par qui que ce soit. 

M. le Président. — Passez, passez. 

M« Labori. ^- Je continue, Messieurs les Jurés; sur ce point, et 
je dis ceci : l'Etranger n'a aucune espèce de raison pour défendre 
les traîtres; c'est contraire aux usages et aux habitudes diploma- 
tiques. Ah! qu'on ne livre pas ses espions soit, mais qu'on les 
défende quand ils sont pris, il n'y a aucune raison pour cela ! 

Par conséquent, si on est de bonne foi, et si on a le vrai courage 
qui consiste à regarder loyalement les choses en face, sans leur 
donner ni trop peu, ni trop de valeur, il faut reconnaîre que, tout 
de même, des déclarations comme celle-là, si elles ne sont pas 
décisives, elles doivent être considérées avec attention, elles 
doivent peser dans la balance. 

Voilà la raison pour laquelle je vous dis que cette pièce : « cette 
canaille de D. . . », ou a ce canaille de D. . . », livrée à la discus- 
sion, il n'en reste rien du tout. Mais je n'ai pas fini : cette pièce. 
Messieurs, mais elle paraissait sans valeur, à ceux-là qui s'en s'ont 
servi, et en voulez-vous la preuve? c'est qu'on n'en a pas parlé dans 
le rapport d'Ormescheville, c'est qu'il n'en est pas question dans les 
charges contre Dreyfus ; et qu'on ne parle pas ici de secrets de la 
Défense, pafce que je dis que cela est inacceptable ! 

Comment les secrets de la Défense 1 mais le procès va se juger à 
huis clos; mais là, devant le huis clos. . . pourquoi si ce n'est pas 
pour qu'on puisse tout dire, va-t-on faire le huis clos dans le huis 
clos, comme dit M. Guérin ? Est-ce acceptable? Voyons 1 pourquoi 
fermer la porte, pourquoi exclure la publicité qui fait assister aux 
débats tout le pays, si ce n'est pour tout dire à l'accusé, si ce n'est 
pour lui assurer cette unique, cette indélébile garantie ? Si on n'a 
pas mis la pièce aux charges, ce n'est pas parce qu'elle menaçait 
la défense nationale, — vous voyez si elle la menace quand on en 
parle, c'est qu'on n'y attachait pas d'importance ! En voulez-vous 
upe preuve de plus ? voulez-vous une preuve que ces prétendus 
secrets de la défense nationale — laquelle n'est respectable que si 
l'on n'en abuse pas, et c'est un sacrilège que d'en abuser, — 
youlcz-Yous la preuve que ces secrets de la défense nationale n'ont 

i6o 



^ 



été invoqués que pour les besoins de la cause ! Mais, c'est qu'on a 
parlé de la pièce, c'est que, dans VEclair, du i5 septembre 1896, 
elle a été insérée avec toutes les indications d'origine. Et vous 
savez, Messieurs, quelle était la source de la pièce, je m'en suis 
déjà expliqué; mais il faut ici que je reprenne cela en un mot. 

Ce n'est pas seulement un article qu'a publié VEclair, au mois 
de septembre 1896, c'est toute une campagjne qu'il a faite, et l'ar- 
ticle du i5 septembre a été précédé lui-même d'un article du 
10 septembre, que vous verrez dans les pièces, si vous le croyez 
utile, qui est, contre l 'ex-capitaine Dreyfus, de la dernière vio- 
lence. Ecoutez, comment il est conçu : 

« On a cru, pendant quelques heures, Dreyfus, le traître, évadé. 
Une dépêche nouR a rassurés. Il est toujours sous le joug du 
bagne. Combien de temps durera sa captivité.^ Elle n'est sans doute 
que temporaire. Des intelligences occultes s'emploient à le déli- 
vrer. Cette fois, il n'y a pas eu évasion. Mais il est manifesté qu'il 
y a eu complot. 

» La nouvelle, lancée par un journal étranger, n'est pas une 
simple mystification. Elle a été délibérée, et elle repose sur un fait 
certain. Nous n'en voulons pour preuve que l'émotion qu'elle a 
causé dans certains milieux officiels. Qu'on le veuille avouer ou 
non, on se préoccupe encore de cette nouvelle, en dépit du démenti 
très formel qui est arrivé de l'île du Diable. Une enquête est 
ouverte, conduite dans le plus grand secret. 

» La fausse nouvelle serait l'annonce prématurée d'un fait qui 
devait s'accomplir, où elle rentrerait dans un système de défense 
du traître, organisé habilement par ses proches et ses amis, n 

Puis, ceci : 
« La famille est l'âme de cette agitation, la famille et les com- 
» plices. 

» Car, il a ou des complices civils. Il serait peut-être temps de 
» le dire et de les démasquer. >» 

Vous voyez dans quel sens et dans quel esprit l'article est 
conçu ; est-ce à des amis, où à la famille de Dreyfus qu'il faut 
l'attribuer? J'ai déjà répondu par avance, j'ai dit que cela ne sou- 
tenait pas la discussion, et c'est ici le cas de dire un mot de cette 
fameuse question de la communication, au mois de septembre ou 
au mois d'octobre 1896, du dossier secret à Me Leblois, par M. le 
colonel Picquart. Savez- vous ce que j'en pense, de ce fait ? Eh 
bien ! c'est que c'est un petit fait, inutilement et dérisoirement 
grossi, c'est que nous sommes en présence, - de la part de ceux 
qui viennent ici. de bonne foi, je veux le croire, comme M. l'ar- 
chiviste Gribelin, comme M. le colonel Henry, affirmer qu'ils ont 
vu le fait, — nous sommes en présence d'une véritable illusion 
d'optique. {Murmures). Au mois de septembre 1896, ou quelques 
semaines après, quand M. le colonel Picquart a été envoyé en mis- 

161 



11. 



sion, quand, comme il le dit si justement, et par ce mot qui fait 
image, l'affaire Esterhazy a dévié dans l'affaire Dreyfus, tout ce 
bureau d' Etat-Major a été préoccupé de cette affaire Dreyfus à un 
point tel que, pour moi, il a été amené à voir, de la meilleure foi 
du monde, des choses qui ne s'étaient pas produites réellement ou 
qui ne s'étaient pas produites comme on le dit. 

Je ne veux accuser ici personne de mauvaise foi, mais si nous 
consultons les déclarations des témoins, est-il possible de retenir 
ce fait ? 

Voyons, Messieurs les Jurés, tout d'abord, vous vous rappelez 
combien M. le commandant Ravary a été, à cette barre, impuis- 
sant à me répondre ; on voit dans son rapport qu'on a mêlé le fait 
dont parle M. Gribelin. M. Gribelin a vu le dossier secret entre 
M* Leblois et le colonel Picquart; M. le colonel Henry, aussi. Eh 
bien ! dans ce rapport, on ne parle que du fait Henry, et on le 
place au mois d'août, alors que c'est l'époque à laquelle M. le 
colonel Henry était en permission. On mêle donc deux faits. Il 
y a là des inexactitudes, des contradictions, qui sont impossi- 
bles à concilier. Rappelez-vous autre chose. Messieurs les Jurés, 
rappelez -vous la déclaration de M. le général de Pellieux, qui 
a dit de la manière la plus nette que les deux faits Henry et 
Gribelin se placent dans la même journée. Voici, en effet, ce 
que je lis : 

c( M. le général de Pellieux. — Je voudrais élucider un pomt 
qui a été discuté tout à l'heure, ce point se rapporte aux dépo- 
sitions de M. le colonel Henry et de M. Gribelin. 

» Comme j'ai fait l'instruction, j'ai reçu les dépositions de 
ces deux officiers; je peux dire qu'il n'y a pas confusion; tous 
les deux, à deux moments différents, dans la même journée, 
sont entrés dans le bureau du colonel Picquart et ont fait 
deux déclarations distinctes. . . Je suis sûr que le colonel Henry 
vous dira la même chose. . . Le colonel Henry est entré dans 
le bureau du colonel Picquart, dans la même journée que M. 
Gribelin. Mais il y a là des déclarations absolument distinctes. » 

Or, vous savez. Messieurs les Jurés, que cela n'est pas 
possible, puisque M. le commandant Henry était, d'après la 
déclaration de M. Gribelin, en permission au moment où M. 
Gribelin a vu le fait dans le bureau du colonel Picquart. Mais 
il y a mieux. Messieurs, c'est la contradiction entre le rapport 
du commandant Ravary, et la déclaration même de M. le colonel 
Henry. Que dit M. le colonel Henry? Qu'il a vu la photogra- 
phie sortant de l'enveloppe, ouverte sur la table. Et que dit le 
rapport Ravary? Il dit qu'il a vu M« Leblois compulsant le 
dossier. Que voulez-vous. Messieurs les Jurés, tout cela est 
inconciliable! Voici ce que dit le rapport du commandant 
Ravary : 

162 



\ 



« Un soir que le lieutenant-colonel Henry, de retour de Paris, 
était entré brusquement chez M. le colonel Picquart, il aperçut 
Me Leblois, avocat, dont le colonel recevait de longues et n^é- 
quentes visites, assis au bureau, compulsant avec lui le dossier 
secret. » 

Que voulez- vous, nous sommes en présence, d'une instruc- 
tion officielle, d'un rapport, fait avec le plus grand soin, la 
plus grande loyauté, par le commandant Ravary, le comman- 
dant Ravary lui-même la dit. £h bien! que voyons nous? que 
tout cela est plein d'incertitudes, plein de contradictions sans 
parler de ce fait très important à savoir que M^ Leblois était 
absent de Paris au moment oîi on a placé le fait en question, 
et nous avons demandé à en faire la preuve en priant qu'on 
apportât ici le dossier de l'affaire Esterhazy qui n'a pas été 
apporté. M« Leblois ne revient à Paris que le 7 novembre 1896, 
et vous allez voir — ici je vous rappelle un incident qui s'est 
produit à l'audience entre M© Clemenceau et M. le colonel 
Henry — vous allez voir comment il paraît certain qu'entre le 
7 novembre et le 14 novembre, date à laquelle M. le colonel 
Picquart a remis son service au général Gonse, il est impossible 
que le fait se soit produit. En effet. Messieurs les Jurés, voici 
la question que pose M® Clemenceau à M. le colonel Henry : 

» Me Clemenceau. — M. le Président, je reprend, si vous voulez 
bien, au moment où vous avez exposé par un euphémisme très 
apprécié que les témoins n'étaient pas d'accord, je parle du colonel 
Henry et du colonel Picquart, présents à la barre. Il y a ici deux 
officiers de l'armée française, qui sont en désaccord sur un point 
important ; je demande au colonel Henry, si j'ai bien compris tout 
à l'heure et s'il nous a dit que quelques jours après avoir vu le 
dossier sur le bureau du colonel Picquart avec M" Leblois, il avait 
parlé de ce fait au général Gonse. 

M M. le colonel Henry. — Peut-être deux ou trois jours après, 
je ne me souviens pas exactement. » 

Par conséquent, vous le voyez, deux ou trois jours après avoir 
vu le fait, M. le colonel Henry a parlé à M. le général Gonse de la 
question. El alors, plus loin, après un long incident, au cours 
duquel M. le Président refuse la parole à M« Clemenceau pour 
s'expliquer là-dessus. M® Clemenceau, reprenant cependant la 
parole, continue : 

« Me Clemenceau. — M. le. colonel Henry a dit : j'ai parié au 
général Gonse de ce que j'avais vu. dans le bureau du colonel 
Picquart trois jours après avoir vu Me Leblois dans le cabinet du 
colonel Picquart. M. le colonel Henry a dit : M. le colonel Pic- 
quart a quitté le service environ huit jours après que je l'ai vu 
parler au général Gonse. 

p Je fais remarquer au témoin, et cela va être le but de ma 

i63 



question, qu'en bonne arithmétique 8 et 3 font ii, et que la visite 
de M® Leblois, cela est établi d'une façon indéniable, ne peut se 
placer qu'entre le 7 novembre et le 14 novembre. 

» Le 7 : date du retour de M^ Leblois à Paris ; le 14 ; date de 
la remise du service — et entre ces deux dates, il est impossible 
de trouver les onze jours qui, d'après la déclaration des témoins, 
sont nécessaires pour les mettre d'accord sur la date. Par consé- 
quent, encore une raison qui est, je crois, d'une importance 
capitale. 

» On accuse M® Lçblois d'avoir été l'instigateur dans toute cette 
affaire ; il est incontestable qu'il a fait chez M. Scheurer-Kestner 
une démarche qui a été décisive et dont nous ne pouvons que le 
louer respectueusement. Mais à quelle époque l'a-t-il faite? Il l'a 
faite au cours de l'année 1897. S'il avait connu les faits en 1896, 
Messieurs les Jurés, aurait-il attendu jusqu'à 1897 pour agir? 
Voilà le point décisif, voilà le point qui restera sans réponse et 
voilà pourquoi ici, une fois de plus, la sincérité de M, le lieutenant- 
colonel Picquart éclate manifestement quand il dit : « En 1896, 
j'ai vu M« Leblois ; il est venu au Ministère ; je lui ai parlé de dif- 
férents dossiers, du dossier Boulot ou autres, mais jamais à ce 
moment, je ne lui ai parlé ni de l'affaire Esterhazy, ni de l'affaire 
Dreyfus » 

Je vous ai montré que ce que les témoins ont rapporté ici, de 
bonne f©i — ce n'est pas douteux, et leur énergie même en est la 
preuve, et c'est pourquoi je dis que leur bonne foi m'épouvante, et 
voilà pourquoi je dis qu'après ma démonstration la salle ne rira 
plus, je ne puis rien dire qui soit plus discret ou plus respectueux 
je vous ai montré, dis-je, que ce que les témoins ont rapporté ici 
de bonne foi, nest que le fait d'une illusion d'optique. . . On a 
parlé de M^^ Leblois, depuis que l'on a vu la campagne éclater, on 
a rattaché les visites de M^ Leblois à ces démarches au Ministère 
et alors, de la meilleure foi du monde, ces braves gens, d'autant 
plus terribles qu'ils sont plus braves, sont venus dire ici ce qu'ils 
croient être la vérité, et ce que je viens de vous démontrer être une 
impos'Sibilité. (Bruits ) 

En tout cas, et apportant encore une preuve surérogatoire que je 
donnais hier, comment admettre qu'une communication destinée à 
fournir matière à des articles comme ceux de l'Eclair aurait été fait 
soit par le colonel Picquart, soit par quelqu'un des amis de la 
famille Dreyfus? Ce ne peut même pas être une dame voilée, car 
elle n'entrera en scène, vous le verrez quand nous aurons à nous 
occuper d'elle, qu'au mois d'octobre 1897, quand elle écrit à M. le 
commandant Esterhazy la première dépêche qu'on peut lui attri- 
buer et qui est signée « Speranza. » 

Il nous reste donc. Messieurs les Jurés, à démontrer par une 
argumentation invincible, que l'article de VEclair du i5 septem- 

l6/j. 




bre 1897. ne peut avoir sa source qu'à l'État-Major. Je dis que c'est 
g^rave. Qu'est-ce qui a donné l'article, quelle est encore une fois, et 
je reprends l'ensemble de mes expressions, la personne qui touche 
au bureau, officier supérieur, officier subalterne, auxiliaire, lofé- 
rieur, qui a commis l'indiscrétion? Il est possible de le savoir. 
Mais aussi il faut retenir, Messieurs les Jurés, qu'il y a là quelque 
chose d'inquiétant, d'autant plus inquiétant qu'on verra que M. le 
commandant Esterhazy à des moments divers de la campagne sera 
averti de ce qui se passe à l'Etat-Major et qu'on peut se demander 
si ce n'est pas la même personne qui fait les mêmes communica- 
tions. Je dis que cela est d'autant plus inquiétant que cela reste 
impuni, qu'on n'a fait aucune espèce de recherches, ni aucune 
enquête pour découvrir quelle était la main qui avait fait la com- 
munication et que M. le colonel Picquart a pu nous dire : a J'ai 
demandé une enquête, mais je ne sache pas qu'elle ait été faite. » 

Voilà, Messieurs les Jurés, une démonstration partielle que je 
voulais vous faire. 

Maintenant, je reviens au cours de ma discussion, et je dis, en 
tous cas, qu'on ne saurait parler de secret d'Etat. Je vous ai montré 
ce que valait la fameuse pièce et qu'on reconnait bien que ce qui 
recouvre tant de mystères, que ce qui recouvre toutes ces obscuri- 
tés de l'information de 1894, ^^ bien ! nous le savons maintenant, 
c'est le néant, le néant comme charge contre Dreyfus et le néant 
comme risque au point de vue de l'étranger. 

Et alors comment qualifier, Messieurs les Jurés, toute cette mise 
en scène que vous savez, tous ces mystères insolides de l'informa- 
tion, tous ces mensonges répandus, toute cette romanesque instruc- 
tion et l'arrestation mélodramatique de M. le capitaine Dreyfus 
dans un cabinet où on prépare des glaces — cela est consigné dans 
le rapport de M. du Paty de Clam — dnns lesquelles on surveille 
ses mouvements pour surprendre se? jeux de physionomie ? Que 
dire de la scène de la dictée dont je vous ai parlé ; que dire de ses 
menaces à M™« Dreyfus à laquelle on parle du masque de fer; que 
dire de la lanterne sourde dont parle le commandant Forzinetti, à 
l'aide de laquelle on voulait surprendre, comme dans les romans 
de Ponson du Terrail, ce grand coupable dans le secret de l'inti- 
mité même de sa conscience?. . . Tout cela, voyez-vous je n'ose 
pas dire que ça n'a eu qu'un but, mais je dis qu'en tout cas ça n'a 
eu qu'un résultat, c'a été d'égarer, et malheureusement d'égarer 
plus longtemps l'opinion publique ! 

Voulez-vous que ce soit de bonne foi ? J'y consens. Est-ce que 
M. Zola lui-même ne le reconnaît pas? Voyez donc ce qu'il dit à ce 
propos dans sa lettre : 

(c J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été 
l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaiie, en inconscient, je veux 
le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois 
ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables. 

i65 



» J'accuse le généial Mercier de s'être rendu complice' tout au 
moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du 
siècle. » 

La bonne foi, Messieurs les Jurés, c'est entendu, et j'ajoute» 
c'est malheureusement entendu ; mais alors. Messieurs, ces 
hommes de bonne foi, dans quelle voie les a donc entraîné leur 
inconscience ou leur crédulité ! On frémit quand on songe à la part 
que tous ces détails puérils ont eu dans l'accusation, dans la pour- 
suite et dans la coridamnation, notamment cette scène de la dictée 
dont je vous parlais tout à l'heure et qu'il faut que je reprenne 
maintenant, car vous l'entendez bien, elle est devenue une charge. 
Je ne vous le cache pas, je n'y avais pas cru, moi, tout d'abord, à 
cette scène de la dictée, cela me paraissait dépasser l'imagination ; 
il a fallu que je la voie relatée dans l'interview de M. Guérin et 
dans le rapport officiel de M.Besson d'Ormescheville. Que penser. 
Messieurs les Jurés, de pareils moyens judiciaires? J'en appelle à 
tous les criminalistes qui sont ici. On dit que la main de Dreyfus a 
tremblé; peut-être qu'elle n'a pas tremblé? je voudrais voir la 
pièce, moi, — mais voulez-vous que sa main ait tremblé, qu'est ce 
que cela prouve ? Représentez-vous, Messieurs les Jurés, de quel 
droit M. le colonel du Paty de Clam, que vous avez pu voir à cette 
audience et que vous vous rappelez sans doute, a dit : a Vous 
tremblez, malheureux, vous êtes coupable. » 

Imaginez vous cela ! Quel est celui qui n'eût pas tremblé? Qu'est- 
ce que cela prouve? Si, cela prouve quelque chose et je vais vous 
dire quoi : cela prouve l'inanité des charges; cela prouve le néant et 
le ridicule des accusations, — car, ne l'oubliez pas, Messieuis les 
Jurés, à ce moment-là tout est fait, à ce moment-là la cellule est 
prête au Cherche-Midi, à ce moment-là l'ordre d'arrestation est 
signé, à ce moment-là M. Cochefert, — car on a mêlé la police à 
l'affaire — est dans le cabinet de M. le colonel du Paty de Clam. 
On n'a pas hésité à mettre en mouvement tout cet appareil roma- 
nesque et mélodramatique ! 

Il est perdu, cet officier, il est ruiné, son arrestation est une 
chose faite, et cependant, Messieurs les Jurés, à quoi donc en est- 
on réduit ? On a si peu de charges, on a si peu d'éléments de pour- 
suites qu'on en est réduit à chercher dans lin incident de mélo- 
drame, dans une dictée misérable et ridicule une preuve qu'on n'a 
pas, car si on l'avait, on n'aurait pas fait cela. 

Et cela vous étonne, alors qu'on dise qu'après la délibération du 
Conseil de guerre on était sur le point d'acquitter ! Mais, Messieurs 
les Jurés, je n'ai pas besoin des échos qui nous sont revenus de 
l'audience pour en avoir la conviction absolue. Ah ! nous parlons 
de consigne, nous parlons de jugement par (*rdre, mais nous ne 
soupçonnons pas la loyauté des juges du Conseil de guerre; quand 
ils obéissent par ordre, c'est qu'ils croient qu'ils obéissent juste- 
ment, car s'ils savaient que leurs chefs donnent un ordre injuste 

i66 



^ 



et irrégulier — je le leur accorde, ils ne le savaient pas — ils 
ne le savaient pas — ils n'obéiraient pas. 

Mais par cela même que c'est un ordre, ils acceptent dès l'abord 
que l'ordre est juste, que Tordre est légal, et ils exécutent la con- 
signe comme une consigne légitime et régulière. Seulement quand, 
pour eux, la lumière se fait, quand ils voient qu'incontestablement 
il n'y a pas de culpabilité possible, je n'en doute pas, ils acquittent, 
et c'est pour cela qu'après les débats du Conseil de guerre, après 
avoir discuté sûr le bordereau sur lequel nous reviendrons, mais 
dont vous savez déjà, comme charge, le néant, on allait acquitter; 
on allait acquitter, parce qu'il n'y avait que le bordereau, parce 
qu'il n'y a eu que le bordereau au seuil du débat, parce qu'il n'y a 
eu que le bordereau à 1 issue du débat, et parce qu'aujourd'hui 
encore il n'y a que ie bordereau ! Il faut. Messieurs, que je vous le 
(lémontre en marchant pas à pas et par des faits, et ici pardonnez- 
moi d'être obligé de vous faire encore une lecture que je crois 
indispensable. 

Je veux, Messieurs les Jurés, emprunter au journal l'Autorité, 
car je ne veux rien emprunter qu'à nos adversaires, le récit même 
de l'audience publique du Conseil de guerre de 1894. I^ i^Lut, en 
effet, que vous sachiez dans quelles conditions ce débat s'est 
engagé, parce que je veux vous dire ensuite comment il s'est suivi, 
et qu'il faut que vous sachiez tout depuis le premier mot jusqu'au 
dernier. Voici, Messieurs, ce qu'on lit dans le journal Y Autorité : 

« Compte rendu de la première audience de l'affaire Dreyfus, 
20 décembre 1894. » 

C'est, Messieurs, la seule audience publique dont il nous soit 
permis de parler ici. Ce récit ne peut être discuté à aucun point de 
vue, et s'il l'était sur un seul point, j'ai, dans mon dossier le récit 
de la Libre Parole qui le confirme pleinement. 

(c Le président donne l'ordre de procéder à l'appel des témoins. 

» Puis le commissaire du gouvernement se lève. 

» — En vertu, dit-il de l'article ii3 du Code de justice militaire 
qui dit que, si la publicité paraît dangereuse pour l'ordre ou pour 
les mœurs, ie Conseil ordonne que les débats aient lieu à huis clos, 
la publicité des débats étant de nature à être dangereuse pour 
l'ordre. 

» Vous connaissez les pièces qui sont dans le dossier. Je n'ai pas 
besoin d'insister et sais q l'il me sufiSra de faire appel à votre 
patriotisme. 

» M® Démange demande la parole. 

» M. le Président. — En donnant la parole au défenseur, je le 
prie instamment de ne pas sortir de la question du huis clos qui, 
seule, doit nous occuper en ce moment. 

167 



» Et il commence la lecture de ses conclusions, dans lesquelles 
le défenseur, après avoir examiné les textes légaux, permettant 
d'ordonner le huis clos, déclare que, aucun cas particulier n'étant 
visé par le législateur, il est indispensable, toutes les fois que la 
question du huis clos se pose, de rechercher, dans l'examen des 
circonstances de la cause, s'il se trouve une de ces circonstances 
de nature à donner au débat public, un caractère dangereux pour 
les bonnes mœurs ou pour l'ordre. 

» Et il continue ainsi : 

» En fait, au point de vue de la charge relevée, attendu que 
l'unique pièce. . . 

)) Mais le président l'arrête brusquement et, sur un ton impé- 
rieux. 

» Je rappelle mon invitation pressante de ne parler d'un seul 
document relatif à l'affaire. 

» M® Démange. — Je viens lire des conclusions pour formuler 
mon opinion sur le huis clos. 

» Dans ces conclusions, et dans mes observations à l'appui, il 
n'y aurait de ma part aucune divulgation de documents, mais il 
me paraît nécessaire d'indiquer. . . 

» M. le Président. — Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'indi- 
quer une seule pièce; sans cela la demande du commissaire du 
Gouvernement deviendrait illusoire. 

» Mais Me Démange insiste : 

» Je pose des conclusions. Je prie le Conseil d'examiner certaines 
pièces. Je ne révèle rien du contenu de ces pièces. Je me renferme 
dans ce qui est mon droit, en précisant les faits et les circonstances 
sur lesquelles les membres du Conseil doivent être fixés pour 
savoir si le huis clos est nécessaire. Vous verrez que je ne nomme- 
rai rien. 

» Et il reprend : 

» Attendu que l'unique pièce^ . . 

» M. le Président. — Je ne peux pas admettre que vous conti- 
nuiez ainsi, vous ne pouvez pas parler de l'unique pièce. 

» M. le commissaire du gouvernement Brisset. — La défense, 
sur le huis clos, est admise à présenter des observations et non des 
conclusions. 

» Me Deman<:;e. — J'avais demandé qu'il me soit donné acte du 
refus qu'on m'oppose de me laisser déposer des conclusions. 

» M. le Président (vivement). — Je vous donne acte. Vous 
pouvez présentez vos observations et déposer tout ce que vous 
voulez, mais il ne vous est pas permis de loucher au fond du 
débat. 

» Me Deniange. — Comment puis-je démontrer que la publicité 

i68 



\ 



du débat n'est pas dangereuse, si je né parle pas des indications 
matérielles ? 

» M. le Président. — Vous n'en avez pas le droit. 

» Me Démange. — Mais l'intérêt de la défense est que je déve- 
loppe ces conclusions. 

» M. le Commissaire du Gouvernement. — Messieurs, quand 
j*ai lu cela pour la première fois, je ne savais pas que j'y verrais 
un mot dont nous retrouverions l'écho à cette audience. 

» Il y a d'autres intérêts que ceux de la défense et de l'accusation 
en jeu dans ce procès {mouvements.) D'ailleurs le Président a le 
dossier, il en fera connaître les éléments à ces Messieurs. 

» Me Démange. — Monsieur le Président le connaît, en efifet, 
et on me permettra de regretter que tous les membres du Conseil 
ne le connaissent pas. 

» J'entends démontrer, qu'au point de vue du fait, aucun élément 
ne peut motiver le huis clos. 

» M. le Président — Voici un arrêt de la Cour de Cassation de 
1893 qui dit que le huis clos n'est subordonné à aucun intérêt de 
la défense, qu'il est uniquement subordonné à des intérêts supé- 
rieurs, et qu'il peut être même prononcé sans que l'accusé soit 
consulté à ce sujet. Je ne veux donc pas que vous effleuriez le fond 
de l'affaire. 

» M« Démange. — Oui ou non accepte-t-on mes conclusions? 

» M. le Commissaire du Gouvernement. — Déposez-les sans les 
lire.. 

» M® Démange. — Je demande qu'il me soit donné acte du 
dépôt de mes conclusions et du refus qu'on m'a fait de les lire. 

» M. le Commissaire du Gouvernement. — Mais vous ne faites 
que cela depuis une demi-heure. 

» Me Démange. — Je n'ai examiné que la question de droit. 

» Le Président. — Cela suffit. 

» Me Démange. — Je n'en ai lu qu'une partie. 

» Le Commissaire. — C'est le principal. 

» Me Démange. — Comment le savez-vous, puisque je n'ai pas 
donné lecture complète de ces conclusions? (sourires). 

» Ces conclusions sont déposées. 

» Et M* Démange continue : 

» J'ai le droit maintenant de les développer : Voici les deux 
observations que je vais présenter à l'appui de ces conclusions. 

» Et M® Démange soutient que s'il est vrai que la Cour de Cassa- 
tion ait décidé qu'un arrêt n'était pas nul par ce fait que l'accusé 
n'avait pas été consulté sur la question du huis clos, il n'en est pas 

169 



moins vrai qu'il doit être entendu lorsqu'il demande lui-même, ou 
par son défenseur, à présenter ses observations ou conclusions. Il 
cite trois arrêts à l'appui de cette opinion. 

» Vous êtes, ajoute-t-il, les seuls juges de l'opportunité du huis 
clos. Vous décidez suivant vos lumières et suivant votre conscience, 
d'après l'examen des faits et des pièces de la cause. 

» M. le Président. — Vous ne devez pas parler des pièces de la 
cause. 

» Me Démange. — Un arrêt a déclaré que le Tribunal devait 
s'inspirer des circonstances de la cause. 

» M. le Président. - C'est ce que je nie, car alors c'est votre 
plaidoirie qui commence. 

» M« Démange. — Non, Monsieur le Président, j'ai le droit de 
dire qu'il y a dans toute cause des éléments moraux et matériels. 
Ici, je dois les mettre en évidence. Je dis que les éléments moraux, 
comme la conduite antérieure de l'accusé et le mobile ne peuvent 
intéresser l'ordre. 

» M. le Président. — C'est la plaidoirie. 

» M® Démange. — En ce qui concerne les éléments matériels, 
il n'y a pas danger pour l'ordre si je demande au Conseil de se 
reporter à des pièces que je ne fais qu'indiquer. 

» Le rapport contient le procès-verbal de la pièce. . . 

M. le Président (impérieusement). — Je vous arrête, car alors la 
demande huis clos devient illusoire. 

» M. le Commissaire du Gouvernement. — C'est une tactique 
de la défense. 

» M. le Président. — En présence de l'insistance du défenseur, 
le Conseil va se retirer pour délibérer. 

» M« Démange. — Encore un mot : Si nous demandons la 
publicité, qu'il soit bien entendu que ce n'est pas que nous 
croyons votre décision subordonnée à la publicité. Nous savons, 
l'accusé et moi, que vous jugerez suivant votre conscience et que 
votre impartialité ne recevra aucune atteinte du huis clos ou de la 
publicité. 

» Mais personne ne me contredira si je déclare que, depuis sept 
semaines, l'honneur d'un ofl&cier de l'armée française est exposé à 
tous les racontars. 

» A ces mots, le président se lève brusquement et dit : En vertu 
de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne que le Conseil se retire. 

M M* Démange. — Je demande acte de l'interruption dont j'ai 
été l'objet au cours de mes observations. 

» — Oui, je vous en donne acte, dit le président en se retirant. 

» Et le Conseil se retire au milieu de l'agitation. » 

170 




Ainsi, Messieurs les Jurés, voilà ce que nous savons de l'audience 
publique. Vous voyez qu'on coupe la parole à Me Démange, et 
vous voyez comment on la lui coupe. Pourquoi? C'est parce que 
l'opinion publique ne devait rien entendre, sans que cela eût 
d'ailleurs rien à voir avec les intérêts de la défense nationale. Tout 
était calculé pour que l'obscurité et pour que les ténèbres fussent 
complets, non pas que je veuille dire, — et je le répéterai à 
chaque fois que je ferai dans ce débat, au point de vue des faits, 
une constatation grave, — non pas que je veuille dire que les juges 
du Conseil de guerre ou leur président soient susceptibles d'être 
soupçonnées d'avoir agi alors de mauvaise foi ; je ne dis pas du 
tout que, sachant Dreyfus innocent, ou le croyant innocent, ils 
ont voulu le condamner à tout prix; mais ce que je dis, c'est qu'une 
fois engagés, trop facilement ils ont pu le croire coupable, c'est 
qu'après avoir agi dès le début un peu légèrement et un peu incon- 
sciemment, ces hommes, de bonne foi, ont travaillé sur eux-mêmes 
par un phénomène d'autosuggestion qu'il est bien facile de com- 
prendre 1 Rien, Messieurs à cet égaad n'est plus caractéristique et 
plustypique que le spectacle de M. Bertillon, que vous avez vu ici. 
Ah ! celui-là, convaincu jusqu'à en devenir sourd comme une 
pierre, la vérité, il l'a dite : <c Quand on me montrerait dans l'armée 
française cent oflSciers qui auraient écrit le bordereau, manifeste- 
ment, je dirai que ce n'est pas vrai, je dirai que c'est Dreyfus, 
parce que j'en ai fait la preuve ». Et vous savez quelle preuve! la 
preuve qui émeut ceux-là mêmes qui ont des sentiments de sympa- 
thie et d'affection pour M. Bertillon qui, en dehors de là est un 
homme honorable, et même dans son genre et dans sa matière 
spéciale, une sorte de savant respectable. 

Voilà ce que je dis, je ne dis rien de plus. 

J'ajoute, Messieurs les Jurés, que c'est de la meilleure foi du 
monde, que M. le colonel Maurel, qui présidait le débat dans les 
conditions que vous avez vues, y a apporté la brutalité et la rudesse 
dont je viens de vous donner la preuve, sans savoir qu'il se préci- 
pitait ainsi dans l'erreur peut-être.etentous cas dans l'illégalité qui 
va venir et que je vous ferai toucher du doigt tout à l'heure. 

Voilà, Messieurs les Jurés, quelle est la situation judiciaire de 
l'afifaire Dreyfus à l'ouverture des débats. . . N'allez pas croire. 
Messieurs, que le débat ait rien ajouté aux charges. 

M. le Ministre a parlé à la tribune de la Chambra de 27 officiers 
appelés comme témoins. Il faut constater d'abord que ces 27 offi- 
ciers comprennent non seulement! les témoins à charge, mais les 
témoins à décharge et qu'il en faudrait au moins, pour être juste, 
faire le départ. 

Mais, il y a quelque chose de plus, c'est qu'en dehors de faits 
accessoires, de faits comme ceux-ci : Dreyfus est curieux. . . Drey- 
fus vient dans des bureaux où il n'a que faire. . . Dreyfus a demandé 

171 



à un camarade des renseignements sur telle ou telle pièce. . . en 
dehors de cela, Messieurs les Jurés, j'engage mon honneur, il n'a 
rien ! et qu'on ne dise pas qu'on ne le sait pas : la chose a été 
publiée, d'abord, grâce à la famille de Dreyfus, qui a tenu tout 
cela, au jour le jour pendant le procès, de son honorable défen- 
seur. J'ajoute que, quant à moi, j'ai le dossier entre les mains, que 
j'ai par conséquent les témoignages à l'information de tous les 
témoins qui ont été entendus à l'audience ; et si Démange pouvait 
parler, il vous dirait qu'à l'audience ils n'ont rien dit de plus que 
ce qu'il y a dans les notes. 

Au surplus, ces 27 témoignages à décharge ou à charge, mêlons- 
les ; la preuve qu'ils n'ont rien donné, mais elle éclate de l'évidence 
des faits eux-mêmes ! Ah ! s'il existait des faits sérieux d'espion- 
nage, s'il existait entre Dreyfus et telle ou telle personne del'étran- 
ger nommément désignée, entre lui et des agences d'espionnage 
précises, entre lui et des agences internationales déterminées, des 
relations suspectes et intimes, matériellement, s'il existait des 
voyages louches, s'il existait des liaisons coupables, eh bien ! Mes- 
sieurs les Jurés, je dis, moi, qu'après tout ce que nous avons vu, 
j'ai le droit d'aflSrmer qu'on le proclamerait. 

On ne le dirait peut-être pas à M. Trarieux ou à M. Scheurer- 
Kestner, et quand celui-ci allait voir son vieil ami M. le général 
Billot, peut-être son vieil ami ne lui aurait pas fait la confidence : 
mais on l'aurait imprimé tout nu dans le Jour, dans l'Echo de 
Paris, dans VEcîair, qui reçoivent les déclarations confidentielles 
de l'Etat-Major. Et si on ne l'avait pas fait là, on serait certaine- 
ment venu le faire ici, et M. le général de Pellieux n'en aurait pas 
été réduit, s'il avait des preuves antérieures à la condamnation et 
qui fussent sérieuses, à jeter dans le débat ces prétendues preuves 
postérieures, qui ne signifient pas plus que les autres, et dont je 
vous parlerai tout à l'heure, après que la Cour aura bien voulu 
m'accorder quelques minutes de suspension que je sollicite. 

Messieurs les Jurés. 

J'ai essayé d'établir pour vous, d'une manière complète et irré- 
futable quelle était la situation de l'accusation en ce qui concerne 
l'ex-capitaine Dreyfus au moment des débats du Conseil de guerre, 
et, avant d'aborder le fait capital qui a entraîné la condamnation 
et sur lequel il sera nécessaire que je m'explique, — je veux parler 
de la communication en Chambre du Conseil, directement ou 
indirectement d'une ou de plusieurs pièces secrètes, je voudrais 
dire un mot d'un certain moyen dont on s'est servi à plusieurs 
reprises depuis quelques mois pour fermer la bouche à ceux qui 
se faisaient les avocats de Dreyfus, je veux parler des prétendus 
aveux qui auraient été faits par lui le jour de la dégradation à 
M. le capitaine Lebrun-Renault, et sur lesquels il est nécessaire 
que vous ne vous fassiez point illusion. 

172 



I 



Par les dépositions, Messieurs les Jurés, si vous les aviez enten- 
dues, vous sauriez à quoi vous en tenir, vous auriez vu à votre 
barre M. le capitaine Lebrun- Renault : s'il était venu le premier, 
peut-être lui aurait-on laissé dire qu'il avait recueilli des aveux; 
on aurait, parce qu'il s'agissait de l'affaire Dreyfus, fermé la bouche 
à ceux qui seraient venus le contredire et on nous aurait interdit 
de lui poser des questions! Il n'est pas venu : mais soyez sûrs que 
s'il était venu il aurait fait un récit de prétendus aveux ; seule- 
ment, si l'audience avait été libre, si j'avais pu le questionner, je 
lui aurait demandé : « A quelle époque avez-vous consigné ces 
aveux?. . . » 

Et, ou je me trompe fort, ou il m'aurait répondu qu'il lésa con- 
signés à une date récente, au mois de novembre 1897. J® 1^^ eusse 
répondu, Messieurs les Jurés, par un ensemble de témoignages ; 
nous aurions vu défiler à la barre M. Clisson, qui a fait dans le 
Figaro, le lendemain de la dégradation, un récit dans lequel, 
ayant reçu les confidences de M. Lebrun-Renault, il ne disait pas 
un mot des aveux; ce récit aurait été confirmé par M. Dumont et 
par M. Fonbrune; enfin nous aurions pu appeler à la barre diffé- 
rentes personnes, notamment M. le baron de Vaux et M'"® Cha- 
pelon. . . Je parle de Mme Chapelon parce que, pour celle-là, 
aucune espèce de doute n'est possible. Elle a donné au journal 
l'Aurore, le 25 janvier 1898, une interview que voici : 

« J'ai appris, dit M"»e Chapelon, par les journaux, que le capi- 
taine Lebrun-Renault avait signé un rapport mentionnant les 
aveux en question, et je vous avoue que j'en ait été stupéfaite. 
Voici pourquoi : après le procès et la condamnation d'Alfred 
Dreyfus, j'ai entendu, non pas une fois, mais cent fois, le capitaine 
Lebrun-Renault déclarer aux personnes de son entourage qu'il 
n'avait reçu aucune confidence importante de l'ex-capitaine. Très 
longtemps après l'envoi du condamné à l'île du Diable, la conver- 
sation est revenue sur ce sujet. Jamais le capitaine Lebrun- 
Renault n'a varié. 

« — Cependant, ce rapport ? 

« — J'ai d'autant plus de peine à croire qu'il existe que la con- 
viction de tous ceux qui vivaient dans l'entourage du capitaine 
Lebrun-Renault, était déjà, à cette époque, que l'ex-capitaine 
Dreyfus avait fort bien pu être condamné pour un autre. D'autre 
part, je connais la franchise et la loyauté de caractère de M. 
Lebrun-Renault. Il est impossible qu'il ait rédigé un rapport 
démentant aussi formellement ses déclarations antérieures. Je suis 
très surpris qu'après avoir lu les affirmations des journaux, 
M. Lebrun-Renault n'ait formellement démenti leurs racontars. 

» — Ainsi, vous affirmez que le capitaine Lebrun-Renault a 
toujours déclaré que l'ex-capitaine Dreyfus ne lui avait fait aucun 
aveu? 

173 



» — Je l'affirme sur l'honneur. 

» Et, solennellement. Mme Chapelon ajoute, au moment où nous 
allions nous retirer : 

» Je le jure. 

» M"»© Chapelon serait-elle venue devant vous maintenir sous 
serment sa déclaration? Il est permis den douter puisqu'elle s'est 
rendue au journal V Aurore pour déclarer qu'elle était inquiète, 
qu'elle était menacée si elle venait parler et que, cédant à l'intimi- 
dation, elle s'abstenait. 

Voici, en eûet, le récit de M. Philippe Dubois, que je lis dans 
le Temps du 12 février 1898 et qui est en partie résumé : 

« M, Dubois, dit le Temps, dont nous venons de parler, était cité 
au sujet des prétendus aveux de Dreyfus. On sait que, le Prési- 
dent ayant refusé de poser au commandant Forzinetti la question 
relative à ces aveux, M» Labori a renoncé à l'audition de tous les 
témoins qui devaient déposer à cet égard. M. Dubois dit qu'il vou- 
lait raconter au Tribunal qu'une dame Chapelon, dont le mari 
était très lié avec M. Lebrun-Renault, avait déclaré à un des col- 
laborateurs de l'Aurore que, non pas une fois, mais cent fois, le 
capitaine Lebrun-Renault avait dit aux personnes de son entou- 
rage qu'il n'avait reçu aucune confidence importante de l'ex-capi- 
taine. 

» UAurore SLysmt reproduit ces déclarations, M. Dubois reçut la 
visite de M^^ Chapelon qui exprima la crainte de perdre sa situa- 
tion et de ne pas voir son fils obtenir, au collège Chaptal, la bourse 
qu'il sollicitait. 

» M™^ Chapelon fut conduite dans le bureau de M.Clemenceau. 
Elle confirma devant lui et devant M. Gohier la véracité des pro- 
pos rapportés par l'Aurore et exprima de nouveau ses craintes, 
ajoutant que, pour sauver sa situation, elle se refuserait à parler 
devant la Cour d'assises. » 

Si M™® Chapelon n'était pas venue, nous aurions entendu MM. 
Dubois et Gohier, devant lesquels elle a fait sa déclaration et qui 
seraient venus la certifier. 

Depuis, il s'est produit entre le commandant Forzinetti et le 
capitaine Lebrun- Renault un incident que vous connaissez sans 
doute par les journaux et qui me parait avoir une gravité telle que 
je crois indispensable de vous le rappeler : il est mentionné dans 
le Temps du 18 février 1898 dans les termes suivants : 

)» M. Dubois, rédacteur à l'Aurore, et qui était cité comme 
témoin au procès de M. Zola, raconte qu'un incident s'est produit, 
hier après-midi, dans le couloir des témoins entre le commandant 
Forzinetti et le capitaine Lebrun- Renault. 

» Pendant la dernière suspension d'audience, dit M. Dubois, le 

m 



k 



capitaine Lebrun-Renault se promenait dans le couloir lorsque, en 
sa présence, le commandant Forzinetti l'aborda et lui dit : 

» — Un journal prétend que vous avez déclaré à un député, 
dont je ne me rappelle pas le nom, ne m'avoir jamais rien dit au 
sujet de Dreyfus. Or, vous savez fort bien que, sur une question 
précise de ma part, vous m'avez déclaré, il y a six mois, que 
jamais Dreyfus ne vous avait fait des aveux. 

» Visiblement embarrassé, le capitaine Lebrun-Renault chercha 
à échapper, par une retraite savante, à la question qui lui était 
posée, mais le commandant Forzinetti le suivit : 

» Voyons, je vais vous rafraîchir la mémoire. Vous avez même 
ajouté que vous aviez été fort ennuyé par toute cette affaire et que 
à la suite des potins recueillis par les journaux, vous aviez été 
mandé au Ministère de la guerre et puis à la Présidence de la 
République. 

» Comme le capitaine Lebrun-Renault ne répondait pas et cher- 
chait à entrer dans les cabinets, le commandant Forzinetti le saisit 
par la punique et lui cria : 

» — Si vous avez tenu le langage qu'on vous prête, vous êtes 
un infâme menteur. 

» Les personnes présentes s'interposèrent. Le général Gonse, 
qui assistait à l'incident, dit à M. Forzinetti : 

» — On a les nerfs surexcités, en ce moment. Voyons, comman- 
dant, calmez-vous! 

» Et ce fut tout. Le capitaine Lebrun-Renault retourna tran- 
quillement dans la salle des témoins à charge, tandis que le général 
Gonse échangeait une poignée de mains avec l'ancien directeur du 
Cherche- Midi. 

» Nous avons demandé ce matin au commandant Forzinetti... » 

» Et, c'est à raison de cette fin de l'article que j'ai voulu faire le 
découpage dans le Temps, 

»... Nous avons demandé ce matin au commandant Forzinetti 
si le récit de 1 Aurore était exact : 

» Absolument exact, nous répond-il. J'ajoute que la trace des 
aveux de Dreyfus n'existe pas dans le rapport adressé, selon 
l'usage, par le capitaine à son chef de corps, sur la mission de chef 
d'escorte qui lui fut confiée au jour de la parade d'exécution. S'il 
existe un rapport du capitaine Lebrun-Renault mentionnant des 
aveux faits par Dreyfus, il a été fait après coup. » 

C'est là, Messieurs les Jurés, le point de fait que je voulais cons- 
tater d'abord. S'il existe des aveux, où plutôt un procès-verbal de 
prétendus aveux, ce procès-verbal a été fait après coup ; mais, il 
suffit pour le juger, non pas de déclarations de témoins quel- 

.75 



conques, il sufl&t de l'attitude du Gouvernement et de l'attitude du 
Président du Conseil lui-même. 

Vous vous rappelez, Messieurs, qu'il y a quelques semaines, 
certains membres de la gauche invitaient le Gouvernement, que 
l'on trouvait dans tout cela trop faible parce qu'il n'était que trop 
prudent, vous vous rappelez, dis-je qu'on le sommait de publier 
ces aveux qui devaient être, avec d'autres faits également forts, un 
coup de massue pour les défenseurs de Dreyfus. Mais le Gouver- 
nement publiait cette note singulière de l'Agence Havas reproduite 
par les journaux, communiqué officiel : 

« Plusieurs journaux demandent à M. le Ministre de la guerre 
de publier les déclarations faites au capitaine Lebrun-Renault par 
Dreyfus le jour de l'exécution du jugement du Conseil de guerre. 

» En faisant cette publication, le Gouvernement mettrait en 
discussion et paraîtrait mettre en doute 1 autorité de la chose 
jugée. 

)) Nous croyons savoir, d'ailleurs, que le GouverncTient ne se 
croit pas le droit de faire une pareille communication, pour des 
raisons analogues à celles qui ont décidé le Conseil de ^894 à 
ordonner le huis clos, n 

Les raisons qui ont décidé le huis clos en 1894, vous les connais- 
sez et vous pouvez aisément apprécier celles qui ont dicté la 
réserve prudente de la note Havas. 

Cette note fut suivie d'une interpellation; M. Jaurès intervint. 
Mais je crois que c'est plutôt M. Godefroy Cavaignac qui insista 
auprès du Gouvernement pour avoir communication de la pièce, 
et il est bien intéressant de voir ici l'attitude de M. le Président 
du Conseil. 

(( M. le Président du Conseil. — Messieurs, je commence par 
répondre à la question très précise que m'a posée l'honorable 
M. Cavaignac. 

» Il demande les raisons pour lesquelles le Gouvernement n'a 
pas cru et ne croit pas pouvoir livrer à publicité ni apporter à 
cette tribune, la déclaration du capitaine Lebrun-Renault recueil- 
lie le jour même de l'exécution du jugement Dreyfus. . . » 

Notez bien les mots, Messieurs, ils ont une importance capitale. 
M. le Président du Conseil dit « recueillie », mais ne dit pas 
« constatée » ; en effet, le capitaine Lebrun-Renault, qui n'a pas vu 
Dreyfus depuis, n'a pu recueillir les aveux que le jour de la dégra- 
dation, mais a pu les constater en novembre 1897, nous sommes 
toujours dans l'incertitude où nous place l'équivoque. 

(c Je reconnais, Messieurs, et tout le monde le sait, que cette 
déclaration existe. . . 

» Il me semble. Messieurs, que la note même de l'Agence 
Havas, sur laquelle M. Cavaignac m'interroge, l'avait dit d'une 

176 



façon suffisamment claire. {Applaudissements au centre et à droite. — 
Dénégations et bruit à l'extrême gauche et à gauche.) 

» M. le Président, — Veuillez garder le silence, Messieurs. 

» M. le Président du Conseil. — Nous avons écouté l'honorable 
M. Cavaignac en silence; je vous prie de vouloir bien me faire la 
même grâce. 

» Vous me demandez pour quelles raisons le Gouvernement ne 
croit pas devoir apporter à la tribune la déclaration du capitaine 
Lebrun-Renault, permettez-moi au moins de vous les faire 
connaître. 

» La première, qui a été déjà souvent donnée dans le débat 
précédent, c'est que la Chambre, le Parlement, le Gouvernement, 
se sont toujours refusés jusqu'à présent, et avec raison, à mon avis 
à entrer dans la discussion de cette affaire à la tribune. . . » 

Puis, après quelques interruptions sans importance, M. Méline 
continue : 

« Dès le premier jour, nous avons déclaré que cette affaire était 
d'ordre judiciaire ...» 

Et quand elle est d'ordre judiciaire, vous savez comment on 
prétend qu'elle est d'ordre politique et comment la défense natio- 
nale ne nous permet pas d'aller jusqu'au bout lorsque nous voulons 
faire la lumière : 

« ... et devait conserver ce caractère, que les pouvoirs publics, 
en s'en emparant, en la livrant à la discussion parlementaire, en 
changeraient complètement la nature et opéreraient une véritable 
confusion de pouvoirs. 

» Eh bien ! il ne faut pas se le dissimuler, c'est à cette discussion 
que nous conduit aujourd'hui M. Cavaignac lui-même, il l'a prouvé 
en voulant entrer dans le fond du débat et en commençant la 
lecture de certaines brochures relatives à l'affaire. Il n'est pas 
douteux que, si la déclaration du capitaine Lebrun-Renault était 
lue à la Tribune, elle serait discutée, car tout est discuté dans 
cette affaire. {Nouveaux applaudissements. . .) w 

Mais moi j'ajoute : si tout est discuté. Monsieur le Président 
du Conseil, c'est parce que tout est discutable. 

« Dès que la discussion serait ouverte, vous ne pourriez plus la 
fermer et vous engageriez ainsi vous-même le débat sur la revision 
du procès. 

Messieurs les Jurés, j'ai essayé de dégager successivement cette 
affaire d'une partie des obscurités, que je puis appeler obscurités 
accessoires qui l'encombrent et qui sont en réalité devenue, en 
quelque manière et injustement, le côté principal de cette affaire. 

Je vous ai montré ce que valait tous les mensonges répandus à 
plaisir autour de ce procès, j'ai voulu aussi établir ce que repré 

177 



\t. 



âéntait en réalité ce dossier secret, désormais illustre, dont vous 
savez à présent la valeur. 

Il me reste, Messieurs les Jurés, avant de rentrer dans le centre 
même de ma discussion, à vous parler de cette prétendue preuve, "* 
absolue cette fois, dont M. le général de Pellieux, et après lui 
M. le général de Boisdefifre, ont parlé à l'une des dernières 
audiences. 

Il ne faut pas, Messieurs les Jurés, y attacher plus d'importance 
qu'à tout le reste, et bien que je ne l'aie pas sous les yeux, cette 
pièce, cette preuve, je vais vous en apporter l'irréfutable démons- 
tration. 

Je ne puis m'empêcher. Messieurs, de répéter aujourd'hui ce 
qu'a été ma surprise, quand j'ai vu M. le général de Pellieux 
apporter à la barre jeudi dernier, la sensationnelle déclaration 
que vous vous rappelez, et, qu'il est pourtant nécessaire avant de 
la discuter, de remettre sous vos yeux. 

Voici, Messieurs les Jurés, comment s'exprima M. le général 

de Pellieux. 

« M. le Président, je demande à être rappelé à la barre. 
» M. le Président. — Voulez-vous vous approcher, général. 
n M. le général de Pellieux. — Messieurs les Jurés. 

» J'ai une observation à faire sur ce qui s'est passé tout à l'heure. 
Jusqu'ici nous nous sommes tenus dans dans les termes stricts de 
la légalité ; nous n'avons parlé aucunement de l'affaire Dreyfus ; 
je ne veux pas en parler. Mais je ferai remarquer que la défense 
ici a lu tout à fheure, publiquement, un passage du rapport du 
commandant d Ormescheville à huis clos. 

» Je demande alors à parler, non pas du procès Dreyfus ; je n'en 
parlerai pas, mais je répéterai le mot si typique du colonel Henry : 
« — On veut la lumière ! Allons-y ! 

» Au moment de l'interpellation Castellin, il s'est produit un fait 
que je tiens à signaler. 

» On a eu au Ministère de la guerre, et je ne parle pas de l'af- 
faire Dreyfus — la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus — 
absolue, et cette preuve je l'ai vue. Au moment de cette interpella- 
tion, il est arrivé au Ministère de la guerre un papier dont l'ori- 
gine ne peut être contestée et qui dit — je vous dirai ce qu'il y a 
dedans. — Il va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus. 
Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif. — 
Et, Messieurs, la note est signée; elle n'est pas signée d'un nom 
connu, mais elle est appuyée d'une carte de visite, et au dos de 
cette carte de visite, il y a un rendez-vous insignifiant, qui est le 
même que celui porté sur la pièce et la carte de visite porte le nom 
de la personne. 

178 



» Eh bien, Messieurs, on a cherché la revision du procès par 
une voie détournée; je viens vous donner ce fait, je viens vous le 
donner sur mon honneur et j'en appelle à M. le général de Bois- 
defifre pour confirmer ma déposition. » 

Il n'était pas, Messieurs les Jurés, question de l'afifaire Dreyfus, 
on ne devait pas parler de l'amiire Dreyfus ; au début même de sa 
déclaration, M. le général de Pellieux le proclame, et voilà ce 
qu'on apporte, sans accepter, je ne dis pas seulement le contrôle de 
la discusion, mais même le contrôle de questions qu'on ne nous a 
pas permis de poser. 

Je ne me serais pas plaint, Messieurs les Jurés, d'une pareille 
déclaration, si on m'avait permis, non pas de répondre, mais d'in- 
terroger les témoins. On ne l'a pas permis, et c'est pour moi, je le 
dis hautement, le plus triste, le seul vraiment triste incident de ce 

Frocès, car c'est lui, qui, à un moment, à menacé de faire dévier 
affaire par une sorte de violence morale dont on peut le dire, la 
défense a été l'objet. ^ 

On a parlé â ce moment-là du découragement de la défense. 
Soit ! mais découragement venu non pas de ce que la défense avait 
moins de confiance dans la cause qu'elle représentait, mais de ce 
que ce jour-là et pour un instant, — Dieu merci, la liberté de la 
parole qu'on nous laisse, efface ce souvenir, pour un instant, il 
nous avait semblé que la justice allait être moins pure, moins 
noble et par conséquent moins sûre. 

Nous nous sommes demandé, Messieurs les Jurés, ce qu'il fallait 
faire, et puis nous nous sommes dit que quoi qu'il advienne, il 
fallait aller jusqu'au bout, tristement, mais courageusement. Si 
nous avions pu, je ne dis pas avoir les pièces, mais demander à 
M. le général de Pellieux, M. le général de Boisdeffre, de s'en 
expliquer plus complètement, soyez tranquilles, la preuve de leur 
inanité eût été faite sur l'heure. Nous aurions demandé quelle était 
leur origine. Je vais vous le dire avec prudence, mais je vais dire 
autre chose, c'est que lune des deux pièces, la carte de visite, est 
authentique, mais que celle qui l'accompagne, la note, est un faux. 
Je vais vous le démontrer. 

Qu'est-ce que ces deux pièces — et vous comprendrez pourquoi 
maintenant, j'ai voulu relire la déclaration de M. le général de 
Pellieux; — c'est d'abord la carte de visite d'une attaché militaire, 
— je dirai lequel si on m'y oblige. Elle est authentique cette carte 
de visite, elle donne rendez-vous à un autre attaché militaire, seu- 
lement au bas de cette carte de visite il y a un nom d'emprunt, 
n'importe lequel, mettons Claude si vous voulez, tandis que c'est 
la carte de visite de M. de X. . . le rendez- vous, disons qu'il est 
signé Claude,. ./. et puis à côté de cette carte, il y a une note qui, 
celle-là, ne porte peut-être pas exactement : a même pour nos gou« 

179 



Vertiants, notis D^avons rien de comtntin avec ce jpif. . . » mais 
peut-être ceci : 

« Une interpellation va avoir lieu sur l'afifaire Dreyfus, il est 
toujours bien entendu que même vis-à-vis de nos gouvernants, nous 
n'avons jamais eu afifaire avec cette juiverie. » Signé ; Claude — 
comme la carte. 

C'est une écriture imitée ; une note sans authenticité d'aucune 
sorte, une carte destinée, de manière aussi puérile, à donner de 
l'authenticité à la note ! Mais, Messieurs les Jurés, je vous le 
demande, sans rien savoir de plus, pour des esprits sages et pru- 
dents, habitués aux choses de la politique, de la diplomatie et de la 
vie, est-il vraisemblable, est-il possible que deux attachés militaires 
éprouvent sur cette question et sur cette affaire, le besoin de se 
recommander le silence? Pourquoi donc? Qui donc va les interro- 
ger ? A qui doivent-ils des comptes? Est-ce que par hasard 
depuis 1894, leurs gouvernements ne sont pas fixés, et, définitive- 
ment de la manière la plus complète? A propos de quoi s'écrivent- 
ils ainsi en 1896? Ce n'est pas assez, pourquoi joindre à cette note 
anonyme, une carte, et une carte authentique, vous l'entendez 
bien, sur laquelle un rendez-vous insufiisant à été donné? 

En quoi, il n'était pas difi&cile de se la procurer. Est-ce que des 
cartes d'attachés militaires, d'ambassadeurs ou d'autres ne traînent 
pas partout ? Est-ce que celte carte, qui n'avait aucun intérêt, parce 
qu'elle donnait, on la dit, un rendez-vous insignifiant, — il n*a 
pas été difiîcile à des agents d'espionnage de se la procurer?. . . 

Les agents d'espionnage cachent peut-être souvent des escrocs. 
Il y a des agents qui ne sont pas après tout la fine fleur de l'huma- 
nité, je ne parle pas des ofi&ciers qui font honorablement le métier 
que leur impose l'obligation du service des renseignements, je parle 
des agents subordonnés qui sont leurs serviteurs, et qui nécessai- 
rement font le métier de trahison, trahison au point de v::e de leur 
pays peut-être, mais qui en tous cas est un métier bas et vil ; eh 
bien ! ces agents, est-ce que vous ne croyez pas qu'au milieu de ce 
trouble public, ils sont trop heureux de faire de Targent de n im- 
porte quoi ? S'il y a parmi ces agents, — et si on veut des explica- 
.tions plus complètes au Ministère des affaires étrangères, j'en 
donnerai — s'il y a des agents qui imitent, qui forgent l'écriture 
des attachés militaires, et il y en a, — est-ce que vous ne voyez pas 
que c'est bien ainsi qu'il s'y prendront; — ils auront une carte 
qui est authentique et qui ne sera pas signée Claude, parce que 
lorsqu'on est M. de X. . . et qu'on donne un rendez- vcus sur sa 
carte on ne Ja sipne pas Claude, - je dis « Claude» par hypothèse. 
Qu'a fait le faussaire? Il a signé la carte de l'attaché militaire, 
qui pouvait traîner, ou qui pouvait se perdre; il y a mis la signa- 
ture fausse « Claude », et puis imitant l'écriture ou ne l'imitant 
même pas, il a signé le papier ancnyme du nom de Claude. Voilà, 
Messieurs, toute la machination, toute l'escroquerie. 

180 



Est-ce qu'on démontrera que non seulement les attachés mili- 
taires s'écrivent, mais qu'ils s'écrivent sur une pareille question, 
après la fameuse histoire du bordereau qu'on aurait soit-disant 
trouvé dans un panier à papier, en 1894. Histoire vraie ou fausse, 
ils sont avertis? Est-ce qu'ils s'écriraient? A quel moment? Et je 
crois que l'Etat-Major qui est ici, qui est de bonne foi, — je le 
crois, j'en suis sûr, — m'écoutera avec bonne volonté, et en sortant 
d'ici, réfléchira et comprendra qu'il faut pousser plus loin les 
enquête pour la recherche de la lumière. 

Les attachés militaires, Messieurs les Jurés, pourquoi s'écri- 
raient-ils là-dessus ? Et à quel moment? Au mois de novembre 1896, 
au retour des grandes manœuvres auxquelles ils ont assisté, alors 
que tout le monde diplomatique sait que les trois attachés mili- 
taires de la triple alliance se voient à ce moment-là tous les jours 
pour concerter d'un commun accord les rapports que chacun de 
son côté doit envoyer à son gouvernement. 

La fameuse carte dont on se sert pour rendre authentique la 
note frauduleuse et mensongère, c'est précisément cette carte qui 
donne un rendez-vous quelconque, qu'on n'a pas eu besoin de 
garder minutieusement par cette excellente raison qu'elle n'avait 
aucune espèce d'intérêt. 

En vérité, est-ce que M. le lieutenant-colonel Picquart, de qui 
je ne tiens rien des explications que je donne, — je le déclare 
hautement, personne ne doutera de ma parole, — est-ce que 
M. le colonel Picquart n'a pas eu raison de venir dire à cette 
barre non pas que ses chefs avaient fait un faux, non pas que ses 
chefs s'étaient de mauvaise foi servis d'un faux, mais que cette 

ièce qu'ils invoquaient, de bonne foi, était un faux? J'en ai fait 

a preuve ! 

Sans ajouter que personne n'acceptera que, sans chiffre, sans 
utilité, sans intérêt, des diplomates étrangers emploient cette 
expression « ce juif » ou « cette juiverie » qui, voyez-vous, trahit 
le faussaire, le faussaire intéressé ! 

Je vous le demande, Messieurs les Jurés, ce n'est qu'une ques- 
tion que je pose au cours de ce débat comme une éclaircie que 
j'essaie d'ouvrir; est-ce que tout ne deviendrait pas clair, si quel- 
qu'un, par exemple M. Esterhazy, avait, je ne dis pas, dans les 
bureaux de l'Etat-Major, — je ne veux pas aller jusqu'à ce soup- 
çon injurieux — mais au-dessous des bureaux de l'Etat-Major, à 
côté d'eux, un complice, qui non seulement lui fournisse des 
documents qu'on prétend dérisoirement qu'il ne peut pas se pro- 
curer, et qui là encore le défende dans la bataille qu'il a été obligé 
de livrer. . . alors tout deviendrait clair, tout deviendrait lumineux, 
car ces braves généraux, ces loyaux soldats pleins de bonne foi, 
viendraient ici avec une confiance entière — et ils seraient d'au- 

181 



l 



tant plus terribles dans leurs déclarations. . . — Comprenez- vous 
pourquoi je disais que c'était leur bonne foi qui m'épouvantait ?. . . 

Et au contraire, l'autre trouverait plus facilement les moyens de 
se défendre, trouverait toutes les portes ouvertes! Mais cela. 
Messieurs les Jurés, ne peut-il donc pas être accepté sérieusement 
dans un débat de cette importance ? 

Enfin qu'est-ce qu'elles valent ces pièces que je discute et que je 
broie sans les avoir vue. . . Je défie qu'on me réplique, vous m'en- 
tendez bien. Si elles avaient une valeur, est-ce que vous croyez 
qu'on aurait envoyé M. le colonel Picquart en mission en 
novembre 1896. 

Je vous parlerai tout à l'heure de M. le lieutenant-colonel 
Picquart, je vous montrerai quelle était l'estime dans laquelle le 
tenaient ses chefs, qui viennent aujourd'hui l'outrager, si on avait 
eu cette preuve absolue, si elle avait eu une valeur, alors qu'il 
s'agissait seulement, dit M. le général Gonse, et ajoute M. le 
général de Boisdeffre de faire échapper M. le colonel Picquart à 
cette idée fixe qui perd un excellent officier, qu'est-ce qu'on aurait 
fait? 

On aurait avisé aussitôt le Chef du Service des renseignements, 
véritable Préfet de Police militaire, on aurait fait venir le lieute- 
nant-colonel Picquart et on lui aurait dit « Picquart », mon cher 
ami, vous vous êtes trompé, nous sommes tranquilles maintenant, 
voilà la preuve ! » S'il avait été parti, on l'aurait fait revenir pour 
le lui dire : on n'a rien fait. 

Cette pièce qui n'est pas dangereuse, puisqu'on l'apporte à la 
Cour d'assises, est-ce que vous croyez que M. le ministre de la 
guerre, M. le Président du Conseil, auraient fait là-dessus un 
silence profond quand le pays était si profondément troublé ! S'ils 
l'avaient fait. Messieurs les Jurés, si la pièce était sérieuse, ils 
seraient les plus grands des misérables et des coupables! Ils 
auraient laissé se perpétuer l'angoisse, alors qu'ils pouvaient y 
mettre un terme ! 

Ils ne l'ont pas fait, parce que cette pièce n'était pas sérieuse ; 
parce que, eux, hommes politiques habiles, habitués à déjouer 
les faux et les intrigues, ils la comprennent, tandis que ce brave 
général de Pellieux, qui, lui, était fatigué de ce qu'il prend pour 
des intrigues — et je le comprends, et je le respecte — cédant à 
un moment de bonne foi, j'en suis sûr, est venu dire : « Allons-y ! » 
et il y est allé. Il était de bonne foi, mais il était trompé. Nous 
savons sur quoi il marchait, et voulez-vous que je vous dise ma 
conclusion : on avait bien fait, jusque-là, de se taire, non pas 
parce que la sécurité nationale était menacée, si on avait parlé, 
mais parce que ce qu'il fallait craindre, si on révélait cette pré- 
tendue pièce, ce n'était pas la guerre, mais le ridicule ! 

Voulez- vous que j'ajoute autre chose? Ah ! M. l'Avocat général 

^ 182 



nous accule à prouver ici, pour emporter notre acquittement que 
c'est par ordre qu'on a jugé. J'y viendrai; mais dès à présent 
qu'est-ce donc que la meilleure foi du monde M. le général de 
Pellieux et M. le général de Boisdefifre, avec le concours de la 
justice, viennent vous demander, si ce n'est pas déjuger par ordre? 
Qu'est-ce donc qu'ils viennent faire ici, si ce n'est pas répéter le 
coup de la pièce secrète ? J'emploie le mot familier parce qu'il n'en 
est pas qui rende mieux ma pensée. — Qu'est-ce donc que ces 
pièces avec lesquelles on espère, après avoir manqué le résultat 
avec (c cette canaille de D. . . » et les autres pièces arriver à arra- 
cher un verdict? Qu'est-de donc que ces pièces nouvelles, ces pré- 
tendues pièces qu'on apporte dans le débat, sans conclusion, sinon 
de nouvelles pièces qu'on jette verbalement dans le débat, mais 
qu'on veut y faire peser de tout leur poids, avec lesquelles on 
essaie — je le proclame, non pas par voie de précaution oratoire, 
mais parce que le pense ainsi — , de surprendre votre justice et 
votre religion de magistrats ? 

Laissons donc tout cela. 

Voilà, n'est-il pas vrai, qui déblaie le terrain. Ne nous désolons 
pas trop de l'impuissance où nous avons été ici d'éclaircir les 
choses par les questins, puisque nous sommes arrivés par le rai- 
sonnement à la vérité, qui est plus forte que tout, à faire une lumière 
aussi éclatante que possible, et revenons alors. Messieurs les Jurés, 
à la charge unique, laissons tout ce que nous venons de voir aux 
accessoires puérils, revenons à ce qui a été la base de l'accusation 

— c'est M. le commandant d'Ormescheville qui le dit — : le bor- 
dereau, la lettre missive de 1894. 

Il faut tout d'abord. Messieurs les Jurés, en abordant ce point, 
constater que quoi qu'on en ait eu, même sur cette question du 
bordereau l'accusation était incomplète parce que l'origine n'en 
était pas établie. Vous avez entendu ici tous les experts vous dire : 
l'expertise en écriture ne signifie rien par elle-même — nous y 
reviendrons — il faut la connaissance de'l'ensemble d'une affaire 
pour que l'écriture prenne une valeur. Eh bien, Messieurs les 
Jurés, qu'y a-t-il de plus important dans un procès de cette nature 
que de savoir d'où sort le bordereau, que de savoir où il a été saisi, 
et n'est-ce pas là une indication élémentaire et indispensable pour 
permettre à l'accusé d'établir peut-être que le bordereau saisi où il 
l'a été ne peut pas émaner de lui, parce qu'il n'a eu avec les gens 
chez lesquels on l'a saisi, avec le milieu où on l'a pris, aucune 
espèce de rapports ? 

Dans toute affaire, on n'oppose pas à un homme une écriture 
sans lui dire ; « Elle vient de tel endroit, elle a été adressée à telle 
personne que vous connaissez, avec laquelle vous êtes en rapports » 

— autrement une faute terrible peut être commise, tous les experts 
vous l'on dit. Donc, même si c'était l'écriture de l'accusé, cela 

i83 



n'aurait pas de valeur si l'on n* indique d'où vient la pièce et si l'on 
n'indique sa portée en dehors de l'écriture. 

Eh bien! dans l'affaire qui nous occupe, écoutez le rapport du 
commandant d'Ormescheville : 

« La base de l'accusation portée contre le capitaine Dreyfus est 
une lettre-missive écrite sur du papier pelure, non signée et non 
datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents 
militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance 
étrangère. M. le général Gonse, sous-chef d'Etat-Major général de 
l'armée, entre les mains duquel cette lettre se trouvaient, l'a remise 
par voie de saisie, le i5 octobre dernier, à M. le commandant du 
Paty de Clam, chef de bataillon d'infanterie hors cadre, délégxié 
le 14 octobre 1894 P^^ M. le ministre de la guerre, comme officier 
de police judiciaire, à l'effet de procéder à l'instruction à suivre 
contre le capitaine Dreyfus. Lors de la saisie de cette lettre-mis- 
sive, M. le général Gonse a affirmé à M. l'officier de police 
judiciaire, délégué et précité, qu'elle avait été adressée à une puis- 
sance étrangère et quelle lui était parvenue; mais que, d'après les 
ordres formels de M, le ministre de la guerre. . . » 

Et rappelez- vous que ce ministre de la guerre dont j'aurai à vous 
parler tout à l'heure, c'est le général Mercier; il faut qu'ici toutes 
les responsabilités soient précises. 

(c ... Il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document 
était tombé dans sa possession. » 

Je sais bien ce qu'on répondra : on répondra que la sécurité 
nationale — car c'est l'éternel prétexte — était encore intéressée. 
Pourquoi donc intéressée, puisqu'il y avait le huis clos? 

Voulez-vous qu'elle l'ait été? Alors, moi, je dirai] aux apôtres 
audacieux de la raison d'Etat, qui pouvait avoir sa justification 
sous Louis XIV ou sous Napoléon, mais qui n'en a plus aujour- 
d'hui, je répondrai à ces apôtres archaïques dune idée désormais 
détruite: « Cependant, si vous invoquez la raison d'Etat, invoquez- 
la jusqu'au bout, mais ne jugez pas les gens ! » Si vous étiez sûr de 
la culpabilité du traître. Monsieur le général Mercier, et si vous 
vous sentiez le cœur assez solide pour assumer la responsabilité de 
poursuites dans des conditions aussi lamentables, il ne fallait 
même pas les commencer, il fallait frapper cet homme sous votre 
propre responsabilité, le perdre définitivement, le plomger dans 
je ne sais quel abîme ou quelles oubliettes, pour qu'on n'en parlât 
plus jamais, mais ne pas donner le spectacle d'une lamentable et 
audacieuse comédie judiciaire ! 

Poursuivons, Messieurs les Jurés. Il s'agit donc — et vous voyez 
comme nous poussons l'affaire — d'une écriture toute nue. Voilà 
la charge! Depuis, il y a eu un fait capital qui s'est produit : on a 
trouvé l'écriture identique à celle du bordereau. Nous n'examinons 
pas à ce moment, Messieurs les Jurés, de quelle main est cette 

184 



pièce; la distinction très habile et très savante des experts ne vous 
a pas échappée : l'écriture d'une pièce peut être l'écriture d'une 
personne sans que la pièce soit de la main de cette personne, parce 
qu'elle peut être forgée ou calquée. On pourra donc discuter sur 
la question de savoir si le bordereau est un faux, si le bordereau 
est calqué, mais il y aune question sur laquelle on ne peut pas 
discuter : c'est celle de l'identité des écritures, et la preuve c'est 
que M. le commandant Esterhazy l'a reconnue dès le premier 
jour, avant mêrpe d'être dénoncé : car ce qu'il y a d'intéressant 
dans cette afifaire, c'est que, chaque jour à la veille de chaque 
démarche nouvelle venant d'un côté dm de l'autre, le commandant 
Esterhazy annonçait ce qui allait se passer, et avant même que les 
pièces ne fussent publiées, avant même que la dénonciation ne fût 
partie, il annonçait un complot ourdi par un certain colonel X ou 
Y qui était destiné à le perdre et au cours duquel on allait produire 
une écriture qui était la représentation effrayante — c'est le mot 

— de la sienne. 

Donc, Messieurs les Jurés, il n'y a pas de doute; je ne dis pas 
que le bordereau est de la main du commandant Esterhazy — j'y 
arriverai plus tard - je dis ; l'écriture du bordereau est l'écriture 
du commandant Esterhazy. 

Eh bien, Messieurs les Jurés, et me bornant à cela pour le 
moment, même si c'est un décalque, il > a contradiction entre cette 
constatation matérielle et les constatations de l'officier de police 
judiciaire et des experts en 1894. ^® ^^^ nous savons bien, c'est 
que si le bordereau est d'une écriture identique à celle du com- 
mandant Esterhazy, ce n'est pas l'écriture de Dreyfus. L'hypothèse 
du décalque par Dreyfus — et nous y reviendrons plus longue- 
ment si c'est nécessaire — est inadmissible. Si Dreyfus a imité une 
écriture — nous verrons tout à l'heure l'expertise de M. Bertillon 

— c'est, disait-on, la sienne; jamais on n'a supposé qu'il avait 
imité l'écriture du commandant Esterhazy, et, s'il l'avait imitée, 
c'eût bien été dans quelque dessein, et alors, étant accusé. Mes- 
sieurs les Jurés ; il aurait dénoncé le commandant Esterhazy, il 
aurait, par un moyen plus ou moins ingénieux ou plus au moins 
habile, fait connaître que l'écriture était celle du commandant 
Esterhazy. 

Messieurs les Jurés, je vais vous faire une remarque que je n'ai 
pas vu faire encore, et qui me paraît avoir un intérêt considé- 
rable. Ecoutez donc ce qu'a dit Dreyfus dans l'instruction de 1894 ; 

» Tout l'interrogatoire, dit le rapport de M. d'Ormescheville, 
subi devant l'officier de police judiciaire, est émaillé de dénéga- 
tions persistantes, aussi de protestations du capitaine Dreyfus 
contre le crime qui lui est reproché. Au début de cet interrogatoire, 
le capitaine Dreyfus avait d'abord dit qu'il lui semblait vaguement 
reconnaître dans le document incriminé l'écriture d'un officier 
employé dans les bureaux de l' Etat-Major de l'armée. » 

i85 



» Cela ne peut pas viser le commandant Ester hazy. 

» Puis, devant nous, il a déclaré retirer cette allég-ation qui, 
d'ailleurs, devait tomber d'elle-même en présence de la dissem- 
blance complète et évidente du type graphique de l'écriture de 
l'officier visé avec celle du document incriminé » 

Par conséquent, vous le voyez, Dreyfus, écrasé par cette énigme 
pour lui indéchiffrable, a songé à iire : Mais ce n'est pa» de moi 
le bordereau, mais l'écriture ressemble à d'autres écritures ! Il a 
désigné quelqu'un ce quelqu'un n'était pas l'auteur du bordereau; 
il n'a pas désigné le commandant Esterhazy.. Qu'on ne dise pas 
qu'il y a eu de sa part une dissimulation quelconque ; s'il avait 
décalqué l'écriture du commandant Esterhazy ; s'il avait connu le 
commandant Esterhazy. il l'aurait dit. Il n'a rien dit depareil. Par 
conséquent, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, quelle que soit la 
vérité sous la main qui a tracé le bordereau et sur les conditions 
dans lesquelles le bordereau a été tracé, une chose est certaine : 
c'est qu'étant donnée l'écriture du commandant Esterhazy, il ne 
peut pas être de l'écriture de Dreyfus, et qu'il n'a pas pu être décal- 
qué par Dreyfus puisque jamais on n'a prétendu que Dreyfus ait 
calqué l'écriture de quelqu'un d'autre. 

A cet égard. Messieurs les Jurés, je suis, en ce qui concerne no- 
tamment le bordereau, bien tranquille : d'où qu'il vienne et de qui 
qu'il soit, il n'est pas et il ne peut pas être de Dreyfus. 

A la vérité, Messieurs les Jurés, le Conseil de guerre de 1894, 
qui ne connaissait pas l'écriture du commandant Esterhrzy, qu'on 
n'avait pas eu à lui soumettre, ne possédait pas ces éléments d'in- 
formation que nous possédons aujourd'hui. Seulement il se trou- 
vait — et c'est le point de ma démonstration où je voulais en venir 
— en présence d'une écriture toute nue. . . et vous sentez ce que 
je veux dire par ces mots, puisque je vous ai montré qu'on ne con- 
naissait pas l'origine du bordereau, qu'elle n'était pas révélée aux 
juges? eh bien! jamais personne, jamais aucune juridiction au 
monde n'aurait condamné la-dessus ! 

» J'ai dans mon dossier des pièces bien intéressantes et bien 
curieuses; c'est d'abord toute une étude de M. Bertillon sur les 
écritures : je m'étais proposé, quand je ne savais pas que ma plai- 
doirie prendrait des proportions si importantes, de vous lire tout 
cela, mais j'ai le souci de ménager vos instants et je passe. Je veux 
vous lire seulement les premiers mots de l'article de M. Bertillon : 

» Quand on interroge nos criminalistes qui font l'autorité sur la 
façon dont les expertises sont conduites habituellement en France, 
ou ils évitent de répondre, ou ils se réfugient en quelques généra- 
lités: « Si vous saviez, répondent-ils, comme c'est matière peu 
» importante, et le peu de croyance que nous avons dans la pré- 
» tendue science des experts en écriture. » Ce scepticisme ne les 

i86 



empêche pas, d'ailleurs, sur les injonctions de la loi, de prendre et 
de suivre l'avis de ceux qu'ils nomment et qualifient experts. 

M Du côté du barreau, ce peu de croyance devient de l'athéisme, 
et il n'y a pas de plaisanteries et de légendes que l'on ne débite au 
Palais sur le compte des experts en écriture qui, à en croire les 
avocats d'assises, en connaîtraient sur leur spécialité moins que 
le premier venu . 

» Ajoutons d'ailleurs qu'à l'exception de l'aide toute récente que 
lui ont apportée la photographie et surtout le microscope, l'art de 
l'expert-écrivain ne semble pas avoir fait un pas, un seul pas 
depuis Raveneau, l'expert faussaire du temps de Louis XIV. 

» Rien d'étonnant, en conséquence, si l'opinion publique, si 
portée cependant à s'en laisser imposer par les spécialistes de tout 
genre, partage l'incrédulité graphique consacrée par les siècles. 

» Et pourtant la comparaison d'écriture, considérée comme un 
des éléments de la preuve parécrit (la première des preuves d'après 
le Code) ne saurait être systématiquement rejetée. » 

« En résumé, l'expertise en écriture est une arme décisive entre 
» les mains de la défense où la présomption d'innocence entraine 
» de droit l'acquittement, tandis qu'entre les mains de l'accusa- 
» tit)n, où la certitude seule doit entrer en jeu, elle ne constitue 
» qu'une précaution indispensable, une de ces nombreuses vérifi- 
» cations auxquelles toute thèse doit être soumise avant de voir le 
» jour. » 

» Il faudrait, Messieurs les Jurés, lire tout l'article. Il a paru 
dans la Revue scientifique du i8 décembre 1897, j® vous assure qu'il 
m'avait paru bien précieux au point de' vue de ma discussion avant 
que je n'eusse assisté encore à ces dépositions d'experts, à ces con- 
frontations qui sont un tableau vivant plus puissant encore que 
toutes les lectures. 

» J'avais apporté aussi, pour vous le lire, un article de M. des 
Houx — je vous ai dit que je n'emprunterai des armes qu'à nos 
adversaires — qui est intitulé « Les graphologues », article qu'on 
lit souvent ici, à la Cour d'assises, et qui a résumé sous une forme 
humoristique et charmante quelques traits délicieux de MM. les 
experts. J'aurais voulu vous lire tout l'article, je ne le ferai pas; 
laissez-moi cependant vous lire ce petit trait qui est bien amu- 
sant : 

» Une fois un expert discute devant M. le Président Bérard des 
Glajeux. j) 

M C'est un des magistrats les plus éminents de cette Cour, et qui 
a bien souvent présidé cette Cour d'assises, la similitude d'écriture 
entre un papier anonyme et des pièces de comparaison. 

» L'écriture du billet, dit-il, ne ressemble en rien à celle des 
pièces de comparaison ; mais, dans un angle du papier, il y a une 

187 



annotation marginale, au crayon. Celle là, je l'atteste, est bien de 
la main de l'accusé. Il n'y a aucun doute. . . 

» Alors, dit le Président, le faussaire c'est moi. Je suis l'auteur 
de l'annotation marginale. . . 

» M. l'Avocat général. — Quel est l'expert qui a dit cela ? 

Me Labori. — Mon Dieu, monsieur l'Avocat général, il n'est 
pas nommé, mais l'article est célèbre. Mon confrère, M® Hild, qui 
plaidait ici il y a quelque temps le citait parce qu'il était classique, 
et j'ajoute qu'il était accueilli par l'honorable organe du Ministère 
public de la même façon . . . 

» M. l'Avocat général. — C'est un des vôtres ; alors gardez-le. 

» M. Labori. — Un des nôtres. . .'mettez qu'ils se valent, cela 
me suffira. Moi, je n'ai pas besoin des experts en écritures, et 
je vous assure que dans un procès de cette nature c'est toujours une 
joie que deprovoquer quelque observation d'un adversaire, surtout 
quand il a pour habitude de ménager sa parole comme vous 
faites. . . 

» Je continue, Messieurs les Jurés. Je dis donc et je crois que 
la preuve est faite — qu'étant donné qu'on était en présence d'une 
écriture et en présence d'une écriture toute nue que rien ne venait 
corroborer dans les faits, la condamnation était impossible, d'au- 
tant plus que ce que disent M. Bertillon et tous les experts, ils le 
disent des expertises anonymes, et que dans le procès qui nous 
occupe, il y avait trois experts qui admettaient que c était l'écri- 
ture et deux qui admettaient le contraire ; et j'ai autre chose à 
dire : j'ai à dire que le premier expert qui avait été consulté, qui 
n'était autre que celui qui est revêtu de la plus grande autorité 
dans sa science, M. Gobert, expert de la Banque de France, avait 
déclaré tout droit, quand on lui avait soumis le bordereau, qu'il 
n'était pas de Dreyfus, et qu'à ce moment-là on était tellement 
décidé, tellement convaincu qu'au lieu de chercher un autre traître 
on a cherché un autre expert et qu'on Ta trouvé ! 

» Je reprends maintenant ma discussion et je dit ceci : les choses 
se présentant comme elles se présentaient, et parce que les mem- 
bres du Conseil de guerre peuvent être à un moment donné sus- 
ceptibles de se laisser influencer par la parole d'un chef, mais 
aussi parce qu'ils sont de bonne foi ils ne pouvaient pas condamner 
là-dessus, et l'acquittement allait s'ensuivre. C'est alors. Messieurs 
les Jurés, qu'intervint ce fait dont nous avons déjà parlé, mais qui 
maintenant doit être rappelé et précisé, ce fait qui à lui seul — 
rappelez-vous le bien quand vous délibérerez — justifierait toutes 
les colères d'un bon citoyen et toutes les révoltes de la conscience ; 
en dehors de l'audience, à l'insu de l'accusé, à l'insu de son défen- 
seur, et par une violation d'une des règles, je dois le dire, les plus 
élémentaires, les plus anciennes et les plus sacrées, une pièce, ou 

l88 



des pièces comme on voudra ont été mises sous les yeux du Cou 
seil. Voulez-vous même qu'elles n'y aient pas été mises — elles 
y ont été mises, je vous le montrerai — il suffirait que la parole 
d'un homme se fût portée garante de leur existence en présence du 
président du Conseil de guerre qui devait avoir foi et confiance 
dans la parole de son chef pour que cette affirmation fût suffisante 
pour enlever illégalement et irrégulièrement la condamnation. 

Mais elles ont été communiquées, Messieurs les Jurés, en fait 
c'est établi ; résumons les preuves : 

Il y a d'abord l'article documenté qui a paru dans le journal 
l'Eclair, le i5 septembre 1896, qui a été reproduit partout, qui n'a 
jamais été démenti, qui n'a même pas chez les hommes au pouvoir 
soulevé une protestation. Il y a eu une brochure répandue à des 
milliers d'exemplaires, écrite par M. Bernard Lazare en réponse 
à l'article; elle est restée, comme l'article, sans démenti. UEcho de 
Paris, à plusieurs reprises et notamment dans le numéro du 9 jan- 
vier 1898 qui est ici — mais je ne serai pas démenti par ses rédac- 
teurs qui sont à cette audience — a parlé non pas seulement d'une 
pièce secrète, mais d'un dossier secret dont il a précisé la nature 
en disant qu'on l'appelait le dossier B par opposition au dossier A 
qui était le dossier judiciaire. Il y a eu enfin — je parle pour la 
première partie — le rapport Ravary, qui s'exprime ainsi : 

« Un soir que le lieutenant-colonel Henry, de retour à Paris, 
était entré brusquemementchez M. Picquart, il aperçut M«Leblois, 
avocat, dont le colonel recevait de fréquentes et longues visites, 
assis auprès du bureau et compulsant avec lui le dos.sier secret. » 

L'existence en est donc officiellement constatée, et vous compre- 
nez. Messieurs les Jurés, que sa seule existence suffit, car, voyez 
donc : Le pays entier ne veut pas qu'on discute cette affaire, pour- 
quoi ? il n'y a pas d'autre raison que celle-ci : C'est qu'on lui a dit, 
sans le lui luontrer : « Il y a un dossier secret m. On ne lui a dit 
que cela, et cela a suffi pour que toute les bouches, pour que tous 
les yeux se ferment, pour que toutes les oreilles se bouchent, et 
personne ne veut plus rien voir ni rien entendre 1 

Par conséquent, par le seul fait que le dossier secret est ainsi 
avoué publiquement, il pèse sur la conscience des juges de 1894, 
il a pesé sur la conscience des juges de 1898, et voilà encore, pour 
le dire en passant, ce qu'on peut appeler juger par ordre ! 

Mais ce n'est pas assez, Messieurs les Jurés : Le Siècle du 
14 janvier 1898 a publié en première page un très long article avec 
tous les développements possibles sur l'existence de la pièce 
secrète; l'article n'a pas été démenti. 

Il y a mieux : il y a eu à la Chambre une interpellation. Il faut 
voir le langage qu'y a tenu M. le Président du Conseil. C'est 
M. Jaurès qui portait la parole et voici comment il s'exprimait 
dans la séance du 24 janvier 1898 : 

189 



» Eh bien ! Messieurs, quand un pareil doute est soulevé, 
quand une pareille question est posée devant la conscience 
publique, je trouverai misérable, indigne de nous tous, Messieurs, 
à quelque parti que nous appartenions, indigne de la France, elle- 
même, qu'il n'y eût pas dans cette question une déclaration explicite 
et décisive. Je demande au Gouvernement : Oui ou non, les juges 
du Conseil de Guerre, ayant à statuer sur l'affaire Dreyfus, ont-ils 
été saisis de pièces pouvant établir ou confirmer la culpabilité de 
celui-ci, sans que ces pièces aient été communiquées à l'accusé et â 
la défense? » {Très bietiy très bien! à l'extrême gauche.) 

M. Pascal Grousset. — C'est toute la question 1 

M. Jaurès. — Messieurs, ma question est claire et loyale ; elle 
comporte simplement une réponse — par oui ou par non. 

Eh bien, Messieurs, il a été dit de bien des côtés, sans qu'aucun 
démenti ait été apporté à toutes ces rumeurs, il a été dit que dans 
l'affaire Dreyfus, à côté du dossier public et légal, il y avait eu ce 
qu'on appelle le dossier secret. 

» Messieurs, j'ai tort de dire qu'il n'y avait là que des rumeurs. 
Il y a mieux ; depuis quelques jours il y a une déclaration ofiRcielle, 
authentique; dans le rapport du rapporteur du Conseil de guerre, 
dans l'affaire Esterhazy, je lis ceci : 

» Un soir que le colonel Henry, de retour à Paris, était entré 
brusquement chez M. Picquart, il aperçut Me Leblois, avocat 
dont le colonel recevait de fréquentes visites, assis auprès du 
bureau, et compulsant avec lui le dossier secret. Une photographie, 
portant ces mots : « Cette canaille de D. . .» était sortie du dossier 
et étalée sur le bureau. 

Cette réponse, voulez-vous la faire, oui, ou non? Je l'attends. 

Ecoutez, Messieurs les Jurés, la réponse : 

« M. Jules Méline, Président du Conseil. — Je vous réponds 
que nous ne voulons pais discuter l'affaire à la Tribune, c'est clair, 
et que je ne veux pas servir vos calculs. » 

Puis, quelques instants plus tard, M. le Président du Conseil 
dit: 

a — Un mot seulement. Messieurs, pour dire que j'ai déjà 

répondu sur les points du discours de M. Jaurès, auxquels il était 
permis au Gouvernement de répondre. Je me refuse à le suivre sur 
le terrain où il s'est placé tout à l'heure, parce que le Gouverne- 
ment, je le répète une fois de plus, n'a pas le droit de ctiscuter à la 
Tribune un jugement régulièrement rendu. » 

Est-ce que c'est là. Messieurs les Jurés, la réponse d'un Gou- 
vernement soucieux de l'intérêt puolic s'il n'avait pas quelque 
infamie mystérieuse à cacher? {Protestations). 

Refuser de discuter l'affaire à la tribune,. . . quand il lui eu 

190 



suffi pour calmer l*inquîétude de tous, peut-être pour me fermer là 
bouche et pour m'empêcher d'être à cette barre, de crier à ce 
' moment-là : a Non, il n'y a pas eu de communications de pièces 
secrètes ! 

Je vais plus loin : Vous étiez, Monsieur le Président du Con- 
seil, tenu de le faire. Vous disiez, dans les dernières lignes de 
votre réponse, que le jugement avait été régulièrement rendu; eh 
bien ce n'est pas vrai ! Il n'a pas été régulièrement rendu ; il ne l'a 
pas été parce qu il y a eu communication de pièces secrètes, et 
vous étiez incapable, en honnête homme à votre manière que vous 
êtes, de faire un mensonge en venant dire que la communication 
qui avait eu lieu n'avait pas été faite. » 

Au surplus. Messieurs les Jurés, nous avons maintenant pour 
faire la preuve plus que des inductions, nous avons le témoignage 
d'un homme entouré de respect de tous : M. Solle père, qui est 
venu à la barre, dont le silence éloquent a été complété par les 
déclarations de M« 'Démange. Nous avons l'interview de Me Dé- 
mange dans le journal Le Matin — je ne veux pas vous la relire — 
qui a été confirmée complètement par lui à cette audience. Nous 
avons enfin et surtout les paroles à ces débats et la réponse ou le 
silence, comme vous voudrez, de M. le général Mercier. Rappelez- 
vous cette deuxième audience du procès dans laquelle M. le géné- 
ral Mercier, n'étant pas venu, je disais ceci : 

Je suis tout à fait surqris que M. le général Mercier — comme 
d'autres d'ailleurs — se fasse lui-même juge de la question de 
savoir s'il lui appartient de comparaître devant la justice. 

Le ministre de la guerre peut délimiter ici les points qui feront 
l'objet de sa plainte, mais il n'a pas le droit, comme plaignant 
-- ce qui est tout à fait choquant et monstrueux — de mettre un 
obstacle non plus juridique, mais matériel pour les faits que nous 
voulons établir. . . Le général Mercier est un témoin capital. Il 
lira peut-être demain dans les journaux ce qui s'est passé à la pre- 
mière audience de cette affaire, qui ne se plaide pas seulement 
devant i,5oo personnes, mais devant la France entière. 

J'ajoute que ce serait aller contre le but que poursuit l'honorable 
M. Cavaignac lui-même, de laisser croire que, sans cette pièce, le 
jugement serait sans valeur. 

)) Or, nous l'avons toujours proclamé et nous le répétons une 
fois de plus : le jugement ne sufiSt pas à lui-même. Il est la vérité 
légale. . . » 

Vous savez. Messieurs, ce qu'il faut penser de cette légalité ! 

«... Personne n'a le droit de le discuter. » 

Et plus loin. 

ce Ceci dit, je donne les dernières raisons qui ne font que 
s'ajouter aux autres par surcroît, car je n'en aurais pas besoin. 

i9t 



Nous considérons qu'il y aurait des inconvénients sérieux à 
publier cette déclaration et que les mêmes motifs qui ont déter- 
miné les juges à ordonner le huis clos nous commandent de ne pas 
la plublier. » 

C'est la même raison que celle de V Agence Havas. . . Monsieur le 
Ministre, qui ne pourrait pas s'empêcher de rire s'il insistait trop 
fort, ajoute : 

« ... Je ne veux pas «xagérer la portée de ce document (Ahl 
Ah ! à l'Extrême gauche.) 

» Non! non! Je ne veux l'exagérer » {Applaudissements au centre,) 

Et je ne vois pas pourquoi ces applaudissements au centre, à 
moins que ce ne soit uniquement parce que c'est le centre qui 
applaudit le président du Conseil. {Rires.) 

Voilà, Messieurs les Jurés ce qu'a dit le Président du Conseil. 
Eh bien ! je vous demande si nous pouvons nous con- 
tenter de pareilles raisons ! et j'ajoute que je vous demande ce que 
signifient au point de vue politique de pnreiiles raisons pour ne 
pas répondre, en présence d'une nation si profondément et si uni- 
versellement troublée ! Qu'est-ce donc que ce respect excessif de 
la forme? La chose jugée. . ., la chose jugte! même illégalement 
jugée ! Nous savons quel est pour certains hommes et pour certains 
ministres, le respect que mérite la forme; mais comment pourraient- 
ils invoquer cette forme si, d'un mot, il leur était loisible, par une 
pièce convaincante, décisive et au-dessus de toute discussion, de 
fermer la bouche de ceux qu'on accuse de troubler par une funeste 
campagne si profondément 1 opinion publique. 

Le Gouvernement, Messieurs les Jurés, n'est pas seulement tenu 
de respecter la chose jugée, il a aussi pour devoir, quand il le peut, 
d'apaiser la conscience publique. Alors, si la déclaration de 
M. Lebrun-Renault vaut quelques chose, si elle a une portée 
quelconque, que signifie donc la réserve du Gouvernement?. . . La 
vérité, c'est qu'elle n'en a pas de portée, et je vais vous dire 
pourquoi. 

Je ne me place pas seulement au point de vue du témoignage et 
des contradictions qu'il nous eût été loisible d'apporter aux décla- 
rations de M. Lebrun-Renault et que l'on redoute : je ne me place 
pas seulement non plus au point de vue de ce qu'il y a d'abusif et 
d'excessif dans la constatation par écrit d'aveux qui auraient été 
recueillis peut-être le jour de la dégradation, mais qui auraient 
été consignés par écrit au mois d'octobre ou de novembre 1897; 
non, mais il y a quelque chose de plus qui proteste contre ces 
prétendus aveux, c'est toute l'attitude de Dreyfus et aussi en 
droit, quelque chose de plus que je vous dirai après, mais je 
veux plaider en fait d'abord et je veux vous demander si on peut 
les accepter, ces aveux, je ne dis pas seulement comme possible, 
mais comme vraisemblables. 



192 



îci ; pardônnez-moi encore une lecture, les plus longues Sé 
placeront dans cette première partie de ma discussion, et quand 
elles seront épuisées, nous irons vite; mais je crois qu'elles 
sont indispensables pour vous faire, à vous aussi, parcourir 
étape par étape ce long chemin, comme tous ceux qui sont arri- 
vés à la conviction qui est la nôtre l'ont parcouru les unes après 
les autres. 

Il est une scène, Messieurs les Jurés, qu'il faut que vous 
revoyiez, cette scène c'est la dégradation. Je n'en connais pas qui 
ait plus de grandeur et qui, par l'impression morale qui s'en 
dégage, puisse avoir plus d'influence au point de vue de la con- 
viction dans un débat comme celui dont vous êtes saisis. 

C'est encore au journal l'Autorité que j'emprunte le récit : il est 
d'une hostilité contre Dreyfus qui va jusqu'à la haine... J'ai la 
Lidre Parole à côté. Je pourrais vous la lire aussi ; on peut presque 
dire que c'est la même chose. Eh bien ! vous allez voir, écoutant 
cela avec des esprits non prévenus, en juges que vous êtes, et qui, 
quels que soient vos sentiments à l'heure actuelle, m'écouterez 
jusqu'à la dernière minute pour faire la conviction que je puis 
espérer vous donner parce qu'elle est la mienne et que vous sen- 
tez bien qu'elle est la mienne — ce qui m'ouvre vos âmes, ce qui 
m'ouvre vos consciences, — eh bien! si vous écoutez cela en juges, 
vous verrez comment la prévention et la passion peuvent dénaturer 
les choses, vous verrez comment les proclamations d'innocence de 
cet homme qui, pour moi, crient qu'il est innocent, sont accueil- 
lies comme des marques de cynisme et comment ce sont des cla- 
meurs de colère et de haine qui lui répondent. Je veux que vous 
voyez cela, Messieurs les Jurés, et n'oubliez pas que cest encore 
d'un adversaire que nous écoutons le récit : 

)) Dans la foule, des clameurs se font entendre. 

» Mais le groupe s'arrête. 

» Un signe du commandant des troupes et les tambours et les 
clairons ouvrent un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois 
tragique. 

» Les canonniers qui accompagnent Dreyfus, reculent de 
quelques pas, le condamné apparaît bien détaché. 

» Le greffier salue militairement le général et, se tournant vers 
Dreyfus, lit, d'une voix très distincte, le jugement qui condamne 
le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à 
la dégradation militaire. 

» Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut 
militaire. 

» Dreyfus écoute silencieusement. La voix du général Darras 
s'élève alors et bien que légèrement empreinte d'émotion, on 
entend très bien cette phrase. 

193 



^a. 



» Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du 
peuple français nous vous dégradent ! ' 

» On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, 
s'écrier d'une voix forte, sans qu'on distingue le moindre tremble- 
ment : 

» Je suis innocent, je jure que je suis innocent ! Vive la France I » 

A mort ! répond au dehors une immense clameur. 

<< Mais le bruit s'appaise aussitôt? On' a remarqué que Tadju- 
dant chargé de la triste mission d'enlever les galons et les 'armes 
du dégradé avait porté la main sur celui-ci, et (iéjà les prëihiers 
galons et parements qui ont été décousus d'avance, ont été arra- 
chés par lui et jetés à terre. 

• » Dreyfus en profite pour protester de nouveau contre sa con- 
damnation, et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foute : 

y> Sur la tète de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis 
innocent. Je le jure. Vive la France! 

n Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons du 
képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros 
du col^a bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis 
son entrée à l'Ecole Polytechnique. 

» Reste le sabre ; l'adjudant le tire et le brise sur son genou : un 
bruit sec, les deux ronçons sont jetés à terre comme le reste. 

» Le ceinturon est ensuite détaché, le fourreaii tombe à son 
tour. 

» C'est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle ; jamais 
impression d'angoisse plus aig^e. 

» Et de nouveau, nette, sans indice d'émotion, la voix du con- 
damné s'élève : 

» On dégrade un innocent ! 

» Il faut maintenant au condamné passer devant ses camarades, 
et ses surbordonnés de la veille. Pour tout autre, c'eût été un 
supplice atroce. . . » 

Ce sont les adversaires qui parlent, Messieurs les Jurés. 

«... Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il enjambe ce 
qui fût les insignes de son grade, que deux gendarmes viennent 
relever tout à l'heure, et se place lui-même entre les quatres 
cannonniers, le sabre nu, qui l'ont conduit devant li général 
Barras. 

» Le petit groupe, que conduisent les deux officiers de la garde 
républicaine se dirige vers la musique placée devant la voiture 
cellulaire et commence à défiler devant le front des troupes, à un 
mètre à peine. 

' » Dreyfus marche toujours la tête relevée, le public crie : ce A 

• . ■ . ' * ' ■ - • ' 

194 



mort ! Bientôt, il arrive devant la grille, la foule le voit mieux, les 
cris augment, des milliers de poitrines réclament la mort du misé- 
rable qui s'écrie encore : « Je suis innocent ! Vive la France ! 

» La foule n'a pas entendu, mais elle a vu Dreyfus se tourner 
vers elle et crier. 

» Une formidable bordée de siflets lui répond, puis une 
clameur qui passe comme un soufle de tempête au travers de la 
vaste cour ; 

» — A mort ! A mort ! 

» Et au dehors un remous terrible se produit dans la masse 
sombre et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de 
se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assaut, 
afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l'infamie 
de Dreyfus. 

» Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la 
presse. 

» Vous direz à la France entière, dit-il, que je suis innocent. 

» Tais-toi, misérable, lui répondent les uns, pendant que 
d'autres lui crient : « Lâche! traitrel Judas ! » 

» Sous l'outrage, l'abject personnage se redresse : il nous jette 
un coup d'oeil de haine féroce : 

» Vous n'avez pas le droit de m'insulter. 

» Une voix nette sort du groupe de la presse contestant : 

» Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent. 

» Vive la France ! sale Juif ! lui crie-t on encore, et Dreyfus 
continue son chemin. 

» Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons 
pendent de longs bouts de fil, et le képi n'a plus de forme. 

» Dreyfus se redresse encore, mais il n'a parcouru que la moitié 
du front des troupes et l'on s'aperçoit que les cris continus de la 
foule et les divers incidents de cette parade commencent à avoir 
raison de lui. 

» Si la tête du misérable est insolemment tournée du côté des 
troupes, qu'elle semble défier, ses jambes commencent à fléchir, 
sa démarche paraît plus lourde. 

» Le groupe n'avance que lentement. Il passe maintenant devant 
les « bleus ». 

» Le tour du carré s'achève. Dreyfus est remis entre les mains 
des deux gendarmes qui sont venus ramasser ses galons et les 
débris de son sabre. Ils le font aussitôt monter dans la voiture 
cellulaire. 

» Le cocher fouette ses chevaux et la voiture s'ébranle entourée 
195 



d'un détachement de gardes républicains, que précèdent deux 
d'entre eux, revolver au poing. 

» La parade a duré juste dix minutes. 

» Le passage de la voiture par l'avenue de la Motte-Picquet 
ayant été tenu secret, la foule ne s'était pas rendue sur ce point, et 
ce trajet s'est effectué sans autre incident que quelques cris : 
a A mort ! » jetés par des passants qui voyaient passer la voiture 
entourée de gardes républicains. 

» Dreyfus parti, un commandement retentit : 

» — Déposez armes ! 

» Le général Darras passe de l'autre côté du carrés, £ace à la 
grille de la place. 

» Dès qu'il est installé, le colonel Fayet qui dirige le défilé 
commande : 
» Colonne de bataillon, face à droite ! 

» Un mouvement se produit, les troupes se disposent dans l'ordre 
voulu pour défiler. 

» Un ordre encore vient d'être lancé ; 

» — Baïonnette. . . onl 

» La musique vient se placer en face du général, joue un pas 
redoublé, le Régiment de Samhre et Meuse. 

» Et le défilé commence, ayant en tête le détachement de l'arme 
de l'ex-capitaine Dreyfus d'artillerie. 

» La foule acclame les soldats qui regagnent leurs casernes, aux 
cris de : « Vive l'Armée ! » 

» Après la parade d'exécution, Dreyfus a été conduit au Dépôt. 

» Quelques instants après son arrivée, deux gardes républicains, 
accompagnant le directeur du Dépôt, l'ont conduit au service 
anthropométi ique. 

}) Dreyfus a suivi le chemin que prennent les détenus ordinaires. 

» Il n'avait pas le cabriolet, il marchait librement. Il était 
toujours revêtu des vêtements d'officiers, lacérés au cours- de ht 
dégration. 

» Il se trouvait qu'hiex le nombre des détenus à mensurer était 
très élevé. 

» Dreyfus a passé à son tour, mais afin de prévenir la curiosité 
des autres détenus, il a été mensuré dans une salle spéciale. 

» Cette opération a duré dix minutes. Le condamné s'est du 
commencement à la fin, montré fort calme; il a gardé un silence 
absolu, et s'est prêté docilement à tout ce que l'on a demandé 
de lui. 

)) La meQ9v;ration terminée, il a été mené à la salle de photo- 
graphie. 

196 



% 



» Là, on a pris plusieurs épreuves de face et de profil ; il a été 
photographié avec son uniforme en lambeaux. 

X Ensuite Dreyfus, restant toujours dans un complet mutisme, 
a été réintégré au Dépôt. 

» Mais là, il a de nouveau protesté de son innocence. » 

Voilà, Messieurs les Jurés, l'attitude de Dreyfus. Vous l'appré- 
cierez comme vous voudrez. Il est tragique de relire de pareils 
récits, après trois années, dans les circonstances dramatiques où 
nous sommes : il serait nécessaire que vous entendissiez cela. 
Voilà l'attitude de Dreyfus à la dégradation ! 

Et après la dégradation?... Après... et avant, plutôt; vous 
allez voir les lettres successives qu'il écrit au ministre de la guerre 
et à M« Démange, son défenseur : 

« Monsieur le Ministre, 

» J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paly de 
Clam auquel j'ai déclaré encore que j étais innocent et que je 
n'avais même jamais commis la moindre imprudence. . . » 

Et vous allez voir. Messieurs, ce qu'il faut penser de ces pré- 
tendus faits d'amorçage dont on a parlé dans le rapport d'Ormes- 
cheville, dont on parle depuis la prétendue déclaration de 
M. Lebrun-Renault! 

»... J'ai déclaré que j'étais innocent et que je n'avais même 
jamais commis la moindre imprudence. 

» Je suis condamné, je n'ai aucune grâce à demander, mais, 
au nom de mon honneur qui, je l'espère, me sera rendu un jour, 
j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recher- 
ches. 

» Moi parti, qu'on cherche toujours, c'est la seule grâce que je 
sollicite. » 

Et voici, Messieurs, ce qu'il écrit à M® Démange la veille et le 
soir de sa dégradation : ces lettres ont été publiées, mais il importe 
que dans un récit condensé comme celui que je vous présente, ces 
pièces, qui sont des documents historiques, passent sous vos 
yeux : 

« 3 janvier iSgS. 
» Cher Maître, 

» Je viens d'être prévenu que je subirai demain l'affront le plus 
sanglant qui puisse être fait à un soldat. 

» Je m'y attendais, je m'y étais préparé, le coup a cependant 
été terrible. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, j'espérais 
qu'un hasard providentiel amènerait la découverte du véritable 
coupable. 

» Je marcherai à ce supplicp épo\ivantable, pire (juela mort, la 
t#te haute, san3 rougir. 



» Vous dire que mon cœur ne sera pas aôreusement torturé 
quand on m'arrachera les insignes de l'honneur que j'ai acquis à 
la sueur de mon front, ce serait mentir. 

» J'aurais certes mille fois préféré la mort. 

» Mais vous m'avez indiqué mon devoir, cher Maître, et je ne 
puis m'y soustraire, quelles que soient les tortures qui m'atten- 
dent. Vous m'avez inculqué l'espoir, vous m'avez pénétré de ce 
sentiment qu'un innocent ne peut rester éternellement condamné, 
vous m'avez donné la foi. 

» Merci encore, cher maître, de tout ce que vous avez fait pour 
un innocent. 

» Demain, je serai transféré à la Santé. 

» Mon bonheur serait grand si vous pouviez m'y apporter la 
consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon 
cœur brisé. 

» Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille pour déchif- 
frer cet épouvantable mystère. 

» Partout où j'irai, votre souvenir me suivra, ce sera l'étoile 
d'où j'attendrai mon bonheur, c'est-à-dire ma réhabilitation pleine 
et entière. 

j) Agréez, cher maître, l'expression de ma respectueuse sympa- 
thie. 

« A. DREYFUS. » 

Et en post-scriptum : 

» J'apprends à l'instant que la dégradation n'aura lieu que 
samedi. Je vous envoie quand même cette lettre : 

a Cher Maître, j'ai tenu la promesse que je vous avais faite. 
Innocent, j'ai affronté le martyr le plus épouvantable qu'on puisse 
infliger à un soldat; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule; 
j'ai souffert la torture la plus terrible qu'on puisse imaginer. Et 
que j'eusse été plus heureux dans la tombe. Tout serait fini, je 
n'entendrais plus parler de rien, ce serait le calme,roubli de toutes 
mes souffrances. 

» Mais, hélas ? le devoir ne me le permet pas, comme vous me 
l'avez si bien montré. 

» Je suis obligé de vivre; je suis obligé de me laisser encore 
martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la décou- 
verte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom. 

» Hélas ! quand tout cela sera-t-il fini ? quand serai-je de nou- 
veau heureux ? 

» Enfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au 
souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'hui, à toutes les souf- 
frances qui m'attendent encore. 

198 



» Soutenez-moi , cher maître, de votre parole chaude et éloquente, 
faite que ce mart3n* ait une fin, qu'an m'envoie le plus vite pos- 
sible là-bas où j'attendrai patiemment, en compagnie de ma 
femme. . . » 

Vous voyez, Messieurs les Jurés, qu'il espérait la compagnie 
de sa femme . ^ 

»... que l'on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu'on 
me rende mon honneur. 

» Pour le moment, c'est la grâce que je sollicite. Si l'on a des 
doutes, si l'on croit à mon innocence, je ne demande qu'une seule 
chose pour le moment, c'est de l'air, c'est la société de ma femme, 
et alors j'attendrai que tous ceux qui m'ai ment aient déchiffré cette 
lugubre affaire. Mais qu'on fasse le plus vite possible, car je com- 
mence à être à bout de résistance. C'est vraiment trop tragique, 
trop cruel d'être innocent et d'être condamné pour un crime aussi 
épouvantable. 

» Pardon de ce style décousu, je n'ai pas encore les idées à m^i, 
je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon 
cœur a trop saigné aujourd'hui. 

» Pour Dieu, donc, .cher Maître, qu'on abrège mon supplice 
immérité. 

» Pendant ce temps, vous chercherez et. j'en ai la foi, la convic- 
tion intime, vous trouverez. 

» Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux. 

« Signé : A. Dreyfus. » 

Eh^ bien, Messieurs les Juréjs, pour tous les hommes qui ont 
des entrailles, ces lettres-là, c'est plus fort que toutes les déclara- 
tions d'un M. Lebrun-Renault, et voilà ce qui a fermé la bouche à 
M. le Président, du Conseil; cela, et autre chose, car je veux 
croire, puisque M. Méline est un avocat, que, puisqu'il porte la 
robe de ce barreau, qui, quoiqu'on en ait, honore encore ceux qui 
en font partie, sa conscience juridique a pour un instant pris dans 
son âme le dessus sur l'idée qu'il s'est faite de la raison d'Etat. Il 
a compris, M. le Président du Conseil, qu'en droit c'est une plai- 
santerie que ce prétendu aveu postérieur à l'affaire, relevé peut- 
être par surprise dans une phrase mal entendue, à l'insu de 
l'accusé, sans qu'on le lui soumette, sans qu'on le lui fasse con- 
tresigner. 

Il y a, Messieurs, dans la loi un article dont on n'a pas parlé 
encore et dont il convient que je vous dise un mot, c'est l'ar- 
ticle 377 du Code d'instruction criminelle. On a prévu, dans les 
affaires capitales, — et celle-ci n'est-elle pas de cette nature, 
quand on a fait au condamné un exil si absolu que sa femme, 
aujourd'hui, ne voit même plus l'écriture de son mari, n'en a-t-on 
pas fait une sorte d'affaire capitale ? — eh bien I on a prévu dans le 

199 



Code que des condamnés à la peine capitale pouvaient avoir au 
dernier moment à faire des aveux. Voulez-vo.is voir. Messieurs 
les Jurés, quelles formes ont été fixées par la loi pour les recevoir? 

» Article 377 du Code d'instruction criminelle : 

» Si le condamné veut faire une déclaration, elle sera reçue par 
un des juges du lieu de l'exécution assisté d'un greffier. » 

Eh bien, pourquoi donc n'a-t-on pas employé des formes pareilles 
si les aveux devaient avoir une valeur. 

M. le Président. — M« Labori, vous savez que cet article est 
pour les condamnés à mort. 

M« Labori. — C'est entendu. M. le Président, il est pour les 
condamnés à mort. Je n'ai pas fini, et je suis heureux que votre 
interruption se soit produite ici, car vous allez voir que j'ai dans 
mon dossier de quoi y répondre. Mais ce qui est certain, c'est qu'en 
effet la loi n'a prévu que ce cas, parce que les condamnés à mort 
sont les seuls qui ne peuvent pas revenir {Rires) ; quant aux autres, 
les aveux ne leur sont pas opposables tant qu'on ne les leur a pas 
soumis, tant qu'ils ne les ont pas contresignés. 

» Pourquoi donc l'article 377 n'est-il pas applicable aux con- 
damnés qui ne sont pas condamnés à mort? Parce qu'on peut tou- 
jours les trouver et qu'on peut leur dire : 

» Vous avez fait des aveux, le reconnaissez- vous?. . . Demandez 
donc à Dreyfus s'il le reconnaît, vous verrez ce qu'il répondra. On 
le lui demandera au cours de ce procès de revision que tout le 
monde sent bien arriver; nous verrons bien ce qu'il répondra. 

« Mais, voulez-vous que nous raisonnions un fait? Il n'y a pas 
d'affaires, Messieurs les Jurés, où on ait fait plus pour obtenir des 
aveux d'un accusé, et c'est là une nouvelle preuve, vous le voyez 
bien, qu'on n'avait pas de charges, car on ne demande pas d'aveux 
aux gens qui sont accablés par l'accusation ; mais on en sollicite, 
en descendant jusqu'à la dissimulation et jusqu'à la fraude, vous 
allez le voir. . . des hommes contre lesquels il n'existe rien que 
des charges ridicules, comme cette scène de la dictée dont j'ai fait 
justice tout à l'heure. 

» Je dis que si on avait eu la bonne fortune d'avoir des aveux 
sérieux dans une affaire pareille, on n'aurait pas manqué de les 
faire contresigner et de leur donner une valeur authentique. Voulez- 
vous en avoir la preuve? Je vous l'ai annoncée, la voici : 

» Maintes fois, au cours de l'iniormation, M. le commandant 
du Paty de Clam, aujourd'hui colonel, s'est présenté prés de 
Dreyfus et lui a demandé des aveux. Te vous ai dit qu'il est allé 
jusqu'à employer un procédé que je considère, quant à moi, 
comme irrégulier ; en voici la preuve : J'ai entre les mains des 
fragments de l'interrogatoire subi à la dernière heure, avant la 
poursuite devant le Conseil de guerre, par Dreyfus. Cela, la famille 



Dreyfus en a eu connaissance au cours de la poursuite. Si cela 
était contesté comme authenticité, je m'arrangerai pour faire ma 
preuve ; et comme parmi ceux qui m'écoutent se trouve, j'imagine, 
M. le colonel du Paty de Clam, qui a procédé à l'interrogatoire, 
nous verrons bien s'il en reconnaît la teneur ou s'il en contestera 
la validité. 

Eh bien ! Messieurs les Jurés, écoutez, et écoutez aussi, juris- 
consultes qui êtes ici, criminalistes, juges d'instruction, magis- 
trats, qui savez ce que c'est qu'une information judiciaire moderne. 

Le 29 octobre 1894. ^' ^^ commandant du Paty de Clam se 
présente dans la cellule de Dreyfus et lui pose les questions que 
voici : 

« Reconnaissez- vous que ce que vous venez d'écrire ressemble 
étrangement à l'écriture du document ? » 

C'était le bordereau. 

K. — Oui, il y a des ressemblances dans les détails de l'écriture, 
mais l'ensemble n'y ressemble pas; j'affirme n6 l'avoir jamais 
écrit. Je donne prise au soupçon dont je suis l'objet; mais je 
voudrais bien à ce sujet être entendu par le Ministre. 

Lecture faite, etc. 

Voilà la fin de l'interrogatoire du 29 octobre 1894. 

Le 3o octobre, le commandant du Paty de Clam se présente à 
nouveau : 

« Demande : Vous avez demandé, dans votre dernier interroga- 
toire, à être entendu par M. le Ministre de la guerre pour lui pro- 
poser qu'on vous envoyât n'importe où pendant un an sous la 
surveillance de la police tandis qu'on procéderait à une enquête 
approfondie du ministère de la guerre. 

» R. — Oui. 

» D. — Je vous montre les rapports d'experts qui déclarent que 
la pièce incriminée est de votre main. Qu'avez-vous à répondre ? 

» R. — ^Je vous déclare encore que jamais je n'ai écrit cette lettre. 

» D. — ...» 

Et c'est ici. Messieurs, qu'il me faut toute votre attention : 

« D. — Le ministre est prêt à vous recevoir si vous voulez 
entrer dans la voie des aveux. 

» R. — Je vous déclare encore que je suis innocent et que je n'ai 
rien à avouer. Il m'est impossible, entre les quatres murs d'une 
prison, de m'expliquer cette énigne épouvantable. Qu'on me mette 
avec le chef de la Sûreté, et toute ma fortune, toute ma vie seront 
consacrées à débrouiller cette affaire. » 

Eh bien ! voilà ce qu'on a fait pour avoir des aveux : on a été, 
je le dis hautement, jusqu'à la fraude, car on a dit à cet homme, 

20 1 



en ayant bien soin de lui rappeler ses dernières paroles : « Vous 
demandez à être envoyé en surveillance, vous voulez vous en'expli- 
quer avec le ministre, il voué recevra si vous avouez'. » Cela, 
voulait dire : « Peut-être fera-t-il droit à votre demande ». C'était " 
un piège t A. ce piège Dreyfus a répondu comme à tous les instants : 
« Je n'avouerai pas; je n'ai rien à avouer, dussé-je ne pas voir le 
mmistre. » Voilà l'homme contre lequel, on voudrait aujourd'hui 
produire des aveux surpris, des aveux que je conteste dans leur 
exactitude, qui auraient été recueillis par M. le capitaine Lebrun- 
Kenault ! Allons donc, vous voyez bien que M. le Président du 
Conseil est un homme prudent, quand il dit qu'on les aurait 
discutés, ces aveux, parce qu'on discute tout dans cette affaire. . . 
(Applaudissements), et je dis, moi, parce que tout y est discutable ! 
(Nouveaux applaudissements.) 

Voilà, Messieurs, de quoi cet édifice effrayant que nous ayons 
à porter sur les épaules est fait, édifice de mensonge pour les uns, 
pour ceux qui sont les auxiliaires humbles et misérables de cette 
besogne de ténèbres, mais édifice d'hypocrisie de la part des plus 
hauts, et ce sont les plus coupables, qu'ils ne l'ignorent pas et 
qu'ils entendent mes paroles, si elles atteignent jusqu'à eux, et 
qu'ils se souviennent que le nom de l'histoire qui est marqué au 
pilori le plus humiliant, c'est le nom de Ponce-Pilate. . ., qu'ils 
s'en souviennent ! (Vifs applaudissements.) 

Voilà, Messieurs les Jurés, pour les aveux! 

Maintenant, Monsieur le Président, je vais m'engager dans un 
développement qui sera assez long; par conséquent, si la Cour le 
veut, ce serait peut-être le moment de couper là ma plaidoirie et 
d'en remettre la continuation à demain. 

M. Zola affirme qu'en 1894, 1^ général Mercier, ministre de la 
guerre, se faisant lui même juge au Conseil de guerre, après 
faudience, en dehors des débats, en dehors de l'accusé, sans qu'on 
l'interrogeât à ce sujet, sans qu'on soumit cela à son défenseur, 
une pièce secrète, qui n'a d'ailleurs aucun intérêt. Si ce n'est pas 
vrai, que le général Mercier vienne le dire ici demain ; si c'est vrai, 
je n'ai plus besoin de lui. 

Si on s'était vanté, comme depuis, en 1894, ^^ dans les quelques 
jours qui précèdent le pourvoi en révision ou plutôt le jugement 
en revision, d'avoir communiqué une pièce secrète ; alors, on eut 
pu faire valoir le moyen, mais ce moyen n'a pas été connu, ce n'est 
que depuis qu'on l'a ouvertement répété. . . M. le général Mercier 
lui-même, avec son honneur de soldat, ne dira pas que ce n'est 
pas vrai. 

Je demande la permission de bien préciser sur la question : 
M. le général Mercier, dit-il. . . — Je ne suis pas sûr d'avoir bien 
compris. . . — M. le général dit-il, qu'il n'est pas vrai qu'une pièce 
secrète ait été communiquée, ou M. le général Mercier dit-il qu'il 

20 2 



\ 



ne Va répété à qui que ce soit. Je le prie de ne pas laisser l'équi- 
voque dans sa réponse. 

M. le général Mercier. — Je n'ai pas à répondre à la première 
question, mais en ce qui concerne la seconde, je dis que ce n'est 
pas exact. » 

Eh bien, Messieurs les Jurés, j'aime autant cela que toutes les 
déclarations. La vérité, c'est que M. le général Mercier — on peut 
interpréter son acte comme on l'entend et je ne m'en ferai pas 
faute — en loyal soldat et en honnête homme est incapable de se 
dérober à une responsabilité par un mensonge. S'il a fait ce qu'il 
a fait, et que quant à moi je réprouve hautement, il Ta fait 
estimant qu il pouvait le faire et aujourd'hui encore j'en suis sûr 
je n'ai pas à craindre de sa parole une rétraction ou un démenti. 
Seulement, ce qui est bien entendu, c'est que la preuve est faite, 
c'est que la pièce secrète a été communiquée; et alors, Messieurs 
les Jurés, on peut se demander ce que signifient toutes ces décla- 
rations répétées de M. le Président du conseil, de M. le Ministre 
de la guerre, des généraux et du Conseil de guerre de 1898 lui- 
même, qui ont répétées à l'envi, de bonne foi, je le veux,' mais 
inexactement : Dreyfus a été légalement et justement condamné. 

« Justement », j'essaie dans la mesure oCi je le puis — et vous 
voyez si j'y réussis déjà — à vous faire la preuve que ce n'est pas 
exact; « légalement », il est établi que c'est un mensonge. 

Et tout cela, Messieurs les Jurés, c'est l'œuvre du général Mer- 
cier, car il prend tout sur lui ; il se croit de telles lumières, que 
mis dans l'embarras au point de vue de la condamnation, au 
moment où le Conseil va entrer en délibération, il intervient de son 
autorité personnelle, de sa parole et de ses documents, tout au 
moins de sa parole, et il arrache ainsi la sentence qu'il croit juste, 
je le veux bien, mais qui, malgré tout, demeure illégale et par con- 
séquent inique. 

Est-ce donc là de la justice? Songez que c'est ce qu'il y a 
de plus grave, qu il s'agit d'un tribunal militaire. Quand on essaie 
ici de vous violenter par des déclarations du même ordre, je ne 
suis plus inquiet parce que vous êtes des hommes indépendants; 
mais des juges militaires, quelque soit leur bonne foi, songez donc 
à ce qu'est pour eux la parole d'un ministre ! . . . Le chef engage sa 
parole, ils y croient, mais quel abîme d'iniquité ! 

Si encore, Messieurs les Jurés, de pareils fait se produisaient au 
milieu des tumultes et des orages de la guerre, qu'importe alors 
une vie d'homme et qu'importe un peu plus ou un peu moins de 
justice ? Mais c'est en plc?ine paix, c'est en pleine sécurité du pays 
que de pareils faits se passent. Si encore il s'agissait d'une armée 
de mercenaires, stipendiés, soldats uniquement, qui acceptent les 
responsabilités du métier militaire qui dans ce cas n'est qu'un 
métier, je m'inclinerais peut-être, mais c'est de l'armée nationale 

203 



qu*il s'agit, Messieurs les Jurés, c*est nous tous, jeunes hommes, 
qui sommes exposés à comparaître devant cette juridiction ; ce 
sont vos âls, Messieurs les Jurés. . . {Protestations dan$ la sall$.) 

Je voudrais bien savoir qui. . . 

M. le Président. — Permettez, on me force à répéter ce que j'ai 
déjà dit à de précédentes audiences; si on continue à manifester, 
je ferai sortir le public. Il ne doit y avoir de manifestation ni en 
faveur des accusés ni contre eux. 

M« Labori. — Ce sont vos fils, Messieurs les Jurés, qui sont 
exposés eux aussi à comparaître devant cette juridiction, innocents 
ou coupables, car tant qu'un homme n'est pas condamné, il doit 
être présumé innocent. Vous voyez bien que nous n'envenimons 
pas le débat, vous voyez bien que c'est le droit même de la nation, 
que c'est la liberté de tous, que c'est la civilisation elle-même qui 
est en cause ! et je ne comprendrai jamais, quant à moi, que le 
pays, quand il connaîtra la vérité et qu'il en sentira la portée, ne 
se révolte pas d'indignation et de colère ! 

Voilà pourquoi, Messieurs les Jurés,- il est nécessaire que ceux 
qui comprennent et qui mesurent la gravité des choses prennent la 
parole, il est nécessaire que, dans une sorte de phalange sacrée, se 
réunissent tous les hommes de bonne volonté, tous les vrais libé- 
raux, ceux qui croient à l'innocence de Dreyfus et ceux qui n'y 
croient pas, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, pour pro- 
tester au nom de la morale éternelle, <et c'est là ce qu'a fait M. 
Zola ! Mais c'est là la justification de tous les hommes de bonne 
foi qui se sont montrés, c'est aussi ,ce qui fait la difficulté de leur 
tâche, car l'illégalité, voyez-vous, c'est elle précisément qui a 
appelé après elle tant de réticences et tant de mensonges ! C'est de 
cette illégalité — car le mal porte avec lui ses fruits — qu'est sortie 
la nécessité de l'obscurité et des ténèbres ! 

Et maintenant il y a contre quoi il faut lutter : d'un côté les con- 
victions et les égarements de la foule, faits précisément du mystère 
même et de ce que j'appellerai la mise en scène de l'illégalité ; et 
puis, il y a de l'autre côté trop d'hommes puissants, mêlés de près 
ou de loin à la faute commise, intéressés â se tromper eux-mêmes, 
et voilà précisément — vous sentez que je suis aux entrailles du 
débat — comment a été scellée par la violation même du droit la 
pierre d'iniquité qui commence pourtant à se soulever ; et il faut 
maintenant que je recherche avec vous dans quelles conditions et 
depuis quand la marche lente mais certaine de la vérité a com- 
mencé et s'est produite. 

Malgré le huis-clos. Messieurs les Jurés, et pour l'unanimité des 
Français qui ne pouvaient pas savoir alors de quel prix la con- 
damnation avait été payée, Dreyfus ne comportait plus que l'oubli. 
Cependant il était un petit foyer où on avait pris le deuil, mais où 
le 50Uvçnir était rçstç çt^ avec le souvenir, Tespérapce. . . Ce foyer 



c'était celui de la famille t)reyfus àur le compte de laquelle oh a 
répandu aussi beaucoup de calomnies; et puisque M. Lalance n*a 
pas pu être entendu à cette audience, laissez-moi vous lire ce qu'il 
venait en dire et ce qu'il a publié dans les journaux; c'est au Jour, 
nal des Débats que je l'emprunte : 

<c La famille Dreyfus est composée de quatre frères : Jacques, 
LéoD, Mathieu et Alfred. Ils sont étroitement unis, c'est une âme 
dans quatre corps. » 

» En 1872, les Alsaciens furent appelés à se prononcer sur leur 
nationalité. C'est ce qu'on appelle l'option. 

» Ceux qui voulaient rester Fran'^ais devaient faire une déclara- 
tion et quitter le pays. , 

» Les trois plus jeunes optèrent et partirent. 

» L'aîné, Jacques, qui avait passé Tâge de service militaire et 
qui, du reste, avait fait partie pendant la guerre de la légion d'Al- 
sace-Lorraine, n'opta pas, et fut déclaré Allemand. 

» Il se dévoua pour pouvoir sans crainte d'expulsion diriger les 
importaiits établissements industriels qui étaient le patrimoine de 
la famille. 

» Mais il se promit que, s'il avait des fils, ils seraient tous Fran- 
çais. 

» La loi allemande, en effet, permet au père de prendre un per- 
mis d'émigration pour le fils qui a atteint l'âge de dix-sept ans ; 
celui ci perd la nationalité allemande, mais il ne peut plus rentrer 
dans le pays avant l'âge de quarante-cinq ans. 

» Jacques Dreyfus eut six fils. » 

«... En 1894. » 

(c Vous entendez bien, c'est l'année même de ce désastre terrible 
pour la malheureuse famille. 

» En 1894, ^^^ deux aînés se préparaient à Paris pour les Eco- 
les Polytechnique et Saint-Cyr. Après le procès, ils durent partir; 
leur carrière était brisée. 

» Deux autres frères étaient au lycée de Belfort ; ils en furent 
chassés. 

» Que devait faire le père, qui savait que son jeune frère avait 
été injustement et illégalement condamné? 

» Devait-il changer de nom comme d'autres Dreyfus ont fait? 

» Devait-il renoncer à ses projets et se résoudre à faire faire à 
ses fils un an de service militaire dans l'armée allemande pour 
pouvoir ensuite rentrer dans la maison paternelle et vivre dans une 
ville où la famille était respectée, où tout le monde la plaignait et 
l'estimait? 

» S'il avait fait cela, personne ne lui aurait jeté la pierre. 
205 



» En 1895 et 1896 son troisième et quatrième 61s atteignirent 
l'âge de dix-sept ans. 

» Il leur dit : Mes enfants, vous allez quitter la maison pater- 
nelle pour n'y plus revenir : allez dans ce pays où votre nom est 
flétri et méprisé ; c'est votre devoir, partez. 

» Enfin, en 1897, le père quitta sa maison, ses affaires, tous ses 
amis, et alla se fixer à Belfort, dans cette ville dont on a voulu 
faire un château fort, 

» Il demanda la naturalisation française pour lui et ses deux 
plus jeunes fils. » 

Voilà un fait, c'est là un document qu'il importe d'opposer au 
débordement de calomnies et de mensonges. 

» Dans cette famille, il y avait deux êtres qui demeuraient iné- 
branlables, c'était M. Mathieu Dreyfus, et c'était Mme Dreyfus, 
dont la fidélité est peut-être aujourd'hui le témoignage le plus 
éclatant de l'innocence de son mari, car enfin, elle devait savoir, 
Mme Dreyfus avait vécu à côté de cet homme, elle savait quelle 
était son existence de tous les jours, elle avait connu son attitude 
pendant tout le temps du procès, elle savait aussi l'absence de 
charges, car elle avait connu tout par l'intermédiaire du défen- 
seur. Elle savait ce que vous savez vous-même, aujourd'hui. Mes- 
sieurs les Jurés, et enfin, elle avait vu la persévérance et la fermeté 
de son mari à travers ce calvaire, son courage au moment de la 
dégradation, son attitude restée toujours la même jusqu'à aujour- 
d'hui. 

J'aurai voulu vous lire un certain nombre de lettres de Dreyfus 
et en faire un choix, même parmi celles qui ont été publiés ces 
temps derniers par un journal, mais au point oii nous en sommes 
arrivés, j'ai grand souci d'abréger mes explications, et je me con- 
tenterai de vous lire deux lettres qui sont à peu près les deux der- 
nières. L'une n'est pas tout à fait l'avant-dernière, mais l'autre est 
la dernière, et je crois qu'il est indispensable que vous entendiez 
ce cri, toujours le même, toujours aussi puissant, malgré la pro- 
longation de la torture, qui vient de l'île du Diable. Ce cri tel 
qu'on en trouve de pareils dans toutes les grandes erreurs judi- 
ciaires dont l'histoire a parlé, ce cri tel qu'on en trouve un 
semblable dans cette illustre affaire Pierre Vaux, qui a fait tant de 
bruit il y a quelques semaines, quand la Cour de cassation a pro- 
noncé la réhabilitation de celui qui avait été, en i852, frappé de la 
peine des travaux forcés à perpétuité et qui était mort au bagne. 
Voici une lettre du 4 septembre 1897 : 

a Iles du Salut, 4 septembre 1897. 

» Chère Lucie, 

» Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis 
encore d'avoir la certitude de l'entière lumière; cette certitude est 

20^ 









dans mon àme ; elle s'inspire des droits qu^a tout liomtne de la 
demander, de la vouloir, quand il ne veut qu'une chose, la 
vérité. 

i> Tant que j'aurais la force de vivre dans une situation aussi 
inhumaine qu imméritée, je t'écrirai donc pour t' animer de son 
indomptable volonté. 

» D'ailleurs, les dernières lettres que je t'ai écrites sont comme 
mon testament moral. Je t'y parlais d'abord de notre affection; je 
t'y avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je 
t'y disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir. 

» Cette grandeur d'âme que nous avons tous montré, les uns 
comme les autres, qu'on ne se fasse aucune illusion, cette grandeur 
d'âme ne doit être ni de la faiblesse, ni de la jactance ; elle doit 
s'allier, au contraire, à une volonté chaque heure, chaque jour, 
pour marcher au but ; la découverte de la^vérité, de toute la vérité, 
pour la France entière. 

» Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur 
se soulève, se révolte; certes, souvent épuisé comme je le suis, je 
m'effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu'un 
pauvre être humain d'agonie et de souffrance ; mais mon âme 
indomptée mô relève, vibrant dé douleur, d'énergie, d'implacable 
volonté devant ce que nous avons de plus précieux au monde, 
notre honneur, celui de nos enfants, le nôtre à tous, et je me 
redresse encore pour jeter à tous le cri d'appel vibrant de l'homme 
qui ne demande, qui ne veut que la justice, pour venir toujours et 
encore vous embraser tous du feu ardent qui anime mon âme, qui 
ne s'éteindra qu'avec ma vie. 

» Moi, je ne vis que dé ma fièvre, depuis si longtemps, au jour 
le jour, fier quand j'ai gagné une longue journée de 24 heures. Je 
subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce que l'on a tou- 
jours la même arrière-pensée, je te l'ai dit franchement dans une 
de mes dernières lettres. 

» Quant à toi, tu n'as à savoir ni ce que l'on dit ni ce que l'oq 
pense. Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins 
inflexiblement ton droit, le droit de la justice et de la vérité. Oui, 
il faut que la lumière soit faite, je formule nettemf:nt ma pensée, 
mais s'il y a dans cette horrible affaire d'autres intérêts que les 
nôtres, que nous n'avons jamais méconnus, il y a aussi les droits 
imprescriptibles de la justice et de la vérité ; il y a le devoir pour 
tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aussi immé- 
ritée en respectant tous les intérêts. 

» Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que 
cet effroyable, horrible et immérité martyr ait enfin un terme. 

» Maintenant que puis-je apporter pour exprimer encore mon 
aÇëction, immense pour tQi, pouf npsenfants^ pour exprimer mon 

207 



affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et 
sœurs, pour nous tous enfin, qui souffrons cet effroyable et long 
martyr ? 

« Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, 
c'est inutile, je le fais parfois malgré moi, car le cœur à des révol- 
tes irrésistibles, l'amertume, quoiqu'on en veuille, monte du cœur 
aux lèvres, quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait 
la vie noble et belle. Certes s'il ne s'agissait que de moi, de ma 
propre personne, il y a longtemps que j'eusse été chercher dans la 
paix de la tombe l'oubli de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu, 
l'oubli de ce que je vois chaque jour. 

» J'ai vécu pour te soutenir, pour vous soutenir tous de mon 
indomptable volonté, car il ne s'agissait plus là de ma vie, il s'a- 
gissait de mon honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos 
enfants; j'ai tout supporté sans fléchir, sans baisser la tête; j'ai 
étouffé mon cœur, je refrène chaque jour toutes les révoltes de 
l'être, réclamant toujours et encore à tous, sans lassitude comme 
sans jactance, la vérité. 

» Je souhaite cependant pour tous deux pauvre amie, pour tous, 
que les efforts, soit des uns soit des autres, aboutissent bientôt, 
que le jour de la justice luise enfin pour nous tous qui l'attendons 
depuis si longtemps. 

» Chaque fois que je t'écris, je ne puis presque pas quitter la 
plume, non pour ce que j'ai à te dire, mais je vais te quitter de 
nouveaux, pour de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle 
des enfants, de vous tous. 

» Je termine cependant en t'embrassant ainsi que nos chers 
enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te 
serrant dans mes bras de toutes mes forces, et en te répétant avec 
une énergie que rien n ébranle, et tant que j'aurai souffle de vie, 
courage, courage et volonté. » 

Voici encore quelques extraits très courts de la dernière lettre 
qui a été reçue à Paris, elle est datée du 25 décembre 1897 : 

c( Ma chère Lucie, 

» Plus que jamais j'ai des minutes tragiques où le cerveau 
s'affole, c'est pourquoi je veux t'écrire, non pour te parler de moi, 
mais pour te donner toujours et encore les conseils que je crois 
te devoir. 

» J'ai fait encore tout ce mois-ci de nombreux et chaleureux 
appels pour toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épou- 
vantable martyr ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous 
sortions enfin de cet effroyable cauchemar dans lequel nous vivons 
depuis si longtemps. Mais ce dont je ne saurais douter, ce dont je 
n'ai pas le droit de douter, c'est que tous les concours ne te soient 

^ ao8 



donnés, que cette œuvre de justice et de réparation ne se poursuive 
et ne s'accomplisse. 

» En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort 
suprême, où j'écarte totalement ma personne, c'est qu'il faut sou- 
tenir ton droit énergiquement, car il est épouvantable de voir tant 
d êtres humains souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux 
enfants qui grandissent. . . » 

Voyez si ce n'est pas admirable quand on songe aux conditions 
dans lesquelles écrit cet homme, mais sans y mêler aucune ques* 
tion irritante, aucune question de personnes. 

« Je voudrais te serrer dans mes bras comme je t'aime, et te 
prier d'embrasser bien tendrement et bien longuement pour moi 
mes chers et adorés enfants, mes chers parents, tous mes chers 
frères et sœurs, mille baisers encore. » 

Et au-dessous, ces mots tragiques qu'il faut bien que je vous lise 
car ils ajoutent encore à l'horreur : 

« Vu par ordre, le chef du bureau de l'administration péniten- 
tiaire. » 

Il faudrait ajouter « copié par ordre, » car sur l'authenticité des 
lettres vous ne pouvez pas avoir de doute, elles sont copiées de la 
main d'un employé de l'administration elle-même et ce n'est pas 
l'écriture de Dreyfus qui parvient à sa femme. 

Pendant que la famille gardait cette précieuse et dramatique 
espérance, d'autre personnes, tranquilles d'abord, ne tardèrent pas 
à voir s'éveiller leurs préoccupations. Vous avez entendu M. Scheu- 
rer-Kestner. J'aurais voulu vous lire une admirable lettre de 
M. Gabriel Monod, cela rentrait dans mon plan, mais je ne le ferai 
pas pour abréger, dans laquelle il explique par quel processus sa 
conviction s'est faite. J'aurais voulu vous lire cette lettre parce 
qu'elle est un admirable document de psychologie, et parce qu'elle 
est aussi un témoignage de respect envers la famille Dreyfus su 
laquelle M. Monod, comme M. Scheurer-Kestner, a fait une 
enquête, et aussi parce qu'elle est une expertise, car M. Monod a 
étudié les écritures et c'est sur les écritures que s'est établie d'abord 
sa conviction; mais je ne veux pas m'attarder à des lectures qui, 
au point où nous en sommes deviendraient fatigantes et superflues. 

Il y a cependant d'autres dévouements ou plus exactement 
d'autres témoignages plus typiques et plus suggestifs qui se sont 
produits. En septembre 1896, des inquiétudes restaient dans les 
meilleurs esprits ; ces témoignages-là je n'ai pas le droit de vous 
les taire, je veux vous lire en partie ou en totalité un article du 
journal le JouTy vous entendez bien, le Jour, qui aujourd'hui est 
notre plus implacable adversaire; on pourrait presque dire sans 
l'offenser, et je suis sûr que lui-même, face à face avec moi n'y 
contredirait pas, un de nos plus injustes adversaires, un article de 
M. de Cassagnac qui ce matin encore ne nous prodigue pas, je 

209 



U. 



vous assure, les compliments de quelque nature qu*ils soient. C'est 
cependant le Jour et l'Autorité qui ont été les premiers instigateurs 
de ce qu'on a appelé la campagne qui se poursuit aujonrd'hui. 
Voici, en effet, ce qu'on peut lire dans le Jour du ii septem- 
bre 1896, sous la signature d'Adolphe Possien. Vous sentez bien la 
portée de ce document qui établit qu'à ce moment la preuve n'était 
pas faite et que les documents ne paraissaient pas accablants à 
ceux-là mêmes qui aujourd'hui sont si vifs contre nous ; or comme 
depuis on n'a rien produit, je me demande en vérité où ceux-là, 
contre lesquels il faut bien que nous nous défendions, ont été cher- 
cher les éléments d'une conviction si nouvelle et si inattendue. 
Voici l'article du Jour du 11 septembre 1896 : 

(( L'ex-capitaine Dreyfus est-il coupable ? — Notre enquête. — 
Les documents révélateurs. 

» Puisque la question Dreyfus est revenue sur le tapis et 
puisque cette fois les polémiques engagées à ce sujet ne peuvent se 
terminer que par une suite d'enquêtes, nous avons voulu, nous 
aussi, apporter notre quote part dans la recherche des causes qui 
amenèrent l'arrestation et la condamnation du déporté de l'île du 
Diable. 

» Puisque la question Dreyfus est revenue sur le tapis et que 
cette fois les polémiques engagées à ce sujet. . . 

» On sait que le huis-clos prononcé lors du procès et que, pen- 
dant l'incarcération préventive du détenu, rien de ce qu'il fit ou 
dit ne transpira au dehors. 

» De même les motifs qui décidèrent le général Mercier à ordon- 
ner l'arrestation de Dreyfus furent peu ou pas connus. On sait que 
l'ex-capitaine était accusé d'avoir entretenu des relations avec une 
puissance voisine, et de lui avoir livré des documents intéressant 
la défense nationale. 

» Mais de quelle nature étaient ces documents? Aucun commu- 
niqué officieux ne nous le laissa entendre; si bien qu'à l'heure pré- 
sente on semble croire un peu partout qu'il s'agit de l'horaire de la 
mobilisation générale. 

» Or, cela est faux, de même qu'il est archi-faux que l'ex-capi- 
taine a été interrogé par le général de Boisdefifre ou le général 
Gronse. 

» Je fais ici une observation que j'aurais pu placer ailleurs mais 
qu'il faut que je fasse. Je n'ai pas pu le faire plutôt parce que je 
n'en connais pas les éléments. On a dit dans beaucoup de lieux 
que Dreyfus dénonçait à l'ennemi les ofi&ciers français qui allaient 
en mission en Allemagne; on a dit qu'il avaif dénoncé le lieutenant 
ou le capitaine Degouy. Or son frère, M. Paul Degouy, est venu 
me dire ici à la barre : « Mon frère n'est pas avec vous, il est de 
» ceux qui croient que ses chefs n'ont pas pu s'engager sans que 
» les preuves soient éclatantes; cependant, dites, je vous y autorise, 

aïo 



» .que jamais, pour toutes sortes de raisons que je n'ai pas à déve- 
» lopper, Dreyfus n'a pu être soupçonné de lavoir dénoncé. » 

» Je dis, en passant, qu'il y a eu beaucoup d'autres racontars et 
de mensonges qui sont aussi faux que celui-là et qui hantent les 
cerveaux, et, lorsque nous aurons démenti tout cela, vous trouve- 
rez une foule de gens qui vous diront : « Dreyfus a dénoncé le 
» capitaine Degouy, etc. » 

» Or cela est faux, de même qu'il est archi-faux que l'ex-capitaine 
ait été interrogé par le général de Boisdefifre ou par le général 
Gonse. 

» La seule personne qui jamais fut en communication avec le 
capitaine Dreyfus, dès son emprisonnement, et qui instruisait son 
procès, n'est autre que le commandant du Paty de Clam, proposé, 
à la suite de cette affaire, pour le grade de lieutenant-colonel. 

» La pièce sur la foi de laquelle fut condamné Dreyfus est un 
bordereau d'envoi non signé, ne contenant d'ailleurs aucun rensei- 
gnement ayant une portée confidentielle. 

» De plus, sur les cinq experts préposés à l'examen de cette 
pièce, deux seulement, MM. Charavay et Bertillon, reconnurent 
l'écriture de l'ex-officier, tandis que trois autres, dont M. Gobert, 
expert de la Banque de France, ne voulurent pas se prononcer. 

» Il y a là une erreur; il y a eut trois experts qui reconnurent 
l'écriture et deux qui ne la reconnurent pas. 

» On a dit que cette pièce avait été retrouvée chiffonnée ou 
déchirée dans le panier de l'attaché militaire d'une grande puis- 
sance voisine, où elle aurait été prise par un agent de notre solde ; 
puis, on a prétendu après qu'il n'en était rien. On a alors raconté 
que c'était au Ministère de la Guerre même qu'on s'était emparé du 
document accusateur. 

i) Bref, grâce à la discrétion exagérée du gouvernement, un 
double courant d'opinion put se créer autour du cas de Dreyfus. 

» Dans une affaire aussi délicate que la sienne, alors que sa tra- 
hison réveillait toutes les passions antisémites, et, qu'à juste titre 
on pouvait se rappeler qu'un autre juif, Cornélius Herz, avait semé 
le déshonneur partout où il était passé, il fallait juger Dreyfus 
publiquement, ainsi que son défenseur le réclamait. 

» Si la chose était reconnue impossible, il fallait du moins ne 
pas faire de cachoteries inutiles et dire hautement tout ce qui ne 
compromettait pas les intérêts de la défense nationale. 

» En agissant ainsi, on eût évité des polémiques qui, endormies 
un moment, devaient se réveiller plus vives un jour. On eût empê- 
ché qu'aucun honnête homme ne se trouvât pour faire appel à la 
pitié en faveur de celui qui, peut-être, n'est p^ coupable 1 

» C'est avec la plus grands impartialité, que j'ai fait une enquête 
sur les événements qui amenèrent l'arrestation de Dreyfus et sur 

2IX 



ceux qui suivirent jusqu'au moment de son départ pour Tfle du 
Diable. 

» Je ne prétends pas prouver son innocence, mon but est d'éta- 
blir que sa culpabilité n'est pas démontrée. » 

Pour le dire en passant, comment pourrait-on démontrer 
l'innocence d'un homme autrement qu'en démontrant que sa 
culpabilité n'est pas établie? L'innocence n'est-elle pas une chose 
négative et si vous me demandiez de prouver que vous tous qui 
êtes ici, Messieurs les Jurés, vous n'êtes ni des voleurs, ni des 
traîtres, j'en serais tout à fait incapable. Si vous me demandiez de 
prouvez votre innocence, j'y renoncerais; ce que je dirais, c'est 
qu'il n'y a pas de charges contre vous et que par conséquent vous 
n'êtes pas coupables et qu'il est impossible de démontrer votre cul- 
pabilité. Voilà tout ce qu'on peut taire. Par conséquent tous ceux 
qui, avec un enthousiasme qui, — Dieu merci ! et cela prouve leur 
bonne foi — se ralentit tous les jours, tous ceux qui crient et 
hurlent à travers le pays : « Des preuves! des preuves ! apportez- 
nous des preuves ! » ne font pas autre chose que de clamer un 
enfantillage. 

Voilà pour M. Possien. 

Ecoutez maintenant M. de Cassagnac. . . Que voulez -vous, 
Messieurs, voilà ce que c'est que d'avoir beaucoup de. talent et 
d'avoir, je le crois, une àme généreuse ; on appartient à un parti 
et puis, bon gré mal gré, ou donne des armes à l'autre. . . £h bien ! 
voici ce que le 14 septembre iSgS écrivait M. de Cassagnac. . . 
Vous allez voir, Messieurs les Jurés, si ce n'est pas une plaidoirie, 
et si M. de Cassagnac nous fait l'honneur de s'intéresser à ces 
débats et de les suivre, — et s'il les suit, je suis sûr qu'il les suit 
avec loyauté, car le compte-rendu de son journal est exact, et bien, 
je serais curieux de lire demain d'où est donc partie la révolution 
qui a si profondément bouleversé son sentiment sur cette affaire : 

f Le Doute. 

« L'affaire de celui qu'on appelle « le traître Dreyfus » a pris 
grâce à des bruits d'une prétendue évasion, un regain d'actualité. 

» Tellement, qu'un journal radical le Jour, croit devoir com- 
mencer une enquête sur Its événements qui amenèrent l'arrestation 
de Dreyfus et sur ceux qui suivirent jusqu'au moment de son 
embarquement pour l'île du Diable. 

» Notre confrère n'a pas, dit-il, la prétention de prouver l'inno- 
cence de Dreyfus; mais son but est d'établir que sa culpabilité 
n'est pas démontré. 

» C'est déjà trop, 

)) Non pas que nous reprochions à notre confrère de poursuivre 
une pareille démonstration, mais par cela seul que cette démon- 
stration est possible. 

2ia 






» Comme la plupart de nos concitoyens, nous croyons Dreyfus 
coupable. 

» Mais, comme notre confrère, nous n'en sommes par certain. 

» Et nous aussi, ainsi que lui, nous avons le courage de le dire, 
— ne pouvant pas, on le sait du reste, encourir l'accusation d'être 
favoraole aux juifs, que nous combattons ici avec une persistance 
égale à celle que nous appliquons aux francs-maçons. 

» D'ailleurs la question n'est pas là. 

» La culpabilité de Dreyfus peut-elle inspirer des doute ? 

» Voilà le problème posé dans ses vrais termes. 

» Or, grâce à la stupidité et à la lâcheté du Gouvernement de la 
République, la question, loin d'ôtre close, demeure ouverte perpé- 
tuellement. 

» Pourquoi ? 

» Parce que le Gouvernement, à l'encontre de beaucoup d'entre 
nous, n'a pas osé faire le procès en pleine lumière de façon que 
l'opinion publique fût complètement édifiée et fixée. 

M II a préféré le procès à huis clos dans les ténèbres. 

» Or, rien n'est plus contraire à la justice que l'obscurité. 

» La vérité seule ne craint pas l'aveuglement du grand jour. 

» Nous sommes les adversaires implacables de tout jugement 
rendu au fond d'une cave, qu'il émaoe de la Sainte- Vehme, du Roi 
de la Montagne ou du Conseil de guerre. 

» Et cela, parce qu'un jugement rendu de cette façon n'a pas de 
contrôle et ne peut jamais être revisé. 

» Mais, me direz-vous, ceux qui déclarèrent coupable le capi- 
taine Dreyfus étaient des ofi&ciers français, l'incarnation de l'hon- 
neur et du patriotisme? 

» C'est vrai. 

» Seulement, et quels que soient mon estime et mon respect pour 
les ofi&ciers français, je ferai observer qu'ils ne sont ni plus éclai- 
rés, ni plus honorables que leurs frères, cousins et amis qui, sous 
le nom de jurés, distribuent la justice dans les Cours d'assises, au 
nom du peuple français. 

» Et l'afifaire Cauvin, toute récente, et bien d'autres, nous ont 
tristement démontré que l'erreur est une chose humaine comme le 
dit la sagesse des nations, et que les erreurs judiciaires sont déjà 
trop fréquentes, alors même que l'appareil de la justice est éclairé 
par tous les flambeaux possibles. 

» J'ajouterai que c'est grâce à la publicité des débats, q^u'une 
revision de procès doit se produire, et qu'il n'y a aucune possibilité 
de revision, aucune pour le procès dont on ne connaît que l'issue, 
que le résultat brut^û. 

2l3 



» Cela choque grandement le bon sens et Téquité. 

» Et mon illustre ami, l'avocat Démange, avait absolument rai- 
son lorsqu'il insistait pour des débats publics. 

» Les Jurés se trompent souvent, et il n'est démontré à personne 
que les ofi&ciers des conseils de guerre soient infaillibles. 

» D'autant que l'on a raconté à cette époque, et sans que le fait 
ait été démenti, que Drejrfus a été condamné sur une pièce où se 
trouvait son écriture, écriture qui fut certifiée par deux experts, 
MM. Charavay et Bertillon, alors que les trois autres, dont 
M. Gobert, expert de la Banque de France, se sont prudemment 
abstenus. 

» D'ailleurs, on sait ce que vaut, ce que pèse la science des 
experts en écritures. 

» Rien n'est plus vain, plus incertain, et quelquefois plus gro- 
tesque. 

» Il est des procès dans lesquels les experts en écritures ont été 
couverts de confusion et se sont effondrés au milieu du ridicule. 

» De telle sorte, que personne au monde, à l'exception des juges 
et de l'avocat, ne peut savoir au juste, pourquoi et sur quoi Drey- 
fus fut condamné. 

» Malheureusement, ils sont tous liés par le secret professionnel 
et je ne vois pas comment notre confrère du Jour s'y prendra pour 
donner quelque intérêt à son enquête. 

» Oui les traîtres sont des êtres abominables dont il faut se 
défaire et qu'on doit impitoyablement fusiller, détruire comme des 
bêtes fauves. 

» Mais par cela même que le châtiment encouru est plus 
effroyable, plus mérité et n'entraîne aucune compassion, il ne fau- 
drait pas que, par la poltronnerie insigne du gouvernement à l'en- 
droit de l'Allemagne, on eût permis qu'un doute subsistât, doute 
horrible, épouvantable, et qui autorise à se demander parfois, avec 
terreur, si réellement, et malgré toutes les précautions dont on s'est 
entouré, malgré l'honneur et le patriotisme des juges, il n'y a pas 
là-bas, à l'île du Diable, quelqu'un qui agonise dans un supplice 
moral surhumain et qui serait innocent ? 

» Ce doute, à lui seul est une chose effrayante. 

» Et il subsistera, parce que la publicité des débats, je le 
répète, est l'unique moyen de provoquer, sur un fait nouveau, sur 
un indice, sur un hasard, la revision du procès. 

» Or, il n'y a pas de revision, il n'y a pas d'appel, il n'y a pas de 
cassation contre une sentence enveloppée d'une nuit artificielle et 
voulue. » 

Voilà ce que dit M. de Cassagnac, et il ne savait pas, Messieurs 

214 



les Jurés, quand il écrivait cela, ce que vous avee appris depuis 
i5 jours. 

Vous voyez donc d'où est parti ce qu'on a appelé la campagne 
et les faits graves, auxquels faisait allusion M. le colonel Pi cqu art 
dans une de ses lettres à M. le général Gonse, ce n'est pas des 
articles de l'Eclair, car ces lettres sont antérieures au i5 septem- 
bre, ce sont ces articles-là. La campagne dreyfusienne, la voilà. 
Vous savez, Messieurs, aujourd'hui, ce qu'a été l'article de VEclair, 
cet article où on a imprimé que dans la fameuse pièce dont on vous 
a parlé il y avait tout vif, alors que c'était un mensonge, le nom de 
Dreyfus. Cet article n'a été qu'une infamie pour arrêter la cam- 
pagne. 

Mais, Messieurs les Jurés, quelle que fut l'énergie et quel que 
fut le dévouement des hommes qui s'étaient attachés à cette œuvre, 
le mouvement actuel, qui finira, vous le sentez bien, par être si 
fécond, le mouvement actuel ne serait pas né définitivement si, au 
ivftnistère de la guerre, au milieu de cet Etat-major engagé si forte- 
ment dans l'afifaire, depuis M. le colonel Sandherr, il ne s'était 
trouvé un homme admirable, et que je qualifie ainsi quoi qu'on en 
ait pu dire, soldat, lui aussi, comme les autres, — il en a donné la 
mesure — mais capable, par la pureté de son âme, de s'élever au- 
dessus des intérêts de l'esprit de corps, jusque dans les régions les 
plus élevées de l'idéal et de l'humanité : j'ai nommé M. le colonel 
Picquart. 

On l'a traité indignement, Messieurs les Jurés; je ne parle pas 
seulement du rapport Ravary, dont nous aurons à reparler du huis 
clos qu'on a prononcé pour que, si l'attaque avait été publique, la 
défense ne le pût pas être, de son arrestation faite au lendemain 
de l'acquittement de M. le commandant Esterhazy, alors que ce 
dernier n'avait jamais été l'objet, à quelque moment que ce fût, 
même d'une peine disciplinaire. . . Je parle, Messieurs les Jurés, 
de la boue qu'on lui a jetée, et qu'on lui a laissé jeter par M. le 
commandant Esterhazy d'abord, sans qu'on se demande ce que 
valaient les attaques de cet homme, par des journaux ensuite qui 
parlent sans cesse de l'honneur de 1 armée, mais qui ne se gênent 
pas pour couvrir des plus sanglants outrages des soldats qui sont 
leurs adversaires, et aussi. Messieurs les Jurés, je parle surtout 
des injures quon lui a prodiguées jusqu'ici et qui m'ont, moi, 
meurtri, qui n^ m'ont pas paru digne des soldats émineats d'où 
elles venaient ; car enfin, le traitant ici de « monsieur », quand il 
est encore soldat, officier, colonel, ils ont oublié qu'ils parlaient 
non seulement à un témoin dont il n'avaient pas le droit de dimi- 
nuer le témoignage devant la justice, mais ils ont oublié surtout 
qu'ils parlaient à i:n subordonné et que celui qu'on injuriait ainsi 
n'avait pas le droit de répondre. Il est, en effet. Messieurs, resté ici 
d'un sang-froid et dun calme admirable dont nous allons 
aujourd'hui recueillir les fruits. S'il s'était abandonné ou à un geste, 

2l5 



ou à une parole imprudente, vous savez ce que la loi militaire eût 
fait de lui. . . je ne veux pas dire qu'on lui a tendu un pièg^e : mais 
sans qu'on le lui tendit, c'était un piège et il y pouvait tomber.Il est 
resté calme, il est resté muet, il s'est Messieurs, enfermé dans une 
consigne de fer, qu'il respecte comme un soldat. J'estime, quant à 
moi, qu'il s'y est enfermé jusqu'à l'exagération, en présence de 
l'élévation des intérêts en cause. Mais, cependant, il ne m'appar- 
tient, ni de le juger, ni de 1 li donner des conseils; ce que je puis 
dire, c'est que, quoique fassent de lui demain ses chefs, quel que 
puissent être le point de vue militaire. . . qui est un point de vue 
respectable, mais qui est un point de vue étroit {murmurts) pardon ! 
un point de vue spécial, voilà exactement ce que je veux dire. . . 
nous ne sommes pas ici pour dire des paroles qui blessent per- 
sonne; et je suis heureux qu'on me fasse préciser ma pensée, car, 
il est besoin qu'elle soit précise. 

Je dis donc que je n'ai pas ici à rechercher ce qu'il a pu fairç 
au point de vue militaire, qui est un point de vue respectaMe 
— j'avais commencé par là — mais qui est un point de vue spécial ; 
seulement, ce que je sais bien, c'est qu'au point de vue plus large 
et plus g^énéral de l'humanité, il sortira d'ici, quoi qu'il advienne. 
Je ne dis pas réhabilité, mais grandi. (Très bien, très bien.) 

Il faut, Messieurs les Jurés, que je vous dise d'un mot quels sont 
les antécédents militaires et quelle a été la vie de M. le lieutenant- 
colonel Picquart. Il commande actuellement le 4® régiment de 
tirailleurs algériens; il a quarante-trois ans. Il était chef de 
bataillon à trente-deux ans, il est sorti comme oflficier breveté de 
l'Ecole de guerre, il est chevalier de la Légion d'honneur ; il est 
ancien professeur de l'Ecole de guerre, il a été chef du troisième 
bureau de l'Etat-Major de la guerre, puis chef du Service des ren- 
seignements, et enfin, il a été élevé au grade de lieutenant-colonel 
au mois d'avril 1896. Ce qu'il faut que vous sachiez, ce qui engage 
l'honneur de ses chefs, ce qui fait que c'est en vain qu'on essayera... 
aujourd'hui que son témoignage doit avoir du poids. . . de le ruiner, 
c'est qu'il a été nommé au choix lieutenant-colonel, le plus jeune, 
vous entendez bien, de toute l'armée française. Il a, Dieu merci ! 
gardé des amitiés qui, pour lui, sont des cautions; je n'en veux 
citer qu'une seule, c'est celle de M. le général de Gallifet, qui 
était prêt à venir déposer à cette barre et qui ne contredira pas, 
j'en suis sûr, le témoignage indirect de sympathie que j'apporte ici, 
je ne dis pas en son nom, mais sûr qu'il en avait chargé quelqu'un 
pour venir le confirmer à M. le colonel Picquart. 

Il y a mieux, Messieurs les Jurés, M. le colonel Picquart avait 
été, par ses chefs, délégué pour suivre au Conseil de guerre de 
1894 les débats du procès Dreyfus. C'est vous dire s'il connaît 
l'affaire. Lui aussi, je l'imagine du moins, il crut à l'entière, à 
l'absolue culpabilité de Dreytus ; mais après le départ de Dreyfus; 
ce qu'on a appelé d'um mot pittoresque « les fuites », c'est-à-dire 

216 






les disparitions, les départs, les vols de documents, si vous voulez, 
continuons. Alors, Messieurs les Jurés, l'attention reste éveillée. . . 
vous sentez bien ce qu'était comme chef du bureau des renseigne- 
ments, M. le colonel Picquart; il ne l'est devenu que postérieure- 
ment, bien entendu; il l'a été je crois, pendant dix-huit mois ; c'est 
par conséquent, au commencement ou au cours de l'année iSgS 
qu'il a dû être nommé chef du bureau des renseignements. Eh 
bien, il était autre chose. . . et ici je reprends une expression dont 
je me suis servi tout à l'heure ; mais qui rend bien, je crois, la 
vérité. . . il était une sorte de préfet de police militaire chargé pré- 
cisément de se procurer tous les renseignements nécessaires à 
l'arrestation et à la poursuite des espions. 

Au mois de mai 1896, ou, en tout cas, au printemps de 1896, il 
découvre le fameux a petit bleu » dont on a parlé. Il faut ici que, 
me servant de tout ce que j'ai pu recueillir et apprendre à cette 
audience, je vous explique en deux mots comment les choses se 
passent et se sont passées à propos du « petit bleu ». 

Certains agents apportent au ministère de la guerre. . . et ici, si 
je commets des erreurs de détails, elles viendront uniquement de 
ce qu'on n'a pas donné à la barre d'explications complètes ; si mes 
erreurs les provoquaient, je m'en féliciterais, et j'accepterais les 
rectifications. Toujours est-il qu'ils semble que certains agents 
apportent au ministère de la guerre des cornets ou des paquets 
composés de fragments de papiers pris. . . mon Dieu ! là où on 
peut trouver des documents venant de l'adversaire ou de l'ennemi, 
papiers dont les uns sont sans intérêt, dont les autres ont au con- 
traire une valeur, qui sont mêlés les unç avec les autres par les 
agents qui les prennent en bloc et remis par eux à un de leurs chefs, 
afin qu'on fasse le triage et qu'on cherche si, dans ces papiers, 
dont le plus grand nombre est souvent sans intérêt, il n'en est pas 
qui aient une valeur quelconque. Ce qui est intéressant à retenir 
ici, ce qui est le plus important de tout, c'est l'origine de ces 
paquets; ce qui fait la valeur de ce qu'ils renferment, c est le point 
d'où ils partent, parce qu'ils ont été pris sur un territoire, 
réellement ou fictivement où tout ce qu'on trouve à une valeur 
particulière. 

Avant que M. le colonel Picquart ne fût chef du service des ren- 
seignement, d'après ce qui nous a été donné de comprendre, ces 
paquets étaient remisa M. le colonel, qui était alors commandant. 
Henry, lequel, à son tour, les transmettait, après en avoir fait un 
triage, parce qu'il ne connaissait pas les langues étrangères, 
à M. le capitaine, aujourd'hui commandant, Lauth. Quand M. le 
colonel Picquart est devenu chef du bureau des renseignements, il 
a modifié cette manière de procéder ; il a demandé que ces paquets 
lui fussent remis à lui-même. . . c'était parfaitement son droit. 
M. le colonel Sandherr est mort d'une maladie qu'on appelle la 
paralysie générale ; il en était atteint depuis quelques temps quand 

217 



M. le colonel Picquart lui a succédé. On a nommé M. le colonel 
Picquart, qui était le très brillant ofi&cierque je vous ai dit, à ce 
poste éminent, parce qu on avait en lui la plus entière confiance, 
et, s'il a pris dans ses mains ud peu étroitement le service dont il 
était charché, tout ce qu'il est permis de penser, c'est qu'il 
entendait s'en occuper de manière la plus suivie, la plus étroite et 
la plus personnelle. 

Vous savez, Messieurs, ce qui s'est passé en ce qui concerne 
spécialement le petit bleu. Un jour, on remet à M. le colonel Pic- 
quart un paquet contenant certains documents, et.au bout de quel- 
ques jours seulement, dit M. Lauth. . . ce qui n'a rien d'extraordi- 
naire, car c'est un point qui a paru complètement de la discussion. . . 
M. le colonel Picquart a transmis lui-même à M. le commandant 
Lauth ce petit bleu, et il le lui a transmis très probablement pour 
le restaurer, car il était déchiré, pour le remettre en état, — on 
nous a dit qu'il y avait 59 ou 60 morceaux. Il était tout naturel que 
cette pièoe fût remise à M. le commandant Lauth dans les attribu- 
tions duquel les opérations auxquelles il y avait â procéder ren- 
traient. 

» Qu'est ce que c'était que ce petit bleu et quelle valeur pouvait- 
il avoir? C'est une chose qu'on vous a déjà dite, mais qu'il importe 
maintenant que je résume et que je précise. Eh bien, en lui-même, 
et c'est un point très important, il n'avait aucune espèce de valeur. 
En voici, en effet, le texte que vous ne connaissez pas ; la pièce a 
été lue publiquement au débat du Conseil de guerre devant lequel 
a comparu M. le commandant Esterhazy. 

Voici la pièce : 

(c J'attends avant tout une explication plus détaillée que celle 
que vous m'avez donnée l'autre jour, sur la question en suspens. 
En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit, pour pou- 
voir juger si je puis continuer mes relations avec la maison. . . ou 
non. 

M. le commandant Esterhazy, 

27, rue de la Bienfaisance, Paris. » 

Eh bien, voyez-vous, ce petit papier-là pris à la poste, et voilà 
où tend mon observation, — ce petit papier pris à la poste où chez 
M. le commandant Esterhazy n'a aucune espèce de valeur ; il n'a 
de valeur qu'à une condition, c'est qu'il émane de ce point de 
départ d'où viennent les papiers qui sont dans le paquet dont je 
viens de vous parler, parce que ce point de départ c'est — après 
tout, on peut bien le dire sans compromettre l'honneur ni la sécu- 
rité de la France, — c'est une ambassade étrangère, c'est parce 
que c'est un territoire ennemi, et parce que le papier, par cela seul 
qu'il vient de là, prend immédiatement une importance particu- 
lière. Quelle importance ? Eh bien, M, le colonel Picquart vous l'a 
dit, ce petit bleu ne peut avoir, que la valeur d'un indice, car il 

218 



I 



montre quoi? que l'ambassade dont nous parlons et que je ne 
désignerai pas plus clairement est en relation avec la personne à 
qui il est adressé. . . 

M. le Président. — Ne parlez pas de cela. 

M^Labori. — Oh! Monsieur le Président, tout cela a été 
raconté tout au long dans les journaux. 

M. le Président. — Cela ne doit pas être très utile à votre 
plaidoirie. 

M® Labori. — Je crois que c'est très utile, Monsieur le Prési- 
dent, car il faut que MM. les Jurés comprennent. . . c'est imprimé 
tout cru dans tous les journaux tous les matins; je ne vois pas 
pourquoi nous ne nous expliquerions pas sur une question que 
tout le monde conaît et qu'il faut que vous compreniez, Messieurs 
les Jurés, pour pouvoir juger en pleine connaissance de cause. 

Je reprends donc mon raisonnement, et je dis ceci : le petit 
bleu ne peut avoir qu'une valeur, c'est une valeur dindice, parce 
qu'il met en éveil l'esprit du chef du bureau des renseignements 
et que celui-ci dit : a Tiens l'endroit d'où vient le petit bleu... 
(puisqu'il ne faut pas le nommer autrement); et est en correspon- 
dance avec telle personne, avec le commandant Esterhazy notam- 
ment »; et alors, M. le colonel Picquart commence une enquête, 
enquête morale, d'abord, il vous l'a dit, et il vous en a fait con- 
naître les résultats; enquête d'un autre ordre ensuite, enquête sur 
l'écriture. 

Est-ce qu'à ce moment-là il songe à l'affaire Dreyfus? En 
aucune espèce de manière. L'afifaire Dreyfus est enterrée, elle n'a 
rien à voir avec l'affaire nouvelle qui naît. Il fait son enquête sur 
les écritures. Pourquoi ? Parce que cette affaire est habituelle tou- 
tes les fois qu'on se trouve sur la voie de faits d'espionnage comme 
celui sur lequel nous avons actuellement à nous expliquer. 

Voici en effet, ce que m'a dit le colonel Picquart... D'abord ceci, 
relatif à la portée exacte qu'il faut donner au petit bleu : 

(( Avant de soumettre à mes chefs cette carte qui constituait non 
pas une preuve contre le commandant Esterhazy, mais une pré- 
somption, étant donné le lieu d'où elle venait. » 

Vous comprenez tout cela, Messieurs les Jurés : 

» Il y a une chose que nous faisons généralement lorsque nous 
avons à faire à quelqu'un dont les allures peuvent paraître sus- 
pectes ; nous prenons un spécimen de son écriture et nous le com- 
parons avec certains documents que nous possédons De cette 
comparaison peut résulter une confirmation ou une infirmation 
des soupçons qui pèsent sur la personne. Je me préoccupai donc 
de l'écriture de M. Esterhazy, et, contrairement à ce qui a été dit 
souvent, notamment dans une lettre que m'a écrite le commandant 
Esterhazy, j'ai pris pour cela des voi«s tout à fait régulières. Avec 

219 



^assentiment de mes chefs, j'ai été trouver le colonel du régiment 
auquel appartenait le commandant Esterhazy. Je lui ai demandé 
des spécimens de son écriture; il me les a remis sous forme de 
lettres ayant trait au service. Dès que j'eus ces lettres entre les 
mains, une chose m'a frappé d'une façon étonnante, c'est la res- 
semblance de cette écriture avec celle du fameux bordereau dont 
on a tant parlé, mais je n'avais pas le droit, n'étant pas expert en 
écriture, de m'en fier à mes seules impressions. » 

Voilà donc. Messieurs, M. le colonel Picquart en présence de 
la ressemblance indéniable entre le bordereau et l'écriture du 
commandant Esterhazy. lien parle à ses chefs, MM. les Jurés ; et 
j'ai le droit de dire quand nous connaissons la correspondance de 
M. le général Gonse, dont je vais vous redire un mot, qu'on l'en- 
courage. 

Depuis, on a porté contre M. le colonel Picquart les plus odieu- 
ses attaques. Mais, elles ont une source unique, ces attaques, et 
cela suffit, voyez-vous, pour qu'elles soient ruinées à leur base. 
Cette source, ah! c'est le commandant que l'armée lui préfère, 
c'est celui qu'elle lui oppose, c'est celui à qui elle va faire des ova- 
tions pendant que M. le colonel Picquart sera mis aux arrêts de 
forteresse : c'est M. le commandant Esterhazy ! 

Et quand je dis que toutes ces attaques sortent de là, en voa- 
lez-vous la preuve ? 

La Libre Parole du i5 novembre 1897 publiait un article intitulé : 
« Le Complot », dans lequel aucun nom n'est prononcé, mais où 
tout est raconté d'avance et où le rôle de M. le colonel Picquart 
est présenté par M. le commandant Esterhazy, qui est l'auteur de 
l'article, comme il sera présenté ensuite pour ainsi dire sans chan- 
gement par M. le commandant Ravary lui-même devant le Conseil 
de guerre de 1898. 

Dans le rapport Ravary, Messieurs, vous retrouverez les mêmes 
choses. Mais, vous n'avez certainement pas perdu ce détail qui, 
maintenant que l'affaire commence à s'éclairer, doit prendre pour 
vous une importance capitale, à savoir : que lorsqu'il a été question 
des fameux cambriolages, auxquels j'arrive, qui auraient été faits 
chez M. le commandant Esterhazy, et des conditions dans 
lesquelles ils auraient été faits, M. le général de Pellieux, appelé 
ici par nous, a été obligé de dire : a Mais, j'ai accepté le récit de 
M. le commandant Esterhazy. » 

Par conséquent, pas d'enquête sur ce point, pas de contrôle, 
pas de contradictions d'aucune sorte; l'accusateur de M. le colonel 
Picquart, celui qu'on croit sur parole, c'est celui que M. le colonel 
Picquart a dénoncé, à tort ou a raison, comme pouvant être un 
traître : c'est M. le commandant Esterhazy. Et si l'on regarde de 
près, Messieurs les Jurés, que reste-t-il donc des attaques dirigées 
contre M, le colonel Picquart? 

220 



J'ai fait justice déjà de ce qui concerne la prétendue communi- 
cation de dossiers secrets à M« Leblois. Je vous ai montré que les 
contradictions à cet égard étaient telles qu'il était absolument 
impossible d'accepter le fait comme se plaçant au mois de 
novembre 1896. 

M. le colonel Picquart s'est, en effet, adressé à M® Leblois en 
1897, il s'est adressé à lui parce qu'il était menacé, — vous le 
savez — car au mois de juin 1897, nous allons y revenir, il reçoit 
de M. le colonel Henry, une lettre que je puis maintenant qualifier, 
puisque vous en connaissez le sens, et que quant à moi, je consi- 
dère comme une lettre de menaces. 

A ce moment-là, M. le colonel Picquart. qui est en mission 
depuis le moment que vous savez, sans savoir au juste pourquoi, 
revient à Paris et il s'adresse non pas à un avocat quelconque, il 
s'adresse à celui qui est son ami d'enfance et il s'adresse à lui pour 
lui demander de le protéger et de le défendre. Et c'est au cours de 
ses conversations que, trop réservé, trop prudent — je vous le dis 
très respectueusement, M. le colonel Picquart — c'est au cours 
de ses conversations qu'il fait connaître à Me Leblois les raisons 
mêmes pour lesquelles on l'attaque, qu'il lui remet entre les mains 
les documents qui sont sa défense, c'est-à-dire non pas seulement 
les deux lettres de M. le général Gonse, que vous connaissez et 
ses deux réponses, mais toute une autre correspondance posté- 
rieure, que nous ne possédons pas encore, que M. le colonel 
Picquart ne veut pas livrer, parce que M. le colonel Picquart est 
ici la réserve et la discrétion même. 

Et M® Leblois, Messieurs les Jurés, fait cette chose — ah ! dont 
on peut bien le blâmer, mais pour laquelle, moi, je le salue, — 
ému de ce qu'il apprend, et sans l'assentiment de M. le colonel 
Picquart, il va trouver M. Scheurer-Kestner, qui n'est autre que 
vice-président du Sénat, dans lequel dit : « M. le Président du 
du Sénat, voilà ce que des événements et des circonstances spé- 
ciales, que j'ai à vous faire connaître m'ont appris. 

Eh bien, que voulez-vous, l'ordre des avocats est peut-être ssisi 
d une affaire contre M*^ Leblois, je n'en sais rien, mais ce que je 
peux bien lui dire, c'est que le conseil de l'Ordre des braves gens 
et de l'humanité ne pourra que l'en louer et lui en être reconnais- 
sant I 

Alors, c'est M. Scheurer-Kestner qui, lui, a cru ne devoir parler 
qu'à cette audience seulement, cet homme à qui on crachait l'injure 
à la face, parce qu'on lui a dit : «Vous n'avez rien, vous n'avez pas 
de pièces, vous n'avez pas de dossier », cet homme-là n'a parlé 
qu'ici : au Conseil de guerre il n'a rien dit des lettres de M. legéné- 
ral Gonse, — et vous verrez, tout à quelle portée elles ont, elles 
sont décisives. Il n'a rien dit ; pourquoi ? Parce que M. le colonel 
Picquart ne le permettait pas vous entendez bien. 

221 



Voilà ITiomme 1 II faut rétablir les choses : Voilà ce qu'il faut 
savoir, et voilà exactement ce qui reste; je n'ai rien à y contredire 
ni à en cacher — de ce qu'on a appelé les indiscrétions de M. le 
colonel Picquart. 

L'audience est suspendue pendant quelques minutes. 

Me Labori. — Messieurs les Jurés. 

Au moment où l'audience a été suspendue, j'examinais devant 
vous quelles étaient celles des critiques adressées à M. le colonel 
Picquart dont il y avait quelque chose à retenir, Après vous avoir 
démontré qu'en ce qui concerne les prétendues indiscrétions qui 
auraient été faites au profit de M® Leblois il ne restait rien qui 
soit de nature scit à atteindre la moralité du colonel Picquart soit 
à diminuer la portée de ses déclarations dans cette affairejTj'en 
ai rive, Messieurs, aux prétendues perquisitions qu'on lui a repro- 
ché d'avoir irrégulièrement faites chez M. le commandant Ester- 
hazy, et que celui-ci a qualifiées de cambriolages. 

La vérité sur ce point vous la connaissez : M. le colonel Pic- 
quart n'a pas au mois de septembre, je crois, 1896, ou à une date 
antérieure, fait perquisitionner chez M. le commandant £ster- 
hazy, par l'explication qu'il vous a fait connaître lui-même, à 
savoir, que le commandant Ësterhazy, à ses yeux, paraissait pré- 
venu, et qu'en conséquence une perquisition ne pouvait rien 
donner. 

La seule chose qui ait été faite, c'est qu'un agent s'est présente 
deux fois chez M, le commandant Ësterhazy, sous un prétexté 
quelconque, de visiter par exemple je crois l'appartement à louer. 
Il en a rapporté une cane de visite sans intérêt, que M. le colonel 
Picquart l'a invité à reporter. Et il a constaté ce fait, qui peut 
avoir son intérêt, mais qui ne dit rien autre, à savoir qu'une quan- 
tité considérable de papiers avaient été brûlés dans la cheminée. 

Qu'y a-t-il. Messieurs, à reprendre à cet égard? Absolument 
rien. Tout d'abord, il faut retenir que M. le commandant Ëster- 
hazy est pris en flagrant délit d'inexactitude dans toutes les décla- 
rations qu'il a faites à cet égard ; il a dit que son appartement avait 
été cambi^iolé à plusieurs reprises dans des conditions extrême- 
ment grades qu'il a relatées au Conseil de guerre : eh bien cela 
n'est pas exact. Et cependant, Messieurs les Jurés, je veux retenir 
ce que M. le commandant Ësterhazy a dit dans son interrogatoire 
public au mois de janvier 1898. car là nous allons le trouver en 
contradiction avec la réalité et la possibilité même d'une manière 
— le mot a dans ma bouche exactement sa portée — véritablement 
sa portée — véritablement effrayante. 

Voici en effet. Messieurs, comment se poursuit l'interrogatoire : 

M. le commandant Ësterhazy vient de parler de perquisitions 
dont il a été l'objet. 

2^2 



Demaftde de M. le général de Pellieux. — A quelle époque ces 
perquisitions ont elles eu lieu? 

Réponse. — C'est au moment où nous sommes revenus de la 
campagne. J'en ai eu connaissance d'une façon curieuse. Ma 
femme avait un secrétaire Louis XVI d'une serrure diflâcile. Il y 
avait deux clefs à ce secrétaire ; mes enfants les avaient emportées. 
Quand ils revinrent de la campagne mes enfants trouvèrent sur la 
cheminée une autre clef et me dirent : « Vous avez donc trois clefs 
de ce meuble ? » On avait pu ouvrir le meuble, mais on n'avait pas 
pu le fermer. La correspondance de ma femme y était toute boule- 
versée; les armoires étaient forcées. Les lettres qui m'étaient 
adressées, que j'avais placées les adresses en dessus, je les retrou- 
vai placées dans le même ordre mais les adresses en dessous, etc. 

C'est ici que je vous demande toute votre attention. C'est la 
sténographie des débats : 

« Demande. — Qu'avez-vous supposé quand vous avez appris 
qu'on avait violé voire domicile ? 

» Réponse. — J'ai supposé que c'était M. Mathieu Dre3rfus. » 

£h bien, à quelle époque se placent les perquisitions ? 

C'est quand le colonel Picquart est à Paris, c'est nécessairement 
avant novembre 1896. — Est-ce qu'il est question en ce moment-là 
de M. Mathieu Dreyfus, qui n'apparaîtra dans sa dénonciation 
qu'au mois de novembre 1897, ^^° ^^ P^^^ tard? Est-ce qu'il est 
question de soupçons qu'on fait peser sur M. le commandant 
Esterhazy ? Personne n'en parle. 

Nous savons une chose, c'est que quand le bordereau a paru 
dans le Matin, le ic novembre 1896, M. le commandant Esterhazy 
a été vu dans un état d'exaltation et d'affolement extraordinaire : 
voilà ce qu'a rapporté le colonel Picquart. Et pourquois donc 
M. le commandant Esterhazy se considérait-il comme en danger? 
pourquoi donc pouvait-il attribuer les perquisitions dont il était 
l'objet en 1896 à M. Mathieu Dreyfus? Et remarquez qu'elles ne 
peuvent pas se placer à un autre moment. 

Il ajoute : v Je ne pouvais pas croire qu'un ofi&cier de l'armée 
française pût se porter à de tels excès. » 

Je vous le demande, Messieurs les Jurés, si des cambrioleurs 
venaient chez vous ou y étaient venus avant ce procès, est-ce que 
vous attribueriez les cambriolages à M. Mathieu Dreyfus? Non, 
n'est-ce pas ! Par conséquent il y a là quelque chose qui a dû 
échapper à l'honorable Président du Conseil de guerre, que 
M. le commandant Esterhazy a bien essayé de repêcher ensuite 
quand il a dit : La première fois, j'ai attribué cela à des domes- 
tiques, mais après j'ai attribué cela à M. Mathieu Dreyfus. » 

Or, les perquisitions dont il se plaint, et qui ne peuvent être 
que le fait du colonel Picquart, se placent nécessairement avant 

^23 



son départ en novembre 1896. Et que ce soient les premières per- 
quisitions ou les autres qu'il a attribuées à M. Mathieu Dreyfus il 
y a là de la part de M. le commandant Esterbazy une réponse que 
je vous livre, Messieurs les Jurés, pour ce qu'elle vaut, mais qui 
quand à moi, me paraît complètement inexplicable. 

J'aurais voulu le pousser ici à la barre sur ce point. Vous vous 
rappelez que je lui ai demandé s'il n'avait pas été cambriolé et ce 
qu'il avait à dire là-dessus. Il s'est renfermé dans un silence dont 
vous pouvez, n'est-il pas vrai, maintenant comprendre la valeur et 
la prudence. 

Et en tout cas, ce qui reste, c'est que, comme je vous l'ai déjà 
dit, les accusations portées contre M. le colonel Picquart dans le 
rapport Ravary ne sont autre chose que la reproduction exacte 
et ndéle des accusations mêmes de M. le commandant Esterhazy. 
M. le général de Pellieux, appelé à la barre, a été obligé de le 
reconnaître lui-même. 

Et quand on songe que ces accusations sont portées par un 
homme qui les portait au moment où il était l'objet des recherches 
que vous savez et soupçonné de trahison par le chef du bureau 
des renseignements militaires, on se demande vraiment comment 
ces explications ont pu être accueillies et considérées utilement 
comme une dénonciation contre M. le colonel Picquart ! 

De plus, Messieurs les Jurés, comment donc a agi alors M le 
colonel' Picquart? On vous dit : ce sans mandat ». Comment, sans 
mandat ! Mais il avait un mandat permanent : c'est comme si l'on 
disait que M. le Préfet de police, quand il fait procéder à certaines 
opérations rendues nécessaires par la sécurité publique agit sans 
mandat : Est-ce que ses fonctions mêmes ne lui en confèrent 
pas un? 

Vous savez comment les chefs de M. le colonel Picquart ont été 
mis au courant des enquêtes et des recherches qu'il poursuivait. 
Et vous rappelez-vous que j'ai posé ici une question à M. le général 
de Pellieux : « Pardon, M. le général, lui ai-je dit, vous repprochez, 
je ne dit pas ces perquisitions, il n'y en a pas eu, mais ces 
démarches d'un agent chez M. le commandant Esterhazy, faites 
par un agent de M. le colonel Picquart? Vous le reprochez au 
colonel Picquart ? Est-ce que vous considérez qu'un chef de bureau 
des renseignements peut assurer utilement le service d'espionnage 
s'il n'a pas le droit de faire des opérations de cette nature? » 

Il a répondu : « Non, non, absolument non : seulement il faut 
qu'il ait un mandat. » 

Eh bien, Messieurs les Jurés, M. le colonel Picquart l'avait 
mieux que personne, et je viens de vous le démontrer d'une façon 
absolue. 

La preuve qu'il agissait d'une manière régulière, c'est qu'aux 

224 



mois d'octobre-novembre 1896 tout le monde aux bureaux de 
l'Ëtat-Major a connu cette situation, et je ne l'infère pas de ce que 
nous avons tiré d'un renseignement ou par une déduction ; c'est 
dans le rapport Ravary lui-même que je le trouve. 

« Personne, dit M, Ravary, n'ignorait au bureau, que sur son 
ordre, la correspondance du commandant Esterhazy avait été 
saisie à la poste, et cela pendant de longs mois. On n'ignorait pas 
davantage qu'il aurait employé un agent à perquisitionner sans 
mandat légal chez l'inculpé pendant son absence. » 

Eh bien, Messieurs, de deux choses l'une :ou cela était irrégu- 
lier, et il fallait alors à ce moment-là critiquer l'attitude de M. le 
colonel Picquart et ne pas le couvrir de félicitations et de paroles 
bienveillantes dans la correspondance qui a été échangée entre lui 
et M. le général Gonse; ou alors il faut dire que ce n'est que plus 
tard et pour les besoins de la cause qu'on s'est aperçu de l'irrégu- 
larité des démarches qui à ce moment-là étaient connues par les 
chefs et approuvées par tout le monde. 

Par conséquent ici encore, n'est-il pas vrai, quand on regarde 
et quand on discute, il ne reste rien. 

Je n'ai pas, Messieurs les Jurés, à vous parler, après les déposi- 
tions que vous avez entendues, de la question des caches qui 
auraient été, à la demande de M. le colonel Picquart, employées 
par M. le commandant Lauth sur certaines parties des documents 
qu'on photographiait à ce moment-là à l'Etat-Major. Quelles que 
fussent les opérations qu'on pût faire subir aux documents, c'étaient 
les originaux qui avaient une autre valeur; ces originaux subsistent 
et par conséquent l'explication de M. le colonel Picquart est toute 
naturelle et doit être acceptée, parce qu'il n'y a pas de réponse à 
lui faire quand il explique que procédant sur l'ordre précis de ses 
chefs avec une extrême circonspection, il devait lorsqu'il faisait 
photographier l'écriture de M. le commandant Esterhazy, avoir 
bien soin de faire disparaître tous les mots et tous les passages qui 
étaient de nature à révéler la personnalité de celui dont on 
s'occupait. 

Il n'y a donc là encore rien à discuter. 

J'arrive aux deux seuls points de la déposition de M. le com- 
mandant Lauth qui comportent une réponse. Vous vous rappelez 
que M. le commandant Lauth vous a expliqué que M. le colonel 
Picquart lui aurait demandé à un moment donné s'il connaissait, 
s'il reconnaissait l'écriture du petit bleu. 

Eh bien. Messieurs, cela n'est pas dénié. Je vous ai tout à 
l'heure fait comprendre que le petit oleu n'avait d'importance que 
comme indice et à raison de son origine ; si son origine avait pu 
être établie, non seulement à cause des paquets dans lesquels il se 
trouvait et par conséquent à cause de l'endroit même dont il pro- 
venait, mais encore à raison de ce que l'écriture de ce petit bleu 

225 



Ih. 



aurait été celle d'une personne connue; alors, vous sentez que 
l'indice eût eu encore beaucoup plus d'importance. 

J'ai fait expliquer par l'un de ces messieurs, je ne sais plus 
exactement lequel, que d'ordinaire ce n'est pas le chef des rensei- 
gnements lui-même, le chef de service qui, au cas de procès d'es- 
pionnage est cité comme témoin devant le Conseil de guerre, 
c'est généralement un de ses subordonnés. C'est ainsi qu'en 1894, 
ce n'est pas, si je suis bien renseigné, M. le colonel Sandherr qui 
a été déposer, c'est un de ses subordonnés. Et c'est très probable- 
ment, si à ce moment là la poursuite s'était suivie dans les condi- 
tion qu'avait dû prévoir M. le colonel Picquart, M. le commandant 
Lauth qui aurait été appelé à déposer. 

Eh bien! alors : M. le colonel Picquart cause avec M. le com- 
mandant Lauth de la question, lui demande : « Connaissez-vous 
l'écriture que voici, ou ne la connaissez- vous pas? »> M. Lauth 
répond • « Non )>. La chose en est restée là; elle est toute natu- 
relle. Par conséquent, il n'y a encore de cela absolument rien à 
retenir. 

Et il ne reste, Messieurs, qu'une seule question, qu'un seul point 
sur lequel on peut dire que les deux oflSciers sont manifestement 
et nettement en contradiction : c'est la question des timbres, des 
timbres de la poste que soi-disant le colonel Picquart voulait faire 
apposer sur le petit bleu. 

Qu'est-ce que dit exactement M. le commandant Lauth? J'ai 
inscrit ses paroles, pour être bien sûr de ne pas mal traduire sa 
pensée. M. le colonel Picquart lui aurait dit : « Croyez-vous qu'à 
la poste on y mettrait un cachet ? » 

Ont-elles été dites. Messieurs les Jurés, ces paroles. Moi, je 
tiens M. le commandant Lauth pour un très honnête homme, et 
par conséquent je ne peux pas considérer comme indigne de foi 
la parole qu'il a apportée. Mais ce que je sais bien, et cela je vais 
vous le démontrer, c'est que si elles ont été vraiment dites et elles 
pourraient bien ne pas l'avoir été, parce que parfois, quand on a 
une idée, surtout quand dans la suite elle se développe, vous fait 
entendre des choses qu'on n'a réellement pas entendues et qui 
n'ont pas été dites. . . {Murmures.) 

Je ne plaide pas pour les gens qui ne comprennent pas que, 
Messieurs, ici j'explique des opérations d'esprit que tout le monde 
connait et que je suis dans la vaisemblance même 

Au surplus, j'accepte qu'elles ont été dites; mais ce qu'il me 
suffit, Messieurs les Jurés, de démontrer, c'est qu'elles sont abso- 
lument sans portée, si elles ont été dites, ces paroles. 

Et, en effet, Messieurs, comment auraient-elles une portée? 
Est-ce qu'on veut dire que M. le colonel Picquart aurait été, en 
ce qui concerne le petit bleu, l'auteur ou le complice d'un faux et 

226 



que pour enlever le caractère de faux à cette pièce et lui donner 
un caractère d'authenticité, il aurait désiré y faire apposer le 
timbre de la poste? Eh bien vraiment, si telle avait été sa pensée, 
une chose bien plus simple lui eût été facile : c'eût été de mettre 
la pièce à la poste et de la faire saisir à la poste, il en avait le 
droit et il en avait le moyen. 

Par conséquent rien que cela, voyez-vous, démolit l'argument. 
Et la preuve, la preuve que nous assistons chez M. le comman- 
dant Lauth à une défiguration involontaire de paroles réelles 
auxquelles il donne une portée qu'elles n'ont pas eue. C'est peut- 
être même à ce phénomène, que j'expliquais tout à l'heure et qui 
peut se produire, d'un homme qui se rappelle des paroles parce 
quMl croit les avoir entendues, alors qu'elles ne l'ont pas été. La 
preuve, c'est que quand par le raisonnement, qui, que je sache, 
n'est pas encore banni de ces audiences, je le pousse et lui dis : 
c( Mais enfin. Monsieur, expliquez-moi quel était le but du colo- 
nel Picquart; comment aurait-il opéré, quel est l'avantage, quelles 
que soient les ténébreuses pensées que vous soupçonnez, quel 
avantage aurait-il tiré? » M. Lauth se tait. Il est impuissant à 
répondre. Il dit : « Je n'ai pas à expliquer ce que voulait M. le 
le colonel Picquart, je rapporte un fait, voilà tout. . . » 

Eh bien I je lui dis : « Voyons, puisque vous ne donnez pas 
des explications, l'impossibilité même de l'invraisemblance à 
laquelle je vous accule est la vérité ». (Murmures). 

Vraiment, Mjpnsieur le Président, je vous demande, étant don- 
née la modération de mes explications, d'imposer silence à cette 
salle. 

M. le Président. — Je vous répète que personne ne doit mani- 
fester. Je ne vais plus réitérer cette observation. Au premier mou- 
vement qui se produira dans la salle, je ferai sortir le public. 

Me Labori. — Ce n'est pas que cette salle me gêne, c'est qu'il 
ne me convient pas d'être continuellement aux prises avec elle. 

Ainsi, Messieurs les Jurés, voilà une première réponse que je 
vous prie de retenir. Si on prête à M. le colonel Picquart la pen- 
sée d'avoir voulu faire un faux et de lui donner le cachet authen- 
tique de la poste, il avait une chose bien plus simple à faire, 
c'était de faire mettre la pièce à la poste et de l'y saisir; elle aurait 
eu le cachet. Seulement, je vais vous dire pourquoi c'eût été 
absurde, pourquoi le cachet de la poste n'eût eu aucun intérêt, 
et vous allez comprendre pourquoi je vous ai retenu à des expli- 
cations de détail un peu longues, c'est que la pièce ne pouvait 
avoir d'intérêt qu'à une condition, c'est qu'elle fut venue à l'Etat- 
Major dans le petit paquet dont je vous ai parlé tout à l'heure et 
qu'elle eut l'origine de ce petit paquet. 

Saisie à la poste, elle était entière, saisie à la poste elle avait le 
timbre, mais elle n'avait aucune espèce de valeur, je vous ai lu la 

227 



lettre. Alors on aurait dit à TEtat-Major : M. le commandant 
Esterhazy a reçu une pièce de ce genre et cela n'aurait rien 
prouvé du tout. Cela n'était qu'un indice, si la pièce venait par 
le chemin qu'elle a parcouru, avait cette origine que vous vous 
rappelez, à savoir la même origine que le bordereau. Et remar- 
quez bien. Messieurs les Jurés, elle ne pouvait être déchirée que 
dans deux cas ; ou bien si elle provenait du point de départ, parce 
que c'était l'expéditeur qui, après l'avoir écrite, pour une raison 
ou pour une autre, se ravisait, l'avait déchirée et jetée au panier; 
ou bien elle provenait de chez M. le commandant Esterhazy qui, 
après l'avoir lue, en faisait autant. 

Or. . ., et vous voyez maintenant la portée de mes questions. . ., 
j'ai poussé M. le commandant Lauth; je lui dis : Est-ce qu'à aucun 
moment on a pu prétendre que le petit paquet, le petit cornet pro- 
venait de chez M. le commandant Esterhazy? Je savais bien la 
réponse : Evidemment non, parce que nous ne savons d'où ils 
proviennent ; ce sont des petits paquets saisis par les agents dans 
l'endroit que je vous ai dit tout à l'heure; c'est là ce qui leur 
donne une valeur. Eh bien, du moment où ces papiers ne prove- 
naient pas de chez M. le commandant Esterhazy, et on ne l'a 
jamais prétendu, il était nécessaire, pour qu'ils eussent une valeur 
quelconque, qu'ils provinssent de l'endroit dont nous venons de 
parler, qu'ils eussent ce point de départ-là, et, par conséquent 
qu'ils n'eussent pas passés par la poste ; donc le timbre n'avait 
aucun intérêt, sans ajouter qu'il était impossible de l'appliquer, 
puisque le petit bleu avait été reconstitué de cinquante ou soixante 
morceaux dont il était composé, au moyen de papier gommé 
transparent qui avait été collé du côté de l'adresse et que, par 
conséquent, il était impossible d'appliquer le timbre de la poste 
sur le petit bleu qui, ayant dû forcément être timbré avant d'être 
déchiré, devait porter cette marque sous le papier gommé. 

M. l'Avocat général vous a dit : « Oh ! mais c'était bien facile; 
on aurait décollé le papier, mis le timbre, puis remis le papier. . . » 
Ah bien vraiment je serai curieux de lui voir faire ce travail. 
J'ajoute ceci, que si on avait voulu faire une pareille chose, c'est 
qu'il aurait été bien p^us simple de mettre le timbre d'abord, et 
comme on ne l'a jamais fait, il reste ceci, c'est qu'en présence de 
M. le commandant Lauth nous sommes en face d'un honnête 
homme, mais qui, comme l'a dit M. le colonel Picquart, avec tous 
ses camarades de l'Etat-Major, considérait lafifaire Dreyfus comme 
l'afifaire léguée au bureau par M. le colonel Sandherr; c'était un 
dépôt précieux ; y toucher était une chose impie et sacrilège. 

Au moment où M . le colonel Picquart a eu avec le commandant 
Lauth le propos qu'on rapporte, et je ne parle pas de M. Gribelin, 
car M. Gribelin parle d'opposer un timbre sur une lettre, et cela 
n'a aucun rapport avec 1 affaire. . . Il est possible que M. le colonel 
Picquart.ait dit un jour à M. Gribelin : Pensez-vous que la poste 

228 



apposerait un timbre sur une enveloppe? mais, je le répète, cela 
n'a rien à faire avec le point qui nous occupe. Mais, en présence 
du commandant Lauth, nous sommes en présence d'un homme qui 
au premier moment, quand il a entendu ces paroles, ne leur a pas 
donné la portée qu'il leur donne aujourd'hui ; la preuve c'est qu'il 
a dîné au mois de novembre i8g6 chez M. le colonel Picquart ; la 
preuve, c'est qu'il nous dit lui-même : le moment où je me suis 
ému, c'est à l'automne. 

Or, les faits dont je parle se sont passés au printemps. L'automne 
c'est le moment où, après l'enquête que vous connaissez mainte- 
nant, l'affaire Esterhazy a, comme on l'a dit, dévié dans l'affaire 
Dreyfus à cause de la ressemblance des écritures, car, au premier 
moment, lors de la découverte du petit bleu, on ne savait pas que 
c'était la même affaire que l'affaire Dreyfus. C'est alors, à ce 
moment, que ces messieurs, que je respecte, et quant à moi je 
n'aurai pas d'autres explications à donner, s'aveuglent et se 
trompent eux-mêmes et qu'ils ont donné aux faits une portée qu'ils 
n'avaient pas et qu'ils ne pouvaient pas avoir, et c'est là ma force, 
parce que le commandant Lauth est un homme fort distingué, fort 
intelligent et que je le défie, vous entendez bien, de m'apporter 
une explication de l'attitude et des propos qu'il prête â M. le colo- 
nel Picquart. 

Par conséquent. Messieurs les Jurés, au point de vue qui nous 
occupe, tout s'est passé de la manière la plus normale et la plus 
naturelle. Ce petit bleu n'était qu'un indice, mais c'était un 
indice; il avait réellement la valeur que M. le colonel Picquart lui 
a donnée, et la preuve, c'est qu'il l'a mis sur la route dont l'écri- 
ture. . . qu'il s'agisse d'un décalque ou d'une pièce écrite à main 
courante. . . dont l'écriture est manifestement l'écriture du borde- 
reau. Rappelez-vous, Messieurs, l'observation si typique de M.Paul 
Meyer qui disait : « Enfin, que voulez- vous, vous reconnaissez, 
n'est-ce pas, que le fac-similé du bordereau du Matin est semblable, 
dans son aspect général, au bordereau original ; eh bien ! expli- 
quez-moi donc l'identité entre l'apparence des deux écritures, 
expliquez-moi cette identité, au mois de novembre 1896, quand 
personne, à ce moment, ne pensait au commandant Esterbazy ? 

Eh bien, je vous dirai, moi. que l'indice était bien sérieux, s'il 
n'avait pas d'autre valeur qu'un indice, puisque, quand on pour- 
suit l'enquête, on trouve M. le commandant Esterhazy, l'officier 
que vous connaissez et sur lequel j'aurai à revenir, et on trouve 
l'écriture qui est exactement semblable à celle du bordereau. 

Mais, Messieurs les Jurés, par dessus tout cela, plus solide 
comme argument que les déductions et les argumentations, il y a la 
correspondance de A^. le général Gonse qui montre, et c'est là sa 
portée, que M. le colonel Picquart en toutes ses démarches a été 
suivi, a été autorisé, a été encouragé par ses chefs. Je ne veux pas 

«29 



vous relire toutes les lettres ; mais il est cependant un ou deux pas* 
sages qu'il faut remettre sous vos yeux. Vous vous rappelez quelle 
a été la préoccupation constante de M. le général Gonse à ces 
débats, elle a été de dire qu'il avait bien connu les démarches et 
les opérations de M. le colonel Picquart en ce qui concerne l'affaire 
Esterhazy mais qu'il s'était toujours refusé à examiner et à envisa- 
ger l'affaire Dreyfus. Et alors, Messieurs, là s'est produit un inci- 
dent que je n'ai qu'à vous rappeler : j'ai demandé à M. le général 
Gonse comment il expliquait ce passage de sa première lettre. 

« Mon cher Picquart, 

» J'ai reçu votre lettre du 5 septembre. » 

Je passe : 

« La continuation de l'enquête, au point de vue des écritures, a 
le grave inconvénient d'obliger à prendre de nouveaux confidents 
dans de mauvaises conditions, et mieux vaut, il me semble, atten- 
dre encore que l'on soit fixé, pour continuer dans cette voie assez 
délicate. » 

Par conséquent, l'enquête sur les écritures est commencée ; on 
n'y renonce pas, parce qu'elle donnerait des résultats incertains, 
on y renonce parce qu'elle oblige à consulter de nouveaux experts 
et qu'elle mettrait des tiers dans la confidence. Qu'est-ce qui en 
résulte? Ce qu'il en résulte, c'est que le bordereau est en question, 
c'est que le bordereau est sorti de son armoire de fer, c'est, par 
conséquent, que l'affaire Dreyfus est ouverte, que c'est en connais- 
sance de cause que M. le général Gonse a encouragé M. le colonel 
Picquart auquel il écrit d'ailleurs dans les termes les plus bien- 
veillants : « Je vous serre la main, mon cher Picquart, bien affec- 
tueusement. » 

Et alors. Messieurs les Jurés, vous vous rappelez cette misérable 
lettre de M. le colonel Picquart dans laquelle il semble avoir prévu 
tous les malheureux événements auxquels le pays est actuellement 
en proie. 

« Je crois, écrit-il à son général ; avoir fait le nécessaire pour 
que l'initiative vienne de nous. 

» Si l'on perd trop de temps, l'initiative viendra d'ailleurs, ce 
qui, faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous 
donnera pas le beau rôle. » 

Et plus loin : 

a Ce sera une crise fâcheuse, inutile et que l'on pourrait éviter 
en faisant justice à temps. » 

Est-ce que cela, Messieurs, ne veut pas tout dire, et est-ce que 
M. le colonel Picquart, dans la confiance de cette correspondance, 
ne dit pas à M. le général Gonse tout ce qu'il pense? Et qu'est-ce 
que répond M. le général Gonse? Je ne prends que des passages, 

23o 



vous connaissez toute la lettre, dans la lettre du lo septembre 1896, 
il lui dit ceci qui est caractéristique : 

« Au point où vous en êtes de votre enquête. . . 
)) — Mon cher Picquart, car c'est ainsi que la lettre commence : 
» — Il ne s'agit pas, bien entendu, d'éviter la lumière, mais il 
faut savoir comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifes- 
tation de la vérité. » 

Par conséquent, vous le voyez, la lumière, on ne l'arrêtera plus, 
c'est M. le général Gonse qui le dit, la lumière, il ne faut pas son- 
ger à l'éviter, cela est en toutes lettres. C'est seulement le moyen 
qui préoccupe : comment arrivera-t-on à la manifestation de la 
vérité, à ce que M. le colonel Picquart appelle ensuite, dans un 
mot que je vous rappellerai aussi, « à la vérité vraie ». 

Voilà ces lettres : qu'est-ce qu'elle prouvent ? Eh bien, devant 
des hommes raisonnables comme vous l'êtes, il ne faut pas deman- 
der aux choses de prouver plus qu'elles ne prouvent, mais il faut 
leur demander de prouver tout ce qu'elles prouvçnt. Je ne dirai 
pas que M. le général Gonse était à ce moment convaincu de la 
culpabilité d'Esterhazy et de l'innocence de Dreyfus, je ne vais 
pas si loin; je dis que l'aâaire Dreyfus était ouverte; je dis que 
l'affaire Esterhazy lui paraissait étroitement et solidairement unie 
avec l'affaire Dreyfus, à cause des écritures et je dit qu'il était 
profondément troublé et qu'il fallait arriver à la lumière, qu'on ne 
pourrait pas l'empêcher. 

Eh bien ! si on résume, cela prouve trois choses également 
capitales. Messieurs les Jurés : 

lo Qu'il n'y a jamais eu d'aveu, vous entendez bien, d'aveu 
sérieux. . . d'aveu sérieux, et c'est tout ce qu'il nous faut, d'aveu 
juridique, d'aveu ayant une portée capable de convaincre des gens 
de bonne foi, honorables, et des gens sérieux; premier point. 

2° Que le dossier secret est, au point de vue de Dreyfus, sans 
valeur car autrement M. le général Gonse n'aurait pas dit à M. le 
colonel Picquart : « Prudence! prudence! », ajoutant d'ailleurs, 
et c'est à vous signaler, Messieurs les Jurés, car l'opinion de 
M. le général Gonse, quel que soit mon respect pour sa bonne foi, 
n'est pas pour moi, en ce qui concerne M. le colonel Picquart, son 
opinion d'alors. Eh bien ! il disait à M. le colonel Picquart, en 
parlant de la prudence : « Cette vertu ne vous manque pas, je suis 
donc tranquille ». 

Eh bien, s'il y avait eu contre Dreyfus un dossier secret, un 
document accablant, M. le général Gonse aurait dit à M. le colonel 
Picquart : « Mon cher ami, vous êtes fou; restez donc tranquille, 
vous savez bien que nous avons la preuve. » Il ne lui a rien dit de 
pareil : il n'y avait pas de preuve. 

Cette lettre prouve que M. le colonel Picquart a agi à la connais- 
sance de ses chefs et avec les encouragements de ses chefs. 

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Voilà les trois choses que je retiens, quant à moi, de ces trois 
lettres. Je les soumets à tout homme de bonne foi et je dis qu'il est 
impossible de ne pas faire sortir cette conséquence des prémisses 
que voilà. 

Qu'est-ce donc, Messieurs les Jurés, qui a changé tout cela, 
qu est-ce donc qui a donné ce coup de barre terrible qui a entraîné 
ce pays si loin de la vérité et qui l'a porté dans les orages dont 
nous sommes encore secoués ? Sont-ce les ridicules pièces qui 
seraient arrivées au ministère à la veille de l'interpellation Caste- 
lin ? J'en ai fait justice, et j'ajoute que c'est M. le colonel Picquart 
qui avait l'estime de ses chefs, qui était lofficier brillant que vous 
savez ; c'est lui à qui on les aurait le premier montrées en disant : 
« Mon cher Picquart, vous voyez, il faut s'arrêter » ; et ici vous 
sentez que l'argument que je vous présentais tout à l'heure prend 
toute sa valeur ; ce n'est donc pas cela qui a changé les esprits. 

Ah! Je sais bien, moi, ce qui a changé les esprits, c'est Tinter- 
pellation Castelin et pas autre chose. Vous avez vu tout à l'heure 
le commencement de campagne que je vous ai signalé dans le Jour 
et dans l'Autorité, Eh bien, ceux pour qui l'affaire Dreyfus est une 
affaire à laquelle on ne doit pas toucher, ceux qui le croient de 
bonne foi aussi, pour lesquels une revision entraînerait de trop 
lourdes responsabilités pour qu'ils les acceptent sans avoir